Zurich et Guy Dessauges
de 1953 à 1965
Les débuts de la télévision suisse au studio expérimental de Zurich
de Guy Dessauges


Ce texte est un extrait du tome 2 de mes mémoires en 4 tomes, ayants pour titre:
« Le principe d'incertitude »
« Une vie d'artiste » sur artactif.

Avis aux survivants...
Ce texte fait partie de l’histoire de ma vie... Ces souvenirs sont les miens, et n’ont rien à faire avec un document « historique » sur la naissance de la télévision.


Situation: Je vivais à Berne, où je faisais n'importe quoi pour survivre comme presque tous les artistes de ma génération... Je revenais de Paris où j'avais vécu deux ans de liberté totale grâce à deux bourses d'études du gouvernement français.
Berne 1954.
Les artistes ne sont pas solidaires, ils sont pour la plupart susceptibles et jaloux comme des divas.
"Si l'un d'entre eux fait preuve d'une chaude sympathie, c'est seulement pour essayer de savoir quel est ton chiffre d'affaires " m'avait dit un jour, le peintre bernois Martin Lauterburg! Il avait un esprit ironique et sarcastique que j'appréciais beaucoup!
Sachant que je tirais toujours le diable par la queue, il avait payé, une fois de plus, les frais du vernissage de mon exposition de la Matte au bas de la ville de Berne. Il pensait que j'avais beaucoup de courage de peindre des tableaux abstrait au pays de Anker... (peintre suisse réaliste du 19me très populaire )
Arnold Rudlinger, un joyeux alcoolique... (chef de la Kunsthalle de Berne) m'encourageait aussi, mais la clientèle potentielle, (professions libérales) ne suivait pas. Les fonctionnaires n'en parlons pas ! Il n'y avait de chiffre d'affaires possible que pour les peintres post-impressionnistes.
Tous les autres avaient un second métier. Le Président de la "commission fédérale des Beaux Arts" était stupide et vaniteux. Il avait une école privée, peignait dans le style concret, tout en fomentant des intrigues contre moi, et le reste du monde!...
Arnold Rudlinger, était le seul qui essayait de grouper les artistes, il savait que l'union fait la force.
Grâce à lui la fondation d'état "Pro-Helvetia" se sentit obligée de nous organiser des expositions à l’étranger...
Abandonné à lui-même, un artiste "marginal" un chercheur, n'avait aucune chance ! Pourtant il y avait bien longtemps que l'Art Abstrait avait soi-disant "conquis ses lettres de noblesse..."
En ce temps-là, un collectionneur zurichois ( Le Dr Robert Schnell.) achetait un tableau de Paul Klee pour la moitié du prix d'un Surbeck! Par exemple, dix dessins à la plume, de P. Klee "Au bord de l'Aare à Berne" pour cent francs la pièce!
Mereth Oppenheim, peintre surréaliste très connue, ( Tasse de café en fourrure, dadaïsme), ne vendait rien à ses expositions. Elle avait un petit magasin d'antiquités au bas de la Junkerngasse à Berne, elle plaçait parfois, gentiment, un de mes tableaux dans sa vitrine!
Avec le recul, je dois constater n'avoir jamais vécu une bonne époque pour l'Art en Suisse... Seuls de rares flagorneurs pouvaient vivre de leur peinture.
Eux aussi connaissaient des périodes noires, où ils étaient complètement écartés de la vie artistique. Sachant cela je peignais sans concessions. Je pouvais me payer le luxe d'envoyer "se faire fiche" tous les imbéciles : galeristes, chefs de Kunsthalle, critiques, et président de jury! Ces "mouches du coche" n'étaient d'aucune utilité. Ils étaient utiles un court instant, cela faisait plaisir aux familles des artistes... Mais l'art à besoin de longueur! Le sculpteur bernois Vögeli exposait uniquement chez lui. Il avait parfaitement raison.
Pour l'instant, en peignant les cadres des fenêtres du Musée de la Poste, au soleil d'automne, en face de la Kunsthalle; je pensais sans cesse à Zurich !
En automne 1953 je rencontrais Jaques Stern à Zurich, où j’avais visité mon ami Roger Burckhardt qui travaillait, au studio d’essais de la télévision. Un grand local vide et sombre à l’hôtel Bellerive. Je fis la connaissance de deux lausannois, Serge Etter et Jacques Stern, qui bricolaient des décors avec le génie de l’improvisation... On s’était bien entendu et l’on étaient devenu des amis en deux heures !
Pour 1954 on avait prévu que je remplacerais Jacques Stern chef décorateur du studio d'essais de la télévision, à Zurich, pendant qu'il faisait son service militaire, puis prenait ses vacances. Ensuite, je remplaçais Serge Etter pour six semaines...
Stern avait promis de m'appeler dès qu'il aurait besoin de moi. e comptais les jours... Je me demandais si mon dernier séjour dans cette ville n'avait pas été un rêve.
Enfin, un soir, Stern téléphona, me priant de venir à Zurich, une semaine avant son départ, il voulait m'expliquer l'organisation du studio. Il y avait du nouveau. Cette semaine n'était pas payée, mais je m'en fichais. J'espérais occuper le poste de chef intérimaire du décor! Au fond de moi, je tenais à m'installer à Zurich.
Pour moi cela n'avait pas de prix. J'allais me donner de la peine!
Il n'y avait pas seulement la ville qui m'attirait. Le système de la télévision, cette nouvelle technique "sans avenir" (Un fonctionnaire dixit) m'intéressait au plus haut point. Il n'y avait en Suisse allemande à cette époque, pas plus de 4000 abonnés à la T.V. pour cinq millions d'habitants!
Les Suisses-allemand regardaient le sport, sur le programme allemand, qui avait plusieurs longueurs d'avance sur la Suisse!
Les Tessinois regardaient le programme Italien, les Romands le programme Français! L'infrastructure technique étant en place, (Les relais TV installés à travers la Suisse, de l’Italie à l’Allemagne, (grâce à la coupe du monde de football, en Italie...) il y avait la possibilité de faire des expériences avec ce nouveau média.
Un mini programme fut mis sur pied, grâce à l’énergie de M. Marcel Bezençon, chef de la radio suisse. Bricolé par des amateurs, n'ayant aucune crainte de perdre leurs emplois sans préavis! Telles étaient les conditions "d'engagement provisoire" des collaborateurs au début en 1953.
Tous les employés dansaient sur la corde raide... Sauf le directeur, M Edouard Haas et le chef du personnel M Widler. Ils étaient hauts fonctionnaires à Berne, délégués par la SRG à Zurich. Et aussi les techniciens des PTT.
Pour moi qui n'avais jamais été en sécurité de ma vie, c'était une situation normale.
Kholund, mon patron bernois, fermait son entreprise de peinture en bâtiment pour les vacances, pendant le mois d'août. Je restais un mois sans travail, je n'avais pas envie de peindre des tableaux, j'étais trop nerveux !
Au lieu de ronger mon frein à Berne, j’aceptais d'aller à Zurich avant la date prévue. Moi qui aimais le changement, j'allais être comblé !
Je fabriquai un choix de bijoux pour la boutique de mode de Madame Prusa. au N° 1 de la Bahnofstrasse, SVP! Puis, je partis à plein gaz sur la Java 350 en direction de Zurich.
Mes bijoux serrés dans un sac contre ma poitrine. Je n'oublierais jamais la perte d'une collection, sur la route l'année précédente!
En quittant Berne, j'us l'impression de sortir d'un tunnel. J'avais eu la vie dure dans cette capitale, malgré les encouragements des copains et l'aide de Rudlinger. Je n'avais aucun avenir comme artiste dans cette ville de fonctionnaires étriqués. Pas plus qu'en Suisse romande!
S'il n'y avait pas eu la T.V. je serais parti pour Paris, dès le retour des USA du "Patron" Jean Ehrhard. Directeur du centre d'accueil aux étudiants étrangers du Bd Raspail... Il était un ami efficace, qui m’avais pris sous sa protection.
Dans un mois j'aurais trente ans... J'étais décidé à tout abandonner, pour tenter de retrouver cette splendide liberté dont j'avais joui pendant les deux ans d’études à Paris. Offert par la France... J'allais découvrir une autre sorte de liberté à Zurich...
La liberté est un état d'esprit, un état intérieur. Une prise de conscience de son libre-arbitre... Il me semblait avoir vécu trois vies; mes 5 ans d’études aux Beaux-arts à Lausanne, pendant la guerre, la vie dur à Berne, les séjours à Paris... J'allais à la rencontre d’une quatrième vie, à Zurich...
On est entièrement formé par son passé, le présent n'est qu'un passage, un saut qui n'a que l'épaisseur d'un atome, entre le passé et l'avenir! Je partis plein gaz pour Zurich...
J'allai au N° 1 de la Bahnhofstrasse, la boutique de mode de Mme Prusa. Je lui confiai mes nouveaux bijoux. J'encaissai avec plaisir une jolie somme d'argent, représentant plus d'un mois de salaire. Elle les exposait maintenant dans une vitrine fermée au centre du magasin, comme s'ils étaient de grande valeur, mais elle n'arrivait à les vendre qu'aux étrangères, les Zurichoises les trouvaient trop "modernes".
Au studio, depuis que j'avais fait des petits remplacements l'année passée, il y avait du changement. Une équipe de trois Tessinois... Ils venaient de Lugano, pour se former au studio de Zurich, qui allait devenir "l'école" de télévision pour la Suisse, un banc d'essai, mieux... une place d'entraînement ! Cela devrait durer jusqu'à ce que les studios tessinois et romands soient installés. Rien n’était encore décidé!
Stern avait loué une menuiserie à la Wiesenstrasse, à deux pas du studio... Cette menuiserie appartenait à une carrosserie Grogg qui en avait rarement besoin.
L'organisation du décor était techniquement simple. Je n'avais que Monsieur Widler pour seul interlocuteur. Pour toutes les questions financières ou en relation avec le personnel.
Je reçus un carnet de commande pour les achats de matériel. On manquait de tout! Pour les sommes dépassant mille francs, je devais demander à Widler...
La planche à dessin des décorateurs, se trouvait à l'intérieur de la menuiserie... une pièce bricolée en planches poussiéreuse, mal isolée... Il y avait une grande verrière, donnant une excellente lumière et beaucoup de place libre au sol... J'allais immédiatement m'organiser pour y peindre mes tachistes!
Stern me demanda d'acheter des outils et des machines et surtout un grand rideau noir pour couvrir le mur du fond du studio. (Backgrund). Un truc cher... Il n'avait pas eu le culot de faire cet achat...
Il avait remarqué que j'impressionnais Widler. Je pourrais avoir tout ce dont j'avais besoin sans élever la voix ! J'allais en profiter pour équiper le studio à la perfection, Stern pouvait compter sur moi.
Pendant que l'on parlait avec Widler, je saisis l'occasion pour commander le rideau noir... Stern avait déjà préparé le bon d'achat... Je le signai, Widler le contresigna... Une semaine plus tard, il était en place!
Widler avait du niveau et ne me refusait rien. Après l'avoir cuisiné habilement, je découvris avec ravissement, que le budget du décor était énorme, pour l'achat de matériel fixe: outils, couleurs, bois. Widler n'avait jamais dépensé de grosses sommes. Tout lui semblait trop cher. Je lui expliquais que l'équipement de base est coûteux au début; mais qu'ensuite on ne dépense presque plus rien ! (Grande bourde!) .
Serge Etter, Jacques Stern et moi, nous entendions comme larrons en foire. Serge avait 20 ans, Jacques 25, et moi 30... La moyenne d'âge de tout le personnel en 1954 était de 32 ans!...
Roger avait un projet de "variétés" Mais il n'avait pas d'argent pour son décor. Je proposai de le fabriquer comme ceux que j'avais faits pour son petit théâtre de Berne; en papier d'emballage ! Je disposais d'un énorme compresseur neuf, et d'un pistolet à peinture, je peindrais un panorama style "Paris la nuit", au pistolet...
Tous les jours on préparait des "coins" pour les petites émissions, interviews, présentations... etc. On les plantait dans les grands décors, ( de télé-théâtre) en dix minutes !
Stern avait demandé et obtenu, l'engagement d'un accessoiriste. Erwin Zwingli... Il allait être, le bras droit du décorateur.
Stern m'avoua qu'il faisait des pieds et des mains pour partir le plus rapidement possible à Lausanne, où un studio de TV allait être installé provisoirement dans l'immeuble de la radio Romande, à la Sallaz.
Il tenait à être sur place, avant qu'un lausannois sournois ne "s'empare" de "son" studio! Après son service militaire, Stern désirait prendre des vacances, et se rendre directement à Lausanne!
Il me demanda si j'étais d'accord de le remplacer définitivement. Les événements se précipitaient, plus question de remplacement! J'acceptai sans hésiter. Stern pensait partir cinq semaines plus tard.
Serge resterait pendant quelque temps, puis il s'en irait aussi en Suisse romande.
Je ne réfléchissais pas, j'étais d'accord avec tout... Je saisissais ma chance à pleines mains...
Ne plus retourner à Berne, ce mouroir pour artistes, où ma vie de famille partait en charpie... Où rien ne me retenait!
Widler, pris de court, accepta tout en bloc... Stern, pince sans rire, lui expliqua que j'étais "surqualifié" avec mes cinq ans de Beaux-arts...
Tout cela, sur les chapeaux de roues... Je n'avais plus le temps de discuter les conditions, je devais réaliser le décor de Roger...
