Tout en elle lenchante.
Seule la présence du mari assombrit les perspectives de découverte du cap Béart quil lui avait proposé, certain que la rare beauté de cet endroit favoriserait leur rapprochement.
Une brute sauvage son mari, genre force de la nature, grossier, athlétique, arrogant, assez belle gueule de surcroît, et passablement infatué de lui-même.....
Trop délicate sa femme, trop précieuse, trop féminine, pour ne pas préférer la prévenance, les attentions, la douceur, le tact, dun soupirant dont elle peut lire la flamme sans quil la brusque, ni nexige rien, satisfait de seulement laimer.
Et alors on traîne !
Rire gras de dédain ......
Il les attendait masqué par un décroché du sentier et au passage claque les fesses de sa femme qui sursaute et me regarde gênée il me semble de cette familiarité déplacée.
Bernard, voyons !
Elle sourit mais jai perçu une intonation de reproche.
Il minterpelle :
Ca grimpe dur, tu crois que tu vas tenir ?
« Le sale con, et qui me tutoie en plus ! »
Jexplique :
100 fois au moins jai déjà fait le parcours.
Me jauge longuement mais najoute heureusement rien.
« Pas à son rythme jadmets, et pas 100, seulement 3 ou peut-être 4, nécessitant plusieurs haltes pour reprendre souffle ...... »
Elle admire le paysage fabuleux, javais choisi mon jour, ciel totalement dégagé, grand soleil qui se reflète dans la mer, quelques voiliers et au loin un bateau de marchandise ou de croisière qui se dirige vers Port-Vendres.
« Mais pas prévu quil laccompagnerait ...... »
Il la bouscule :
On repart Mariline.
« Moi cest Claude, 34 ans, célibataire, employé de bureau. »
Tandis quil sélance, elle meffleure la main :
Vous êtes fatigué vous aussi ?
Jai tressailli à ce contact, éphémère, que je tiens pour complice.
Le vous aussi exprime sa délicatesse de sentiment car manifestement elle nest guère fatiguée ni essoufflée, et jen jurerais pas daccord avec ce que pense de moi son mari. »
Pas plus que ça, mais jaime à me poser pour jouir de lenvironnement, comme vous nest-ce pas ?
Cette fois tous deux nous sursautons car un rappel énervé nous parvient.
Bernard simpatiente, me dit-elle en reprenant lascension.
Nos regards se sont croisé un bref instant et jy ai lu une invite à me montrer conciliant, ce à quoi je veux bien consentir puisquelle le souhaite.
Je la suis de près : Tout en elle est grâce ........
Je rêve delle depuis linstant où elle a été embauchée à la Compagnie et je remercie le ciel quelle ait été affectée au service qui memploie. La voir chaque jour est devenu un besoin qui me ronge le week-end et je me suis arrangé pour que coïncident nos périodes de congés qui sinon auraient doublé les périodes de manque.
Je demeure incapable de comprendre ce qui a pu la séduire chez le rustaud quelle a épousé, pas de force que je sache, ni contrainte de sa famille qui serait daprès ce quelle en dit plutôt libertaire.
La puissance animale quil dégage ?
A-telle pris conscience du tendre sentiment que je lui porte et dont elle tire avantage jespère sans vénalité, car lui étant dévoué corps et âme je ne répugne pas à prendre des risques pour camoufler ou réparer ses insuffisances professionnelles.
Lamitié chaleureuse de son sourire me remerciant suffit chaque fois à illuminer ma soirée et nourrit et renforce sil était besoin ma capacité de dévouement .
Ceux qui la poursuivent de leurs malsaines assiduités ont eu à connaître quon ne me provoque pas impunément, même si jai dû prendre soin de rendre impossible mon identification quand je fais justice à ma manière de leurs harcèlements.
Je peux paraître aux yeux de certains inoffensif, insignifiant, car je sais rester à ma place, mais mhumilier en présence de Mariline vaut à son auteur un châtiment qui jusquà ce jour est resté inscrit dans les dommages matériels anonymes que subit son véhicule ou ses travaux informatiques, mais je sens poindre en moi des velléités de meurtre chaque fois plus difficiles à maîtriser, dont je ne sais pas toujours taire la menace que mes yeux expriment.
Vulcain, mon seul confident, chat siamois de plus de 11 ans, en sait de quoi me faire renvoyer de la Compagnie sans indemnités, et sans doute tâter des geôles de la République, mais son accueil na pas varié, et jaime à croire quil ne me trahirait pas quand bien même en aurait-il la capacité.
Je nose pas menquérir de la durée de vie de cette race, le savoir mangoisserait compte tenu de son âge déjà avancé, lignorer mangoisse peut-être davantage sans pour autant me décider à agir.
