Robotique qui tic !
de Guy Dessauges



Lorsque l’on se sent mal dans sa peau, on va voir un médecin. Lui seul sait si l’on est vraiment malade ou souffrant d’un bobo passager. Mon cas était particulier, je n’avais jamais été malade. Mon état de faiblesse était anormal, car je jouissais d’une endurance et d’une force hors du commun.
Le médecin, le Dr. X. était sympathique. Il sourit d’un air entendu, me pria de m’asseoir et dit subitement :
« Que pensez-vous de la robotique »
Je lui répondis que je n’en savais pas grand chose, je travaillais dans la banque, mon domaine était le placement des capitaux de clients riches qui n’avaient pas envie de perdre leur argent . Il m’interrompit d’un geste, en me regardant dans les yeux avec attention, il lâcha :
«  Monsieur, vous êtes un robot »  Curieusement, je ne fus pas surpris... Je répondis du tac au tac :
«  Nous sommes tous des robots »
«  Dans un certain sens c’est vrai »
dit pensivement le docteur qui cessa de sourire. Je me demandai si ce doc. n’était pas un farceur... Il avait son cabinet dans le quartier des banques, et une réputation saisissante, d’après mes collègues... Rien de farfelu... Il ajouta aussitôt :
«  Il existe plusieurs catégories de robots ; les biologiques et les électroniques-mécaniques. Puis des sous-catégories électromagnétiques. Cela s’arrête à la chimie des virus » Il sourit bienveillant : 
« Avez-vous des souvenirs de jeunesse »
« Comme tout le monde » répondis-je, rassuré...
«  Vos parents... frères et sœurs... Vos études, où et quand? »
Un interrogatoire en règle ! Mes parents étaient encore vivants , chercheurs dans un laboratoire de cybernétiques aux USA... Là je m’arrêtais
songeur, la cybernétique est la science des robots... Non ? J’attaquai :
« D’après-vous, suis-je un robot biologique où un électronique » Le doc. se leva et mit en marche un écran sur le mur...
« Voici votre schéma » dit-il d’un air triomphant!
L’image simplifiée d’un être humain rempli de fils de couleurs et de boîtiers minuscules répartis dans tout le corps apparut ; comme les relais d’une explication électronique, pour étudiants avancés. Dans l’ensemble, c’était assez joli. Le bon Doc. continuait, un rayon laser à la main.
« Dans l’environnement proche de chaque croisement nerveux, il y a un relais composé de cellules transistors (10 milliards par millimètre carré) qui dirige le système biologique, sans défaillance aucune, pour optimiser votre vie biologique, si bien et aussi longtemps que vous le désirez... Le réseau se nomme : Plexus zéro. Vous avez 137 jonctions électroniques. C'est pour cela, que vous n’êtes jamais malade »
Je restais coi, assommé par ces révélations. Imperturbable, le Doc. continue :
«  Je vais faire un électroencéphalogramme » Votre fatigue vient sans doute d’une baisse de tension électrique. Votre peau est trop sèche. » Atterré, je réalisais que j’étais un robot bricolé par mon père et ma mère, il y a des années en Amérique...
Je devais être un poupon, lorsque Papa et Maman, chercheurs enragés de connaissances tous azimuts, n’avaient pas hésité à m’utiliser comme un cobaye...
Je sentais monter en moi un sentiment de dégoût et de haine, sans raison profonde, purement émotionnel...
« Vos parents sont des passionnés de biologie, ils ont cherché en vous, l’amélioration des fonctions de  l’évolution, de la philosophie, de la religion, et de la politique. En deux mots : perfectionnement, protection »
Je repris mes esprits :
« Vous voulez dire le citoyen parfait. C’est de l’eugénisme » 

Le bon Doc, sursauta :
« Pas du tout. C’est thérapeutique... Mieux vaut prévenir que guérir.
La nature n’est pas morale, elle est un mouvement aveugle qui va de l’avant et ne s’occupe pas des laissés pour compte, des ratés et de la disparition des espèces. Elle n’a pas de sentiments. Seulement des forces magnétiques orientables à souhait. Biologiquement elle ne porte pas le deuil de la mort de 200 millions de spermatozoïdes pour un coup tiré...
Un volcan n’a pas d’états d’âme. Un orage, une inondation ne regardent pas les effets produits. Les catastrophes naturelles ne doivent pas être considérées comme des fatalités obligatoires.
Nous devons lutter contre les effets néfastes de la nature pour continuer à exister.
Si nous pouvons intervenir, dans notre intérêt direct, nous devons le faire. Il y a des préjugés contre l’eugénisme à cause des abus nazis.
Mais l’humanité n’a pas intérêt à collectionner les fous, idiots, et monstres de toutes sortes. En prétendant que c’est la volonté de Dieu et la fatalité.
Des parents attentionnés doivent prendre toutes les mesures pour que leur descendance puisse s’épanouir dans les meilleures conditions. Par exemple, la vaccination est une précaution ! Elle n’est pas un crime contre l’humanité »
J’écoutais ce beau discours sans répondre. Le Doc. avait raison sur tous les points. Ardent défenseur de l’intervention parentale pour le développement positif du rejeton aimé... Rien à dire contre ça !
