Ses yeux fixaient le plafond.
Dehors il faisait nuit, on entendait les miaulements de pneus sur l'asphalte mouillés et l'orangé froid des lampadaires montait et se découpait à travers les carreaux de sa chambre, plaquant des cadres, des images, au dessus de sa tête. Une chambre sous les toits, nichée entre un ciel de Paris à demi effacé et une Seine coulante, glacée de noir.
De l'ouest, vers Grenelle, parvinrent les soubresauts métalliques d'un dernier métro, la lune était restée planquée, là bas, derrière le sombre Mont de Suresnes.
Loupo, allongé sur le lit, vêtu et chaussé, l'arme sur son ventre battant sourdement au rythme de son sang, les yeux grands ouverts il se repassait un film, une scène vécue des années plus tôt.
Un cauchemar du passé, le début de l'histoire.
Ils étaient dans l'entrepôt, les fringues trempées d'avoir rampés dans la boue mais au sec. La pluie tambourinait sur les verrières et les rayonnements de lune blanchissaient le sol de grandes flaques mouvantes. L'immensité du lieu sécurisait, rien ne claquait ni ne gouttait, l'entrepôt résonnait en grosse caisse, sourdement, parfaitement hermétique.
Smalto avait repéré un gros carton empli de cellulaires dernier cri, trop beau pour être vrai, Kangoo s'appliquait à remplir son sac de para tandis que Loupo faisait le guet. Le petit Zidane attendait dehors, au chaud dans une camionnette volée à se griller des Lucky, c'était pas un gars soucieux.
La bande avait eu le coup par Bosco, un cousin à Smalto accessoirement fourgue sur la Grande Ceinture. Bien que n'ayant de sa vie jamais fracturé une boite aux lettres, il leur avait expliqué comment entrer et sortir fissa. La petite route qui longeait une voie ferrée était bordée par un grillage, lequel, déchiré à coup de sécateur, se trouvait à une dizaine de mètres d'une des portes de service. Après ça, il ne restait plus qu'à prier pour ne pas tomber sur des caisses de petits pois ou de semelles orthopédiques, l'endroit comportait quatre énormes hangars bourrés de marchandises hétéroclites, une véritable caverne d'Ali Baba ; les entrepôts de la SNCF d'Evry.
Ils savaient qu'il n'y avait pas de chiens et qu'un vieux gardien se tapait des filles en magazines dans sa cahute à l'autre bout du parc grillagé. Ce qu'ils ne savaient pas c'est que les renseignements dataient, ils ne savaient pas non plus qu'en six mois les entrepôts avaient subit une déferlante de visites dignes d'Eurodysney un Premier Mai. En fait, ils ne savaient pas grand chose de ce genre d'affaires, tout juste pubères pour la plupart ils s'étaient connus dans les maisons de redressements et les salles du parquet de Corbeil et grillés dans leur secteur, l'un d'eux avait eu la bonne idée de cette délocalisation.
Smalto. C'était le chef, déjà à l'époque, c'est lui qui avait eu le coup et qui organiserait le fade, le partage. Il interpella Loupo.
- Hé Lou, file nous un coup de main, merde, bourre ton sac.
Le garçon lui envoya son sac de toile en l'engueulant à voix basse.
- Gueule plus fort crétin! Je bouge pas, et on reste comme prévu. Putain, urgez, je le sens pas ce coin.
Loupo n'était pas tranquille. Il avait ses méthodes, la bande ne s'était pas déplacé jusqu'aux portes opposées pour vérifier les alentours et ça ne lui plaisait pas, il n'aimait pas le port'na'oak (n'importe quoi). La prison il connaissait. Il savait surtout pourquoi il était tombé, tout comme la plupart de ses collègues, par négligence, par connerie, ça oui, et s'étant rendu compte qu'à chaque fois la merde aurait pu être évité, sa participation aux coups était réglée sur ses conditions.
Il devait faire le guet et éventuellement assurer le repli. Un truc de gosse, certes, de cow-boy même, mais il était armé et le seul à l'être.