Stern m'avait recommandé de ne pas faire de concessions, il était mal payé; je ne devais pas accepter un salaire de misère, pour végéter misérablement dans la ville la plus chère de Suisse... Il me croyait prêt à toutes les concessions pour rester à Zurich! Il avait raison...
Serge et Stern ne rêvaient que de retourner au plus vite en Suisse romande. Ils ne s'habituaient pas au dialecte suisse allemand qui résonnait comme un ensemble de marteau piqueur et d'éboulement de rochers, aux oreilles latines... Nous disions "casser du coke"...
Pourtant nos collègues de langue allemande de la TV en ce temps là, se donnaient la peine de nous parler en français! Effort impensable de la part de Romands dans une situation semblable! Pendant plus d’une année la langue du studio fut le français.
J'estimais les Suisses allemands. Ils avaient fait la richesse de mon pays, ce qui est une performance remarquable sur ce tas de cailloux...
J'entrai facilement dans le "système," car il n'y avait en tout, que 35 personnes pour fabriquer environ 7 heures de programme par semaine. Y compris l’aquarium de poissons rouges servant aux longues pauses... Toutes les émissions passaient en direct.
Détail amusant, parmi les premiers pionniers, sur environ 35 personnes il y en avait 12 qui venaient de Lausanne...
En voici les noms :
Willy Roetheli, (chef cameraman) et sa femme Anne Roetheli,
(script) deux professionnels du film français. Puis Jacques Stern, Serge Etter et Guy Dessauges (décor) Roger Bovard (caméra) Michel Mesmer, Pierre Dumond (son) et sa femme Lucienne Dumond, (illustration sonore) Marlyse Piccard, (secrétaire du directeur) et Roger Burckhardt (réalisation)
Chaque semaine arrivait du nouveau matériel et du nouveau personnel. Ce qui confirmait que ce studio de "TV provisoire" allait certainement durer un certain temps! On ne fait pas de si gros investissements pour finir dans le sable... Les Postes sont avares, c'est connu. Cette organisation lésine sur les salaires, jamais sur le matériel!
Tous les matins, les "chefs de service" se réunissaient dans le petit bureau du directeur, Édouard Haas. On liait connaissance. Les séances de programme se faisaient souvent en deux langues. Si je ne comprenais pas très bien, Roger me traduisait.
Haas n'aimait pas les techniciens. Il préférait visiblement les "créatifs", comme il disait! Il avait été le chef des "ondes courtes" à la radio internationale de Berne où travaillait ma femme Elizabeth! Le monde est petit.
Pendant ces séances, on buvait du café et mangeait de délicieux croissants apportés par Sophie depuis le restaurant, Bauernstube au bas de l'immeuble. A la fin, le bureau du patron était recouvert de tasses, de papiers sales, et de miettes, ce qui laissait notre directeur complètement indifférent!
Haas était le plus intelligent de nous tous. Impossible de lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Pour me rassurer, il me fit clairement comprendre que je pouvais compter sur lui en cas de litige avec les techniciens. Il connaissait bien son monde.
Il pensait que la TV pouvait être un outil important pour propager la culture. Et que les programmes devraient être faits par des "créatifs" et non par des fonctionnaires.
Roger Burckhardt et moi étions ses chouchous. Haas traitait les Suisses allemands de "totos" (un surnom insultant que les Romands utilisent pour désigner les Suisses allemands, soi-disant plus lourdauds qu'eux...)
Le directeur de la SRG à Berne était un Romand, M. Bezançon. Ce qui irritait les tenants d'une Suisse allemande pure et dure! Au début, il n'y avait pas de tension sensible entre les différentes ethnies. On s'observait.
J'avais été averti que Zurich était une ville "allemande" et qu'elle n'avait aucune ressemblance avec Berne! Je me fichais de tout cela, j'avais d'autres soucis. Curieusement il n'y avait aucun Zurichois dans le personnel. Le personnel venait de tous les cantons.
L'équipe du décor était formée d'ouvriers non qualifiés. Ils allaient rapidement se spécialiser. Les Tessinois s'étaient arrachés à leur doux canton, surtout par curiosité. Ils avaient été intrigués par ce nouveau média, qui à cette époque était peu connu, et ne jouissait d'aucun prestige particulier. Il y avait même des groupements contre la télévision!
Je n'avais aucune idée du travail en équipe et du commandement; j'avais toujours travaillé seul, même dans le bâtiment. Stern m'expliqua comment faire. Serge s'en fichait, il avait 20 ans, l'âge de l'insouciance, et aucun souci d'organisation.
Widler engageait le personnel avec discernement; il choisissait si possible les exemptés du service militaire! C'était intelligent, car avec les trois semaines de cours de répétition par année, les vacances, les maladies et les absences non justifiées, une équipe n'était jamais au complet... Provoquant une surcharge de travail mettant tout le monde de mauvaise humeur...
Malgré nos bas salaires, Serge et moi sortions tous les soirs. Serge était toujours prêt à la fête... Explorer Zurich est un plaisir pour des jeunes. Zurich est une ville mystérieuse, il en existe d'autres, Amsterdam, Londres, Paris... Pour n'en citer que quelques unes.
Stern était marié à une jolie jeune femme, ils avaient un enfant. Il sortait rarement avec nous.
Je constatai rapidement que, contrairement aux racontars, Zurich était une ville accueillante, pas du tout germanique; ni latine... malgré les 50.000 Italiens qui y vivaient. Nous étions bien reçus, les gens s'efforçaient de parler en français, conscients de notre difficulté à comprendre leur dialecte.
J'avais bien fait de ne tenir aucun compte des histoires stupides que l'on m'avait racontées sur cette merveilleuse ville. Mon instinct ne m'avait pas trompé à l'exposition Nationale de 1939 lorsque, gamin de 14 ans, j'avais décidé de vivre un jour dans cette ville. Cette fois j'étais là, et j'allais rester.
A cette époque, (les années 50-60) la vie était dure pour tout le monde, dans toute la Suisse; en conséquence, autant vivre à la dure à Zurich qu'à Lausanne.
Si l'on veut faire la connaissance d'une ville, il faut y traîner ses guêtres de bistrot en bistrot, sans se lasser, pendant des mois. C'est ce que nous faisions consciencieusement, Serge et moi. Lorsque l'on en avait assez, on allait à la menuiserie peindre des "tachistes" avec les restes de couleurs, avant qu'elles ne se décomposent.
Ces couleurs en poudre étaient mélangées avec de la gélatine, colle organique, à base de déchets des abattoirs. Elles se décomposaient rapidement, et puaient comme les cadavres exquis de l'école de médecine!
Je dormais au-dessus du bloc de la régie, dans le fond du studio. J'y avais installé un matelas. Je faisais ma toilette dans la pièce du "maquillage" le seul endroit où il y avait de l'eau chaude. Parfois je dormais à la menuiserie sous la table à dessin, quand l'odeur de la couleur au studio était insupportable!
Je dormis durant un mois à l'aventure, soit dans le studio. Au-dessus de la "régie"... où à la menuiserie. Je me lavais tôt, à cinq heures. Je faisais ma toilette dans le maquillage, le seul endroit où il y avait de l'eau chaude. Quand Serge partit à son tour au service militaire, j’occupais sa chambre, qui était une jolie mansarde sous le toit d'une villa, L'étage était loué à Roger Burckhardt, à Walter Plüss, et à Serge. Cette villa dans le quartier de la T.V. à l'Englischviertelstrasse, appartenait à un pianiste de variété M Kasitch.
En errant ainsi, j'épargnais beaucoup d'argent, les logements étaient très chers à Zurich.
A la fin de l'automne 1954, Widler m'annonça que je devrais retourner à Berne, pour quelques mois, lorsque j'aurais fini ma période de remplacement. Il devait paraît-il, demander à son département à Berne, l'autorisation d'engager un troisième décorateur. En fait, la décision appartenait au directeur Haas, mais Berne devait donner son accord dès qu'il s'agissait de dépenses extraordinaires! Mon salaire était de 700 francs par mois! Pas de quoi ruiner les PTT... Cela m'était égal d'attendre, pourvu que je sois engagé.
Le décor des variétés que j'avais bricolé pour Roger eut beaucoup de succès. Il sortait bien à l'image. Entre autres numéros de variétés, il y avait un défilé de mode, et Haas se dévoua avec un tel zèle, qu'il passa à l'image en train d'aider un mannequin à changer de robe dans un coin du studio. Pour nous amuser, Roger qui était à la régie tipa sur l'une des caméras qui cadrait sur cette touchante scène. Tout le petit monde du studio frémit... Le public! Avait-il vu?
Mais les rares spectateurs Zurichois ne regardaient que l'Allemagne, personne ne fit attention à ce scandale. Et personne ne connaissait Haas! Roger ne réussit pas à nous faire croire qu'il ne l'avait pas fait exprès!
Notre directeur était un chaud lapin, comme on dit chez nous, ce qui était "un plus" certain pour nous, les Romands.
Il courait des bruits sur le futur emplacement des studios de la TV après la période d'essai de deux ans. La SRG à Berne envisageait de construire un seul studio à Berne! On parlait aussi de Bâle...
L'on aurait dit que chaque ville luttait pour nous avoir... En réalité tout le monde s'en fichait. C’était une bataille de fonctionnaires. Mais nous étions inquiets. Aucun d'entre nous n'avait l'envie de quitter Zurich... L'on parlait même de démissionner... Les fonctionnaires de la SRG pour se donner de l'importance, s'imaginaient prendre une décision politique!
Ce n'était que des rumeurs... Ma description de la situation est très approximative, car je ne savais rien de ce qui se tramait dans les coulisses. Les on-dit ont la vie dure, mais il ne s'agissait pas de choses vraiment importantes. Avant tout, on cherchait à se caser. Des hauts fonctionnaires au balayeur, on souhaitait surtout obtenir une bonne planque...
Le choix de la place d'un studio était sans importance. C'était grotesque, la TV n'avait pas le moindre prestige. Mes braves concitoyens n'avaient pas encore compris l'importance de ce média.
L'image était mauvaise, trop petite... et les seuls programmes intéressant vaguement les masses étaient ceux consacrés au sport et aux jeux. Tout le reste n'était aux yeux du peuple que de la foutaise pour intellectuels. (Exactement comme aujourd'hui!)
Après les variétés, Roger désirait monter un télé théâtre, une pièce de Lenormand. Je préparais les couleurs et du matériel pour construire un décor, cette fois de meilleure qualité qu'avec du papier d'emballage...
Les répétitions avaient commencé, l'un des acteurs tomba malade... Je restai devant des kilos de couleurs qui allaient se décomposer et puer comme mille diables dans le studio ! J'eus une idée opportune, j'allais peindre un grand tachiste !
Je demandai à Widler l'autorisation d'utiliser ces couleurs pour faire des expériences... Ce qui était exacte... Ce qu'il m'accorda avec le sourire, merveilleux Widler...
Devant mon équipe ébahie, je déroulai une bande de papier d'emballage sur le sol du studio désert... Je commençai méthodiquement à l'arroser de couleur... Je travaillai tranquillement faisant probablement le plus grand tachiste du monde 27 mètres de long sur 4 mètres de large ! Je le montrerais plus tard à Rudlinger à Berne!
Pendant cet arrêt de production, je peignais tous les jours dans le studio, de grands tableaux tachistes. Je contrôlais les effets avec une caméra qui restait branchée toute la journée, pour que je puisse voir l'effet des couleurs en images noir et blanc. Ce qui me donna l'idée de peindre une série de tableaux en noir et blanc du plus heureux effet! Serge s'y était mis aussi et montrait déjà son grand talent de peintre. Même Zwingli mon accessoiriste s'y était mis...
J'avais reçu du service technique un étalonnage des gammes de couleurs allant du jaune au rouge foncé, jugées convenable pour les caméras de TV de l'époque.
A la suite de mes multiples essais, je découvris que mon étalonnage était bien meilleur que celui de la technique! Mes couleurs allaient du bleu au vert en passant par le violet! Les techniciens étaient vexés! Finalement des techniciens de la firme Marconi venant d'Angleterre pour contrôler nos installations confirmèrent que c'était mon étalonnage qui était le bon... Je m'étais fais déjà des ennemis! Au bout de 21 jours je dû repartir pour Berne!
Un camion des PTT allait chercher du matériel technique à Berne, il était vide. Je chargeai mes tachistes, une dizaine de grands formats et le grand de 27 mètres sur 4 mètres de haut... Le chauffeur livra le tout directement à la Kunsthalle... Connaissant le genre humain, et les tendances à la dénonciation, j'avais l'autorisation écrite de Widler dans ma poche!
Dans la cave de la Kunsthalle, je déroulai mes tableaux devant Rudlinger et Burri son assistant. Ils étaient enchantés, Burri m'acheta immédiatement un tableau, un petit, de 4 mètres carrés... qu'il paya cash!
Rudlinger allait justement organiser une exposition des peintres bernois! Il me demanda s'il pouvait découper le 27 mètres... Je lui donnai le droit d'en faire ce qu'il voulait! Un tachiste n'a pas de frontières!
Pendant les deux mois d'attente à Berne, je peignis dans l'atelier de mon ami Luigi Crippa, à la Laupenstrasse, des tachistes à ma façon... Ils ressemblaient plus à des tableaux impressionnistes, qu'à des Pollok!
Mes relations avec ma petite famille s'étaient normalisées.. L'ami d'Elisabeth avait disparu dans le dédale des bureaux de l'Etat. Mais je restais dans l'incertitude. Je savais que ma situation à la TV était provisoire, tant que je n'avais pas un contrat en poche.
