Ressentant lapproche imminente de sa mort professionnelle, linspecteur Labarthe fut in extremis sorti du placard dans lequel il végétait. Cette mise au rancart lui était dautant plus difficile à supporter, que durant ce laps de temps où il se morfondait, de plus jeunes et soi-disant fins limiers, impatients de démontrer leur savoir-faire, à sa barbe se concurrençaient afin de récupérer les meilleures enquêtes en cours. Cette sensation de mise hors-jeu lui faisait recouvrer une envie den découdre, mais il ne savait ni avec ni contre qui, car suspendu aux décisions de son supérieur hiérarchique, sinon le plus rapidement possible retrouver cette vie citadine, ce vaste chaudron palpitant de cultures où autrefois il se plaisait dy nager bacille entre bacilles
« Rien de tel que de ronger son mors ! lui asséna cynique son divisionnaire, qui poursuivit ainsi : de se retrouver en manque comme ces chevaux de course piaffant dimpatience avant le lever de lélastique ou ces chiens avant louverture de la chasse. Vous allez sortir de votre confinement dans lequel vous semblez passablement empêtré, pour ne pas dire noyé sous ces flots de paperasse. Je naimerai pas quà seulement quelques mois de votre libération vous succombiez sous cette tâche. Sous le coude je tiens une affaire criminelle concernant un cirque et son incontrôlable tribu, notamment avec un drôle de patriarche à leur tête, dont je pressens linfluence néfaste. Concernant cette élucidation je vous donne carte blanche, et peu importe la durée que cette investigation prendra. Peut-être vous amènera-t-elle à terminer votre carrière sur une brillante réussite, il me semble quun ultime trimestre vous en sépare nest-ce pas ? A vous de dévider lécheveau de cette bordélique histoire ! »
Ayant débuté lenquête, directement Labarthe fut soumis à un surprenant face à face, un faux dialogue délimitant là peu près dune folie quil jugea ordinaire en son in-sondable profondeur. Assis en vis-à-vis avec la suspecte, ayant ap-paremment perdu sens et tête, il linterrogeait dune façon inter-mittente ; les non réponses de celle-ci, suite à une progressive sup-pression des blancs entre les phrases interrogatives, provoquaient une sorte de monologue ininterrompu.
« Peux-tu bougre danimal mexpliquer le pourquoi dun tel geste ? Pourtant, il mapparaît que bien quunis sous le régime de la communauté de nos jours un peu dépassé par le biais de votre numéro, rodé depuis de nombreuses années, vous sembliez recueil-lir de mutuelles satisfactions. De plus, il te nourrissait convenable-ment, te choyait, te chérissait au grand dam de son épouse lune des trapézistes de la troupe. Il était quotidiennement à ton service, tévitait toutes sortes de tracas ce pauvre homme, et voilà quaprès une dizaine dannées daccord presque parfait, sans avertissement tu le croques vif !
En avais-tu assez de cet asservissement sup-porté apparemment sans regimber jusquà ce jour où tu as pété les plombs ? Ile me semble que sous les vivats tu ronronnais de plaisir, lorsque le public vous gratifiait dapplaudissements suite à votre sortie de scène, où tour à tour tu savais te montrer agressive ou conciliante, jouant à la perfection cette partition qui au fil des re-présentations vous apportait cette renommée dont vous jouissiez sans encombres. Ou serai-ce la jalousie, ce vice intrinsèquement féminin, qui suite à larrivée de jeunes lionnes plus délurées venant te concurrencer sur le territoire de tes exploits, ta poussé à com-mettre lirréparable ? Pauvre dompteur, selon les propos des spec-tateurs lors de ton forfait, cela fit comme un grand crac ! un bruit provoquant leur incrédulité, puisque dabord ils pensèrent à un re-nouvellement de votre numéro, ensuite à lenchérissement du spectacle par cet audacieux crescendo ; les os de ses cervicales broyées par ta puissante mâchoire occasionnant une succession de craquements brefs et sonores. Cest le sang dégoulinant de tes babi-nes, ainsi que linertie du corps suite à ton coup mortel, qui firent penser à un accident, avant que lidée dune vengeance, dun possi-ble règlement de compte nincitent à lintervention dun enquê-teur
Alors, accident ou crime ?