Il portait un calibre 9 dans son pantalon, c'était sa pile au cur, son moteur, son essence dans tous son sens, qui plus est, sa quintessence. L'acier noir et lisse, le poids et le froid contre son ventre, les douilles sereines et prêtes, et les balles, terrifiantes et fatales, porteuses de mort, servantes aux ordres d'une simple pensée, d'un mouvement du doigt, d'un battement de cur
L'arme l'inhibait, tant sur le plan physiologique que psychologique, de sorte qu'il ne pouvait s'en séparer, tout juste s'en éloigner, un sentiment, un lien les unissait.
Un destin.
Du jour ou il l'avait saisi dans sa main il avait comprit. Comprit qui il était et qui il serait, un hors la loi. Ce n'était pas à double sens, il était gangster pour pouvoir porter une arme et non l'inverse. Mais le calibre ce n'est pas seulement les balles, le feu et la mort, c'est aussi une présence, une force en elle même, jouer du flingue c'est jouer au poker disait Mesrine, et c'est ce qui passionnait Loupo. Véritable professionnel il excellait dans le démontage et le tir, s'entraînant régulièrement dans les bois de Sénart. Et, à force de, son regard tout comme ses tirs devinrent précis, ses yeux concentrés, noirs, ressemblaient à la bouche sombre de son arme.
-Vous bougez plus les mariolles!
Personne ne les a vu arriver
Deux vigiles, deux vrais vigiles. Armés.
L'un au fusil à pompe mais canon pointé vers le bas et le second portant revolver et lampe Maglite sur la ceinture. Ils n'utilisaient pas leur torches et c'était bien compréhensible, la pluie s'étant calmée, la lune en son troupeau de nuages éparpillés faisait office de néons, au travers des grandes verrières. Celui qui avait crié mâchait une chique en souriant alternativement et se trimballait le Shotgun. Il tapait dans la cinquantaine, brosse et moustache grisonnante, la peau burinée mais les yeux gonflés, vitreux et sur l'instant vicieux, rigolant salement. Le deuxième était beaucoup plus jeune, du genre gaillard au crane rasé option ceinture noire de karaté, une brute froide au menton carré entraîné à casser des bras.
Le vieux toisa la bande avec son sourire de vampire, puis d'un coup de tête il invita son gorille à avancer. C'était pas des branques, ils y allaient mollo, calmement, tranquille mais pas dans les vapes, l'il, tout comme le doigt sur la gâchette bien en éveil, vissé sur les trois gosses.
Smalto était posé sur image et Kangoo, toujours à demi baissé, essayait d'imaginer par quels moyens ils allaient s'en sortir, sa confiance en Loupo était totale, mais les gars en face étaient armés, il allait falloir les tuer.
Loupo regardait les deux vigiles, réfléchissant lui aussi sur ce qui allait se passer, une chose s'imposa, le temps, les secondes, les millièmes de secondes, il fallait faire vite. Sa main glissa vers son ventre.
Les gardes marchaient en ligne faciale, des images de cibles à formes humaines apparurent dans l'esprit du jeune cambrioleur dont la main empoignait maintenant la crosse de l'automatique, encore dissimulé sous sa chemise, instinctivement ses deux collègues se mirent à reculer et avant que le vieux n'ai relevé son fusil Loupo avait tiré de sa ceinture le pistolet qu'il braqua sur les deux hommes. Un vent de glace traversa les regards et sous la menace de l'arme les vigiles se figèrent. La bruine ronflait, haletante sur les parois et méthodique, plus personne ne bougeait, le regard froid, profondément noir de Loupo l'ordonnait.
Il braquait les deux gus comme au stand, à une dizaine de mètres, il ne pouvait pas les rater, mais c'est réciproque, pensa Loupo, et pour cette raison il se taisait, les balles sortent plus vite que les mots.