On m’avait donné les meilleures chances. Le doc. regardait avec intérêt les résultats de mon électroencéphalogramme : « J’avais raison, vous avez 137 stimulateurs. D’après Pauli, le chiffre entier pur constante de structure fine, valable dans tout l’univers. Votre fatigue vient d’une exposition à des rayonnements solaires trop intenses. Protégez votre peau et arrêtez les bains de soleil. Simplement un bobo sans importance » Le Doc cherchait quelque chose sur Internet... Il s’exclama :
« Voilà, vous êtes le N° 137 USA.NY. vos parents vous surveillent depuis des années... En lisant votre état de santé transmis par votre computer, (car vous émettez des informations codées sur votre santé...) Je vous signale que vous n’êtes pas le seul robot dans votre banque, il y en a une bonne dizaine. Je ne peux divulguer leur identité, car je suis soumis au secret professionnel »
Explication inutile sur 137:
(numériquement, la probabilité d'émission est gouvernée par la  constante de structure fine (a = e2/2[epsiv ]0hc ~ 1/137, où e est la charge de l'électron, h la constante de Planck, c la vitesse de la lumière et [epsiv ]0 la permitivité du vide), si bien que ces processus contribuent à l'observable avec un coefficient égal à a2tandis que la première étape du calcul a un coefficient égal à a.)Voilà qui est clair ! Comme une soupe aux légumes. Un jeu de mathématiciens aussi confus que la « masse infinie » de Einstein... N’importe quoi !
Coup sur coup... j’avais l’impression d’avoir été grugé... Le ton joyeux et optimiste du Doc, me tapait sur le système...
Il ressemblait à ces prédicateurs du dimanche, toujours prêt et content de semer le doute et la bonne parole sur le peuple crédule et avachi.
Il ne manquait que la phrase inévitable : Réveillez-vous ! Dieu vous aime...
Et un cantique de scout pour repartir gonflé à bloc vers une semaine de B.A. ( Bonne action) heureuse et positive. Amen...
Résistant à l’envie de lui tordre le cou, je me levai brusquement, et pris la fuite, sans dire un mot...
Au bureau, j’ouvris Internet, et j’envoyais un mail à mes parents. Je leur reprochais leurs sournoises expériences, et leurs cachotteries. Ils avaient truqué ma personne. Je ne devais ma brillante réussite qu’à des systèmes électroniques, pervers et automatiques... Des protections artificielles, dont je me serais bien passé. On aurait pu m’injecter la constitution fédérale, pendant qu’ils y étaient ! Ma fatigue avait disparu...
Je reçus un mail de mon père : « Tu ne t’en souviens pas, mais je t’ai tout expliqué lorsque tu avais 15 ans... mais à cette heureuse époque, tu ne pensais qu’aux filles, ce qui est bien légitime ! Les implants électroniques ont été installés parce que tu étais toujours malade... Ils n’ont pas plus d’influences sur ta personnalité qu’une aspirine... Tu ne dois ta brillante carrière qu’à ton talent naturel et aux gènes hérités de tes parents qui t’aiment, mon cher fiston »
Ils allaient venir en Europe pour des vacances culturelles. Calmé, je m’en réjouis. Je n’avais heureusement pas parlé à ma femme de mes soucis électroniques. Elle m’aurait couvert de quolibets...
Je commençai immédiatement à chercher, à repérer, les « robots » travaillant autour de moi... Je cherchais au niveau le plus haut. Ceux dont le chiffre de bénéfices dépassait les dix millions par an... Je n’avais pas de clef, ni assez d’infos pour déceler quoique ce soit. Tout ce monde paraissait normal, des spécialistes, sans talent particulier. Point commun : la réussite.
Je me demandais si le bon doc. ne m’avait pas raconté des histoires, avec ses robots partout!
J’attendais l’arrivée de mon père avec impatience. Il allait me donner des tuyaux.
Ayant retrouvé mon énergie, sans y comprendre grand chose ; je pris la décision de monter mon entreprise. Un office de conseils financier, pour gros investisseurs. Du genre, caisses de pension... Et capitaux occultes ultra-mobiles... Pour ne pas dire, fuyant dans la direction opposée aux contrôles fiscaux... Top secret et silence obligatoire.
Lorsque mon père fit son apparition. Il vint admirer mon office de filou, annonciateur de bénéfices juteux. Il s’excusa pour tout et fut enchanté par ma bonne mine.
Mais il fini par avouer que l’armée avait utilisé son système d’implants électroniques pour doper les soldats angoissés sur le théâtre des opérations. En activant le sens civique et la mentalité du héros sans peur, venant en aide aux victimes de leurs propre crétinerie.
On assainissait, sans tambour ni trompettes, les civilisations... ron et ron petit patapon... Je protestai, à mon avis, il y avait certainement une manipulation.
Mon père me rassura, le dressage des jeunes recrues, par des gaudrioles, hurlements et insultes militaires, était plus maléfique que des petits coups de pouce électroniques par-ci par-là...
