Loupo
La jeunesse
de Jacques Olivier Bosco



I. La Prépa

On aurait pu se la couler dans un Palace. Sur la Costa Del Sol. Tous les deux.

Les corps sont tendus, les pupilles se font gouffre, c'est le moment. Yeux à yeux, flingue à corps, suivant le rythme lourd, roule, d'une basse imaginaire dans ma tête, je pivote tel le longeons d'une grue mon bras tendu. Tendu. Le Feu vise une poubelle. Belle poubelle design fin 80… BANG ! Et fait FEU!
La poubelle claque, roule, déboule et stoppe... en tremblant.
Et stoppe en tremblant.
Comme tous les cœurs présent.

Chuis trempé, normal, j'émerge.
Mon premier coup, Frac pour le Fric, Fric-frac et braque la banque, un branque, ouais, à l'époque. Mon Dieu j'ai soif, j'émerge, je m'sens malade. Ouvre les yeux, ouvre, ouvre, ouvre grand, j'ai soif dans le regard, cette putain de piaule sous les toits, moi j'l'avale du visage, l'appel du ventre, entre dans ma tête et case toi dans une case, plus je te vois et je te vois plus, ça respire, c'est bon, ça fait du bien, je suis dans le désert et y'a plus rien, plus rien qu'moi, je me drogue pas, je suis pas fou, souffle un coup, ouais, encore un coup.

On frappe, c'est Kangoo, l'appel du coup. Il est deux heures, hé d'la nuit, c'est là que je vis.
- Ouais! Je gueule. Il sait, alors il attend, merde, c'est moi le chef.
Putain j'émerge, j'm'allume une tige et m'tire du paddock, j'y laisse les frissons et les questions, comme d'hab. Je dors habillé, toujours, toujours prêt, comme les vrais et ça me fait sourire, moi le faussaire d'ma vie.
Le flingue tire dans ma pogne, c'est ma prothèse, faut être con, non? Dormir le poing serré sur une crosse de 45, balle dans le canon, percuteur en l'air, même que ça fait flipper les putes, quand je baise avec, c'est au cas ou. J'ai même tiré une fois, dans le plafond pendant que je dormais et il s'est barré, le cauchemar. Je suis pas fou, je suis pas moi, c'est tout. Je le fous dans mon fut et je vais ouvrir.
-Salut Loupo.
-Salut…
Il est raide, au Pastis ça se sent, lui aussi il a soif, soif de moi. Je l'affranchis;
-Rue Marboeuf, au 17, à l'ouverture on le fait, heu…
Je réfléchis, c'était déjà fait mais c'est exprès, chaque fois, faut que je change le plan à la dernière minute, ça fait partie de mon boulot.
-Ouais, alors, on partira de l'Etoile, la sortie de métro des Champs. 8 Tache.

Et je le regarde dans les yeux pour qu'il capte autrement, ça marche mieux que les mots. On se lit les regards et y'a tout qui passe, tout ce qu'on sait de la première phase, le peuple, les voitures et le froid, l'aube, le flingue, le casque dans le sac, la dernière clope, la concentration…
-Okay. Il me fait.
Je lui souris, il renvoie et on se tape la main à la verticale.
-Je vais aller bosser, je peux me faire un truc?
-Vas-y et sers-toi un glass.
-Après…
Il va dans les bains, faire son truc, je veux pas savoir, je veux pas voir, un shoot, un rail, je m'en tape. Moi je prends rien, que de l'eau minérale et des Pall Mall pour que ça rime, l'eau c'est pour le désert, putain, j'en bois des litres.
Je vais me foutre dans mon fauteuil, c'est dans le placard qu'est dans le mur, deux grande portes que je laisse ouverte, au dessus de ma tête y'a les cintres et après une étagère, avec mes flingues, une bonne douzaines avec tout ce qui va. Moi je me flanque par terre, enfin, sur les sacs, les gros sacs bourrés de pognons, certains ouverts d'autres fermés pour faire mes coussins. C'est ma part, c'est tout mon fric de nos coups, je claque rien, j'ai pas besoin, j'ai envie de rien alors…
Juste que j'aime m'asseoir dessus, dans mon placard, de les sentir autour de moi et jamais, ne jamais fermer la porte. Je sais pas pourquoi, enfin, si je sais, je le fais mais après… Je me sens bien? Même pas. C'est là qu'est né le désert et maintenant il n'y est plus, y'a plus que les souvenirs, tout ce que je voulais pas savoir, pas voir à l'époque.

Putain ce qu'il faisait noir là dedans, papa, quand tu m'enfermais dans le placard sous l'escalier. Y'avait le tuyau de la chaudière qui passait derrière la cloison dans mon dos, ça soufflait, ça chauffait fort, ça soufflait comme le vent du désert. Le désert. C'était là ou j'allais, tout le temps, pour pas vous entendre gueuler. Ca me faisait pleurer d'entendre papa;
-Pourquoi tu m'as fait ce gosse dans le dos? Pourquoi mon Dieu? Pourquoi? On n'a pas de fric pour nous, on peut pas, on n'a pas de fric pour… on peut rien.