Le jeune garde prenait la chose très au sérieux, ses yeux comme aimantés ne quittaient pas le va et vient lent du canon de l'arme sur les cibles qu'ils représentaient avec son collègue, par contre, le vieux
Il fixait Loupo, poitrine gonflée et main sur les burnes, un air de défi dans le regard. Ses dents jaunâtres avaient repris le machouillage de chique, l'homme le provoquait, provoquait l'arme et tout autant ses balles meurtrières en affichant son mépris de la peur, sa folie haineuse et son envie de jouer, de jouer au con.
Ca ébranla le gosse dont le bras se mit à fléchir. Un instant l'arme lui sembla factice, inutile et vaine mais rapidement il recouvra ses esprits, sa confiance, il connaissait le réel pouvoir de son flingue, il l'avait lui même graissé, chargé et armé, il savait sa vitesse d'exécution et sa puissance de destruction, et il n'était pas le seul. L'attitude anticonformiste du vieux était terriblement dangereuse, elle pouvait les tuer tous les cinq mais surtout elle pouvait forcer Loupo à tuer. Il ne l'avait jamais fait. Il sentait l'il adipeux et haineux de son adversaire poisser sur sa peau, ses muscles étaient trop tendus et la transpiration se mit à envahir ses vêtements à une vitesse hallucinante, il se concentra sur la visée, il allait devoir tirer, il le sentait, l'enfoiré jouerait au con jusqu'au bout, persuadé qu'il ne risquait rien, que le garçon ne tirerait pas, ou que l'arme était bidon.
Le fait était, qu'en son fort intérieur, l'ancien sergent parachutiste ne pouvait accepter de se faire braquer par un petit enculé échappé de sa cité. C'était clair comme de l'anisette, il comptait descendre le gosse, lui faire péter d'une décharge de 12 sa petite cage thoracique de PD, " y'a pas à chier, c'est l'occasion ou jamais de m'en payer un, ce salopard est armé, il va crever! Y'a pas à chier, c'est légitime défense, putain de fils de pute
". Voilà ce qu'il ruminait, alternativement à sa chique.
Loupo savait, il avait compris. Il enrageait contre ce vieux schnock, il est bourré, pensa t-il, cet enfoiré d'alcoolo veut faire le crack devant son singe, ça va mal finir.
-Hé, petit! C'est un vrai ton joujou? Ou alors tu l'as gagné à la foire, hein?
Le vieux se marrait. Mais son collègue ne décrampait pas, il avait aussi perçu que quelque chose était en train de foirer. Qui voudrait se faire fumer pour sauver trois portables? Personne, pensait-il, terrifié, voyant défiler le visage de ses gosses et de sa femme, la bagnole sur dix piges qu'il venait de se payer, il se disait ; c'est un jeune des cités, de la racaille qu'en à rien à foutre de rien, il va nous buter si Roger ne le lâche pas, putain non, il va nous cramer et prendre son pied, on va y rester... Ca déboulait vite dans sa caboche, augmentant malgré tout sa torpeur.
D'un coup de tête, Loupo ordonna à ses potes de décarrer.
-Dégagez je vous couvre. Allez.! J'arrive. Et avant que le moustachu n'ai esquissé le moindre geste, il rajouta à son attention ;
-C'est un vrai, chef ! Glock 33 calibre 9 mm Parabellum, avec de vrais balles!
Et d'un geste subit il joignit sa deuxième main sur la crosse du pistolet, remonta le chien en tendant les bras et plissa de moitié sa paupière gauche, la pupille droite focalisée sur sa cible, s'enflammant progressivement. L'autre tiqua mais sa fierté de bourre le forçait à en nier les conséquences, il attendait le moment, lui aussi connaissait la puissance de feu de son arme, un Remington 12 chargé de chevrotines pour sanglier, de quoi déchiqueter le minot et ses potes en un millième de seconde.
Cependant, la mire de visée du Glock vrillait, bloquait ses résolutions, ses mouvements, pesant sur sa vie. Nul ne pouvait ignorer la bouche d'un canon d'acier pointé sur soi, chargé d'une balle qui, plus rapide qu'un souffle, ferait exploser votre boite crânienne. Le jeune garde l'avait saisi en voyant se relever le percuteur, plus pétrifié que jamais il savait que le moindre mouvement de sa part ferait cracher le feu dans sa direction, et ses jambes voulaient danser, et son cur tapait à la porte comme pour se barrer, putain qu'on en finisse, qu'ils s'en aillent, suppliait-il.
