Lolita
Je ne sais pas pourquoi, jai commencé à lui parler de ça. Un pauvre mec pareil nen a que faire de mes confidences sordides mais, lalcool aidant, jai dû craquer ou le prendre pour quelquun dautre, une conscience, une solution peut-être.
Un clodo comme les autres, crade, barbu, bien entamé, jen avais marre de boire, pas pourquoi, jétais descendu lui filer ma dernière bouteille de wouisk et il ma proposé, alors
Jai fini sur son banc à écouter ses plaintes en balançant des claques à la bouteille.
Puis cest revenu, tout dun bloc ; les remords, les regrets, une sorte de honte, et pire, rageuse qui me bouffe comme une folie, jai même vu le diable la nuit dernière ou alors cétait Dieu, je sais plus. Cétait bien sale en tous cas. Le temps passe, les choses restent, elles saccrochent violemment et elles font mal. Pourtant deux semaines, deux secondes, étaient passées.
Jétais encore sur ce vieux banc de gare, comme tout les soirs à vingt heures. Jattendais, même pas, je pensais. A elle quoi. Je mimaginais le train arrivant et plein de petites Lolita qui en descendaient, qui couraient vers moi, qui membrassaient. Plein de jolis minois et de sourires câlins, adorable, son sourire, son regard, ça me transportait au berceau. Pas de hochet, de biberon, juste elle, ses yeux pétillants dans ma tête. Je ladorais, je laimais peut-être. Lamour ça fait peur, cest cher, sacrifiant mais si bon, tellement complexe et souvent ça fait mal, enfin, je ne parle pas pour moi, tu vois ce que je veux dire ? " Dis ? Tu vois ce que je veux dire " je lui ai demandé au clodo, affirmé en fait, pour quil comprenne, pour quil acquiesce, oui.
Lamour. Jessayais de ne pas y penser, ça ne sert à rien, je laissais faire les choses, je savais quelle attendait, guetteuse, quelle maimait. Je voulais laimer mais je ne savais plus comment on faisait, comment cétait. La peur de changer, de perdre des choses, la peur de mentir surtout, à ma petite Lolita, mon trésor de cristal déjà fêlé par le passé mais toujours pure, naïve, fragile. Si fragile.
Huit heures vingt, pas de train. Pas de Lolita. Un couple, un bonhomme gris sur le quai, se posent, interrogent les montres. Curieusement il y a un certain suspens, chaud, une tension qui se crée autour de ce retard. Moi, jai de plus en plus envie de la voir, plus jattends, plus jai envie. Un coup de haut parleur, le train a déraillé ! le connard qui parle ne sait pas sil y a des blessés et dit que cela se passe douze kilomètres en arrière. Panique sur le quai, la gueule dehors je bondis du banc, Lolita ! une saloperie didée me transperce le crâne. Les gens parlent dy aller, je crie, je veux savoir ou cest, mon corps prend leau, mon dos est trempé, mon front, mes yeux sont épargnés, mais je les retiens, vite et pousse tout le monde, cest fou comme certaine personnes peuvent se bloquer quand dautres veulent exploser, je dois les démâter de leur torpeur, jordonne, jobtiens et on se retrouve dans une caisse qui roule.
Calmos, depuis que la porte de la voiture a claqué cest le silence bien lourd. Le mec conduit nerveux, langoisse lempêche de voir la route, sa vieille à coté se lamente sur son jules et moi, coincé derrière contre la vitre par trois gosses inconscients et heureux, jessaye davaler un gros truc, que jai, coincé au milieu de la gorge.
La route longe la voie et la nuit ne nous a pas attendu pour sabattre, cest long, putain cest long, ma rage pourrait faire voler cette voiture, et notre troupe se fait rattraper par la mort. Les gyrophares envahissent lhabitacle, les sirènes des ambulances nous hurlent de méchantes peurs, ça se croise dans tout les sens et le tonnerre vient du ciel, un hélicoptère se pose en balayant tout, on est arrivé.
Cest comme un film, des policiers figés, des infirmiers pressés, les lumières aveuglent, les radios crachent des ordres dans des langues improvisées et les pâles de lhélico cassent une grosse colonne de fumée grise, faisant glisser des fantômes noirs et rieurs au-dessus du mur de voitures, de camions, rouges, il y a un incendie. Les pompiers sont fous, ils ont des haches, des scieuses, ils courent, ils crient, de partout ça se relaie, il y a des survivants, lhorreur, des survivants ! des morts alors ? Pas le temps de penser à ce que je fais, mes yeux sont vite sur les civières, je palpe, je retourne des visages, ils sont blancs, terrifiés, si livides, moins que moi jen suis sûr, mon cur tremble et gronde comme une terre proche du volcan, ça délire mal, elle ny est pas, mal au ventre, je la vois pas et déjà les larmes filent comme on respire. Je branche les ambulanciers, pas de petite brune pour linstant. Deux wagons se sont écrasés lun contre lautre et les pinpons dégagent ce quils peuvent. Les tronçonneuses font fuser des lits détincelles en rugissant contre la ferraille, plus loin un container brûle de lintérieur, cest marqué POSTE dessus, le brasier semble prisonnier, il crache sa fureur par les fenêtres libérant des feuilles volantes, enflammées et fuyantes vers le ciel. Des oiseaux de feux qui sévanouissent dans la nuit. Les casques dargent projettent en miroir les flammes, comme animant les pensées de ces hommes de combat, ça hurle, ça pleure aussi, cest la guerre et on me dit que cest rien, ça, le pire est devant, la motrice risque dexploser, si mes bras veulent sauver, oui, oui, jai du mal à passer, je mécorche, il fait vachement froid, je cherche avec dautres civils, je me faufile vers lavant du premier wagon, les extrêmes, elle adore ça, aller de lavant.