Rien. Et voilà. Je suis encore dans le placard, papa, mais la porte est ouverte et y'a plein de fric pour…
Laisse tomber Loupo, c'est Cosette bientôt, les boites pour les chiens, le pot de chambre qui puait la merde, ma merde ou j'étais, et puis ça n'a pas duré, 6 mois, un an, non, le plus terrible c'est venu après, c'était que provisoire, jusqu'à ce que maman oublie de remettre le verrou, et je me suis sauvé pendant la pluie, j'avais quatre ans, ou cinq ans, personne le savait, personne ne savait d'ou je sortais et qui j'étais, et surtout pas moi. Quand on m'a demandé à l'assistance, devant les flics qui m'avaient ramassé, je suis allé direct sur une boite de jouets multicolore pour poser mon doigt dessus, merde j'avais quatre ans, quatre ans… Sur la boite y'avait marqué Lupo, c'est la directrice qui m'la raconté des années après…
J'avais tout oublié, j'étais parti pour être docteur ou quoi et puis une fois quand j'avais 12 ans, en revenant de la piscine avec mes potes de l'orphelinat, le car il a fait un détour pour éviter un bouchon, un putain de bouchon, on est passé dans cette rue pleine de vieux pavillons et je l'ai reconnu, je l'ai vu, ma mère qui marchait sur le trottoir, avec une gamine au bout de son bras, je l'ai vu, je l'ai regardé pendant que des bouffées humides me bloquaient la gorge et elle aussi, elle m'a vu, elle m'a reconnu, je l'ai vu, c'était comme si elle avait peur…

Puis j'ai attendu, attendu qu'elle vienne me chercher, merde c'était marqué en large sur l'autocar, "Assistance Publique d'Evry", j'ai attendu et il a bien fallu, un jour, que je quitte le centre, à 18 ans, un CAP de menuisier en poche.
Je sais pas ce que j'ai fait, ce que je leur ai fait, ils vont venir, c'était y'a dix ans, j'attends encore, je suis prêt, prêt à les aimer, ou à les buter ces enfoirés…

Kangoo revient, il est frais mon collègue. "Partner", on fait la paire, ça fait un an qu'on tourne dans Paris et banlieue. Au début une fois par mois et depuis peu presque chaque semaine, sans risques, des petits coups mais des coups sûrs, c'est comme une drogue pour moi. Kangoo c'est pour le fric, il est toujours raide, la came, les jeux et tout ça, je lui en file parfois, c'est mon frère aussi; "Assistance Publique d'Evry"…
Chacun son rôle, que cela soit avant, pendant, ou après les coups, mais c'est moi le chef, c'est moi qui choisis quand et ou, même que des fois on se barre sans le fric, à cause que je l'ai senti comme ça, et Kangoo il bronche pas, si j'ai envie je lui file sur ma part, sinon c'est pareil, il me fait confiance, il respecte, normal, c'est moi, moi seul, qui entre et qui braque dans la banque, le resto, la boite ou le cinoche.

Deux loups solitaires et méfiants, pas d'accointances avec le milieu, logiquement mais je sais que Kangoo traîne un peu avec toutes sortes de mecs, ses parties de poker et ses plans de dope, et puis c'est toujours la même histoire avec les bijoux, les cartes de crédit et les flingues que je collectionne, les fourgues c'est des vrais concierges, tant que ça ne sort pas de chez les hommes… Normalement, plus t'es respecté, plus t'es protégé, à l'abris d'une balance ou d'un indic, c'est la solidarité du milieu qui veut ça et notre régularité, notre sérieux dans le boulot forge ce respect.
On est connu, c'est vrai et c'est ma faute, à cause que j'ai une manie, faut que j'tire, chaque fois, à chaque braquo, dés l'entrée en scène je fais brûler la poudre, je dégomme une poubelle ou un panneau vantant les mérites d'une vie à 6,4%, c'est ma méthode pour qu'il n'y ai pas de malentendu, qu'on n'est pas là pour rigoler, ça fait bouger les biftons plus vite, et les esprits. "Le Tireur" on me blaze dans les feuilles à sensations. Et chez les keufs aussi j'imagine, avec toutes les douilles que je leurs lache, un vrai petit Poucet.