Smalto et Kangoo avaient tracé, Loupo entendit claquer la porte derrière lui, il commença à reculer, ses bras tendus ne tremblaient plus, très lentement sans donner l'impression de se mouvoir, il reculait. Et le vieux explosa, faisant voler en éclat le bouclier de silence qui les protégeait, il hurla ;
-Le laisse pas filer! Le laisse pas filer!
Son fusil remonta, ses mains l'armant dans un bruit de tonnerre. Loupo s'était figé le corps rincé d'eau glacé, mais il ne tira pas immédiatement, peut-être espérait-il encore ? Il vivait la scène au ralenti, multitude de petits gestes filaient au millième de seconde, secondes brûlant à la vitesse d'une mèche de dynamite, une goutte de sueur dévalait sur l'arête de son nez, le jeune garde, livide, portait la main sur la crosse de son 38 et la détente du Shotgun s'enfonçait sous le doigt du vieil enragé au regard de fou. Loupo ne respira plus, ses yeux se fermèrent un ultime instant lavant la braise de son iris et tout devint limpide.
Et fulgurant.
Le flingue aboya, sautant dans ses mains en crachant les flammes, c'est tout l'entrepôt qui explosait, deux détonations assourdissantes, collées comme une rafale, deux uppercuts violents. Les vigiles valsèrent frappés de plein fouet, chacun à sa manière, ils s'écroulèrent.
Puis plus rien. Rien qu'un sifflement dans la tête, le silence qui résonne et l'odeur de la poudre, le canon chaud qui fume doucement tandis que les corps se tordent en couinant, et perdent leur sang. Un gros ver sur le carreaux, sectionné en deux, qui gémit, un gros ver bleu-treillis et noir, gluant. L'odeur du sang était chaude, comme vivante, forte jusqu'à imprégner la langue.
Nom de
Nom de Dieu
lâcha Loupo à travers la brume dissipée de ses pensées, une brume grisante qu'il chassa rageusement dans une sorte de honte, il voulut cracher pour s'arracher au goût métallique du sang, il n'avait plus de salive, des frissons s'emparèrent de sa chair mais c'est une nouvelle vague de transpiration qui déferla entre sa peau et ses sapes. Il s'approcha fébrilement des gisants, les mains serrées sur le calibre pointé sur les corps, braquant à tout va. C'était comme si on lui avait tiré dessus. Et il s'en était sorti.
Il avait espéré viser l'épaule de chacun d'entre eux. Le plus jeune des gardes ne bougeait plus. En fait si, mais il avait morflé au niveau de la rate, ça dégoulinait épais et son souffle sifflait comme une loco, ses yeux tendus au plafond semblaient retenir la douleur, merde. Merde, reprit Loupo qui baissa son flingue, il commençait à perdre ses moyens, il n'avait rien pour l'aider, moins encore la force, rien sinon vite appeler une ambulance. L'immensité des lieux lui apparut soudain, la lumière froide et étrange, il se sentit mal, terriblement seul. Des yeux il chercha le moustachu. Une longue trace rouge le mena vers le coin ou il s'était planqué, sous une étagère, cerné par trois grosses caisses et protégé par une chape d'ombre.
Voyant Loupo, le vioque se plaqua comme une bête au fond de son trou, piégé malgré lui et agité de spasmes. Le gosse ne put s'empêcher d'esquisser un mouvement de recul en tendant son arme, le vieux avait une tête horrible, terrifié et recouverte de raisiné. Loupo se pencha et se rapprocha de l'homme tentant d'évaluer la gravité de sa blessure. Un petit geyser de sang jaillissait de son oreille gauche, elle était à moitié arrachée. A la faveur des rais de lumière passant à travers les écartements de planches, il put voir la marque ronde du passage de la balle au sein du pavillon auditif, rien de grave en fait, le visage ayant été miraculeusement épargné, mais papi flippait comme jamais, traumatisé mais aussi terrorisé, comme possédé, suffoquant et gémissant à la manière d'une hyène blessée, traquée et soumise. Sous l'il du canon de l'arme il inonda son froc de pisse, l'odeur était à gerber, forte d'ammoniaque et agressive, Loupo sentit son estomac chavirer d'un coup mais le retint, hypnotisé par ce spectacle de déchéance.
