- Sois sans crainte. Depuis longtemps le désir ma quitté. Ne te trouble pas petite fille. Approche. Laisse-moi te regarder. Laisse-moi te respirer. Laisse-moi poser la main sur ton visage si doux. Le sexe ne hante plus mes nuits. Lâge a nettoyé mon âme de ses vilaines pensées. Approche. Vois mes mains. Les années y ont tracé mille chemins compliqués. Les tiennes sont si petites, si fragiles. Elles palpitent comme loiseau blessé. Laisse-moi y déposer mon dernier souffle de vie. Approche. Jolie fleur aux yeux de miel. La soie fragile de leurs pétales battent au rythme de ton émoi. Laisse-moi accrocher ton regard. Entre dans ma mémoire. Approche. Promène-toi parmi mes souvenirs. Brûle ceux qui ne te plaisent pas et emporte les autres. Tu trouveras ceux dun petit garçon étonné dont les yeux souvraient au monde, ceux dun adolescent révolté par la misère des hommes, ceux dun amant amoureux, ceux dun amant trahi, ceux dun père fou despoir, ceux dun père déçu , ceux dun époux au bonheur tranquille , et puis les plus récents : ceux dun homme fatigué, assis sur son rocher, face à une petite fille, sous les feux dun soleil qui ne le réchauffe plus, qui nen finit pas de mourir. Approche encore plus près. Ouvre larmoire aux secrets. A lintérieur règne lInconscient. Je ny ai pas accès. La vie na jamais voulu men délivrer les clefs. Mais toi qui viens dentrer dans ma mémoire, si tu te sens assez forte pour en supporter le fardeau, cherche, fouille, pille sans vergogne. Et tu seras riche. Riche de sagesse. Sage entre les sages. Approche petite fille. Serre-moi fort contre ton cur.
La fillette était à présent confiante. Sa tête reposait sur lépaule du vieil homme tandis quelle se promenait dans sa mémoire. Avant dentrer, elle sétait emparée dun grand sac dans lequel elle jetait pêle-mêle ses trouvailles. Certains souvenirs étaient placés à part, bien en évidence, faciles à consulter. Des traces dusure en trahissaient lemploi répété. Certains avaient forme de rêve, étaient doux au toucher. Dautres, brûlants comme fièvre, évoquaient lhomme et la femme, lun dans lautre, agités de soubresauts furieux. La fillette eut peur. Elle lâcha ses belles reliures de cristal qui se brisèrent au sol en mille éclats de diamant. Solitaire, sur un bout détagère, ignoré depuis longtemps, habillé dune jaquette rouge sang, un gros volume attira sa main curieuse. Elle louvrit. Le visage dun enfant à limage du vieil homme se dessina sur la page. Il appelait. Mais de sa bouche ne sortait aucun son. Dinstinct, la fillette compris que lenfant renié navait pu seffacer. Elle le glissa dans son cabas. Elle emporta aussi les paysages de pays inconnus, la saveur de sucreries délicieuses, les parfums de terre mouillée aux premières gouttes de pluie dété, dautres petits garçons, dautres petites filles aux sourires malicieux et aux bras chargés de jeux prometteurs. Elle saupoudra le tout de musiques joyeuses aux notes éclatantes. Elle courait gaiement entre les travées. Le temps passait sans quelle sen rendît compte. Elle sessoufflait mais ny prenait point garde tant sa soif de découvertes était grande. Et les souvenirs sentassaient dans son sac dont le poids devenait dheure en heure plus sensible. Ses jambes salourdissaient et une grande fatigue lenvahit. Soudain , elle aperçut larmoire de chêne, fermée à clef.
- Approche fillette, fit la voix du vieil homme. Charge-toi de lInconscient. Tu en prendras connaissance plus tard. Rien ne presse.
Elle sentit dans sa poche une clef quelle navait jamais remarquée. Elle lutilisa. Elle engouffra, à la hâte, les souvenirs de larmoire. Ils étaient sales, gluants. Leur odeur fétide lui donna la nausée. Elle surmonta son dégoût pour contenter le vieil homme. Puis, elle senfuit aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes épuisées.
Une grande lumière inondait la pièce. La fillette sétait arrachée des bras du vieil homme. Il commença par se dissoudre dans cette blancheur éclatante, et son enveloppe, vidée des souvenirs innommables, séleva lentement dans une poussière darc-en-ciel.
Et le miroir de larmoire, face au lit défait, reflétait désormais limage dune vieille femme, triste et surprise par le poids des années et le vent froid du temps qui passe.
J.F. Zimmermann
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