Kangoo laisse passer la tempête dans son corps, il se vide une rasade de whouaïsk en travers de la gorge et m'envoie un clin d'œil. La manche de son cuir lui ratisse la bouche, on est content, c'est notre dimanche à nous, on sait qu'un jour les balles nous arracheront la gueule et c'est peut-être ce qu'on cherche aussi.
-J'y go.
Je lui réponds en le saluant de la main.
La porte se referme dans son dos, on se reverra dans une demi douzaine d'heures, en attendant c'est la prépa.
Kangoo c'est le pilote, le "Driver" ou le chauffeur dans notre jargon sauf que nous on bouge à bécane, des gros cubes qu'il manie entre ses cuisses comme un train sur des rails que son esprit lui dicte. C'était le roi des coursiers dans Paname pendant un temps, il connaît les machines et les rues, y'en a pas deux pour se faufiler sur les Maraîchers à plus de cent dix, les doigts toujours tendus sur la manette des freins, c'est son flingue à lui, la manette des freins. Il m'a dit un jour qu'un bon motard, celui qu'est toujours au max, qui flirte au millimètres et qui dépasse n'importe ou, c'est celui qui sait freiner. La machine elle va toute seule, à donf pas à donf c'est pas le problème, le rôle du pilote c'est de la protéger, de la tenir, en anticipant constamment, mais constamment, même sur le fait de se prendre un pigeon sur la visière et en dosant les freinages au centième de seconde, c'est ce qui fait qu'on frôle l'exploit à chaque coup, c'est ce qui fait qu'aucun flic ne peut nous arrêter et encore moins nous courser.
Mais surtout, et c'est pourquoi on bosse ensemble, il sait.
Il sait qu'il n'y a pas de hasard, que les braquages c'est un travail, sérieux, qui se prépare et se réfléchit et même si notre méthode est super rodée depuis des mois, il sait qu'il doit agir, penser et anticiper en permanence comme si c'était la première fois.

Là, par exemple, 6 heures avant le coup, il est déjà en train de le faire, le coup.
Sa part, son boulot. Il doit être dans un cybercafé à mater les plans et les vues aériennes de la ville, les sens interdits, les infos sur la circulation, les manifs ou les travaux, les heures d'ouvertures de certains parcs, qu'ils nous arrivent de traverser parfois, les endroits à éviter, il connaît même les trajets et horaires des éboueurs et si je lui laissais le temps il se démerderait pour savoir à quel endroit un livreur ou camion de déménagement, à l'heure de notre retraite, pourrait bloquer une éventuelle poursuite par les condés, c'est la première phase.
La deuxième c'est l'engin. Kangoo habite dans la banlieue sud et il s'est fait un réseau, des gosses des cités qui lui chourent les motos, la plupart du temps avec les clés, il la bloque ensuite dans un garage qu'il loue sous un prête nom et la démonte comme un orfèvre, il passe les pièces une à une à l'essence, débride le moteur et règle les freins, il achève le taf en lui collant une plaque tout ce qu'il y a de réglo, une doublure on appelle ça, la copie simple d'une qui existe déjà, et pour finir il se la rode à sa façon. Je voudrais pas le faire passer pour un maniaque mais il lui arrivait de se coltiner un gars de son quartier qu'a le même poids que moi, histoire de tester à donf, d'être sûr, de savoir.
Tout ça pour une débine qui dépasse jamais les 20 minutes, grand max, l'idéal c'est de tourner à dix. De mon coté je me charge de lui indiquer le point de départ qui sera celui du retour, une station de métro avec des correspondances, c'est là qu'on se lâche après le coup, la moto sagement garée et les casques au fond du sac, et le fric. Le partage c'est une autre fête, le soir même à mi casa.

Mon fade c'est de monter le coup, parfois seul, parfois moyennant finance avec Le Chat, c'est mon "prospect", un gars des assurances pour tiroir caisse, il connaît toutes les protections, les heures ou ça rentre et ou ça sort, une vraie patte de lapin Le Chat, ça me coûte un max de dealer avec lui. Un mec chromé sur toute la longueur, encore plus parano que mézigue mais à milles bornes d'être con, tout est basé sur la confiance entre nous, la parole donnée, c'est le seul avec Kangoo à savoir ou je crèche. On se voit au minimum, le greffier me file une liste de coups potables à peu prés tous les dix jours, à mézigue de piocher dedans, ou pas, je suis réglo et il le sait. De toutes façons il lit les journaux comme tous le monde et s'il y a lieu je lui file sa part. C'est le gars marié, père de famille mais qu'a ses vices, une tante à entretenir d'après ce que je sais, un jeune éphèbe de 18 balais qui lui coûte un max, studio, sorties et tout le toutim, c'est sa daube perso mais dans le bizness c'est un homme comme on l'entend par chez nous et c'est tout ce qui m'intéresse.

Les Loups vont se faire une Poste.
C'est un quartier de vieux friqués et ils ont touché de la fraîche de chez frais afin de payer les retraites. Plus un gros paquet pour une histoire de succession, 100 000 E d'après Le Chat, c'est rentré hier soir pour sortir ce matin, et c'est ce qui va se passer, foi de Loupo. En plus ils savent que leurs vioques c'est le genre à béton du paddock, tout juste si la porte du coffiot elle restera pas ouverte pour mieux les servir dés l'ouverture, à l'heure ou je leur mettrais mon joujou en travers.
Reste 6 heures à attendre. Impossible de dormir, je me concentre, je visualise au plafond le dessin du local avec le comptoir et l'entrée, j'anticipe, j'imagine tout les cas de figures dont le pire, celui du gus du dehors qui se pointe pendant le coup, c'est aussi pour cette raison que je tire quelques secondes après mes sommations, ça s'entend de loin et puis y'a Kangoo qui veille au dehors. Quand des gars s'approchent de trop prés il lâche de la lacrymo dans leur direction, faut les voir se débiner. Nous, on porte des casques souples style casquette, des lunettes Harley Davidson et un bandana sur la gueule. Les casques c'est pas le genre à vous protéger la testa en cas de grosse chute mais c'est tout ce qu'on a trouvé qui se planque facile dans un petit sac à dos. C'est pour le métro, à cause que les flics doivent se repasser les caméras après avoir trouvé la moto, merde, on calcule tout, tout, il peut rien nous arriver. Normalement.