Quelle mouche ta piqué, dans quel état desprit te trouvais-tu pour réaliser un tel forfait ? Tu sais ma belle, jen ai connu de plus retorses que toi de grandes crimi-nelles, je connais parfaitement la rouerie féminine
Etais-tu oui ou non sous lemprise de quelque drogue ? Depuis quand le jugeais-tu condamné cet homme dont tu étais lindispensable partenaire ? Lequel de cette troupe de doux dingues tas insufflé lidée dun crime ? Comment et pourquoi as-tu répondu à de telles sollicitations, quelles fausses promesses de chair fraîche, alors quà ton égard il se comportait comme un père ? »
Avec ses yeux plantés dans ceux de la lionne, un animal vieillissant, au pelage galeux, au corps amaigri, aux côtes apparentes, etc., linspecteur pensait que proche elle aussi de sa mise au rancart, elle voulut sassurer de cette ultime mais sanglante publicité qui amena une recrudescence dun public de sadiques souhaitant approcher la criminelle ; dorénavant isolée dans une cage, et nayant pour seul recours quen rajouter dans lagressivité
Labarthe fut tiré de ses réflexions par larrivée du vétérinaire qui lui confirma la positivité des examens sanguins : il y avait des traces de produits illicites, ceci pouvant expliquer le bi-zarre comportement du fauve le soir du drame
Depuis plusieurs semaines linspecteur suivait le cours zigzaguant du chapiteau qui se déplaçait au gré des bourgs et des petites villes, et au-delà de son rôle denquêteur ceci afin de mieux sintégrer dans lhétéroclite famille des TRICOS il participait au montage et démontage de la toile, le seul palefrenier de la troupe devenant son meilleur agent double. Cette tribu était composée de féroces individualités cohabitant dans une promiscuité caravanière, prisonniers, non dune passion commune, celle du spectacle, mais dune malsaine excitation évidemment sustentée par des jalousies, des haines tenaces, des rancoeurs particulières les amenant à se quereller, parfois à se battre. Une étonnante disparité de caractères, fruit de leurs exacerbées sensibilités dartistes, brillamment déterminés lors de lexécution de chacun de leurs numéros, qui une fois ôtés paillettes et grimages révélaient laspect brutal et quasi barbare de leurs personnes ; leurs austères physionomies revêtues dune réalité aussi sombre que leur quotidien ditinérants assujettis à ce mouvement perpétuel dont la plupart ne percevaient plus la singulière finalité
Quant au spectacle, y assistant chaque soir du haut des gradins, sil le jugeait digne dintérêt il noubliait pas dobserver les regards et les mimiques, les comportements des acteurs, tachant de surprendre quelques gestes révélateurs pouvant laider dans son enquête. Concernant le maigrelet public, lui non plus ne se trompait guère sur la qualité du spectacle proposé, il gon-flait ses propres vivats et applaudissements afin de compenser leur dérisoire assistance, tant il est vrai que larrivée de la Télévision a déstabilisé le Cirque ; seuls les animaux et notamment la vieillis-sante lionne auréolée de sa récente criminalité, faisaient encore grimper en flèche la fréquentation du zoo. Par ailleurs, Labarthe avait remarqué que pour solliciter un public masculin, les femmes trapézistes, fildeféristes, jongleuses, écuyères ou gymnastes allez savoir sil sagit dun exhibitionnisme viscéral dont elles sont cou-tumières ? systématiquement réduisaient leurs parures, décou-vraient leurs rondeurs et formes, émoustillaient ainsi les spectateurs mâles, qui oublieux de leurs innocentes progénitures se goinfrant de bonbons à leurs côtés, dun il égrillard suivaient leurs évolutions et révolutions aériennes. Malgré le funeste accident, le spectacle se poursuivait, et le numéro des fauves demeurant lun des plus prisés, en remplacement du défunt, cest un dompteur teuton, qui revêtu de ses seuls muscles et dun pagne à la Tarzan, dorénavant dirigea lensemble des jeunes lionnes bondissant et rebondissant contre les parois métalliques. Puis dans lordre des préférences, toutes générations confondues, sensuivait larrivée des clowns faisant surtout la joie des petits enfants (bonjour les petits éléphants ! un classique dans le genre dentrée en piste !), les fameux TRICOS, père et fils réunis dans un excellent duo de fausses Pénélopes ; lAuguste semmêlant les pinceaux malgré laide facétieuse du clown blanc, lassistant dans lexécution hasardeuse de mailles tricotées à laide de gigantesques aiguilles aussi tendres et efficaces que de surdimensionnés bâtonnets de guimauve. Mais linspecteur était surtout intéressé par un énième TRICOS occupant les fonction de monsieur Loyal, père lui aussi de, il ne savait combien de membres de cette dynastie de saltimbanques ; un homme noiraud et massif, féroce et intransigeant en tant que directeur financier, toujours engoncé dans dextravagantes tenues semblables à celles portées par les anciens portiers russes piétant à lentrée des grands cabarets parisiens. Ce titre ronflant lui permettait dabuser de ces innombrables prérogatives en rudoyant ses familiers et ses subalternes, selon les rapports que lui établit le conciliant écuyer