Suis-je le lâche dont mon père avait horreur ?
Enfin disparu ce salaud qui ne me supportait pas, et rongé interminablement par le crabe, la justice immanente ayant frappé .......
Jai enfin rejoint le couple qui venait de sortir de sacs à dos un copieux casse-croûte, tous deux installés sur la crique précédant celle de Paulilles, Mariline les pieds dans leau de mer, son mari buvant au goulot une bière qui semble succéder à 2 autres dont témoignent près de lui des canettes vides.
Pas physiques les bureaucrates, se moque-til.
Je ne réponds pas, Mariline est trop loin pour avoir entendu.
Ce fumier paraît frais et sans fatigue alors que je transpire comme jamais, trop couvert probablement et ça magace, car stupidement je nai pas tenu compte de sa mise en garde refusant quil soit devant Mariline celui qui sait.
Non merci, pas dalcool, jamais.
Jaccepte leau quil me tend et men débarrasse dés quil détourne le regard : Ce sagouin a dû boire à la bouteille ......
Mariline nous est revenue et boit un peu de bière bien fraîche dans un verre.
Tous deux fument une cigarette blonde ce qui me donne la nausée que je tente vainement de dissimuler .......
Le rustaud a remarqué :
Vous fumez pas non plus ?
« Encore à tenter de me culpabiliser, de me diminuer ...... »
Jamais, pas envie.
Il ricane en me toisant comme redressé sur ses ergots : « Pour me dominer puisquil me rend au moins 15 cm ? »
Pas dalcool, pas de cigarettes ...... Vous baisez quand même ?
« Le porc immonde ! »
Incapable de réagir je voudrais disparaître.
Mariline vole à mon secours :
Bernard, ça suffit, tu le gênes !
Se tournant vers moi :
Il veut pas vous froisser, ils sont comme ça entre routiers, à se balancer des vannes, mais restent copains après.
Affichant le sourire enjôleur qui immanquablement me fait fondre, elle tend vers moi de la nourriture, un sandwich bourré de charcuterie.
« Horreur ! »
Merci je suis végétarien.
Une pauvre merde aux yeux de son mari, le regard quil me jette confirme ......
Il sest levé, ma vue doit lui couper lappétit, et nous plante là en séloignant vers une sorte de promontoire.
Je sors mes provisions, de leau, 2 barres de céréales et une pomme.
Vous avez une amie ? Demande Mariline.
Pas en ce moment.
« La seule réponse un peu honorable qui me soit venue. »
La plupart me dégoûtent, trop femelles, trop vénales, avides de vous enchaîner à ce quon dit, porteuses de maladies dont il faut se protéger .......
En rêve tout est mieux, la mienne est pure, toute de grâce, désintéressée, sensible, délicate, et néprouve pas de besoins physiques autres que sportifs.
Mariline ne cadre pas tout à fait, mais sen approche plus que toute autre.
Ses yeux lumineux se sont voilés me semble-til car son mari appelle à le rejoindre.
Ne craint-il pas quelle se fasse mal ?
Jappréhende pour elle le chemin très escarpé qui conduit à lui.
Dés quelle se trouve à portée il se saisit delle et lembrasse goulûment sans quelle puisse se défendre, et la tripote sans vergogne, alors que nimporte qui peut passer à cet instant, sans compter que je suis là, à nouveau déstabilisé par une nausée .......
Je lapostrophe :
On repart ?
Il fait semblant de ne pas mentendre.
Jinsiste :
On repart ?
Pas décho. Je nexiste pas, aucune réaction, il lempêche, cest sur .......
Je ferme les yeux.
« Emmenez-moi, me dit-elle, loin ..... Très loin ...... Là où personne na accès, là où personne ne sait que cet endroit existe......
Elle ma pris la main.
Jai besoin de vous ! Vous seul me comprenez ......
Douce sa main, une caresse, jen frissonne, incapable dexprimer le moindre son.
Que vous et moi, toujours .......
« Elle la dit !
Quelle est belle, fascinante, magique ...... »
On part ou vous dormez ?
Difficulté à émerger, je me secoue et reviens au réel : Cest à lui quelle tient la main.
Il me tend la sienne :
Sans rancune, jespère ?
Faux jeton, jacquiesce.
A la bonne heure.
Il se saisit du sac à dos qui sur lui semble minuscule.
Allez, on y va.
Sous prétexte de faire la paix il ma broyé la main, mais jai su non sans peine rester impassible, arc-bouté sur la volonté de surtout rien nen laisser paraître, à sa grande déconvenue jespère.