Je pose le flingue, putain j'ai les doigts tout gourds, des vrais bouts d'bois, et v'la le train de la banquise qui me remonte dans le dos, je transpire, respire, ferme les yeux c'coup ci, et je suis trempé et j'ai froid, une merde, j'ai dû choper une merde. Je vais me prendre un Spro, c'est ces putains de virées en bécanes qui m'ont refroidi la moelle. Le temps que les bulles finissent de s'taper le bide à la surface d'un verre sale, je me laisse choir les bras en croix sur mon page, la face en airbag dans l'oreiller, vlam, les grelottes se barrent aussitôt prisent par le matelas. Je souffle, c'est chaud dans ma gueule, dans mes oreilles, j'l'ai Zen, je vois le désert à présent, il veut pas rester. Et merde…

Ca fait un moment, qu'il accroche plus comme il faudrait, le désert dans ma tête. C'est ses yeux à elle. C'est depuis l'braque du Gaumont d'Italie, j'arrête pas de la revoir, la rouquine de vingt piges avec sa chevelure déglinguée en cuivre clinquant, son visage taché des blés, son fin sourire saumon, si fin qu'on aurait pu l'effacer, ou l'allonger d'un coup de pinceau chinois. Et l'éclat de ses yeux, qui pour le coup se braquaient sur moi, marrons et vifs à l'écureuil, vivants et même inquiétants car brillants et denses comme du sang. Pourtant, je l'ai vu que ça passait pour mézigue, que c'était pareil à une première fois dans son regard, qu'elle voulait savoir. Savoir.

Sans déc, sur le coup, c'était comme si que qu'on était deux, sur le coup… A vrai dire, quand je la braquais avec le gun, j'avais l'impression d'y toucher ses seins, tellement que ça se tendait sous son Mohair et puis quand j'ai tiré, alors là… ça lui a fait tout chose dans le regard mais y'avait le vigile qui puait le vicelard, j'ai vite zappé, j'ai rugit de la voix et des yeux pour que le fric trace jusque dans mon sac. Juste qu'elle m'a souri, la souris, en filant sa recette, mais discret quand même, complice quoi, fallait oser, mince, elle craignait rien à mouiller sa pomme.

J'ai vite calté, ça me plaisait pas, en vrai, ça me foutait mal et j'aimais pas, c'est trop sérieux les braques, trop graves et je me suis dit qu'elle était folle, qu'elle savait pas, mais maintenant… Je crois qu'en fait, chais pas, je me demande…
C'était quoi? Une fan de cinoche qui se la jouait de le vivre en direct, le grand frisson? Une folle? Une folle qu'est pas folle, qu'a ces trucs dans le corps qui la baladent, comme moi. Cette fille là, elle savait. Ouais. Faut pas que je la revois, faut pas, j'en ai pas besoin, surtout pas.

Je souffle, putain, elle me fait flipper cette frangine, j'en chialerais presque de son regard, c'est plus les mêmes frissons, la même fièvre et ça me tourmente comme une chienne dans le corps.
Arrête Loupo, t'as chopé une putain de merde sur le dernier coup voilà tout, le dernier coup, celui du cinoche de la place d'Italie, une sacrée merde ouais.



2. Le kobra

8 Tache. Moins 5.
Le jour s'est levé, tout gris et trempé, mal levé, mal réveillé et sale, transi, de mauvais poil. L'hiver ne lui fait pas de cadeaux, il l'assaille et le transperce de ses crocs comme il le fait pour les hommes.
Y'a de la brume, de la bruine et ça caille méchant. Je regarde les gens qui me passent à coté, je suis sur la rambarde au dessus des escaliers pour la mine, la fosse, le métro qui emporte les p'tits boulots, et les gros, on est sur les Champs.
Ils se jettent la dedans sans joie, sans haine, sans plaisir, sans vie, comme aspirés, aspirés de l'âme, aussi… Loupo qui fait son Nanar, ça faisait une paie, mais de les voir filer, glisser ainsi tous ces gus, merde, on se demande jusqu'à quelle profondeur ils vont, c'est ou qu'ils s'arrêtent, qu'ils se calment, qu'ils regardent, qu'ils goûtent un peu le monde, les autres… Qu'ils se réchauffent, le cœur et les pieds qu'ils doivent avoir gelés ? On est tous comme ça Loupo, toi le premier.
Je les vois se peler et frissonner, je les vois accélérer, sans cesse, accélérer et je ne ressens rien, que de la chaleur, qu'un souffle brûlant, lent, rythmé et prenant, mené par mon esprit dans tout mon corps. C'est la concentration. Lucide, et par cela, affirmant le présent.