Elisabeth n'avait pas la moindre envie d'aller vivre à Zurich. Elle aimait son travail aux "Ondes courtes"
Widler avait promis d'envoyer mon contrat rapidement. Mais avant, je devais lui fournir un certificat de "bonnes mœurs" de la police bernoise, et un certificat médical d'un médecin des PTT.
Le pourquoi du certificat des "bonnes mœurs" Serge me raconta l'histoire suivante:
Au bureau de la TV, il y avait un caissier qui payait chaque mois les employés, sur leurs différents lieux de travail. Serge toujours taquin se moquait du brave type, lui disant qu'avec sa tête de bandit, il allait fiche le camps un de ces jours avec la caisse! Le caissier répondait avec un accent suisse allemand à couper au couteau: "Voui, voui, vous, les Welsches, vous avez toujours la rire!"
Un samedi matin, notre directeur Haas reçut chez lui, un coup de téléphone de la banque qui faisait les payements de la TV Le caissier de la banque lui demanda pourquoi ce caissier voulait encaisser un chèque de 30.000 fr. pour payer des factures, un samedi!
Haas comprit immédiatement qu'il y avait quelque chose qui clochait. Il appela la police et le caissier de la TV fut cueilli dans la halle de la banque.
Il avait un billet pour Rio de Janeiro dans la poche, départ deux heures plus tard... et 400.000 fr dans sa valise. Le caissier à la mine patibulaire était vraiment un bandit! Il avait effectué les payements pour l'équipement de la TV pendant un an sur un compte privé. Il avait fait deux ans de prison pour escroquerie juste avant d'être engagé par la TV. qui n'avait pris sur lui aucune information. Car on engageait seulement des employés bon marché!
C'est pour cela que l'on exigeait dorénavant un certificat de bonnes mœurs pour tous les candidats...
C'était sans importance... Pour moi il s'agissait de tout autre chose... L'examen médical était une catastrophe! Les PTT n'engageraient jamais un ancien tuberculeux! (six mois de sanatorium à l’âge de 15 ans)
Jusqu'au jour de la visite, je passai par toutes les affres du désespoir...
Je cachai avec soin mon désarroi. J'espérais... je ne sais quoi... Un retournement de situation, comme j'en avais déjà vécu...
Le jour dit, je me présentai chez le médecin. Il avait l'air d'un brave type... Je lâchai tout, je lui expliquai que je travaillais par tous les temps à peindre des façades, ce qui pour un ancien tuberculeux n'était pas exactement le boulot convenable. Que j'étais un artiste, que c'était dommage de ne pas utiliser mes talents pour quelque chose qui en valait la peine...
Le médecin m'écoutait impassible. Il m'examina soigneusement. Puis posa un papier devant lui en disant : "Je vais mettre que vous êtes en parfaite santé le jour de l'examen ! Ca ira comme ça ? " Il ajouta en souriant : "Je vous souhaite bonne chance" Je l'aurais embrassé.
Je dégringolai les escaliers en risquant de me casser la gueule, la vue brouillée par les larmes... Après avoir envoyé les certificats à Widler, il ne me restait plus qu'à recevoir le contrat. En attendant, je peignais avec acharnement des tableaux de plus petits formats. J'espérais faire une exposition à Zurich, où il y a de belles galeries internationales.
Au téléphone, M Widler fut d'accord avec mes conditions de salaire sans discuter. Je devrais le voir prochainement. J'étais sous pression.
Enfin, je reçus une lettre de la TV... Le contrat n'était pas ce qui était convenu! Le salaire était le même que celui de Stern, et j'étais engagé comme simple décorateur...
Je téléphonai à Widler. Il était en vacances ! Je renvoyai le contrat en demandant les modifications... Le salaire surtout, et le titre de chef, qui était important, sinon je n'aurais jamais assez d'autorité sur l'équipe !
Je ne reçus aucun signe de vie pendant des semaines. Furieux, je ne bougeais pas. Je téléphonais à Stern, il pensait qu'on me tâtait, pour voir si je tenais le coup... Serge était débordé de travail, et m'attendait avec impatience! Je ne cédais pas. Au fond de moi, j'étais révolté par cette façon de marchander pour quelque sous! Cela me semblait d'une mesquinerie effarante !
Enfin Widler téléphona, en s'excusant du retard de sa réponse, il allait m'envoyer le nouveau contrat.
Le premier contrat était dû à une erreur de la secrétaire ! (Elles ont bon dos, les secrétaires) Je lui dis fermement que je ne bougerais pas de Berne avant d'avoir le nouveau contrat...
J'eus l'impression que Widler n'était pas le seul à décider. Il y avait des fonctionnaires dans l'ombre, qui tiraient les ficelles...
Je savais que si je tenais le coup, j'obtiendrais tout ce que je voulais. Je continuai à faire le mort. Je patientai plusieurs semaines. Curieusement, je n'avais plus tellement envie de ce poste. J'avais des doutes. Je renonçais. Je commençais à penser à Paris... Ehrhard allait revenir des USA...
Peut-être que je me fichais le doigt dans l'œil, et que Widler pensait vraiment que j'étais surqualifié... A Paris on estime les artistes, les Français sont cultivés et civilisés, ils ont une histoire et une culture formidable. Cela vaut le coup de se donner de la peine, là où l'on est apprécié...
Cette idée fixe, de rester en Suisse à tout prix, était stupide. On m'ouvrirait les bras à Paris. Avec mes bijoux, je pourrais vivre largement. J'en avais fait l'expérience...
Au moment où j'allais abandonner l'idée d'aller à Zurich, je reçus le nouveau contrat. Cette fois le contrat était conforme à ce que je souhaitais. Je regrettai presque d'avoir à le signer... Au fond, je signais pour aller vivre à Zurich... Pas pour travailler à la TV. Et j'étais dévoré par la curiosité.
Je partis immédiatement. A Zurich je passai chez Mme Prusa lui annoncer que je ne ferais plus de bijoux, j'encaissai quelques centaines de francs.
En entrant dans le bureau de Widler, je fus frappé par son air souffrant. Il paraissait très content de me voir, et s'excusa encore pour tous ces retards. Je lui demandai s'il se sentait bien, il me fit une réponse évasive, je n'insistai pas. En réalité il était gravement malade, quelque temps après, il dut arrêter son travail. Il partit à Berne... J'eus l'impression de perdre un ami.
Pendant mon absence, l'équipe s'était complétée: Stern avait engagé deux aides et un peintre. J'étais rassuré. Si la T.V. engageait du personnel ce n'était pas pour mettre tout le monde à la porte l'année suivante ! On allait engager encore un menuisier...
Du côté technique, il arrivait de nouvelles caméras, dont une "Dolly," une grue de deux tonnes, sur quatre roues, extrêmement lourde... Elle fut montée par un monte-charge de l'Amag de l'autre côté du bâtiment. Puis on la roula sur la passerelle de fer qui traversait la cour intérieure... Ce pont nous servit ensuite de dépôt pour les accessoires et les couleurs. Plus tard l'Amag construisit des bureaux devant l'entrée...
Ainsi la Dolly resterait dans le studio les prochains mille ans! Il y avait un piano à queue affreux, avec des pieds en métal et un couvercle en verre, il était toujours dans nos jambes. On rêvait de le balancer par la seule fenêtre du studio! Qui était d'ailleurs une porte d'incendie!
Je commençai à construire un nouveau décor pour Roger. Une pièce de Giraudoux. Je fis un décor très stylisé qui eut beaucoup de succès. Zwingli, mon bras droit, avait reçu gratuitement tous les meubles de jardin du Carmen, un Tea-room voisin.
Sur du papier d'emballage peint en noir, je dessinai à la craie blanche un parc plein d'arbres !... C'était un défi pour moi: ne faire que des décors qui ne coûtaient presque rien.
Un nouveau metteur en scène fit son apparition. Ettore Cella. Un Italien vivant à Zurich depuis toujours, il avait par bonheur gardé son accent, et son style, il était génial...
Il était aussi comédien, ses mises en scène valaient tous les sketchs du monde! Il avait de l'humour et un esprit sarcastique. Il maniait les acteurs avec vigueur, sachant qu'avec ces "boîtes de conserves vides " (dixit Mastroianni) il ne faut pas de ménagements.
Dès le début il y eut un groupe dit de première classe : Roger Burckhardt et Ettore Cella, réalisateurs, Willi Roetheli chef caméraman, Anne Roetheli script, Dumon ingénieur du son, et moi. Nous faisions toutes les émissions de télé-théâtre et les variétés.
Les metteurs en scène ou "réalisateurs" étaient nommés "régisseurs." Il y avait aussi quelques régisseurs de "continuité" qui "mettaient en scène" les interviews des gloires locales...
Les "réalisateurs" apprirent les bases du métier du couple Roetheli, qui venaient de Paris, où ils avaient travaillé deux ans pour l'industrie du film aux studios de Boulogne Billancourt. En passant par Lausanne où ils avaient travaillés pour la Gama Film...
Ils étaient hautement qualifiés, en réalité, ces deux personnages étaient les seuls vraiment qualifiés. C'est grâce à eux que l'on produisit des films pas trop cafouilleux ! Je dis films, mais tout était en direct...
Roetheli avait une équipe de cadreurs remarquables, Lee, Hofer, Regusci et Sutter. Pour plaire au peuple, on essayait de faire des jeux télévisés, mais c'était misérable !
A part ça, quelques fonctionnaires "stagiaires?" Qui allaient rapidement disparaître dans les oubliettes de la bureaucratie à Berne.
On se demande ce qu'ils ont bien pu faire en attendant "leur retraite bien méritée..."
Les bureaux se peuplaient, lentement mais sûrement, de gratte papier qui ne savaient comment occuper leurs longues journées de farniente! Le gonflement des administrations était une plaie mondiale!...
Les Tessinois du décor se donnaient beaucoup de peine pour travailler sans heures fixe. Ils avaient un contrat PTT qui les obligeaient à accepter le travaille de nuit et pendant les week-end!...
J'appréciais beaucoup l'un d'eux, Longoni, dit Pépino, il était petit, comme son surnom l'indique. Rablé, intelligent et très vif, il avait 22 ans. Et avait travaillé un an comme assistant machiniste à la Scala de Milan. Le second Rigasi était timide et effacé. Le troisième le plus âgé, Oliosi taillé dans un tronc d'arbre. Il vivait depuis longtemps à Zurich et parlait français.
Ma méfiance instinctive des préjugés, des idées toutes faites, que j'avais entendus sur les Zurichois s'avérait juste! A cette époque, la vie était dure pour tout le monde, d'un bout à l'autre de la Suisse, j'en savais quelque chose !
Des bruits courraient, au sujet de la future place du studio de la T.V. après les deux ans de la période d'essais... La SRG étudiait la possibilité de construire un studio à Berne! Puis on parla de Bâle... Ces nouvelles contradictoires nous inquiétaient. Ni mes collègues bernois ni les bâlois n'avaient envie de quitter Zurich ! On parlait de démission, en cas... La SRG devait prendre avant tout une décision politique...
Les villes en questions s'en fichaient complètement, la T.V. n'avait aucun prestige... Mes braves concitoyens n'avaient pas comprit l'importance de ce nouveau média. La lenteur est un défaut typiquement Suisse! Des gens passant pour intelligent assuraient que la T.V. n'était qu'un jouet sans avenir, ils espéraient que la SRG abandonne ce projet, coûteux et inutile... Nous étions convaincus que la T.V. avait un bel avenir...
Il n'y avait pas assez d'argent paraît-il ! On devait trouver quelques millions pour continuer, cela paraissait au-dessus des forces de la SRG...
Stern avait si bien manœuvré, qu'à peine de retour, il repartit pour Lausanne, préparer le studio provisoire de la Sallaz... On ne savait pas encore que le studio Romand serait placé à Genève. On fit rapidement le tour des dépôts de matériel pour choisir des éléments de décoration pour la réserve du futur studio de Stern...
On essayait de faire des jeux télévisés. Je me souviens d'une tentative de jeu télévisé que W.Plüss fit dans un cinéma de Zurich, l'Orient je crois.
Avant la séance de cinéma, sur la scène, devant un petit décor, il se donna une grande peine pour faire une émission du jeu "Quitte ou double"... importée d'Italie. Rien ne marchait. Après quelques pannes de son, le public furieux siffla tellement, que l'on dut interrompre l'émission, (en direct!) Et la remplacer par une demi-heure de poissons rouges nageant dans l'aquarium du studio!
Cela n'avait aucune importance, car le public regardait les émissions allemandes... L'image que diffusait l'émetteur suisse était de très mauvaise qualité. Elle donnait mal à la tête... disaient les bistroquets. Celle de l'Allemagne était excellente... Le dilettantisme régnait partout, mais on s'amusait bien. L'on nous annonça un jour que la période d'essais allait être prolongée de deux ans...
Je voyais Paris s'éloigner de plus en plus... Au fond du cœur, je pensais y retourner. Malgré tant de travail, on prenait toujours le temps d'explorer Zurich.
Il s'y cache une faune d'étranges espèces, des alcooliques, des clochards, des cinglés, des tordus de tous calibres, semblables a une cour des miracle... de drôles de "Siech". "Types"en suisse allemand Une quantité de putes de toutes les couleurs, pour tous les goûts. Même à Paris, en cinq ans, je n’avais jamais vu une faune pareille.
Serge et moi les deux romands, étions inséparables. Quand on était fauchés, on faisait la cuisine dans la chambre de Roger, qui avait une "niche cuisine."