L’ère de la guerre douce avait commencé. Les verts et la gauche sentimentale, qui fonctionnaient aux bonnes paroles, n’aurait rien à redire !
Enfin, une guerre fonctionnant aux anti-dépresseurs... Bombes au Valium... Balles au Librium... et des sauces au haschich pour endormir le sens moral. Comme disait papa, il y en aura pour tout le monde et plus !
Je renâclais encore, mais je commençais à espérer un monde meilleur, nouveau, respectant les vieilles traditions :
La politique tranquille, la santé contrôlée, la guerre molle, la religion modeste, les revenus garantis, les gens endormis, les enfants électroniques pétant de santé.
La disparition de la médecine, qui va se dissoudre dans l’électronique. Pour soigner aussi la nature, des pilules contre les tremblements de terre, les inondations et les volcans... Liberté, Egalité, Fraternité... Sur la terre et aux cieux... Je n’avais rien de mieux à proposer, la pilule était amère. Je l’avalais virtuellement avec une grimace. Mauvaise affaire. j’avais échangé mon vélo écologique contre un 4x4 puant... On ne lutte pas contre le progrès. Je gardais en réserve une résistance contre la robotique protectrice. Je devenais attentif à mes pensées, venaient-elles de moi ou bien d’ailleurs ? J’avais 137 Big Brothers protecteurs dans le corps, il fallait faire avec...
Mes parents étaient invités dans une suite de congrès électromagnétiques dans toute l’Europe, je les aimais bien, mais bon débarras. Ils étaient contents d’eux, en me voyant dans une si belle forme. Ils travaillaient sur une puce du savoir, évitant les longues et coûteuses années d’école...
Je voyais la scène ; une armée de petits robots sachant tous les mêmes textes par cœur, comme les pauvres enfants des écoles coraniques...
Ou le « nos ancêtres les Gaulois, avaient les yeux bleus, et les cheveux blonds  » des écoles chrétiennes en Afrique. Résigné je continuais à placer l’argent des riches caisses de retraites dans des affaires fructueuses.
Du cent pour cent en dix ans ! Je devenais une star dans ces affaires, ce qui faussait le marché. A cause des suiveurs, qui augmentaient la mise pour des valeurs moyennes, dans des proportions imbéciles. Dans l’ensemble, si je perdais un million, cela ne jouait aucun rôle, mais les petits suiveurs ruinés devaient sauter par la fenêtre...
Je faisais les affaires sans risque avec mon propre argent, j’achetais systématiquement des immeubles en ruines, placés justement là où l’on allait assainir un quartier, je cédais l’obstacle le double de sa valeur aux promoteurs qui en étaient ravis ! Le truc était de ne jamais se trouver sur le chemin de l’Etat, car ces gens ont le droit d’expropriation.
Un jour ma femme lut dans une revue féminine, un article flatteur sur mes parent...

Le journaliste bien informé, sous-entendait que la réussite de leur fiston ( Moi !) était due probablement aux implants électroniques pleins d’avenir, dont j’étais bourré...
Ma modestie naturelle faisait que je continuais à penser que je devais ma robuste santé et ma réussite matérielle aux implants de mes parents... Je consultai un chirurgien américain spécialiste de microchirurgie. il fit une radio et découvrit que je n’avais qu’une dizaine d’implants, il supposait que les autre s’étaient dissous depuis belle lurette dans l’acidité de mon sang.
Il mis en doute l’efficacité de ces trucs électroniques, qu’il traita de fumisterie... Il me conseilla de prendre patience, le reste allait disparaître prochainement dans les pissoirs sans laisser d’adresse...
Je ne dis rien à personne de ma rassurante consultation. Je suppose que ceux qui se font implanter des placebos doivent en être satisfaits...
Beaucoup de guérisons miraculeuses viennent de l’autosugestion. Tant mieux si cela marche. Ce qui compte, c’est de se sentir bien dans sa peau.
Personne n’avait pensé à un contrôle radiographique. Cela allait probablement arriver, mes parents allaient en prendre pour leur grade. Pour mettre fin à cette mascarade scientifique, un article sur une radioactivité possible, suffirait à faire s’écrouler le château de cartes.
Il existe des choses plus délirantes... à la limite de l’escroquerie, qui coûtent des milliards aux peuples crédules ; c’est la conquête de l’espace. C’est vraiment jeter l’argent par la fenêtre.
L’espace proche est déjà une poubelle, un milliard de déchets métalliques se baladent dans l’espace pour des centaines d’années. Aucun moyen de s’en débarrasser !
Partout où l’être humain passe, il laisse derrière lui une montagne de déchets. Après moi le déluge. Je me sentais mieux que jamais, je sortais d’un cauchemar. Par bonheur l’avion où se trouvaient mes parents, (qui allaient recevoir un prix de génie génétique) explosa en plein vol... Je versai quelques larmes de crocodile, en pensant, que peut-être, il existait quelque chose comme une providence. Mais comme dit Murphy, quand tout va bien, c’est que vous avez oublié quelque chose... (Cherchez bien !)
FIN

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