-Me bute pas! Non! Non! Me bute pas! Pitié! Pitié!
Le vieux s'était mis à hurler d'une voix rauque. Sa peur de la mort était si intense qu'il en rendait la présence sur ses traits, sa figure portait l'horrible masque du damné, il regardait Loupo mais semblait voir quelqu'un ou quelque chose d'autre. Le gosse pensa reculer, il n'était pas tranquille, c'était fini, il fallait partir, se barrer, vite, mais l'autre déséquilibré s'accrocha au pan de sa chemise ouverte et se mit à le tirer vers le trou.
-J'ai
un gosse, petit, un gosse
Et une femme aussi
Pitié
Vers l'obscure.
Il sanglotait, le corps et les mains crispées sur la chemise. Loupo forçait pour ne pas être entraîner, il fut pris d'une crise de froid, de panique, le vioque débloque, il débloque, faut que je m'arrache, pensait-il, mais les yeux au glauque jaunâtre cernés de sang noirs le paralysaient, il ne pouvait plus bouger, l'homme avait vu, ou voyait encore la mort, et son empreinte remontait à travers son corps jusqu'à la poitrine de Loupo, l'étouffant. La faucheuse rodait, le garçon se remémora le garde derrière son dos qui avait peut-être, sûrement, rendu l'âme, une âme horrible dont il sentait le souffle tiède planer au dessus de sa tête, la faucheuse avait encore faim et mordait, et ne lâchait pas. Loupo se mit à pleurnicher tel l'enfant happé de terreur, pénétré, ligoté par le serpent vivant des cauchemars. Il perdait conscience. Son bras armé se tendit sur le vieux jusqu'à cogner contre son crâne, traçant des lignes au travers du sang, appuyant pour le repousser.
-Lâche moi! Lâche moi putain! Ordonna Loupo, la gorge emplie de larmes.
-Non, non, non! Non!
Le vieux s'affolait, ahanant, bavant d'écume rouge, frottant contre son trou, sa pisse, il tentait de ramener le gamin en tirant sur sa chemise. L'arme de Loupo forçait entre sa paume et le front dégoulinant du forcené, une irrésistible envie, un besoin de tirer l'empoignait, menée par la peur, le dégoût. Pour fuir la mort il n'y avait qu'un moyen : la Provoquer. Il sentait la terreur et la folie rire à l'intérieur de sa tête, il fallait qu'il fuit, vite, l'autre ne le lâchait pas, ne le lâcherait pas, tant pis, tant pis pour lui, son doigt pressa de toutes ses forces sur la détente, il voulut fermer les yeux, je deviens dingue, je deviens dingue
Le canon sembla rugir en une clameur bestiale, un hurlement du Diable, et l'ogive d'acier propulsée dans son couloir de mort jaillit de par les flammes aux curs Noirs pour déchiqueter air et chair. Le recul de l'arme imprima son message d'exécution dans le bras du jeune homme. Une flaque de viande et de sang lui gicla au visage, brûlant ses yeux, imbibant sa bouche. Loupo se retrouva projeté vers l'arrière, aveuglé et sourd, il roula sur le coté pour vomir, le silence subit écrasait son cerveau. Il avait mal, il ouvrit les yeux, il voyait, ça poissait mais il y voyait. Le crachin sur les verrières emplissait, essaimant en tout sens au sein de taches laiteuses, le sol de fourmis folles, lui donnant le tournis. Il ne put regarder vers le trou, vers la chose, recroquevillée et noire comme carbonisée, se releva précipitamment en reculant et se remit à vider ses tripes sur le béton, il venait de sentir un bout visqueux dans sa gorge, il était près à cracher sa langue.