Il y avait deux spécialités "fin de mois" Le risotto de Roger, et mes spaghettis Bolognaise ! En cas de besoin extrême; on avait du crédit chez la gentille Sophie au resto de la Bauernstube!
Je connaissais les salaires de mon équipe. Je me demandai comment les pauvres bougres pouvaient s'en sortir avec si peu d'argent ! Longoni m'expliqua! Cela paraît à peine croyable! Leurs familles envoyaient de l'argent du Tessin... Pour survivre à Zurich avec 5oo.- francs par mois on doit coucher sous les ponts!
Les Tessinois espéraient se retrouver un jour à Lugano, dans un studio neuf avec un boulot sûr et une retraite... C'est pour cela qu'ils faisaient tant de sacrifices. Les pauvres durent attendre longtemps leur studio...
Un jour Cella me demanda si je voulais aller au Tessin pour y faire une émission. Je devais faire des décors pour une "Commedia d'El arte" Un Goldoni ! En plein air!
La T.V. donnait un sucre aux Tessinois pour les faire patienter, en attendant qu'ils aient un studio à eux! Longoni vint avec moi. Il était fou de joie...
Je ne connaissais pas le Tessin. J'allais y rester un mois, pour peindre les toiles du décor, dans une salle de gymnastique. Longoni allait construire la scène sur des tréteaux.
Le car de reportage de Zurich allait assurer l'émission. Je fis le voyage à moto, traversant une partie de la Suisse qui m'était inconnue. Longoni voulait me montrer son Tessin, dont il était très fier. Tous les jours on faisait des virées dans tout le canton. On avait bien mérité ces vacances.
Longoni avait fait de la contrebande de cigarettes, avant d'être engagé à la T.V. Il me présenta fièrement ses copains, qui trafiquaient toujours. Je visitai les caches dans la montagne, avec la promesse de garder le secret... Nous faisions de magnifiques gueuletons dans des grottes très hauts dans les montagnes...
Longoni avait eu une aventure qui avait mal tourné. Il accompagnait un copain dans un camion de dix tonnes bourré de cigarettes, destinées à une bande de trafiquants italiens, non loin de la frontière suisse.
La douane suisse laisse passer tout ce que l'on veut en direction de l'Italie. C'est ensuite que les choses peuvent se gâter... Les douaniers italiens se laissent graisser la patte... Aucun problème...
Mais ensuite viennent les risques de se faire dévaliser, par les "brigands" de grands chemins. Comme au moyen-âge !... C'est justement ce qu'il arriva... Le camion allait s'engager sur un pont étroit quand le chauffeur remarqua une voiture mal dissimulée dans les broussailles de l'autre côté du pont. Il s'arrêta et dit à Longo de sauter et de fuir dans la montagne qu'ils venaient de traverser... Longo ne se fit pas prier...
Le chauffeur ayant disparut, il y a eu de sévères explications, entre le pauvre Longo et les commanditaires de l'expédition. Finalement il réussit à convaincre tout le monde qu'il n'était pour rien dans cette embuscade!
Mais les choses ne s'arrêtèrent pas là. Les trafiquants n'avaient pas l'intention de passer l'éponge... La faiblesse est un mauvais exemple! Ils organisèrent avec l'aide de la police Italienne une "enquête" qui fini par l'arrestation de deux brigands et leur exécution sommaire et accidentelle...
Mais Longo fut considéré comme un type qui n'a pas la baraka. Par chance, il avait lu une annonce de la T.V. cherchant des machinistes... Il fut engagé! Il se considérait hors d'affaire... Un soir nous étions Longo et moi, en compagnie d'une dizaine de gangsters de tous poils, invité dans une grotte appartenant à un contrebandier réputé. Attablé devant des formagginos et du salami nostrano arrosé de pinot et de grappa à 95 degrés. Un mafieux italien, (le financier de la bande) me raconta une histoire d'amour qui était arrivée à l'un des convives, assis à côté de lui; Satano, un géant à la tête de tueur, accompagné de sa femme; une gentille petite blonde, limpide et timide, assise à mon côté.
Voici l'histoire de Satano :
Le géant Satano était doté de beaucoup de talent naturel et super naturel... Il était l'heureux propriétaire d'une énorme bitte aussi grosse que celle d'un âne, ce qui n'est pas peu dire !...
Le pauvre Satano ne trouvait pas de femme qui puisse enfourner un objet de cette taille, dans tout le canton! Même parmi les riches allemandes qui vivent au Tessin. Qui pourtant l'ont aussi large que leurs grandes gueules! C'était un choc pour les belles, de voir cet engin surgire dans l'ombre des alcôves... Elle le mignonnait volontiers, mais les choses se terminaient là!
Satano rêvait de trouver chaussure à son pied... Un jour, ses compagnons décidèrent de lui trouver une compagne à sa mesure. Après avoir fait une bonne affaire de 20 tonnes de cigarettes.
Ils invitèrent Satano, pour son anniversaire, à les accompagner à Milan visiter un bordel. Qui appartenait entre autres babioles au mafieux... Ils comptaient lui trouver une femme sur mesure...
Sitôt arrivé, Satano excité, son monument érigé au milieu d'un silence respectueux, fit défiler les filles les unes après les autres qui s'asseyaient l'une après l'autre sur la création du monde future...
Malgré moult grimaces et techniques d'enfournements, aucune fille ne possédait une vastitude suffisante! A la fin de la cérémonie, la maquerelle eut soudain une inspiration. Elle disparut un instant, et revint tenant par la main une jolie petite blondinette de 16 ans, gracieuse et souriante.
Toute l'assistante se récria... "Ce n'était pas possible !" On commença à parier... Les paris posés sur la table... La jolie blonde s'assit sur le membre de Satano. Dans un rugissement de plaisir Satano vit sa bitte complètement enfuie entre les fesses de la petite, qui souriait, heureuse de faire tant d'effet pour si peu de chose !
On fit la quête pour acheter la fille... Les bons comptes font les bons amis ! On l'offrit à Satano! Qui l'épousa comme dans les règles, en robe blanche et à l'église!
A mon côté, l'épouse comblée, souriait modestement, en murmurant toute fière " ma si, ma si..." Toute la compagnie attendait ma réaction à une si belle histoire.
Je me levai et portai un toast à la grande bitte qui créa la Voie Lactée et à la terre qui la reçut si bien !...
Nous étions dans un drôle d'état après avoir si bien ripaillé. Le mafieux me proposa de faire le pacte du sang avec lui. Je vis une lueur d'inquiétude dans les yeux de Longo... J'acceptai, pensant qu'il s'agissait d'une coutume folklorique montagnarde de la contrebande...
Le mafieux se fit une entaille au pouce, je m'en fis une aussi, nous avons mélangé nos sangs en pressant nos pouces l'un contre l'autre, puis nous avons bu un verre pendant que le mafieux bredouillait je ne sais quelle formule mystérieuse... Nous étions liés pour la vie, l'un devra toujours aider l'autre... Je trouvai cela charmant de la part d'un personnage si important...
Le jour suivant Longo m'expliqua la signification du pacte. Le mafieux devait mettre à mon service tous les moyens pour me débarrasser de mes ennemis, je devais en faire autant pour lui! C'était moi qui devrai faire appel à lui pour le premier "service" ensuite je serais son obligé !
N'ayant pas d'ennemis, je ne ferai certainement jamais appel à ses services. Je citai la célèbre phrase de Bernard Shaw à Longo : "Protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge" Je considérai ce pacte comme une plaisanterie d'ivrogne.
Mais je ne me contentais pas de pactiser avec le diable, je peignais mes toiles pour la comédie. Longo toujours pratique, trouva un système pour les suspendre et les manipuler, sans qu'elles nous tombent sur la tête au milieu du spectacle ! Le car de reportage arriva de Zurich. Avec lui, toute une bande de "régisseurs" et de commentateurs. Ils étaient comme des enfants en course d'école...
Marrazzi, le futur directeur du Tessin était là, c'était l'un des rares réalisateurs qui avait de la fantaisie et des idées. Il improvisait des variétés, en cherchant des numéros dans les boîtes de nuit de Zurich! Ces artistes de cabaret donnaient leurs spectacles au studio gratuitement, s'imaginant que cela leur ferait de la réclame! Je l'accompagnais souvent, on ne s'ennuyait pas!
Ce printemps-là il faisait un temps superbe. Tout le Tessin était en fleur. Nous mangions sur les terrasses des jolis restaurants au bord du lac, sans regarder à la dépense, car nous avions les "frais" Les Tessinois se montraient généreux, fiers de nous présenter leur Tessin... D'un accord tacite Longo et moi ne parlions pas de nos relations avec les contrebandiers, cela ne regardait que nous.
Les futurs responsables de la T.V. du Tessin parlaient beaucoup du studio qui allait être construit dans un endroit nommé "Paradiso"
Je trouvais pour ma part que le Tessin avait plus besoin d'une Université que d'un studio de T.V. Mais la politique est démagogique..." Du pain et des jeux"
On regardait le programme de la TV italienne qui était complètement débile... Personne ne s'en apercevait! Les gens voulaient un programme tessinois à n'importe quel prix. Il ne pourrait être pire que celui de l'Italie! Je trouvais cela lamentable !
Le spectacle de Cella se déroula sans incident. Personne n'a su s'il fut un succès ou pas ! Ce Goldoni n'était rien d'autre qu'une minable pitrerie... du genre théâtre Guignol... Je trouvai regrettable que l'on n'ait pas tenté de monter un peu le niveau... Mais il paraît que le peuple aime ça! Un match de foot aurait fait plus d'effet !
Je repris le chemin du Studio de Zurich avec soulagement. Roger avait des projets de programmes de haut niveau.
J'obtins un crédit pour fabriquer des parois en panneaux durs. Longoni avait un système pratique de construction à l'italienne, on l'adopta.
Pour chaque production, je faisais fabriquer des éléments; escaliers, colonne, voûtes etc... visant à créer une réserve pour les décors suivant. Nous fûmes rapidement encombrés par une masse de matériel s'entassant dans le studio, jusque sur le toit du garage de l'Amag! Il fallut louer des dépôts dans le quartier. Je réclamai de toute urgence l'achat d'un camion. Leurs locations nous coûtant les yeux de la tête !
Mon équipe surmenée devait monter les lourds éléments de décors par un escalier tournant, jusqu'au troisième étage; des étages de quatre mètres de haut. C'était le cauchemar de l'équipe.
Pour les soulager, sur le conseil de Zwingli qui connaissait son Zurich comme sa poche, je me rendais devant la gare des marchandises, à six heures du matin, pour engager des manœuvres; de braves gars qui attendaient au bord de la route du travail à la journée...
Exactement comme en Amérique du Sud ! Ce marché de manœuvres existe toujours ! Quand je n'en trouvais pas, je me rendais dans un infect petit bistrot, non loin de là, où se réunissaient les alcooliques ( cidre et schnaps !)
Il fallait arriver très tôt, avant qu'ils n'aient commencé à picoler. Je chargeais dans le bus de Zwingli, ceux qui étaient utilisables. Je devais payer le double du tarif... Sinon personne ne bougeait.
On démontait la nuit. Je restais sur place, triant les matériaux utiles à la prochaine construction. Pour ces travaux, j'engageais des étudiants très costauds, les aides engagés tôt le matin étant ivres morts! Je délogeais et chassais les ivrognes dormants derrière les parois à coup de pieds au cul, ils avaient le sommeil dur!
Je profitais du temps des répétitions, seuls moments tranquilles, pour dessiner les plans et perspectives nécessaires aux prochains décors.
J'étais copain avec tout le monde, mais il y avait des dissensions dans l'équipe à cause de mon inexpérience du commandement. Chacun tirait la couverture à soi ! Qui commande quoi et à qui ? Moi qui ne voulais pas d'une hiérarchie!... Je trouvai une solution élégante ! Je nommai Longoni contre-maître, le peintre Vorbrot, chef des couleurs, le vieux Oliosi, chef des lambourdes, Aliesi, chef des outils et machines... le menuisier Rüfli, chef de la menuiserie !
Malgré la maladie qui le torturait, Widler trouva mon idée amusante, cela le mit de bonne humeur. Il écrivit à chacun, une lettre de confirmation de fonction ! Cela ressemble à une farce, mais ensuite je jouis d'une paix royale !...
Je donnais dorénavant mes ordres à Longoni, qui les transmettait ensuite aux autres. J'obtins même une augmentation pour toute la bande, après avoir expliqué à Widler, à quel point il était anormal que des ouvriers travaillant douze heures par jour, soient obligés de faire appel à l'aide financière de leurs familles pour boucler les fins de mois!
Ils avaient signé un contrat qui les obligeait à travailler la nuit et le week-end selon les nécessités du travail ! Aux PTT il y a beaucoup de monde qui travaille hors des heures normales. Mais les heures supplémentaires n'étaient pas payées, elles étaient "compensées." Une manière détestable de faire des économies sur le dos des ouvriers.
Je donnais congé à une partie de l'équipe pendant les répétitions. Ils étaient furieux, car ils ne pouvaient rien faire de leur congé. Même pas se reposer. Ils n'allaient pas au bistrot, cela coûtait trop cher.
Ils restaient assis devant l'entrée du studio, à fumer des cigarettes en attendant l'ordre de reprendre le travail... Je finis par obtenir qu'une partie des heures soit payée. Je donnais parfois une semaine de congé... Mais là aussi, les Tessinois n'étaient pas contents. Ils devaient aller au Tessin dépenser leur argent durement gagné, et ne rien faire sous le prétexte de se reposer!
