Ça a commencé par un drôle de bruit, comme un oiseau piègé ne trouvant plus la sortie, mais capable de jurer comme un charretier. Un oiseau qui aurait lu Céline.
Bordel de merde de putain de saloperie!
Cest le juron qui ma vraiment réveillé. Et puis ce froissement particulier de plumes qui sagitent, comme quand ma grand-mère fourrait loie sous son bras avant de lui couper le cou
En tous cas, ça navait plus rien à voir, ou plutôt à entendre, avec les sons habituels qui me réveillaient parfois la nuit depuis que jétais venu minstaller ici, à la pointe du Finistère. « Lair iodé, mavait dit le médecin, vous verrez, lair iodé cest tout ce quil vous faut ». Jai allumé la lampe de chevet. Rien dans la chambre. Ca venait de la cuisine, juste derrière la porte. Single, le chien de garde (« de garde », comme on dit dun vin qui vieillit), navait rien entendu mais ça ne métonnait pas: que pouvait-on encore exiger dun Colley de dix-sept ans parfaitement sourd, aussi fidèle soit-il ?
Mais cest pas vrai, bordel !
La voix était surprenante, avec un timbre haut perché, nasillarde et un peu métallique comme celle qui grésille dans les haut-parleurs des gares
Et puis à nouveau un chiffonnement énervé, quelque chose qui se débat, un cri, suivi dun bruit de verre cassé.
Merde! (là, cest moi qui ai juré). Je me suis levé, en vrac, plutôt nauséeux. Chaque soirée de dégustation avec mes voisins -nos assemblées de « Malt-Fêteurs », comme on les avait surnommées- laissait toujours des lendemains de brume que même le vent breton avait du mal à dissiper. Jai ouvert la porte et je lai vu: il pendait là, accroché par une aile au ruban tue-mouches
Un ange. Enfin, pas vraiment comme on peut se limaginer, à part les ailes qui semblaient conformes à la représentation règlementaire, non
Un visage joufflu, certes, mais rubicond et pas rasé, couronné de cheveux roux en bataille et surmontant un corps étonnant, court sur patte et gras du ventre, ce qui donnait à lensemble une apparence de gros pigeon avec la tête de Cohn-Bendit. Jai ri. Il ma regardé, apparemment plus en colère quapeuré et il ma dit, avec un léger accent britannique que je navais pas repéré tout dabord :
En près de quatre cents ans de pratique, cest la première fois quon me fait une saleté pareille! Je vous demanderai donc de me libérer tout de suite, Sir
Je me suis exécuté. Quauriez-vous fait à ma place? Jai coupé le ruban adhésif. Mon visiteur a filé sans même me dire merci , laissant dans son sillage des arômes caractéristiques que je me suis surpris à analyser, très vite: voyons
ce nez délicatement tourbé et vanillé, avec ces notes de fruits exotiques et de
Cest alors que je me suis avisé des débris de la bouteille qui jonchaient le sol
le salaud ! Il avait fini mon flacon de 30 ans dâge !
Ce nétait peut-être pas une si bonne idée de venir passer sa retraite à côté dune distillerie, en ce bout dArmorique
3 Mars 2005