Puis il souffla, respira en se redressant, titubant, l'arme collante au bout de son bras ballant, marchant vers la sortie.
Il vit la porte au fond, devant lui, qui s'ouvrait. L'air frais le fouetta aux tempes, il avait les cheveux trempés.
-Loupo! Loupo viens! Vite, grouille, y'a des sirènes!
Des sirènes ? Ses potes, ses deux potes étaient revenus le chercher, il crut voir un instant sur leur visages un voile de terreur, Loupo imagina les corps dans son dos et inconsciemment ses jambes s'emballèrent, il courait pour rejoindre ses amis, l'extérieur, la sortie.
De l'enfer.
Lorsque la porte, enfin dans son dos claqua, le laissant au dehors sous la pluie avec ses amis, il crut sentir dans le dernier souffle de l'entrepôt, comme un ultime baiser d'au revoir, le passage humide et furtif d'une langue dans son cou, chaude et collante, dégouttante, un baiser de Gargouille.
Kangoo, voyant la blancheur subite de son regard, le prit aux épaules et le secoua.
-Lou, ho, Lou, ça va?
La mort le saluait, le remerciait, la mort ou le mal, il avait froid, il était encore choqué, Kangoo observait ses lèvres bleuirent, ses orbites lentement se renverser et n'hésita pas, d'une mandale il lui retourna la face. Au retour Loupo avait rougi, le feu dans ses joues revenaient, son ami retendit le bras et avant le final, la main de Loupo avait saisi son poignet, ses yeux fixaient ses yeux.
-Ca va Kangoo
je
je te remercie, ça va.
Il respirait et se refusait à penser. L'air frais le réveillait, l'eau glacé dans sa nuque, Kangoo souriait, se marrait même de l'avoir claqué, il lui dit;
-Range ton flingue mec, c'est fini.
Smalto qui observait médusé, la scène depuis le début, intervint.
-Oh Lou, ça va, alors faut y aller, fissa fissa, y'a des sirènes qui tournent pas loin, faut se débiner et vite, t'imagine si on se fait serrer là.
-On y va. Lâcha Loupo, et il se mit à courir vers la camionnette. Kangoo, surpris, le rejoignit, il était inquiet mais il y avait d'autres choses entre eux, inconscientes et instinctives, il fallait qu'en cet instant il soit près de lui, il le fallait c'était à ce point indispensable, voilà tout. Son ami l'interpella;
-Appelle une ambulance vite, ils ont morflé grave
Rien d'autre. Loupo se refusait d'y penser, tout comme Smalto et Kangoo qui savaient sans savoir, qui avaient entendu les coups de feu, et le cri. Le cri. Ils couraient dans l'air vif et la nuit bleu, sur le chant des graviers qui crissaient, comme au départ d'un train.
Kangoo sortit son portable et appela le SAMU. Ils passèrent sous le grillage. Les voyant, le petit Zidane jeta sa clope et fit démarrer la camionnette, omettant volontairement d'allumer les phares, chacun s'y engouffra dans les halètements et le silence, chacun a sa place et la porte glissa sur ses rails jusqu'à claquer.
Les cris de l'embrayage, les hurlements du diesel et les cahots du chemin avalés en trombe par le petit fils de Senna, empêchait les discussions, les trois garçons se regardaient, Smalto ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'ils sur le Glock posé sur les genoux de Loupo, encore entre ses mains. Ils avaient le regard franc et inquiet de ceux qui s'en reviennent du combat, bien conscient d'avoir laissé quelque chose derrière eux, quelque chose de leurs actes, de leurs âmes et de leur vies, quelque chose qu'il faudra peut-être, un jour, retourner chercher.
La Datsun bondit puis ses pneus se mirent à miauler chaudement sur le goudron humide de la départementale, le moteur ronronnait en fin de quatrième, le petit Zidane se retourna prestement.
-Hé, Lou, ça
ça va? Ho! Lou! Ho, ça va?