Le sac à dos devrait finir par lui peser, jy ai glissé 2 pierres de bonne taille, à son insu, et je regrette de ne pouvoir assister à sa crise de fureur quand arrivé chez lui il sen apercevra.
Ca va ? Me demande aimablement Mariline.
Mon sourire insistant en réponse ne peut que léclairer sur mes sentiments, et je perçois avec ivresse que jai capacité à la troubler, du moins ma-til semblé.
Quand se décidera-telle à quitter ce rustre qui la souille et la tient prisonnière dun mariage quelle na pu que subir pour des raisons quil me reste à élucider si je veux la libérer.
Une remontée âcre de bile me suffoque.
Ma vue se brouille, jai mal au cur, mais ne parvient pas à vomir le peu de nourriture que javais réussi à avaler, une seule des 2 barres de céréales et la pomme.
De tout temps manger a été une corvée à laquelle je mastreins par nécessité, néprouvant aucun plaisir à cette obligation, quelle que soit la nourriture, et je ne suis entré dans un restaurant quune seule fois, à la cafétéria de Casino, sans pouvoir terminer la simple salade et le yaourt, accompagnés dun petit pain complet, que je venais de déposer sur une table à lécart, car la vue des autres, dune multitude dautres, se jetant bruyamment et avec avidité sur les nombreux plats quils avaient casés sur leur plateau, la plupart ayant choisi du cadavre et des frites, me donnait des hauts de cur insupportables.
En moindre quantité que son goinfre de mari, certes, et avec une retenue féminine que japprécie, Mariline cependant ne manque pas dappétit et ne répugne pas comme moi à consommer de la viande, saura-telle rapidement devenir végétarienne ?
Risque-telle dans les premiers temps dempuanter chaque jour la maison dodeurs de cuisine qui me faisaient fuir celle de ma mère les rares fois où il prenait fantaisie à sa sur aînée de nous préparer comme elle disait un véritable repas ?
Ma maison dont jai héritée à la mort de ma très chère mère nest pas très grande et je crains la promiscuité, ce qui jusquà ce jour mavait empêché de pousser plus avant ma relation avec Mariline, mais lamour, le véritable, celui qui nous dépasse, ne nous porte-til pas à braver nos interdits, même ceux ancrés depuis toujours ?
Je lai enfin décidé, la chambre de mes parents que joccupe sera celle de Mariline, malgré que ça me coûte, et je réintégrerai ma chambre denfant en espérant que les souvenirs ingrats dont elle est marquée ne gâcheront pas la période formidable qui sannonce.
« Encore à la tripoter le saligaud ! »
Ils mattendaient en haut de cette montée particulièrement raide, et perdu dans mes pensées je navais pas fait attention.
Lui goguenard :
Un coup de gnolle ?
Je lignore.
Soucieuse certainement de ma susceptibilité et pour ne pas être témoin dune possible altercation, elle a repris le sentier dun pas aérien, celui dune danseuse classique, après avoir remis en ordre son chemisier, bien trop décolleté à mon goût, certainement exigé ainsi par lui qui ne cesse dy fourrer les mains.
« Le fait-il intentionnellement pour marquer ostensiblement quelle est sa chose et quil en dispose comme il lentend ? »
Jenrage.
Ne peut-il la respecter, la laisser en paix ?
Ca vous emmerde jamais le bureau ?
« Cest à moi quil sadresse ! »
Non.
Moi je pourrais pas.
Il respire un grand coup :
Jai besoin despace et de personne derrière mon cul !
Songeur......
Je supporterais pas.
Me collant une bourrade :
Mariline parle dun connard qui vous fait tous chier.
« Le chef de service sans doute, pas un facile, cest vrai ....... »
Il sest arrêté, à nouveau hilare :
Lâche-toi, jirai rien rapporter, aucun risque !
Je mefforce de loublier, escomptant quà force il se lassera de parler dans le vide.
Là-haut, le long de la crête qui serpente à ras dune falaise qui tombe à pic sur des rochers Mariline avance dun bon pas et ça minquiète, ne peut-elle trébucher ou rencontrer des jeunes qui la croyant seule vont lembêter ?
« Quest-ce quil raconte ? »
Difficile de me concentrer pour comprendre alors que je naperçois plus Mariline et que jai accéléré le pas pour la rejoindre.
Narriveront pas à la tirer ma Mariline ces enfoirés de bureaucrates, se rengorge son mari qui essaie de me dépasser en forçant le passage.
« Obscène ! Ce type est obscène ....... »
Me raconte tout, le soir, quand je moccupe delle.
« Répugnant..... »
Il ma précédé et bloque maintenant le passage :
Tessaies aussi, à ta manière de faux jeton, hein mec ?