Toutes ces observa-tions, il les annotait après le spectacle, une fois le chapiteau rabattu, en attente de la reprise des manuvres dès le petit jour, et ceci jusquà cette autre funeste représentation : un accident mortel qui vint accentuer la confusion déjà régnant dans cette troupe meurtrie. Une jeune fildefériste, au demeurant un joli brin de fille dà peine vingt ans, qui un court instant hésita entre ciel et terre, alors que son adresse, son agilité, sa dextérité, sa souplesse, son élégance, sa maestria faisaient lunanimité, puis dans une décomposition lente de ses mouvements habituellement prompts et aériens, piqua de la tête, tenta désespérément lors de sa brève chute, dun geste mou, étrangement lasse dans cette circonstance, de se raccrocher au filin dacier, une vaine tentative qui ne lempêcha pas de sécraser au sol
pour y mourir en quelques soubresauts, des espèces de hoquets dans le même laps de temps où descendu précipitamment des gradins afin de lui porter secours, Labarthe constatait son décès : vertèbres cervicales rompues, déclarerait le médecin légiste. Mais encore plus troublant, lanalyse sanguine post-mortem indiquerait des traces de substances chimiques
Le crime semblait prémédité, et monsieur Loyal ainsi que les autres TRICOS fort embarrassés face aux insidieuses questions de linspecteur
Plusieurs semaines étaient passées, il vivait selon le rythme de ce petit monde végétant en un système au-tarcique, tant sur le plan économique quaffectif, subissant les im-prévus dévènements inattendus, dincidents suspects : un mât qui seffondre, des élingues qui lâchent, des animaux qui séchappent, etc., parfois plus mécaniques étant donné la vétusté du parc auto-mobile. Ce quotidien pouvait être relevé de péripéties plus véhé-mentes, avec des liaisons et ruptures, des amours et désamours, des coucheries. Ce cirque ressemblait à un organisme aux rouages par-faitement huilés sur le plan artistique, mais possédait en son sein comme une tumeur mortifère le rongeant de lintérieur ; sa famille ne se raccordant quun court instant lors des obsèques de la jeune fildefériste, enterrée à la sauvette lors du passage de leur caravane à la hauteur de La Bourboule. La publicité apportée par cette tragédie sembla momentanément ressouder les membres endeuillés, ainsi quassurer un regain notable de public, venant celui-ci apporter son soutien, une compassion teintée dun voyeurisme sanglant voilant à peine leur profonde admiration pour ces risques encourus, presque gratuitement, pour lart seulement par les voltigeurs aériens ! Le spectacle devait se poursuivre, mais une fois que lémotion fut débordée par lobligation dassurer le prosaïque, la survie des animaux par exemple, très rapidement la violence endémique, la suspicion généralisée reprirent leurs droits. Cest ainsi que linspecteur, tant lexacerbation psychologique de chacun des membres était vive, grâce à ces émotions mal contenues ne demandant quà sextérioriser, put soustraire des bribes dinformations utiles à la poursuite de son enquête
«Moi, je nai rien vu, ni rien entendu, monsieur linspecteur. Mais comme vous lavez vérifié, nous vivons sur une poudrière composée de ressentiments, de haines, de jalousies autant professionnelles que sexuelles. LAuguste, le père TRICOS, un drôle de phénomène, tient son petit monde, au demeurant tous ses enfants ou petits enfants, ses neveux et nièces, non seulement sous sa férule mais par le bout de sa queue ! Quant à monsieur Loyal, en tant que directeur financier il a dautres chats à fouetter, vous connaissez le délétère état du Cirque en général, dautres préoccupations plus terre à terre qui lempêchent de concurrencer son Auguste frère ! »
Un autre membre en vaine de confidences pouvait à peu de choses près donner une version similaire : « Cest la faute à lAuguste, cest un manigancier de premier ordre, ayant droit de vie ou de mort sur la troupe, sans compter celui de cuissage quil soctroie abusivement ! »
Labarthe en apprenait des choses, et malgré son incapacité dassurer un semblant darbre généalogique sappliquant à cette famille tuyau de poêle, il en déduisit que de coucheries en incestes généralisés, les TRICOS étaient tous plus ou moins de même sang. Un atavisme quil perçut en sattachant à détailler les physionomies précises des uns et des autres, tous enfants naturels, les seuls grimages et maquillages authentifiant leurs statuts particuliers se rapportant à leurs activités artistiques. Dès lors, il resserra son emprise sur lAuguste, fit en sorte de le pousser à la faute, surveilla ses déplacements, épia ses faits et gestes, poussa son professionnalisme jusquà se glisser en fin de nuit sous diverses caravanes afin dy surprendre de révélatrices conversations. Cette délicate et risquée gymnastique lui permit, outre les aveux recherchés, de constater ce quil subodorait : ces ombres furtives se déplaçant dans un étrange va et vient, ces échanges sexuels poussaient les TRICOS à généreusement sinterpénétrer ! Cest sur un petit matin, quil réussit à enregistrer ce quil considéra comme un aveu de la part de lAuguste, déclarant à lune de ses amantes : « et même si je les aurai tués tous, il sagit daccidents ! Donc tu fermes ta gueule sinon ce sera ton tour ? Le spectacle doit continuer coûte que coûte ! »
Cette fois, il semblait tenir son affaire, les aveux impromptus dun des fondateurs du Cirque TRICOS, en loccurrence lAuguste, un sexagénaire plutôt carré, fourni et rubicond, faisant régner il lavait enfin compris ! grâce à sa matraque magique, la terreur et sa propre loi parmi les siens. Sûr de son fait il en référa à son supérieur hiérarchique qui au bout du fil, feignit létonnement, poussa le cynisme jusquà lui déclarer : « Ah ! Labarthe ! Comment se passe votre retraite ?... Comment, vous êtes toujours en activité ! Moi qui vous croyais définitivement raccroché, perdu corps et bien pour notre administration !