J'attends. Pour l'instant j'attends et suis concentré pour. Le visage, le regard bloqué mais aux aguets, furtif et vicieux, les pensées stagnantes mais la mémoire vive en suractivité, les bras collés, les mains figés, dans mon manteau, chaud, mais les doigts pressant contre la crosse, bouillante, de mon arme. Tout en cet instant, les yeux, les muscles, l'esprit, le doigt, prêt à surgir, bondir et rugir, viser… et tirer, tuer.
Concentré pour vivre, libre, ou mourir…
Et j'aime ça, c'est ce que je préfère, drainer et maîtriser l'adrénaline, la sentir tiède et magnétique courir dans mon sang. Je sais déjà, qu'aujourd'hui encore je tirerais, que cela fera BOUM ! dans les oreilles**. Et qu'encore une fois, sous mon regard tous les cœurs trembleront.
**Sartet-Delon dans "Le clan des Siciliens" de Verneuil.

Kangoo arrive, il se gare de l'autre coté de l'avenue, j'm'allume une blonde, on s'échange un regard et je traverse dans sa direction. La basse s'est mise en route dans ma tête, c'est parti, tout en marchant je sors mon casque et l'enfile au raz de mes yeux, je tire une grosse goulée de fumée et jette la tige, le moteur de la 750 Trail balance du brouillard dans les genoux, je pose mon sac sur la selle, Kangoo frotte sa barbe de trois jours en me souriant.
-Ca va mec! Mal pioncé ?
-Comme d'hab, je lui grommelle.
-Yo… Il se marre en tapant dans la main que je lui présente.

J'ajuste mes lunettes, enfile mes gants, remonte le bandana sur ma bouche et enfourche la haute bécane.
Je souffle un bon coup et sors mon flingue de ma poche, je tire la culasse, balle dans le canon…
-Okay, on y va…
J'accroche ses hanches tandis que Kangoo fait bondir la moto du trottoir. C'est parti.
C'est parti, l'air froid me déchire les mollets et les roulements assourdissant du moteur de la Honda balancent des troupeaux d'explosions autour et derrière nous, une impression de rafales d'armes lourdes au milieu d'une charge, de fauves, de loups, d'un régiments de cavalerie dévalant une colline dans les hurlements et hennissements des bêtes, dans le fracas des sabots contre la montagne, la poussière et le sang, la peur et la folie, mes yeux sont tout plissés, mon cœur et ma basse sont de la charge, c'est bon, j'adore ça, la moto fuse et décroche par coup sec dans les virages, semblant bondir dans les montées et plonger dans les descentes, galoper sur le plat, foncer, les immeubles défilent en cinémascope, le plan du trajet défile aussi, dans ma tête.