C'était un gars en or, il demandait ça par pur amitié, par nécessité d'afficher son inquiétude et sa disposition à l'égard de son ami, pour qu'il sache qu'on pensait à lui. Loupo souriait, il l'adorait pour sa naïveté et sa gentillesse, Zizou était casse cou et casse gueule aussi, souvent dans des bagarres qui ne le concernaient pas, mais c'était une tête brûlée qu'avait du cur, le genre de gars qu'en prison, on ne peut s'empêcher de protéger (même s'il cherchait plus que de normal les emmerdes), pour préserver une certaine idée de l'honnête et de la pureté.
Loupo le rassura.
-C'est bon, ça va, Zizou, je te remercie.
-T'es sur, ça va, Hein? Tu me dis, hein? T'es pas blessé, dis, tu veux pas que je te trouve un médoc?
-C'est bon je te dis, c'est bon.
Puis, comme Loupo s'y attendait, et sachant très bien que les deux autres n'auraient jamais osé, le petit Zidane demanda;
-Hé, Lou, tu les as fumé ces enculés, dis, tu
tu les as
Loupo lui jeta son regard noir.
-C'est bon, regarde la route connard.
Après un petit silence que tous respectèrent, il reprit à contre cur.
-Oui
Je les ai eu, tous les deux
merde. Ils bougeaient plus quand j'ai tracé
-Putain
Ne put s'empêcher de souffler Zizou.
Smalto sortit ses cigarettes et fit tourner le paquet, puis le briquet pour les allumer. Il tira une longue taffe et souffla lentement la fumée, Kangoo était juste en face de Loupo. Il lui dit;
-Te fais pas de bile merde, le Samu va les tirer de là, non? Ils étaient morts ou ils étaient pas mort?
-J'en sais rien. Avoua Loupo.
-Alors!
Ca détendit les quatre garçons, Loupo acquiesça, faisant semblant d'y croire.
Smalto en profita pour féliciter son gars.
-Putain Lou, t'as trop assuré, tu nous as sorti d'affaire, t'imagines, tu crois qu'il t'aurais pas fumé le vieux avec son 12? Allez, te fais pas de mouron va.
-Mais ouais! Renchérit Zizou.
Smalto reprit.
-Ouais! Poum Poum, un sacré flingueur Loupo, hé, c'est comme ça qu'on va t'appeler, Flingueur, non?
Loupo fit la grimace.
-Laisse tomber gros, merde, ça craint.
-Comme tu veux.
Mais Zizou de renchérir, fièrement;
-Putain
Flingeur. Le Flingueur, attends
C'est trop classe.
Les quatres jeunes se marrèrent. Kangoo donna une tape amicale sur le genoux de son ami, pour le remercier, et par fierté, lui aussi.
-Un sacré Flingueur, ouais.
La camionnette passait sous l'aéroport d'Orly, des flashes d'oranges sale traversèrent la cabine, peignant les visages, personne n'osait parler du butin. De la merde, par rapport aux risques encourus, à la situations vécue.
Loupo, profitant de la semi obscurité, rangea son arme dans son pantalon. Non sans difficulté, elle semblait lui brûler la peau, d'un feu froid, électrique. Il frissonna mais le laissa en place.
Il pensait.
-J'ai vu la mort, merde, le diable ou je sais pas quoi. Putain de vieux. Putain de vieux
J'ai buté deux hommes, j'ai buté le vieux, froidement, merde, qu'est ce qu'il m'a pris, pourquoi j'ai fait ça?
Mais il n'avait pas de remords, il ne comprenait pas, c'était ça, et il avait peur, d'avance il avait peur, des prochains coups. Des prochains fracs.
C'est tout ce que ça lui faisait. L'arme avait chauffé contre son ventre, son arme, sa raison sans qu'il la connaisse vraiment, et le rassurait. Quoiqu'elle lui ai fait, quoiqu'il en pense, elle était là. Pour tracer sa vie, la marquer aussi mais c'était son choix le plus définitif. Il se savait foutu. Perdu depuis longtemps. Perdu et seul. Avec son arme.