Pendant quils sont en train de sexciter sur un lot de rescapés, je la vois. Etalée à quelques mètres au milieu de lherbe, dans lobscurité, seule. Les yeux au ciel, plein de larmes, pire que les miens, elle se mord la lèvre ce qui lui donne un pâle sourire dange, presque translucide, jai froid très froid. Je me baisse prés delle, calme, je la prends, ça tremble, des saccades, cest la douleur, son regard dit que ça fait mal. Je crois quelle a une jambe sectionnée, jose plus regarder cest atroce, atroce, un coup terrible a voulu massommer, marrachant lesprit, mon Dieu, mon Dieu comme vous êtes dur, votre enfant pourtant, elle vous aimait vous aussi. Je lui parle, elle me voit et se transforme, se détend, sourit, je pleure deux fois plus, une deuxième sauce pour le soleil de son visage. Elle est belle, elle me parle de lui faire un garrot sur la cuisse. Le temps sest arrêté, le sang coule baignant mes genoux, chaud et profond, il lui manque une jambe et je vois quelle souffre vraiment, quelle a déjà choisi, cest ce que jai cru. Elle me demande si je laime, je lui dis, je chiale comme un mome, elle aussi, des étoiles filantes se reflètent dans ses yeux, à moins que
je lembrasse, je la serre, je laime, je lui dis de tout mon être, elle vit, elle sourit, elle avait si peur, elle est heureuse. Je prends son dernier soupir sur la bouche, ça refroidit cruel.
Elle souriait encore je crois, enfin cest ce que raconte ma mémoire et je la connais ma mémoire, elle a vu de drôles et belles choses cette nuit là. On ne ma rien demandé, ils lont emporté sans rien dire en fait, fatigués quils étaient, cétaient une des dernières retrouvées. Nous étions restés tout les deux seuls, longtemps, jusquà ce que le froid me fasse doucement vibrer, emmené par un ciel grisâtre, une pluie très fine qui faisait bouger son regard. Lorsquà lappel dun gosse pompier, au visage noir de terreur et de suie, jai décollé ma joue de la sienne, tout comme lendroit de son corps que je serrais, sa peau était chaude, fumante, des vapeurs damour grappillées par son corps qui flottaient lentement. Puis tout est redevenu froid, en moi aussi, insensible à tout ces corps rangés en ligne sous leur linceul blanc, un grand morceau de ciel les recouvrait à présent. De terre aussi. Ils lont emmené dans une voiture qui pleurait comme un canard, un écho qui revient, le silence de sa mort mavait rendu sourd, des gens avec des caméras ont voulu me parler mais je ne voyais que du blanc, que de la lumière, je ne voyais que ce sourire livide et resplendissant.
Je ne lai jamais revu, enfin
Je ne voulais pas la voir enfermée et enterrée, ni brûlée, ni noyée, il faudrait que ces enfants soient irradiés de soleil et quils se désintègrent en lumière, en âmes, en sensations, comme celles du vent chaud au printemps, ou la caresse de laube au plus fort de lété Andalou. Cest de là bas quelle venait, Lolita.
Sur le moment je me suis cru fort, avec raison, je laimais, je voulais, oui, je voulais lui faire ce garrot mais je nai pas pu. Je ne sais pas si cest pour moi, par égoïsme, par peur de cet amour là, ou pour elle, pour elle au fond. Je ne sais pas si jaurais pu laimer tout le temps, elle comptait tant sur moi, si cela aurait été crédible, même si jessayais de tout mon être, si elle aurait été heureuse encore, son sourire, ses yeux brillants, éteints ?
Peut-être lai-je trop aimé sur le moment, ou pas assez ? Cest tellement mauvais tout ça, tellement dur de se convaincre, jamais je ne lui aurais menti, après, il faut que je boive, encore. La pauvre cloche nen demandait pas tant, ses larmes lui ont strié le visage, il lavait si sale, si sale. Il ma donné la bouteille, ma fait signe de la boire à sa santé, sest levé puis a hésité longtemps. Enfin, il ma parlé dans une langue inconnue, un peu Slave, il mexpliquait quil ne comprenait pas le français, tout avec des gestes, mais il mavait compris puisquil ma montré le ciel, puis mon cur et ma fait le signe des deux mains serrées en prière contre son oreille, il avait raison. Mon cur dort avec elle, là haut. Il est parti et jai décidé de rester sur ce banc, de finir la bouteille et dattendre. Dattendre lheure.