On est arrivé.
Kangoo se met au point mort au début de la rue, c'est pas ce qui est convenu d'habitude mais là, y'a un malaise. L'objectif se présente à 150 mètres dans la brume froide, le moteur ronronne comme un gros matou rassurant, mon acolyte tourne son visage sur moi et tente de lire dans mes yeux. Il sait que j'ai vu, comme lui, le putain de vigile qu'était pas prévu planté devant la poste. D'un demi moulinet de la main je lui fait signe de couper le contact, de là ou je suis je ne capte aucune présence policière, et puis, si souricière il y avait, le vigile ne serait pas en exposition sur la façade, enfin, c'est ce que ma logique, et mon expérience me dicte.
Reste à savoir…
J'aime pas les risques, d'un autre coté le gorille confirme bien la présence d'un gros paquet à l'intérieur, c'est ce que pense aussi Kangoo au vu de son front détendu, et pire, ses yeux trahissent de l'envie, du besoin même, cet abruti a du flamber à l'avance le coup de ce matin.
C'est con mais c'est ce qui emporte ma décision, l'amitié est plus forte que la prudence, merde. J'aime pas trop ça et, d'un autre coté, ça me botte de risquer ma peau et de jeter mon adrénaline juste pour répondre à la supplique invisible de mon ami. En fait je le sens bien, ce coup, je ne sais pas ce que je vais trouver dans la banque mais selon mon intuition et mes analyses concrètes je ne vois pas comment on pourrait se faire gauler. La bécane peut se mettre facile face à l'entrée et y'a pas de sas, la rue est bourrée de transversales tant dans un sens que dans l'autre, il faudrait une quinzaine de maraudeuses pour nous coincer, et puis dans cette affaire mon pote affiche aussi sa confiance, et sa faveur au sacrifice pour l'autre, tout comme moi.
On y va.
Je baisse les paupières pour lui signifier ma réponse, je descends du Trail, j'ai déjà mon plan en tête, j'enlève mon casque et mes lunettes, le bandana noir devrait suffire à me masquer.
Kangoo glisse mes affaires dans son cuir, en deux signes je lui explique la procédure; il attend que je sois rentré dans la banque avec le gardien pour venir se mettre en position, le reste il connaît par cœur.
Je remonte le col de mon pardeuss', merde, un méchant frisson vient de se glisser dans mes artères, c'est pas bon, c'est sûr, le vigile n'aurait jamais dû être là, c'est Le Chat qu'est censé décider de ce genre de truc, et de m'en informer.
D'un pas rapide j'avance sur le trottoir, comme si j'allais passer devant le gus qui pour l'instant n'a rien remarqué. La poste est à une centaine de mètres, une petite épicerie cache son proprio de l'autre coté de la rue, quelques piétons pressés par le froid, une voiture qui passe, ma main serre le calibre et une buée chaude transperce le bandeau sur mes lèvres, 15 mètres, je rentre ma tête en remontant les épaules, le gars jette un œil dans ma direction, 8 mètres, je ne dévie pas, ni en rythme ni en axe, je trace, 2 mètres, mon arme remonte de ma poche, le vigile regarde mon visage, voit le bandana, ouvre une drôle d'expression et tout mon corps se soude au sien. Son expression est restée figée, le canon de mon flingue appuie contre son flanc.
Je le colle comme une sangsue tout en appuyant, et du regard et de l'arme sur sa personne.
-Joues pas au con. Je lui souffle à l'oreille. J'ai mes yeux méchants, cela se voit à sa réaction, il tremble, il n'est pas armé, du moins pas en surface, je le pousse.
-Entre, tu veux pas crever sur le trottoir? C'est du 11.43, tu connais? Un faux mouvement et j'envoie gicler tes tripes, Capicce?
Il acquiesce, il est blême, on entre et je nous plaque dos à la porte. J'entends la 750 venir bloquer, et protéger la suite des opérations.
Il y a deux personnes, une femme et un vieux devant le comptoir, de l'autre coté une employée qui sert le vieux et derrière un autre en train de remplir de la paperasse à un bureau. La guichetière vient de nous apercevoir, elle écarte les yeux devant la tête du vigile qui s'affaisse petit à petit contre la porte. Il me prend pour un con, je le jette au sol brusquement et brandis mon arme.
-Personne ne bouge! Personne ne bouge ou je tire! Je hurle avec violence, le flingue braqué à tout va, je la joue hyper nerveux.
Silence de mort, tous les corps sont pétrifiés et les esprits, aussi soudainement, se sont tendus. Plus un regard vague, une oreille distraite, plus une pensée, plus rien d'autre que de l'attention, de la tension palpable et électrique, surprise, pour l'instant.
-Personne ne bouge, pas même le petit doigt, compris! Ou je bute le vigile! Toi! Reste par terre! Allonge-toi!
Le gardien s'exécute, je lui écarte les jambes d'un coup de pied et me baisse pour récupérer le petit 38 fixé à sa cheville. Sur ma gauche une cloison avec une porte indique le cabinet du "conseiller financier", je l'ouvre et chope le gars les bras levés derrière son bureau.
-Viens par ici, vite! Vite! Tous contre la porte! Allez! Le héros aussi, allez! Relève-toi et bouge! Vite!
J'ai déjà la gorge qui me brûle à force de hurler, dix, quinze secondes ont dû s'écouler. Les deux clients, le directeur et le vigile sont prés de la porte qui fait sas avec les guichets surmontés d'une vitre à l'épreuve des balles. Le fric est derrière.
A nouveau je me déchire la voix;
-Ouvrez la porte maintenant! Vite! Vite ou je bute le dirlo! Allez!
Les deux fonctionnaires derrière n'ont toujours pas bougé d'un poil, ils sont pétrifiés, incapables de prendre une décision rapide, claqués, ou assommés par la violence de mes cris, de mon regard qui ordonne la peur. C'est le moment de les réveiller.

C'est le moment.

Yeux à yeux, flingue à corps, suivant le rythme lourd, roule, d'une basse imaginaire dans ma tête je pivote tel le longeons d'une grue mon bras tendu. Tendu. Le Feu vise un grand panneau publicitaire posé droit à coté de deux plantes vertes, le panneau tremble et un râle terrible me déchire les tympans, un hurlement de folle.
-Noooooon! Nooooooon!
Un cri de damné jaillissant en essaim de mort, de douleur et de peur, bourdonnant et piquant dans mon âme. Tétanisé, je pivote de 25, la femme se fige sous la ligne du 45, son visage pleure une folie abominable qui voudrait verrouiller sa raison, elle tente de parler mais seul des balbutiements coulent de sa bouche comme de la bave empoisonnée, elle est terrorisée et ça déteint sur mes nerfs, une sorte de précipice empli d'inconnu commence à s'ouvrir entre mes pensées qui déjà déteignent et n'accrochent plus, je perds pied, ça m'aspire, qu'est-ce que… Merde ! Vite. Vite! Je me retourne sur le panneau, le hurlement jaillit à nouveau me frappant directement à la tête, transperçant mon corps, et soudain j'ai compris mais l'onde de choc déferle à une vitesse délirante le long de mes bras, je veux la retenir, ça file trop vite, mon poing, mes doigts se crispent sous sa force malgrè toute mon opposition mentale et la balle jaillit du canon dans une détonation assourdissante.
BAOUM!
J'ai fait feu. Mon cœur tourne comme une toupie, mes pensées, et pourtant je me remets à les braquer, dents serrées à m'en péter la mâchoire, à cause du silence qui rend fou, qui rend sourd. Lourd. Un de plus à tenir en joue.

