La fillette serrait de ses petites mains potelées le réseau de fil de fer barbelé qui, heureusement pour ses menottes, nétait pas électrifié
Ses yeux fiévreux regardait de lautre côté de la frontière qui commençait juste devant la ligne des sapins, un no mans land (ou plutôt, dans ce cas, un no trees land) permettant aux patrouilles de passer. Le camp de réfugiés sétendait à perte de vue entre ce quon appelait jadis lautoroute A-71 et la frontière de lEtat libre de Nouvelle-France. La ville de toile navait pas de nom. Mais elle avait entendu les soldats lappeler le Purgatoire . Cest quoi un purgatoire ? avait-elle demandé à sa maman. En larmes, elle lui avait répondu : Cest lantichambre du paradis ma chérie
. Elles avaient fui la région parisienne, leur cité HLM en flammes, entassant leurs maigres affaires dans la petite voiture. Celle-ci était tombée en panne sèche à quelques kilomètres de la zone libre, elles avaient fini à pied, dans le froid et la neige. Par chance, elles avaient évité les groupes de pillards qui maraudaient partout dans le pays. La mère ne savait que trop le sort qui lui aurait été réservé à elle et à sa fillette si jamais elles étaient tombées entre leurs mains. Les avaient fini par atterrir là, sans aucune possibilité daller plus loin, ni même de faire marche arrière. On leur avait attribué une tente pour elles deux, un sac de couchage, un réchaud, des couvertures et des vêtements de rechange. Elle avait remarqué que les femmes étaient séparées des hommes, sauf les couples légitimes qui avaient leur propre camp à 5 kilomètres de là. De temps en temps, on entendait de courtes rafales darmes automatiques ou lon voyait un véhicule blindé savancer sur lancienne autoroute, probablement pour une mission ponctuelle
Matin, midi et soir, des religieuses et des dames en blouses blanches de la Croix Rouge venaient distribuer de la nourriture. Parfois, elles étaient accompagnées dun monsieur en imperméable de cuir noir, avec un brassard tricolore barré en lettres gothiques noires du mot COMPOL . La fillette avait demandé à une dame qui ils étaient. Celle-ci, apeurée, lui avait répondu : Surtout mon poussin quand tu en croises un, baisse les yeux
Cest le commissariat politique ! Quand ils entrent dans le camp, cest pour faire pendre quelquun
. Une sirène hurla dans le camp et une voix crachota dans un haut-parleur : distribution ravitaillement catégorie E, J1, J2, J3F, AF sur la place darmes . Lentement, elle sy rendit avec sa mère
Puis, son repas avalé, elle reprit sa place, les mains accrochées au fil de fer, à regarder de lautre côté jusquà la nuit tombée. Maman, pourquoi on ne peut pas aller de lautre côté ? . La femme nosa pas regarder son enfant. Elle murmura : Ils ne veulent pas que lon rentre. Ils disent que si la France est à feu et à sang, cest de notre faute. Ils ne veulent pas que lon recommence les mêmes erreurs ici. Ils nont pas confiance en nous, je crois quils ont peur quon les trahisse . Cette nuit-là, la fillette sortit de sa tente sans réveiller sa maman et à la lumière dun mirador écrivit sur une page blanche arrachée de lun des rares livres sauvés de lappartement familial la lettre suivante : Monsieur lImpérator, ma maman et moi nous sommes au camp de réfugiés que les soldats appellent le purgatoire. Ici, il fait très très froid, ma maman, elle tousse beaucoup et les dames avec des croix autour du cou, elles disent que ce serait une épidémie et que ma maman, elle va peut-être mourir. Ma maman, elle a dit quon na pas le droit daller de lautre côté parce que les gens du camp ont été méchants avec les gens de votre paradis et que vous craignez quon soit encore méchant. Moi je vous promets que ma maman et moi, on sera sage et quon ne fera plus de bêtises comme avant. Gros bisous. Ludivine, camp de réfugiés 71, secteur 5, allée 25 Elle plia la lettre et écrivit de lautre côté : A Monsieur lImpérator, Palais du paradis de lautre côté des barbelés . Elle marcha longtemps et furtivement, glissa la lettre dans un poste de garde où la sentinelle était captivée par un quart de finale de coupe de Nouvelle-France de Rollerball. Le lendemain passa. Vers 18 heures, à la tombée de la nuit, la lumière dune lampe-torche éclaira lentrée de la tente. Celle-ci souvrit, laissant apparaître un homme en gabardine de cuir noir. Commissariat politique. Il tenait en main la lettre de la fillette. Serrant dans ses bras sa petite fille et se voyant déjà finir au fond dune fosse commune, la mère rassembla en hâte leurs quelques affaires et suivit le Compol. Ils viennent la nuit , pensa-t-elle, ils viennent toujours la nuit
. On les fit monter dans un véhicule 4 x 4 qui arriva au poste frontière. Des sentinelles en uniforme bleu nuit saluèrent à la romaine : Ave Imperator ! . Le Compol leur rendit leur salut en levant son bras : Ave Imperator ! . Ludivine allait enfin voir ce quil y avait de lautre côté de la ligne