Ils n'avaient aucune envie de se reposer... En plus le souci d'être éventuellement remplacés pendant leur absence par un pauvre type, encore plus dur à la peine, et encore moins cher !
Tous les jours je recevais des jeunes gens demandeurs d'emplois. Avant d'engager quiconque, je consultai l'équipe. Pour faire une demande de personnel, à Widler, je devais justifier l'engagement.
On a engagé ainsi, un vieux montreur d'ours, perclus de rhumatismes, pour arracher les clous et nettoyer le matériel. Un autre était un forain qui ne venait que pendant la saison morte... La décision appartenant à l'équipe, pour éviter les histoires! Je ne pouvais engager que des Suisses.
Il y avait beaucoup d'étrangers qui cherchaient du travail. Je les utilisais pour les transports, payés à l'heure. Mais toujours avec l'approbation des Tessinois.
Je remarquai que l'équipe préférait des paumés si possible handicapé! Plutôt que de solides gaillards. Les gars avaient peur de la concurrence! Je comprenais leurs soucis... Ils étaient facilement remplaçables.
Leur sentiment d'insécurité était soigneusement entretenu par l'administration.
La période d'essais avait bon dos. On pouvait mettre à la porte n'importe qui sans préavis, en trois minutes... moi y compris.
Depuis longtemps je désirais changer les couleurs à la colle puante, pour les remplacer par des couleurs à la dispersion, qui sont sans odeur, mais coûtent trois fois plus cher ! Je n'arrivais pas à décrocher un crédit. Trop cher !
Un beau jour, on m'avertit que "la direction" de la SRG à Berne, allait visiter le studio... C'était le moment ou jamais ! Je préparai un bidon de couleur noire qui est une couleur organique à base d'os calcinés mélangé à de la colle, aussi organique...
Je laissai le tout se décomposer au soleil sur le toit de l'Amag... Puis en se bouchant le nez, on installa le bidon dans le studio, derrière un tas de matériel. Toutes les issues fermées!
Au moment où la délégation endimanchée fit son entrée dans le studio, celui-ci puait comme le cul du diable... La salle de dissection de l'école de médecine de Lausanne sentait la rose à côté de ça!
Je marchais devant, comme le prince des ténèbres dans une odeur pestilentielle de champ de bataille au mois d'août, de l'enfer du Dante, et de cérémonie Inca, ou Azthèque, même jus même odeur!
Les membres de l'honorable société, verdâtres, les mouchoirs pressés contre le nez, suivaient la visite... Je m'excusai hypocritement pour l'odeur due à la colle... Je n'avais pas assez d'argent pour acheter des couleurs convenables !...
Tout le monde prit la fuite... Haas me prit par le bras en disant : "Je ne veux plus sentir une odeur pareille dans le studio, je me fous de ce que ça coûtera ! Compris! "
Ordre de la direction ! Dès le lendemain, j'achetais des couleurs à la dispersion, au grand soulagement de l'équipe...
Débordé depuis des mois par des corvées administratives, qui me faisaient perdre mon temps, je réclamai à la direction un producteur, pour s'occuper des factures, des congés, des vacances, des maladies, des périodes de service militaires, des locations des dépots, des véhicules, de la casse, des assurances, des intérimaires, de la graphique, du maquillage, du pompier de service, de l'aquarium, du nettoyage, des relations entre l'administration et le décor... Je ne sais quoi encore ! Toutes ces corvées qui me pesaient sur les épaules!
Un jour un fonctionnaire me présenta le "producteur" tant attendu ! Il me fut immédiatement sympathique. M Faber était bilingue, il avait l'air intelligent et débrouillard et paraissait être l'homme de la situation. Entre parenthèse ; un producteur à la T.V. n'est en rien semblable à un producteur du film! Au film, le producteur fournit l'argent et les moyens de produire le film. Et c’est lui qui choisit le scénario!
A la T.V. il ne s'occupe que d'organisation, il n'a rien à faire sur le programme, et rien sur quoi-que ce soit d'artistique.
Il n'est qu'un employé, et n'est aucunement responsable de la qualité d'un programme. Il est au service des créatifs. Il n'investit pas un sou dans une production.
Je pense que c'est inexact d'appeler "producteur" un type qui ne produit rien. Cela est probablement dû aux débuts de la T.V. qui se gonflait la tête avec le vocabulaire du film, sans même en comprendre la signification! On devrait l'appeler "coordinateur" Mais c'était sans importance.
Je lui expliquai ce que j'attendais de lui, il paraissait bien comprendre. J'étais enchanté. J'allais enfin pouvoir me concentrer sur mes décors...
Je ressentais déjà un soulagement psychologique... Je donnai à Faber la liste de mes vœux, avec en tête deux priorités : un camion et un dépôt pour les accessoires. On avait eu des vols de divers objets, sans grande valeur... Mais c'était gênant. On ne savait pas qui était le voleur, le studio était ouvert à tous vents, n'importe qui pouvait entrer et sortir sans attirer l'attention. Comme dans un hôpital! Il me semblait que tout marchait sur des roulettes avec Faber...
Roger avait trouvé un petit appartement à la Weitegasse, au cœur de Zurich. A trente mètres de l'Odeon, le célèbre café des dadaïstes! Dans une vieille maison de la Weitegasse appartenant à une dame Lutz, une Bâloise qui était chemisière. Je n'avais toujours pas de logement fixe. Je dormais n'importe où, je commençai à en avoir assez, de changer de logis sans cesse, dix jours là, un mois ailleurs, ma valise toujours ouverte au pied du lit... Je vivais comme un vagabond.
Je ne voulais pas habiter chez Kasitch, c'était trop petit... Il m'était arrivé de dormir dans l'un de mes décors quand il y avait un lit ! Ou sous ma table à dessin. Je n'étais pas exigeant. Malgré cela j'étais toujours très bien habillé, et soigné comme un dandy, car je savais que l'habit fait le moine... Surtout aux yeux des hauts fonctionnaires.
Un soir je fis connaissance de la charmante Mm Lutz. Je lui expliquai ma situation, et lui demandai si elle avait encore un logement libre dans sa maison. Prise de pitié, elle me proposa une minuscule chambre sous les toits, sans eau ni toilettes! Elle ne voulait rien accepter comme loyer! Je pouvais camper là, aussi longtemps que je le voulais. Je pisserais sur le toit sous les étoiles, c'était très romantique... Et je ferais ma toilette chez Roger.
Il était en plein divorce... Sa femme vivait à Bâle, son fils à Zurich chez les grands-parents ! Rien ne marchait plus! Il avait comme moi, un fort goût pour la liberté. Nous étions jeunes et beaux, aucune femme ne nous résistait, croyons-nous. (En réalité ce sont elles qui nous harponnaient)
Nous faisions semblant d'être d'irrésistibles séducteurs! Je m'étais juré de ne pas avoir d'aventures avec les femmes travaillant à la T.V. A la première occasion je rompis le serment!
Je commençais une liaison avec une jolie discothécaire, qui mettait de la musique sous tout ce qui bougeait à l'écran! Giselle était blonde aux yeux gris, mince, attifée comme l'as de pique, elle marchait comme un boy-scout...
Elle était ravissante et douce, et ne cachait pas son goût pour les femmes... Il y avait quelques lesbiennes à la T.V. Et aussi quelques homosexuels honteux.
Le bas peuple les surnommait "Dämfli" ou "Warm" En bon allemand "Schwül" Ils assumaient leur différence sans exhibitionnisme. Zurich avait paraît-il la réputation d'être la ville des pédés en Suisse. Je ne m'en étais pas aperçu, j'avais d'autres soucis !
En réalité, je passai plus de temps à éviter les bonnes femmes qui voulaient s'envoyer Dessauges, qu'à leur courir après... Je n'avais pas envie d'encombrer ma liberté toute fraîche avec des aventures féminines. Je m'entendais très bien avec les speakerines, en tout bien tout honneur. Elles étaient les plus mal payé de la T.V. Je leur offrais parfois un café. Ce qui stimulaient les cancans !
"Offrir un café à une femme à Zurich équivaut à une demande en mariage..." me dit un jour, Heidi Abel qui commençait sa carrière de speakerine. Ce qu'elle faisait avec un naturel stupéfiant... Elle avait beaucoup d'humour, et parlait les trois langues nationales à la perfection.
Tout le monde savait que j'étais marié, mais personne n'avait jamais vu ma femme! J'avais le bonheur de ne pas être un bon parti; marié, père de famille et mal payé ! Cette situation me protégeait des plans d'avenir de ces dames.
Heidi Abel avait une liaison avec un cadreur du studio, Enzo Regusci, un type éclatant de sympathie et de gentillesse. Ils vivaient ensemble à la Dufourstrasse à deux pas du studio. Un jour que je leur faisais une visite en compagnie de ma blonde Gisèle, je la trouvai dans son bain en compagnie d'une vingtaine de paires de chaussettes appartenant à Regusci...
Heidi se sentait plus près de son chéri en se baignant en compagnie de ses chaussettes. Je trouvai que c'était aller un peu loin dans le rituel amoureux... Je la traitai de fétichiste, ce qui la fit beaucoup rire...
Revenons au programme! Il était extrêmement médiocre comme la qualité de l'image d'ailleurs! A part d'excellents télé-théâtres de Roger Burckhardt et de Etore Cella, qui faisaient de louables efforts pour monter le niveau.
Ils rêvaient d'utiliser ce nouveau média pour propager la culture. J'y croyais aussi. Mais nous étions complètement à côté de la réalité! Les deux seules choses qui retenaient les téléspectateurs étaient le sport et les variétés. Cela fut ainsi dès le début, et c'est resté comme cela... Le temps ne change pas la caque en praliné... Mais nous avions de la peine à fourrer cela dans nos têtes...
Roger ne cachait pas qu'il envisageait d'aller en Suisse romande aussitôt que le studio serait construit. Je me tâtais, j'aimais Zurich. Les matins d'été à l'aube, quand j'avais mal dormi, histoire de m'aérer un peu la cervelle! Je faisais le tour du lac à moto, à cent à l'heure, réveillant cent mille personnes...
Je rentrais à Zurich les yeux hors de la tête, toujours plus amoureux de cette ville que jamais.
A chaque moment libre, je faisais de grands tours à moto à travers le canton. Je m'attachais à ses paysages. Je rêvais de vivre dans une belle maison au bord du lac. Où je ferais de la peinture, en paix, entouré de belles filles... Dans la situation où j'étais, ce n'étaient que rêves creux !
J'étais placé au centre, des relations entre les différents départements. Ils défilaient tous au studio. De la technique, au coin de la speakerine, en passant par les coins préparés pour les interviews. J'étais en rapport avec tous les corps de métiers qui fabriquaient les émissions de la T.V.
Les réalisateurs ne faisaient que de rares apparitions. Ils ne venaient que pour leurs émissions.
Pour ses télé-théâtres, je ne rencontrais E. Cella que tous les deux mois... Un métier de flémard !
Les éclairagistes, les techniciens du son et les cadreurs, n'arrivaient que lorsque les décors étaient terminés. Je connaissais tout le monde, mais eux se connaissaient à peine entre eux.
Il n'existait pas d'organigramme. Je proposai à Faber d'en fabriquer un. Il ne savait pas ce que c'était... Dans l'atelier de décoration où j'avais travaillé à Berne il y en avait un. C'était le meilleur moyen de contrôler d'un coup d'œil les plans de travail. (Qui était où, et quand. Les vacances, les malades, les services militaire, les absents les accidents )
J'avais bricolé le mien... Tout le monde s'en moquait! On s'organisait au jour le jour.
Chaque département avait son organisation. Faber ne comprenait pas l'utilité d'avoir un organigramme central. Il arrivait qu'il donne congé à la moitié de mon équipe, au moment où nous étions en pleine construction. Il disparut une fois pendant une journée empruntant le bus de l'accessoiriste, qui avait justement besoin de faire des transports, je dus en louer un...
Ce sympathique jeune homme me donnait plus de travail avec ses bévues que je n'en avais eu avant qu'il fît son apparition !... Faber s'était figuré le métier de producteur à la T.V. comme au film. Il voyait déjà son nom aux génériques... Il se croyait à Hollywood !
Un jour que M. Haas me demandait comment allaient les choses avec Faber. J'avouais que je me débrouillais mieux avant son arrivée! M Haas me demanda de patienter, pour lui donner sa chance.
Mais je parlais sérieusement à Faber sur le rôle véritable d'un producteur à la T.V.
Il comprit que ce n'était rien d'autre qu'un rôle de fonctionnaire surmené, uniquement occupé à faciliter le travail des créatifs et critiqué par tout le monde!...
Rien de prestigieux, et mal payé! Il comprit qu'il n'était pas l'homme de la situation, il était trop ambitieux pour rester toute sa vie dans le rôle étriqué d'un coordinateur au service de tout le monde!
Avant son départ, Faber me fit un cadeau sans le savoir ! Il me demanda de l'accompagner sur le Seefeldquai, au bord du lac, pour faire une petite promenade. On allait tranquillement en direction de Tiefenbrunen, tout en admirant les belles villas qui bordent le quai. A cette époque il y avait une route sur le quai!
Arrivé à la dernière villa, qui ressemblait à un manoir anglais, un savant mélange de styles gothiques et d'Art nouveau... Faber me demanda ce que je pensais de cette villa... Je lui répondis en plaisantant qu'elle devait être le rêve d'un nouveau riche du début du siècle...
Il m'annonça triomphant, qu'il avait loué les caves et le garage pour y entreposer mes précieux accessoires ? Le garage abriterait le bus de Zwingli...