C'est la femme, la cliente qui a hurlé, elle se précipite, un tourbillon d'air froid qui s'empare de la succursale, une mare de sang s'élargie sous le panneau…
-Non… Pleure la dame.
Et le corps d'un p'tit gamin tombe. Comme un arbre au ralenti. Ses yeux glissent devant mes yeux, froids, ouverts immenses et liquides.
Flasque, le corps s'étale de tous son long, je suis glacé, je suis brûlant, la mère s'empare du gosse, ses genoux baignent dans le sang et toutes les bouches autour de moi sont ouvertes d'effroi.

Je ne voulais pas tirer.
J'ai perdu mon sang froid, le cri, c'est le cri. Tel le marteau en caoutchouc du praticien qui tape sous la rotule pour faire se lever la jambe, le cri a provoqué en moi un réflexe qui m'a fait tirer. Incontrôlable, ou trop instantané mais y'a pas d'excuse, j'aurais tiré, de toutes façons, je pouvais pas savoir qu'un gosse se planquait derrière ce putain de panneau. Pourquoi j'ai pas écouté la mère, merde, ça fait mal comme une enclume qui me pète le crâne, je… c'est vrai, je contrôle tout d'habitude et là j'ai… j'ai flippé, pire, j'ai paniqué.

Ce cri d'amour, de crainte et de désespoir maternel, animal ou instinctif, je ne pouvais pas savoir, ni même imaginer ce que c'était. Comme ça pouvait être fort, puissant et effrayant au plus profond.
Et maintenant je suis encore plus épouvanté, bouleversé, mais putain, j'ai un boulot à finir.
Agir, oui, agir vite, le plus vite possible et violemment pour pas penser, ne surtout pas penser.