Oui, je me souviens de cette bordélique histoire, ce cirque pour ne pas employer une image plus dépréciative ! Avez-vous obtenu des résultats, possédez-vous de réels soupçons sur un éventuel coupable ? Bravo, je savais bien que vous étiez notre meilleur limier, que votre expérience, votre flair, votre exceptionnelle ténacité viendraient à bout de cette histoire !
OK ! je vous envoie du renfort, deux inspecteurs supplémentaires afin que vous procédiez à larrestation dudit suspect !... Mais surtout agissez avec circonspection, pas de vague ! jen réfère au procureur de la République ! »
Cette interpellation était programmée de nuit, prévue lors du retour de lAuguste vers sa caravane, et en attente de celle-ci, flanqué de ses deux acolytes, assis à ses côtés tout en haut des gradins, bien que connaissant de A à Z ce duo de Pénélopes, il sattacha encore à analyser la conception de ce burlesque tricotage assuré à laide daiguilles aussi rigides que des bâtonnets de guimauve, mené à lenvers puis à lendroit dans une succession de ratés, de poses et de mimiques désopilantes par les deux gugusses. Son attachement à cette comédie était tel sans doute les grimages surchargés, les maquillages trompeurs lempêchèrent dintercepter les regards apeurés de lAuguste quil ne remarqua pas combien de fois celui-ci tourna sa tête vers le haut des gradins, où la présence des policiers dut lui faire comprendre quil était démasqué, que cette criminelle série sachèverait en piste par un subit arrêt du cur, une embolie
Le temps que linspecteur perçoive les gestes dabsorption puis de déglutition laborieuse de la fatidique pilule, quil descende quatre à quatre les gradins aux trois-quarts vides, que ses acolytes, un moment interloqués, sapprêtent à le suivre dans sa course, lAuguste en une dernière pirouette seffondrait aux pieds de son compère blanc, dont lébahissement avec ses lèvres surchargées de rouge, se traduisit par une sorte de grand O se figeant au milieu de sa face enfarinée
la mort quasi instantanée mettait fin à toute poursuite judiciaire ; empoisonne-ment, mon cher ! déclarerait le médecin légiste
Cette fois-ci, lheure de la retraite était imminente, déconfit, déçu par la malencontreuse conclusion de son affaire, Labarthe sapprêtait à plier bagages, à quitter définitive-ment ses nouveaux amis, lui ayant, suite au suicide de leur irascible mentor, fait preuve daffection, lorsque surgit à ses côtés au mo-ment où il abandonnait la caravane quil partageait avec son confi-dent écuyer monsieur Loyal, souhaitant lui faire dhonnêtes pro-positions
«Mon cher inspecteur, durant les longues semaines de votre enquête, dont hélas nous subissons les contrecoups psycholo-giques et économiques, vous avez eu le temps dapprécier nos dif-férents numéros, certains font la renommée de notre cirque, no-tamment celui des fauves directement suivi par le duo de clowns ! Cependant, si vous nous avez débarrassés des aspects démoniaques et perturbateurs de lAuguste, aujourdhui nous font défaut ses ta-lents et sa réputation de comique
Son rôle vous plaisait, je vous voyais là-haut dodeliner de la tête, en ânonner le texte, vivre les différentes péripéties et gags, vous en connaissez les réparties, aussi je nirais pas plus loin, et puisque vous possédez à peu près sa mor-phologie, et que son accoutrement après de minimes retouches vous siéra à merveille, je vous propose, suite à de brefs essais en piste, de tenir ce rôle principal ! Dorénavant vous êtes des nôtres ! »
Lex inspecteur fit demi-tour, se dirigea à pas lents vers la caravane quil venait à linstant de quitter, le trac déjà semparant de tout son être, il sembarrassa en y déposant définitivement sa valise