Cette villa inhabitée, depuis deux ans, appartenait à la ville de Zurich. Faber avait la clef... Je le suivis dévoré de curiosité. Les caves étaient vastes. Je pourrais y ranger même des éléments de décors. Un grand local servant d'étendage me servirait d'atelier. Je cachais avec peine mon ravissement.
L'intérieur de la villa était dans le lourd style de "l'art nouveau" allemand. Presque monstrueux. Le palais de Dracula.
Au premier étage se trouvaient les chambres d'habitation. Celles donnant sur le lac avaient une vue magnifique... Je voyais se dérouler devant moi le rêve que j'avais fait si souvent en me promenant. Ce n'était qu'un demis-rêve. Je n'avais que les caves !
Le lendemain j'installai mon atelier dans la cave centrale éclairée par trois soupiraux. L'équipe installa les autres pièces pour les petits éléments de décoration.
Les accessoires furent enfin sous clef. Zwingli était soulagé, on ne les lui volerait plus si facilement!
Le soir j'accompagnais parfois Longoni dans ses virées. Il me fit découvrir un monde inconnu.
On mangeait dans des restaurants pour ouvriers italiens d'énormes portions de spaghettis. Il connaissait tout le monde, il était fier de présenter son chef à ses copains. Les Italiens sont très sensibles. Ils n'oublient jamais un geste amical. J'avais offert un soir, un menu à un jeune ouvrier du Piémont accompagné par son minuscule papa, celui-ci me transmit pendant des années ses amitiés reconnaissantes, c'était gênant.
Une autre fois, je rencontrai un souteneur napolitain avec ses filles... Il sortait tout droit d'un film néo-réaliste! Avec une moustache mince et bien taillée, son chapeau vissé sur la tête, ses doigts garnis de bagues, ses chaussures pointues noires et blanches...
Il avait l'air de ce qu'il était, avec les manières affables du type qui connaît bien les faiblesses humaines!
Il achetait les jeunes filles, beaux fruits de la misère, dans les campagnes de l'Italie, à de pauvres familles paysannes. Il les soignait bien. Elles étaient très jeunes et babillaient en divers dialectes... Elles se prostituaient dans les chantiers du canton. Une branlette pour 15 fr. et un pompier pour 30. Après avoir payé sa dîme à la mafia, il gagnait bien sa chienne de vie.
Les filles se faisaient un pécule pour se marier paraît-il. Mais Longoni affirmait qu'il les vendait après deux ans, à des arabes, pour animer leurs mille et une nuits ! Toutes ces infamies... sous le nez des polices européennes...
Serge revenait volontiers à Zurich, depuis qu'il n'était plus obligé d'y vivre. Il avait des défraiements substantiels. Je le faisais souvent venir pour créer les décors des variétés et des jeux.
Il avait toujours les Suisses allemands en horreur, surtout à cause de leur effrayant dialecte. Moi, je n'y faisais plus attention, à Berne j'avais déjà appris à fermer mes oreilles!
Quand je mangeais à la Bauernstube, je n'entendais plus les hurlements des vendeurs de voitures de l'Amag qui jouaient aux cartes à la table à côté...
Cela dérangeait surtout les Suisses allemands car les pauvres comprenaient ces beuglements !
Je sortais moins le soir. Je me réfugiais dans la cave de la villa pour y peindre.
Cette villa, s'appelait la "villa Egli," du nom d'un marchand de vin, qui en était le dernier propriétaire. Celui-ci était mort deux ans avant.
Il avait fait un testament demandant à ses héritiers de ne pas vendre la villa à la ville de Zurich, car il détestait les fonctionnaires des impôts de la ville. Mais un type acheta la villa, et la revendit immédiatement à la ville de Zurich ! Egli aimait faire la fête, il pompait comme un fou.
Son chauffeur et son cuisinier devaient parfois aller le chercher ivre mort, dans on ne sait quel bouge de la vieille ville... et le ramener chez lui dans sa grosse Cadillac... (Je sais cela par son chauffeur privé qui est devenu chauffeur de taxi)
Pendant la guerre, il donnait de superbes fête de nuit, illuminant toute la maison et le parc, en dépit de l'obscurcissement...
Il fallait chaque fois appeler les gardes civiles (DAP) pour rentrer avec soins tous les invités bourrés et éteindre les lumières... Après avoir bu le coup, la troupe retournait dans ses quartiers en zigzagant !
C'était le genre de type qu'il m'aurait plut de connaître! Il avait épousé une belle femme, ex-mannequin, qui avait fait isoler sa chambre pour pouvoir dormir tranquille malgré le tapage des fêtes de son marchand de vin !
Je faisais des théories explicatives sur l'obstination des suisses allemands à parler leur infâme dialecte!
C'est une manière de se distinguer des Allemands qui sont tout proches... Les Allemands sont considérés comme des ennemis, ou de dangereux amis!
Les Romands sont en relation amicale avec la France, pays allié, non dangereux, de même culture. Paris est notre centre culturel. Les Suisses allemands n'ont certainement pas leur centre culturel à Berlin... Nous ne souffrons pas de la même névrose...
Nous en avons d'autres ! Nous avons une relation différente avec les étrangers, ils sont les clients de notre industrie touristique. En Suisse allemande, l'étranger est une menace, qui vient "d'ailleurs." Chez nous c’est un client.
Cela explique l'étrange phrase du chef de la technique, qui répondit à un souhait de M. Haas de voir un jour des émissions de la Romandie en Suisse allemande...
" On n'est pas pressé de voir la mentalité "subversive" des romands se répandre en Suisse allemande "
Ce sont des phrases de ce genre qui empoisonnent les relations entre les régions linguistiques !
Cette phrase fut dite au cours d'une séance de programme où j'étais présent, Roger me la traduisit, car je ne comprenais pas le silence désapprobateur qui suivit ! M Haas était navré, mais il n'a rien répondu... En bref le dialecte est une réaction névrotique ! C'est pour cela qu'il n'est jamais devenu une langue... Les Suisses allemands sont des handicapés du langage, ils sont malades de l'Allemagne.
Mais partout où existent des dialectes, il y a névrose. Que ce soit une auto-défense contre "les autres." ou simplement l'affirmation d'une différence, un refus d'assimilation... Quand on a peur, on s'accroche à l'irrationnel, ou à une tradition alibi!
A part ça, mes meilleurs amis étaient des Suisses allemands, fidèles pour la vie. Cela prouve qu'il ne faut pas généraliser. Ce sont des Suisses allemands qui m'ont aidé efficacement, à organiser mes expositions. Bien sûr, j'ai forcé leur estime en travaillant comme un fou. J'y ai gagné à tous les points de vue.
Roger avait un ami, le peintre Walter Jonas. Il était le dernier artiste expressionniste de sa génération... Jonas fit quelques émissions à la T.V. sur la forme dans l'art et dans la nature.
Cela n'a hélas pas duré. Il était trop intelligent pour la T.V. de l'époque. Et surtout il excitait la jalousie de ses collègues qui ont intrigués jusqu’à qu’il quitte la TV. Je me liais d'amitié avec lui. j'allais souvent le voir à son atelier avec Roger... Nous avions des discussions passionnantes.
On rêvait d'une chaîne de TV culturelle... Le programme du début ne visait qu’à « faire populaire » pour gagner des abonnés. Ensuite on verrait plus loin. Ces calculs n'étaient pas stupides.
J'aimais beaucoup les tableaux de Jonas. Ils étaient très forts, et d'une technique infaillible. C'était un génie. Il désira voir mes tableaux.
Mais cela me gênait de lui montrer mes essais, mes hésitations et mes incertitudes... Il me semblait avoir fait quelques progrès. Les heures nocturnes de recherches et de concentration dans mon atelier souterrain portaient leurs fruits!
Un dimanche après-midi, alors que je réfléchissais silencieusement dans ma cave, j'entendi des bruits furtifs au- dessus de ma tête. Je montai doucement l'escalier menant au parterre. Des chuchotements me parvenaient, ainsi que des bruits d'outils, et des glissements... Rien de rassurant.
Je sortis de la villa par le garage et me rendis au studio. Le lendemain je téléphonai au fonctionnaire de la ville de Zurich, responsable de la villa. Il vint immédiatement et l’on put constater que des voleurs avaient commencé à démonter les serrures en bronze ciselé, et les gonds des immenses portes. Visiblement dans l'intention de vendre le métal à un ferrailleur. Le fonctionnaire alerta la police qui tendit un guet-apens. Deux jours plus tard, elle prit sur le fait deux jeunes gens parfaitement idiots...
Au cours de la visite de la villa, en compagnie du fonctionnaire, je proposai de l'habiter! Ne serait-ce pas un bon moyen de la préserver des voleurs? Puis, je n'y pensai plus...
Une semaine plus tard, un matin, j'étais en train de choisir des éléments de décor dans la cave avec deux machinistes, un bonhomme sortit de la villa, s'approcha de nous en souriant : "Je cherche M. Dessauges..." Je me présentai, il me demanda de l'accompagner dans la villa, nous sommes montés à l'étage... Il ouvrit une porte, donnant dans une chambre entièrement boisée de cerisier, une merveille ! La chambre d'Egli !
Il me donna la clef, puis il poussa la porte de la salle de bain attenante, où trônait une vaste baignoire. Il ouvrit les robinets d'où jaillirent des flots d'eau chaude... Puis il dit tranquillement : "Vous avez les salutations de M Schultess. Vous pouvez habiter ici. Téléphonez-lui pour confirmer que tout est en ordre! Au revoir..."
Je restai immobile, seul dans cette chambre dorée par le soleil levant. J'étais tellement bouleversé, que je ne pouvais que répéter : "Nom de Dieu, de nom de Dieu..." J'allais habiter au bord du lac, dans une villa de millionnaire, exactement comme j'en rêvais depuis longtemps! Dans "ma" chambre une troisième porte donnait dans une pièce délabrée, avec un balcon... J'en ferais mon atelier... Une deuxième salle de bain en triste état me servirait de cuisine! J'émergeais dans la lumière... venant directement de mon souterrain, comme une plante appelée par le soleil... Je savais que j’étais un chanceux, mais à ce point !
Je bondis dehors où m'attendaient les deux machinistes avec le petit bus. Ils m'aidèrent à monter de la cave, une petite table et un lit avec son matelas, une lampe de chevet... qui avaient servi pour un télé-théâtre.
J'avais fermement l'intention de dormir dans la villa cette nuit même ! Je téléphonai à M. Schultess pour connaître le prix du loyer... Il était ridiculement bas! Encouragé, je lui demandai si je pouvais y annexer la pièce du balcon et la seconde salle de bain... Aucun problème!...
Le soir venu, je ne dis rien à ma douce amie. On s'est promené sur le quai, au clair de lune, en nous tenant par la taille. Arrivés devant la villa énorme et sombre, je lui dis que je voulais dormir dans cette villa de millionnaire, au moins une fois dans ma vie, et que le rêve dans la vie, c'est de réaliser ses rêves ! Interloquée, elle ne comprit la réalité du rêve que lorsque je la pris prodigieusement sur le matelas neuf, encore enveloppé de plastique, crissant de joie sous nos ébats !
Le bruit courut dans notre petit monde, que j'habitais à la villa Egli, entouré d'arbres centenaires et d'oiseaux chantants... Pour calmer les curiosités jalouses, j'expliquai le pourquoi et le comment.
Cette villa allait être prochainement démolie... ( Vrai) Elle était inconfortable... (Menteur !) Le loyer ruineux !
( Menteur !) Et le tennis inutilisable... (Vrai !)
La tendance des gens à toujours croire le pire fit le reste ! Il n'y eut pas trop de jaloux. Mais passant déjà pour un chanceux, il était normal pour eux que j'habite sur le Seefeldquai N°2...
Je fis installer le téléphone... La ville remit en état le chauffage sur une seule chaudière. Il y en avait deux, capables de chauffer un hôtel de première classe ! Méfiant de nature, j'attendais le revers de la médaille. Mais sans m'empoisonner la vie par d'inutiles soucis !
J'avais déjà peint une trentaine de tableaux de dimensions normales... M Gay de « La galerie du Vieux Monde » me demanda de faire une nouvelle exposition à Lausanne, entièrement gratuite comme la dernière fois.
Je ne pouvais pas refuser. Cela me permettrait de voir en coup d’œil un ensemble de mes tableaux. Avant de les expédier, Jonas vint les voir, et me complimenta. Je fis des diapositifs en couleurs de mes derniers tableaux. Je les montrai à un galeriste du centre de Zurich.
Le photographe Laubli à qui appartenait cette galerie, me demanda de les lui laisser. Un jour, je reçus un coup de téléphone de Leuppi, un artiste zurichois, qui m'avertit que le photographe qui n'y connaissait rien, demandait à tout le monde si mes tableaux valaient la peine d'être exposés! Furieux, j'allai récupérer mes photos.
Laubli me toisa avec arrogance, murmurant que pour lui cela ne valait pas grand chose ! Je ne répondis rien. Je racontai l'histoire à Jonas ! Celui-ci s'exclama :
=Bravo, ça tombe bien, Je voulais justement renvoyer une exposition prévue à la Galerie Chichio-Haller... Tu as assez de tableaux ! Je viens avec Furrer demain ! Encore un coup de chance !
Le lendemain Jonas et Furrer vinrent voir les tableaux que j'allais envoyer à Lausanne...
Furrer après un coup d'œil rapide sur deux tableaux me dit en souriant :
"C'est magnifique, on va faire une belle exposition !"