La forêt se transforma rapidement en plaine, au fond de laquelle on voyait les lumières dune grande ville. Le 4 x 4 tourna à droite sur ce qui avait été jadis une aire dautoroute. Elles furent ensuite invitées à monter dans un hélicoptère qui les amena bien loin de là. Elles se retrouvèrent au milieu dune véritable ruche humaine. Des hommes et des femmes en uniforme allaient et venaient en se hâtant. On les fit sasseoir dans une antichambre. Ludivine regardait tout autour delle, les yeux écarquillés. Sur les murs de marbre noir, il y avait gravé en lettres dor la devise du régime : Croire en Dieu, Combattre lennemi, Obéir au Parti. La maman essayait de deviner où on les avait amenées. Pour le moment, rien de menaçant à court terme. Une secrétaire en uniforme sengouffra dans la pièce et cria à la cantonade, à lintention des différents employés du service : Il arrive ! . En un éclair, le personnel administratif sortit des bureaux et se plaça le long du couloir. Une vague de bras tendus et de Ave Imperator salua larrivée de ce dernier, césarien dans son grand uniforme blanc damiral, cumulant sur ses larges épaules les fonctions dImperator, de Ministre de lIntérieur et de Secrétaire Général du Parti. Cest qui maman le monsieur avec des lunettes qui est à côté de monsieur lImpérator ? . Ce doit être le général Petit, le ministre de la Propagande . Sans regarder la mère et la fille, lamiral lança à la second-maître secrétaire : Rien de spécial depuis hier ma petite Charbonnier ? . Nous avons amené céans la petite fille qui vous avait écrit hier . Parfait, mettez-moi en vidéoconférence avec les Finances, la Reconquête, les Affaires Etrangères et les Opérations Spéciales
on a la Propagande ici
Mais avant toute chose, amenez la mère voir le docteur, si elle continue à tousser comme ça, elle va nous laisser ses poumons sur le carrelage ! Lancez un e-mail procédure rouge à tous les centres médicaux et pharmaceutiques du pays : quils se préparent à faire face à une épidémie de pneumonie sur la frontière nord. Appelez le mess et demandez quon apporte à la petite un chocolat chaud et une tenue dhiver des louvettes du parti. Elle grelotte de froid avec ses collants trempés et ses mauvaises chaussures . Commença alors un véritable conseil des ministres par télécrans pour sceller le sort des réfugiés : la Nouvelle-France devait-elle faire preuve de miséricorde ? Autoriser les enfants réfugiés à franchir la frontière fit lunanimité. Pour les adultes et les grands adolescents, le débat fut plus long. Justice a été rendue, plus que rendue ! sexclama le ministre de la Propagande, qui se souvenait des premiers jours de lépuration et de certains débordements dunités de maquisards pour le moins indisciplinées qui avaient obligé lImpérator qui nétait alors que commissaire politique général du secteur militaire Volcans-Limagne à quelques sanctions disciplinaires radicales qui avaient frappé ceux qui sétaient pris pour des FTP
Rétrospectivement, la vue de quelques sauvageons pendus aux réverbères de Cournon et le spectacle peu réjouissant de quelques jeunes filles tondues comme brebis avec un panneau autour du cou Jai souillé ma race firent plus pour glacer les volontés de révolte et inciter une certaine catégorie de population à partir que toutes les harangues du ministre de la Propagande. A cela sétait ajoutée lépuration politique : de lîle de Noirmoutier aux contreforts du Forez, le commissariat politique avait éradiqué tout ce qui de près ou de loin avait collaboré avec lancien régime, sans que cela ne suscite des réactions de la part dune population qui voulait surtout éviter les ennuis : la propagande hystériquement antifasciste du régime avait fini par se retourner contre lui
Ayant éliminé toute menace interne, le nouveau régime avait encore accru sa stabilité avec le plan suricate qui avait amené en Nouvelle-France la totalité des Boers sud-africains descendant des Huguenots chassés par Louis XIV. Dès le lendemain, larmée néo-française prenait le contrôle des camps de réfugiés et, comme dans lévangile, séparait le bon grain de livraie. Sa mère étant hospitalisée pour soigner son début de pneumonie, Ludivine passa sa première nuit de néo-française dans un pensionnat voisin. Deux ans plus tard, le ministère de lIntérieur remettait à sa mère une nouvelle carte didentité remplaçant lancienne surchargée dun R rouge qui indiquait des réfugiés. La maman de Luvidine pensa immédiatement à cette chanson des Byrds : Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel. Un temps pour enfanter, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher le plant. Un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour détruire, et un temps pour bâtir. Un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour gémir, et un temps pour danser. Un temps pour lancer des pierres, et un temps pour en ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour sabstenir dembrassements. Un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter. Un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler. Un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix . Elle apprit ultérieurement que cette chanson était tout simplement tirée de la Bible (Ecclésiaste, III, 1-8)