-Ouvrez la porte! Hurle une voix sans fond, noire, râle monstrueux sortit de ma poitrine, de mes bras qui tremblent et de mes yeux qui flambent.
-Ouvrez cette putain de porte!
L'employé male se lève tel l'automate, à la fois terrorisé et écœuré, haineux, ses membres vibrent, il va ouvrir la porte.
J'aurais dû me barrer, le gosse, j'ai tiré sur un gosse, merde, je devrais me barrer, putain du fric j'en ai plein mais ce serait la dernière chose à faire, la dernière. C'est la règle qui veut ça. J'ose plus regarder derrière moi, les sanglots me parviennent comme amplifiés et radiants, me rongeant le dos d'acide, montant lentement jusqu'au cerveau, la porte s'ouvre, je pousse tout le monde à l'intérieur. J'interpelle la guichetière;
-Toi, appelle une ambulance, vite!
La mère s'est redressée et son regard fait mal. Du dégoût.
J'évite lâchement, ça bout dans ma cambuse, j'ai envie de tous les buter tant ma douleur est forte, et ils le voient. Je m'adresse au dirlo.
-Aller, au coffre, vite, ouvre le coffre qu'on en finisse!
Je sors un petit sac à dos en toile plié et lui jette dans les mains.
-Bouge!
Y bouge pas, triturant le sac, il se retient d'éclater en sanglots. Merde, je lis comme dans un livre ouvert ses appréhensions, je lui gueule;
-Quoi? Qu'est-ce que t'attends, merde!
-Le… Le coffre est vide… Qu'il me lâche comme une dernière volonté.
-Co… Comment? Qu'est-ce tu racontes, Ouvre le coffre, vite ou je te tire une balle dans la tête.
Il se met à genoux devant l'engin en faisant tourner les combinaisons, mon cœur commence à prendre de plus en plus de place dans ma poitrine, la porte pivote sur ses gong, y'a que des dossiers plus quelques rouleaux de monnaie, je commence à comprendre à toute vitesse mais c'est trop… Ca s'impose pas, ma gorge envoie un glaviot vers mon ventre;
-Le…Le fric… Il est ou?
-Dans les caisses, on l'a mis ce matin.
-Combien y'a?
-Tr… Trois milles francs…
-Tu te fous de ma gueule? Ce coup ci je hurle, j'avance jusqu'à lui tout en jetant en mouvement continu mon regard fulgurant sur chacun des acteurs, je le pousse et bouscule l'intérieur du coffre, j'ai du mal à respirer, j'arrache le sac de ses mains et l'envoie au guichetier;
-Toi, remplis le sac, aller, vite!
Je me penche sur le dirlo et le saisis par le colback, mon flingue s'enfonce contre sa tempe;
-Et maintenant tu vas m'expliquer et concis, hein! J'ai pas trop de temps! Ne me dis pas que t'as trois milles balles en caisse, comment tu fais en cas de gros retraits et… Hein! Y'a une merde là!
-C'est que… On demande aux gens d'aller à la poste centrale qu'est à deux rues, ça fait trois jours qu'on ne rentre que le minimum, pour les colis, et…
-Accouche! Je lui hurle en le secouant, je transpire, tant je sens ce qu'il va me dire.
-On nous a prévenu qu'on serait peut-être attaqué dans la semaine… C'était pour ça le vigile.
Je jette un œil sur ma montre, ça fait quatre minutes que je suis entré, quatre minutes, je me retourne brusquement, les autres bondissent instantanément en arrière, j'ai la rage, j'ai envie de chialer, le gosse à l'air de respirer, je recule et arrache le sac des mains du jeune, merde, merde, c'est la grosse merde.
Je suis à deux pas de la porte;
-On t'a prévenu, hein? Qui, comment?
-La police, mais ils étaient pas sûr que ce seraient pour nous, il paraît que… Qu'ils avaient une liste d'établissements bancaires.
Il est toujours à genoux, la porte appuie contre mon dos, je jette un œil à la femme, j'ai envie de m'excuser, de… de… elle détourne volontairement ses yeux.
J'arrive pas à sortir, je me sens tellement foireux et puis, je sais qu'a partir du moment ou j'aurais franchi la porte, les emmerdes me tomberont dessus, les grosses emmerdes. Putain!
Le vieux client me regarde cash dans les yeux, comme bouleversé. Bouleversé pour qui, pourquoi, connard, ça me fait encore plus chaud dans la poitrine, ses p'tits yeux tout fripés, tout mouillés, je suis perdu, je le sens bien maintenant, je suis perdu et il le sait. Il me dit d'une voix qu'existe pas, une voix de vieux, paternel…
-Tu devrais y aller…
-Oui…
Et en même temps je tourne la tête, pour pas qu'il voit, vite, je pousse la porte et le regard de Kangoo m'attend, il a tout vu, le gosse, le sac avec ses trois milles balles et maintenant mes larmes, merde…
Je chiale.
-C'est un accident Kang, je te jure putain… j'pouvais pas savoir qu'y avait un gniard derrière le panneau, je voulais pas…
-Merde… Qu'il chuchote.
Je suis paralysé et Kangoo ne sait plus quoi faire, alors il regarde ailleurs.
-Meeeeeeeeerde ! Je crie pour qu'il se retourne, et là je lui montre que j'en suis revenu, que ça va, il comprend vite fait, c'est notre langage, il me lâche en inclinant la tête ;
-Monte!
J'enfourche l'impatiente bête et nous giclons du trottoir.
-Kangoo! Ecoute! Putain… On nous a donné!
-Quoi! Qu'il hurle.
- Donné! Balancé! Le coup était pipé! Donné, on nous a donné!
Déjà on est au bout de la rue, il ralentit progressivement et tout doucement se tourne vers moi.
-Quoi… Donné ?
C'est tellement incroyable pour lui, pour nous, pour tous les truands et pourtant ça fait partie du paquet, c'est le lot, personne ne se fait jamais avoir par hasard, jamais, et quand ça tombe c'est comme une balle dans les tripes, c'est pas pour rien qu'on appelle ça "le coup de poignard dans le dos".
-Le coffre était vide Kang! Le dirlo savait qu'on allait le kébra, il m'a dit que les flics avaient eu une liste de coups à venir, tu saisis, on nous a donné je te dis! Donné!
Mon complice encaisse mal et fort, une vraie poutre en travers de la gueule, prête à se fissuré d'un hurlement, mais silencieux, même ses yeux ont l'air écrasés, il bouge pas, la poutre elle descend pas. Je le secoue.
-Allez! Barre!
La moto manque s'arrêter puis Kangoo se ressaisit, tout les gaz y passent, manette tordue à se péter, on fuse comme du napalm dans un hurlement de rage et de soupapes.

Il a saisit pour le gosse, c'est important, je commence à souffler, je me sens moins seul, j'en reviens, tout doucement dans les claquements assourdissant du froid sur mon visage, et sous le défilement de la mort, du danger de sa conduite à l'arrachée, j'en reviens.

On nous a donné. Et j'ai tiré sur un gosse, pour… pour trois milles balles…
Merde, je ferais pas de mal à une mouche, chuis pas un pourris et puis y'a des règles qu'on doit respecter pour se respecter, être un homme, un humain… pas une merde.
Il est peut-être juste blessé, peut-être pas. J'ai l'impression de transpirer de l'intérieur, Nom de Dieu, j'ai jamais tué personne. C'est vrai j'ai tiré sur un gars, une fois, mais il s'en est sortit et puis c'était lui ou moi, alors… mais là, ça se trouve, je l'ai buté, le gosse.
On arrive à la station des Champs, le temps a filé comme mes larmes et je crois que Kangoo l'a dans le ventre, son regard à de quoi casser un mur de béton, mais lorsqu'il se pose sur moi au moment de la séparation j'y vois du réconfort et de la peine, du malheur aussi, terrible.
A venir. Pour celui qui nous a donné. J'imagine que mon ami assimile la blessure sur le gosse au fait qu'on nous ai balancé, par amitié, je pense, vraie fausse conviction.
Ou par fuite, comme j'aimerai pouvoir le faire.

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