Il y a comme ça des conjonctures positives...
L'exposition à Lausanne était pour le mois de mars, chez Chichio-Haller pour septembre... Entre temps, en juin, je participai à l'exposition de la Kunsthalle à Berne avec les artistes bernois ! Une belle année 1955...
La galerie Chichio-Haller était une galerie internationale, toute l'avant-garde européenne y avait exposé avant la guerre. Je ne pouvais mieux tomber. Ces trois expositions ne me coûtaient pas un sou! Je repris confiance, peut-être que j'avais du talent, après tout!
Je travaillai surtout la nuit, laissant toutes les lumières allumées. Les copains se promenant au bord du lac, voyant la lumière, venaient boire un verre à la villa. Cela ne me dérangeait pas trop, je les laissais boire et discuter à perte de vue dans ma chambre, tout en peignant dans l'atelier.
J'établis une règle: on ne pouvait venir chez moi qu'en apportant, la bouffe et le vin. Je pouvais écouter de la musique aussi fort que je le voulais. On faisait des fêtes très folichonnes, bacchanales et vierges folles... en l'honneur de Gustave Egli qui savait vivre... Personne n'habitait dans le voisinage. J'avais fait remettre en état le bassin rond du jardin. Profondeur au milieu 75 cm ! L'eau était glaciale, En été on s'y retrouvait tous... barbotant après minuit pour se rafraîchir le tempérament...
Le Jardin était tellement embroussaillé qu'on pouvait s'y promener à poil sans que personne ne s'en aperçoive! Sous mes fenêtres il y avait une roseraie composée de roses odorantes, qui parfumaient mes nuits. Sur le tennis en ruine poussait une réserve de petits fruits!
La villa craquait la nuit. Elle s'étirait, heureuse d'entendre à nouveau le bruit des fêtes... C'était parfois inquiétant ! J'en profitai pour demander à Schultess une chambre pour Longoni! Je lui expliquai que je me sentirais plus rassuré avec un copain.
Le lendemain Longoni emménageait, tout heureux. Il avait vécu dans une tôle infecte et trop chère au centre de la vieille ville, avec interdiction d'y amener une femme!
Pendant la nuit, le silence du lac, était à peine rompu par le clapotement des vagues et les cris des oiseaux, qui sont très actifs la nuit. Profitant des bonnes dispositions de Schultess, je louais l'une des pièces du nord de la villa, (La partie style chalet suisse) pour installer un bureau pour le décor. Je m'étalais sans scrupule !
La T.V. installa dans les cuisines... un laboratoire de développement de film 16 m/m... Je proposai de louer toute la villa. Les salles du parterre conviendraient parfaitement comme salles de répétitions... Les autres chambres seraient louées aux gars du décor...
Mais le fonctionnaire de la T.V. n'osa pas... Il avait sans doute peur de ruiner la SRG. Et puis cette villa allait être prochainement démolie !
La ville de Zurich entrait dans sa période de démolition. En quelques années on allait livrer à la pioche des démolisseurs plus de 17 villas de style "Art-nouveau"
Ce style est la bête noire de ces pseudos « artistes » que sont les architectes, A la place de ces chefs d'œuvre de la fin du siècle dernier, on construisait d'ignobles bâtisses de style allemand du "Bauhaus" (Ce style n'a triomphé que parce qu'il était bon marché...) Et aussi du goût des "Bankiers" ces ignares nouveaux riches qui les finançaient !
On entrait dans l'ère du mépris de l'être humain. Après la dernière guerre qui avait anéanti des peuples entiers, on allait détruire subtilement les humains en les parquant dans des "Machines à habiter" comme l'a si bien dit Le Corbusier! L'architecture pour les "masses" L'infection était mondiale.
Je devenais un client assidu des entreprises de démolition. (Abbruch Honnegger et Gunthart) J'achetais tout ce que je pouvais, pour enrichir le fond d'éléments décoratifs de la T.V. Je faisais chaque semaine la tournée de tous les démolisseurs. Je remplissais nos dépôts de magnifiques boiseries, de portes en noyer massif, de fenêtres en vitrail, de colonnes, de chapiteaux, de meubles encastrés, de grillages en fer forgé...
Je trouvais à chaque visite des objets magnifiques, que je ne pouvais pas acheter faute de crédit. D'autres s'en chargeaient... Des camions venaient du Tessin et repartaient chargés de toutes ces richesses, les acheteurs en connaissaient la valeur!
Avec ces merveilles de l'artisanat du siècle dernier, les architectes d'intérieur tessinois décoraient les villas des nouveaux riches allemands, qui investissaient leur butin de guerre au Tessin. Je vivais les très riches heures du début de la TV, sans même le savoir!
Le studio était un vaste chantier où l’on travaillait jour et nuit... Dès que l’émission, (en direct) était terminée, on démontait les décors, vers minuit.
Je choisissais les éléments qui allaient être utilisés pour la prochaine construction, le reste repartait dans les dépôts. Des aides bien payés descendaient les trois étages chargés comme des mulets... On remplissait le camion et vers trois heures du matin une équipe allait ranger tout ce précieux matériel dans les dépôts et prendre les éléments du prochain décor que j’avais déjà choisis...
Je dessinais avec une craie sur le sol, le plan du prochain décor. Longoni notait au fur et à mesure mes ordres, et on allait enfin dormir, deux ou trois heures... L’équipe de construction arrivait à sept heures du matin ! Je les attendais devant la porte du studio, serrant les dents, luttant contre la fatigue, je donnais mes ordres, puis retournais à la Villa Egli dormir encore une paire d’heures...
J’étais souvent en route avec mon accessoiriste Erwin Zwingli, pour chercher des accessoires chez tous les commerçants de la ville. J’étais bien reçu, et j'obtenais tout ce dont j’avais besoins gratuitement...
Des grands magasins (Jelmoli, PKZ, Modissa, Uniprix) me donnaient de vieux éléments de décoration de vitrines que j’utilisais pour les « Variétés » L’un dans l’autre, je ne dépensais pas grand chose, mais c’était toujours trop cher!
Pour les questions d’organisation, je consultais Longoni, il connaissait bien dans l’équipe, ceux sur qui il pouvait compter. Mon truc d’avoir une équipe entière composée de «Chefs» était excellente... Chacun était vraiment responsable; par exemple je n’avais plus besoin de commander des opérations successives; à peine le studio lavé et propre, le peintre peignait le sol, je pouvais compter dessus! Pour la menuiserie ça ne marchait pas si bien! Les menuisiers sont routiniers et n’ont pas l’habitude d’avoir de l’initiative, pourtant je n’en demandais pas tant! Pour simplifier, je leur fournissais des plans précis, sans même expliquer de quoi il s’agissait.
Pendant la période « intercantonale » du début, j’avais dans l’équipe une majorité de Tessinois, et des aides qui venant, soit du cirque, soit des forains habitués à la vie dure. Il n’y avait pas un murmure lorsque je leur demandais de rester à travailler la nuit entière ! Salaire double!
Il arrivait de plus en plus de Suisses allemands au décor. Ils étaient destinés à remplacer les Tessinois. Les Zurichois ne comprenaient pas qu’on ne puisse pas avoir des heures de travail régulières comme en usine... Par-dessus le marché, l’administration avait engagé comme « producteur » un type venant du Théâtre Schauspielhaus, où il était employé comme régisseur de scène... Je le terrifiais, car l’administration lui avait raconté que j’étais une brute qui fonçait sur tout ceux qui n’étaient pas à cent pour cent efficace Dans un certain sens c’était vrai; je ne pouvais pas m’embarrasser de collaborateurs lents, inefficaces ou flemmards, ne serais-ce que par égards pour ceux qui travaillaient jour et nuit sans rouspéter...
J’eus beaucoup de problèmes avec ce « producteur » car il ne parlait pas un mot de français, et mon allemand était plutôt rude! Je ne n'arrivais pas à lui expliquer ce que j’attendais de lui. Nos relations commencèrent par de multiples malentendus! L’administration n’avait aucune idée de ce que devait assumer un « producteur» Le pauvre diable était mal informé et sa trouille n’arrangeait rien...
Il était inefficace, mais sachant que je ne trouverais pas mieux, je faisais le maximum pour l’aider... J’avais des trucs pour fabriquer mes décors au meilleur compte possible; par exemple, je fabriquais des éléments de décors pour les émissions " pauvres " sur le budget des émissions "riches" l'on n’y voyait que du feu !
Je trouvais légitime de prendre de l’argent aux émissions "populaires" pour "financer" les émissions culturelles; mon brave "producteur" n’y voyait aucun avantage, il était complètement inculte !...
Heureusement, qu’il avait une secrétaire polonaise très intelligente et polyglotte, qui s’efforçait d’arranger les choses entre nous, souvent avec succès.
Elle me voyait me débattre dans cette société germanique, moi le seul Romand... Le « producteur » m’envoyait des lettres, complètement inutiles, ayant une secrétaire il fallait bien l’occuper!
Elle écrivait ma réponse, après m’avoir téléphoné, ce qui fait que je pouvais répondre du tac au tac...
Il n’a jamais rien su, le pauvre... Il m’était antipathique, et voulait sans cesse m’être agréable, il désirait m’acheter des tableaux... Je refusai poliment prétextant que je n’avais rien d’assez bien en stock, un jour il en pris un qui figurait dans un décor, s’imaginant que j’allais céder... J’envoyais l’accessoiriste le chercher, ce qui n’arrangea rien !
Au lieu de me faciliter les choses, il les compliquait, par exemple, je m’arrangeais toujours avec les gars de l’équipe pour les temps de vacances... Laissant le libre choix à ceux qui avaient de la famille. Lui, bricolait un plan, et obligeait tout le monde à s’y soumettre, jusqu’à qu’il ait compris que ma politique était la bonne, il lui fallut des années. Je modifiais sans cesse son « organisation » brouillonne pour l’adapter aux réalités du programme, en fait, avec ce type, j’avais deux fois plus de travail qu’avant...
Je compris que Haas avait raison, je ne pourrai pas résister longtemps à cette bande de primitifs qui me considéraient comme un corps étranger... Mais cette lutte incessante contre les intrigues me stimulait. Je m’entêtais à faire front contre tous les coups bas d’une bande d'abrutis, c’était mon jeu préféré, je rendais coup pour coups! Et m’en sortais pas mal!
Ce rythme de travail irrégulier, était assez malsain... Un jour d’hiver où je déprimais, regrettant le travail au bâtiment, pénible mais régulier, Longoni me proposa de venir avec lui faire un tour, il voulait me montrer quelque chose... Nous sommes partis en fin d’après midi vers 4 heures, il faisait déjà nuit, les routes étaient gelées. Il roulait prudemment avec la camionnette, on ne parlait presque pas, j’étais intrigué, mais je me laissai surprendre...
Nous sommes arrivés à Baden ! Un endroit affreux s’il en est ! Longoni s’est parqué devant la porte de l’usine Brown-Boveri... Nous étions silencieux, tout à coup un mugissement retentit, la sortie des ouvriers à cinq heures!
Une masse de prolétaires grisâtres surgissait silencieuse et triste, toute la rue ressemblait à un fleuve de boue noirâtre, c’était une vision d’un autre temps, une vision sortant d'un roman de Zola... Au bout d’une demi-heure de ce lamentable spectacle, mon moral était revenu au beau fixe, Longoni venait de me donner une leçon à sa manière !
Je me demande encore comment un type comme lui, qui avait l’air d’une brute, un mélange d’ours et de sanglier, avait pu trouver une idée pareille... Il était plus fin que je ne le pensais. Il connaissait ma mère... Un jour il me dit à brûle pourpoint : Tu sais, toi et moi, on a eu la chance d’avoir des mères extraordinaires ! C’est pour ça qu’on a une telle énergie ! J’en suis resté paf ! Il n’avait probablement jamais lu un livre; mais il savait que ce qui fait un homme, c’est sa mère et rien d’autre ! Il en savait plus que bien des psychologues. ( S. Freud a écrit, citant une lettre de Goethe)
" Quand on a été sans contredit l'enfant de prédilection de sa mère, on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance du succès qui en réalité, reste rarement sans l'amener."
Quand je citai cette phrase, Longoni répondit: "Je sais cela depuis longtemps!"
J’utilisais chaque moment de liberté pour peindre. Je peignais les grands formats dans le grand salon du parterre de la villa... Je dis grands formats, pour des toiles de plus de deux mètres carrés. Je ne faisais plus de tachistes, je cherchais dans une autre direction.
J’avais acheté un petit compresseur et je trouvais un grand plaisir à peindre de grands tableaux au pistolet... J’avais un accord avec un marchand de couleur ; M. Urfer, il prenait un tableau par an, en échange de très bonnes couleurs, de grande qualité.
Je n’avais aucun problème financier pour mon matériel, je pouvais faire toutes sortes d’expériences sans regarder à la dépense !
Un jour je reçus un coup de téléphone d’un certain Dr. Robert Schnell. Il avait remarqué un tableau qui se trouvait exposé dans la vitrine du petit magasin tenu par Meret Oppenheim à la Junkerngasse à Berne ! Nous étions Meret et moi de bons copains, elle aimait bien ce que je faisais... Elle donna mon adresse à Schnell. Celui-ci me dit sans reprendre son souffle, qu’il voulait voir mon atelier, non pas par curiosité... mais pour acheter !