Mon père navait pas tort, je suis un lâche car je vacille, les jambes en coton ......
Il mattire à lui :
On va régler ça à 3 avec Mariline.
« Surtout pas ! »
Il va tout gâcher ..... Mhumilier devant elle .......
Qui nest pas loin, qui nous appelle avec de la gaieté dans la voix.
Jarrive, répond-il en écho, tout en mintimant lordre de le suivre.
Ca bouillonne infernal dans mon crâne, tandis que lun derrière lautre nous gravissons la pente, escarpée, rebutante, et que je baisse à terre les yeux quand il se retourne brièvement afin de sassurer que je ne me suis pas arrêté.
« Que peut-il dire, que peut-il faire ? »
Jangoisse.
Va-til se fâcher et la rudoyer quand elle admettra que cest moi quelle aime et quelle va le quitter ?
Va-til sen prendre à moi qui ne suis pas de force à mopposer physiquement ?
Va-til minfliger une correction devant elle alors que je donnerais ma vie pour seulement pouvoir briller quelques instants et quelle se pâme devant ma réussite éclatante ......
De la crête la vue est prodigieuse, avec en contrebas à 40 ou 50 mètres, quelques vaguelettes qui battent mollement des rochers aux arêtes abruptes.
Un appel encore de Mariline, très proche de nous maintenant, masquée par le crochet à gauche du sentier que nous suivons.
« Que fait-il accroupi, penché sur le vide comme sil guettait quelque chose ? »
Irraisonnée, instinctive, impulsive, lobligation impérative de me jeter sur lui puisquil me tourne le dos, me fait le bousculer, le précipitant au bas de la falaise ......
Je ne veux pas entendre ses hurlements terrifiés qui se mêlent bientôt à ceux de Mariline saisie dabord de stupéfaction, et qui semble ne pas croire ce quelle a vu.
« Me pensait-elle pas capable de tout risquer pour elle ? »
Jessaie de me contrôler, de me calmer.
« Pas que pour elle, pour nous, pour elle et pour moi ! »
Penchée sur le vide, essayant de lapercevoir, elle crie son nom comme sil pouvait encore être en vie.
Je mapproche tendant une main secourable :
Cest fini, jai fait ce quil fallait ma chérie.
« Pas prévu, mais quelle autre meilleure solution ? »
Elle se redresse.
« Peut-être pas convenable de la prendre tout de suite dans mes bras ? »
Mais elle na pas dû tout comprendre, encore sous le choc vraisemblablement, car son visage pour linstant exprime surtout et inexplicablement, peur et incompréhension ......
Elle se jette sur moi toutes griffes sorties, hurlant des appels au secours.
Convenable ou pas je la prends dans mes bras ou plutôt je le tentais car elle ma repoussé avec horreur.
Malade ! Vous êtes un malade !
Mariline ......
Elle séchappe.
Je la course , il faut que je la rattrape, que je lui explique quelle est impliquée autant que moi que le plus dur est fait, quune vie merveilleuse est à portée.
Elle hurle ! Encore des appels au secours .....
Affolé je lagrippe par les cheveux quelle a très long comme jaime tant, surtout réunis en chignon.
Lâchez-moi !
Pas question, je la retourne face à moi :
Ecoutez Mariline.
Elle se débat, elle me crache au visage :
Vous êtes un monstre, un dingue !
La femelle hystérique a pris le pas ...... Je ne la reconnais plus .......
Un signal dalarme clignote : Danger extrême ......
Tu vas mécouter !
Je la gifle.
Stridents ses hurlements me font disjoncter .......
Je me suis trompé, elle ma trompé, cest une garce, une salope, comme les autres, comme toutes les autres .....
Je lattrape, je la secoue, elle trébuche, jen profite, je la bouscule dans le vide, elle crie, des cris désespérés, inhumains, je me penche pour bien voir, jusquà ce quelle sécrase .....
Jen frémis de dégoût et de désarroi, cest pénible, ce sera dur ce soir, seul, sans elle à espérer voir demain, ni plus tard, à nouveau sans perspectives, sans projet ......
Un groupe apparaît émergeant de la pente qui rejoint la ligne de crête, je me précipite vers ceux qui le composent, plusieurs hommes, plusieurs femmes, et 2 enfants.
Je suis bouleversé, dans tous mes états, je peine à expliquer la tragédie, latroce découverte, laccident épouvantable ........
On me réconforte. Lun des hommes appelle les pompiers de son portable, les autres renoncent à descendre la falaise : Trop dangereux !
Je pleure ...... A gros sanglots .......
Guy-Michel SARTORI