Ce Dr. Schnell était dentiste à Zurich. Il était depuis son jeune âge collectionneur de peintures contemporaines; il collectionnait auparavant des meubles anciens, mais comme son appartement de dix pièces à la Carmenstrasse était devenu trop petit, il avait liquidé une partie de ses meubles et achetait actuellement des artistes suisses, de préférence! Il me racontait tout cela, assis dans mon atelier pendant que je lui montrais mes meilleurs tableaux, tout en m’excusant de la très mauvaise qualité de ceux-ci! Au bout d’une heure il se leva et choisit deux tableaux qu’il paya comptant! Il m’invitai à dîner pour voir sa collection, sa femme Clara était pianiste, elle faisait une cuisine divine...
Entre Schnell et moi commençait une amitié qui allait durer jusqu’à sa mort...
Quand je vis sa collection, je restais bouche bée... il y avait tous les grands noms de l’art contemporain ! Parmi ceux-ci les dessins à la plume des bords de l’Aar, achetés chez Kornfeld à Berne pour une bouchée de pain, des gravures de Picasso, des bonnes ! Des tableaux de F.Leger, Arp, Archipenko, Borès, Calder, van Doesburg, Dalvit, Max Ernst, Feininger, Jawiensky, Kandinsky, Le Croiser, Lurent, Mangle, Maçon, Matisse, Mira, Moholy-Nagy, Picabia, Man Rai, Schwitters, Wols, Zadkine, et Dessauges s’installait discrètement aux milieux de cette prestigieuse collection... C’était un grand honneur...
Schnell avait une grande considération pour mon talent, j’en étais surpris et flatté, mais je n’avais pas la grosse tête pour autant ! J'étais trop critique. Je doutais de tout.
Comme il avait une grande quantité de gravures de Picasso entassées sous un canapé... Il m’en prêta une, que j’accrochai dans ma chambre, avec aussi un Le Corbusier, en cachant soigneusement les signatures... Personne ne se doutait de rien. Les gens qui venaient chez moi n’y voyaient que du feu, ils pensaient que c’était de mes oeuvres, en général ils ne s’intéressaient pas du tout à l’art ! Seule ma mère vit immédiatement qu’il s’agissait d’œuvres de grands maîtres!...
Un jour je reçus la visite du fonctionnaire qui s’occupait des locations d'immeubles de la ville de Zurich. Il me présenta une dame qui avait une école de ballet ; il voulait lui louer les salons au parterre de la villa Egli... Madame Blamage était sympathique, elle déploya tout son charme pour m’assurer que je ne serais pas dérangé, ce serait très bien que cette belle villa abrite des artistes, et patati patata !
Je réservai une chambre, celle où Serge dormait quand il venait m’aider. Je gardais Longoni sur le même étage, tout s’arrangea très bien, on partagerait les factures d’électricité et de chauffage, évidement...
Je restais sur le qui-vive, car je savais que je ne serais plus jamais tranquille ! Avec en plus, les maladresses du nouveau producteur qui se multipliaient... Cela allait durer longtemps.
Mon travail de forçat n’avait pas encore émoussé ma sensibilité. Je sentais immédiatement à qui j’avais à faire, amis ou ennemis. Mon ami Schnell trouvait que je gâchais mon talent... sans cesse en but à des imbéciles, je lui rétorquais que ce travail était vraiment plus intéressant, que la peinture en bâtiment ! En effet.
Mais, au fond de moi, je savais que ça ne pouvait pas durer... Les salaires misérables étaient humiliants. J’étais réduit en esclavage avec la perte de ma liberté et un travail esquintant. Persécuté par des abrutis, tout cela pour avoir tout juste de quoi subsister...
Si je n’avais pas triplé mon salaire grâce à la vente de mes tableaux, je n’aurais même pas pu payer mon loyer... Je n’aurais survécu, (comme les gars de mon équipe) qu’avec des saucisses, du pain et du fromage!
Le peintre en bâtiment Willi Vorbrot qui "fonctionnait" à la bière, aurait crevé de faim si je ne l’avais nourri pendant une année...
Pour ménager sa fierté, je commandais des plats copieux à la Bauerstube, et il les finissait. Il avait divorcé, sa femme avait obtenu la totalité de son salaire! Incroyable mais vrai, il y a des "juges" qui sont de vrais criminels!
Mon père me donna quelques conseils juridiques utiles pour libérer mon brave Vorbrot de ce jugement inique. Mais les affaires juridiques traînent longtemps... Plus d'un an!
Comme je l'ai déjà dit, les autres survivaient avec l’aide de leurs familles, c’est assez scandaleux, mais c’est comme ça... L'échelle des salaires des PTT était hors des réalités de la vie... Nous vivions dans la précarité la plus angoissante...
Ma gentille amie qui travaillait à la discothèque de la TV ne s’en sortait que grâce à l’aide de sa mère...
Il n'y avait pas de caisse de pension, et l’assurance de la Suva ne payait rien en cas d’accident, prétextant qu'il y allait toujours de notre faute ! Nous n'avions pas strictement respecté les règles de sécurité... J'en sais quelque chose!
Pour me seconder, je réclamai un autre décorateur qui me soulage un peu... J’aurais mieux fait de me taire !
Il en vint un... Un type primitif, intrigant, bête et méchant, je crois que ce type a été le pire imbécile que j’aie vu à la TV... C'était un copain du « producteur »... Je sus immédiatement que cet individu allait m’empoisonner l’existence. Je le surnommai Schlimmer! Il était d'une vulgarité étonnante.
Entre Schlecht et Schlimmer... (En français: Mauvais et Pire) J'étais bien parti! Beau joueur, je proposai une mise à l'essai de trois mois.
J’allais me trouver plus seul que jamais. Serge ne venait plus m’aider et me remonter le moral.
Je me souviens encore du premier décor de Schlimmer... ( Il venait du théâtre) Il ne fallait qu'un fond pour mettre en valeur une ravissante danseuse indoue et deux musiciens assis sur le sol... Il bâtit un énorme monument gris et noir, occupant la moitié du studio!
Quand le chef caméraman Willi Röteli lui demanda de le peindre plus clair, car on n'avait pas la capacité électrique pour l'éclairer... Schlimmer monta sur ses grands chevaux, déclarant qu'il était l'artiste, (rien que ça!) qu'il n'allait pas se laisser dicter des modifications par un misérable caméraman de merde! On ne put rien voir du décor car le cadrage en plans moyens sur une danseuse immobile, ne le permettait pas!... Cela commençait bien!
Il y eut une explication orageuse à une séance de programme. Schlimer exigea que l'on "m'interdise" tout contrôle artistique sur ses créations à venir! Il voulait rester maître de son œuvre. J'acceptai immédiatement. Sachant qu'il allait s'enferrer... Ce genre de type en pleine inflation, se casse rapidement la gueule. Je n'avais rien à faire... Ils font cela très bien tout seuls.
Il intriguait stupidement, pour monter l'équipe contre moi. Il dépensait une grande partie de sa paye pour offrir des verres à mes Tessinois, gens économes, qui retournaient deux fois chaque sou, avant d'acheter la moindre chose. Ils savaient très bien qu'il y avait cinq enfants qui manquaient de tout à la maison! Chaque fin de mois, sa femme venait chercher ce qui restait de la paye à la Bauerntube... C'était lamentable.
A la Galerie Du Vieux Monde à Lausanne où je faisais ma seconde exposition, Monsieur Gay vendit quelques tableaux. je lui proposai d'exposer Luigi Crippa. M. Gay organisa une exposition, mais à la fin de celle-ci, la galerie fut mise en faillite... Crippa s'efforça en vain de récupérer ses tableaux. La galerie était sous scellés... Crippa vint un soir, avec une voiture empruntée à un copain. Il brisa les scellés et reprit tous ses tableaux... S'il avait laissé faire la justice, il perdait tout!
Le pauvre s'était déjà fait voler des tableaux à Milan, il n'avait aucune envie de se faire rouler une seconde fois... Il y avait un décor difficile à faire, je le confiai à Schlimmer. Un piège à cons parfait... Il tomba dedans, sans hésiter. Les imbéciles sont facilement prévisibles, c'est un avantage... Je pris des vacances bien méritées pour éviter ce spectacle affligeant...
En revoyant ma famille après si longtemps, 7 mois! Je constatai que nous n'étions plus dans le même monde. Je vivais à Zurich dans ce monde nouveau de la TV, dans une ville trépidante et magnifique... Elisabeth vivait une petite vie bourgeoise dans la somnolence bernoise... Depuis mon départ de Berne, elle recevait de l'argent de sa famille, puisque je ne pouvais pas en" profiter!" De ce côté pas de soucis financiers... On vivait mieux sans moi!
J'allai à la Kunsthalle. Au vernissage de l'exposition des artistes bernois. Il y avait une queue devant la porte... Jusque sur le trottoir! Du jamais vu dans les annales de l'histoire bernoise! Le garde ne me laissa pas entrer, car je n'avais pas d'invitation. Heureusement la caissière m'entendit rouspéter, elle me fit entrer devant la mine déconfite du garde, rouge de rage!
Rudlinger et Burri avait bien fait les choses, j'avais la salle centrale, dans laquelle était un tachiste hors catalogue de huit mètres sur deux Suspendu en travers, sur une corde! Douze tableaux en tout.
Une mise en scène à me faire des ennemis. Je m'en moquais, je n'étais plus bernois! Je me sentais zurichois... Je vendi cinq tableaux. Lorsque j'annonçais à Rudlinger que j'allais exposer à la galerie Chichio-Haller à Zurich, il me félicita chaudement comme si c'était une victoire personnelle.
Après le vernissage, nous avons fait la fête avec sa bande de fidèles...
Nous nous sommes retrouvés la nuit, dormant sous un arbre, dans le parc d'une galerie bernoise, (Kornfeld"... Cuvant notre vin en ronflant comme des toupies!
Au petit matin, nous sommes allés, grelottants, selon la tradition, au buffet de la gare, prendre un petit déjeuner ravigotant, à base de bière glacée, de lard et de cornichons.
La vie d'artistes est une vie de brutes! Nous faisions la fête entre nous, sans les solennelles "Potiches" qui s'occupent de l'art et qui se croiraient déshonorés de faire une foire à tout casser en compagnie d'artistes et d'architectes déchaînés.
Hélas Rudlinger buvait trop. Chaque année il se cassait un membre. C'était mauvais signe! Il quitta Berne, appelé à la Kunsthalle de Bâle, où on lui offrait de meilleures conditions.
Berne retomba dans sa torpeur. Après lui, personne ne put relever le flambeau.
Une mode chasse l'autre. Les lyriques sont arrivés... des peintres d'affiches, ceux qui peignaient des objets réalistes... "On voit enfin ce que c'est" clamaient les petits bourgeois...
En effet le Pop-Art dégoulinait des panneaux d'affichage américains directement dans les musées au lieu d'atterrir dans les poubelles de New York... où elles auraient été mieux à leur place... « L'art poubelle » suivit assez rapidement. La merde d'artiste en boîte aussi!
Les petits cons se reconnaissaient à travers la plus mauvaise peinture du monde, venant directement de la plus mauvaise publicité du monde, " l'américaine"
La seule chose qui comptait était le chiffre d'affaires, car on pouvait compter sur les imbéciles qui allaient enfin acheter la peinture correspondant à leur niveau... (L'art populaire enfin!) Image zéro... technique zéro... talent zéro... Le peuple avait gagné... Même les soviétiques étaient satisfaits...
Je passais d'ennuyeuses vacances avec ma mère et ma sœur à la plage de Paudex. (Celle de Pully, était interdite pour cause de pollution!) Pendant trois semaines je restais sans nouvelles de Zurich. En reprenant le chemin de ma belle villa, je n'y allai pas de gaieté de cœur.
Mais sitôt arrivé, je retrouvai mon atelier avec plaisir. Quantité de tableaux à faire et à refaire! On avait posé un plancher sur le parquet du salon qui allait bientôt retentir de musique et de danse... Je n'avais aucune idée de ce qu'était la danse! J'allais l'apprendre à mes dépens.
Je lavai la moto au garage, je retouchai quelques tableaux. Mon amie était toujours en vacances avec sa mère. Je me couchai tôt pour être en forme et prêt à affronter, le lendemain, les conneries de Schlimmer... En entrant dans le studio, j'étais gonflé à bloc, prêt à affronter une bande de lions.
Longoni vint à ma rencontre dans le studio encore désert: "Je t'annonce une bonne nouvelle... Schlimmer a été foutu à la porte!"
Sans sourciller, je lui demandais froidement qu'elle était la mauvaise nouvelle... Il n'y en avait pas!
Il y a des jours comme ça!... Impassible, cachant avec soin ma satisfaction, j'invitai l'équipe arrivée entre temps, à boire un café à la Bauernstube. Longoni me raconta que Schlimmer avait commencé une campagne de dénigrement contre Schlecht, le producteur qui l'avait engagé et protégé! L'ingrat! Cela avait été si loin que Schlecht l'avait licencié à la suite d'une dispute entrecoupée d'insultes dont Schlimmer était coutumier.
On était débarrassé d'un formidable imbécile, mais il en restait pas mal encore.
Je ne voyais qu'une chose... j'allais de nouveau travailler jour et nuit comme un damné, sans même avoir eu le temps de me réjouir des toutes ces bonnes nouvelles...
Le producteur m'invita à déjeuner "pour faire la paix" dit-il un peu gêné. J'acceptais, tout en me méfiant de ce revirement subit. On ne sait jamais avec un type pareil! Il était certainement un homme de bonne volonté, mais cela ne veut rien dire, lorsque l'on est dépassé par les événements. Je lui expliquais une fois de pl