Les Fauchard et les Duchemin (La 203)
de Jean Jacques Bokay
Les Fauchard, cest nous. Je veux dire : mes parents, ma grande sur et moi. Ah ! Jallais oublier grand mère, et biscuit notre petit chien. Mes parents tiennent une épicerie à Paris, rue du Cherche Midi.
Les Duchemin, cest eux. La boucherie juste en face. Il y a le patron, tout le monde lappelle « Duchemin », même sa femme. Ensuite, il y a la patronne, entre nous on lappelle « La mère Duchemin ». Ils ont deux jumeaux de treize ans, des intrépides, pas une journée sans quils se prennent une volée.
Les Duchemin sont nos meilleurs amis, enfin surtout en début de soirée, avant quils ne parlent la politique. Dès quils abordent ce sujet, sen est terminé du calme à la maison. Mon père et Duchemin se chamaillent comme des chiffonniers. Pas étonnant, mon père est socialiste et Duchemin franchement à droite. Mais le lendemain, quand ils se retrouvent au café, tout est oublié, ils sont à nouveau les meilleurs amis du monde. Comme dit mon père : cest pas parce quon est ami quil faut être daccord sur tout, chacun ses idées !
Moi, jai toujours connu ça, des disputes pour un rien et toujours ensemble. Surtout au moment des vacances. Partir en vacances sans les Duchemin ? Cest même pas envisageable. Pour mon père et pour Duchemin, les vacances cest avant tout un terrain de compétition et dans tous les domaines, la pêche, les boules le vélo, la belote. Par exemple :
Partez avant, dit Duchemin, avec votre petite voiture
Je vous aurai vite rattrapé
Ou bien :
Dommage que vous ratiez autant de boules, on aurait pu gagner le concours, dit mon père
Et cest comme ça sans arrêt. Ce que je ne comprends pas non plus, cest quils se connaissent depuis si longtemps et quils se vouvoient toujours. Cest vrai quà dix ans, on ne comprend pas tout du monde des adultes.
Fin juin 1958.
Dernière journée décole, mes parents commencent à préparer les valises pour les vacances. Cette année, on va en Bretagne, et pas nimporte où, au bord de la mer. Cest mon père qui a trouvé la location. Une affaire ! Moitié moins cher que celle que proposait Duchemin. Moi, je crois que les Duchemin ont plus dargent que nous et ils le font voir, surtout la mère Duchemin. Avec ses nouvelles robes et ses bijoux, elle nargue souvent maman et moi jaime pas ça. Maman ne dit rien, mais ma sur Marie la remet en place, elle trouve toujours la faille. Lautre jour, elle a dit: Quelle belle robe madame Duchemin ! Dommage quelle vous serre autant
Et ces maudis magasins ! Cest toujours le même problème avec les grandes tailles ! Madame Duchemin à un problème de poids, on peut même dire un gros problème de poids, mais elle refuse de lavouer. Je suis juste un peu forte, dit-elle.
Duchemin lui, cest sa bagnole. Ah ! Il laime sa bagnole, chaque dimanche matin, à dix heures tapantes, Duchemin sort son tuyau puis lave et astique sa bagnole. Ensuite, il vient à la maison et invite mon père à admirer son uvre. Mon père le suit et fait semblant dêtre épaté, laffaire est sérieuse, ça se termine toujours devant une bonne bouteille de rosé (du rosé quil a acheté chez nous en plus). Côté voiture, cette année, cest lapothéose, Duchemin attend une voiture neuve pour partir en vacances ; Une Peugeot « 203 »! Il va la chercher demain au garage. Le pire, cest quavec notre petite « Dauphine », nous on va avoir lair de minables.(Jallais dire comme dhabitude !)
Avant de partir en vacances, il faut faire linventaire de lépicerie. Tout le monde sy met : moi, ma sur, et même grand-mère.
A quatre pattes sous les présentoirs, je compte les litres de vin, de bière et de limonade. Mon père, perché sur un escabeau compte les boites de conserves. Soudain, il tourne la tête en direction de la rue, tend son cou et se fige dans cette position, comme sil était bloqué de la colonne vertébrale.
Gamin ! Dit-il, ça y est, Duchemin il a sa nouvelle Bagnole ! Elle est bleu !
Je me précipite pour voir ça, mais mon père marrête.
Te montre pas ! Laisse-le venir de lui-même.
Toute la famille Duchemin se réunit autour de la nouvelle voiture. La mère Duchemin se redresse, tire sur son chemisier pour se donner de limportance et caresse les chromes du bout des doigts. Les Jumeaux ouvrent les portes et sengouffrent à lintérieur, ils cafouillent à tout. Duchemin lui, a soulevé le capot, agite ses bras en tous sens et se lance dans des explications techniques devant la mère Duchemin qui ne comprend rien mais opine bêtement. Soudain, Duchemin lève la tête en direction de lépicerie, traverse la rue dun pas décidé et pousse la porte du magasin.
Fauchard ! Dit-il de sa voix forte, ça y est jai ma nouvelle voiture ! Venez voir, un vrai bijou !
Mon père joue lignorant.
Vous lavez ? Déjà !
Mon père appelle ma mère et ma sur qui sont dans la réserve et nous voilà tous autour de la fameuse voiture. Nous sommes là comme une bande de badauds autour dun camelot.
Regardez le moteur, dit Duchemin, ça cest de la mécanique. Ca grimpe toutes les côtes ! Et la carrosserie, vous avez vu ? Cest pas de la tôle de Dauphine, cest du costaud. Et tous les sièges en cuir !Vous vous rendez compte, alors que je ne lavais même pas demandé !
Ah ! Faut reconnaître, cest une belle voiture, dit mon père, mais ça ne consomme pas trop ?
Une 203 ? Ya pas plus économique. Cest forcé, le moteur est tellement puissant quon a pas besoin de le pousser comme les petites voitures. Et ils mont mis la radio et même des garnitures en bois !Gratuitement, sans rien payer en plus ! Vous voulez lessayer ?
Cest pas de refus, dit mon père.
Avant de partir, Duchemin fait le tour de sa voiture et donne de grands coups de pieds dans les quatre pneus. Moi, jai jamais compris pourquoi les automobilistes donnent toujours des coups de pieds dans leurs pneus ?
Félicitations ! Dit ma sur dun air volontairement pompeux, vous avez la plus belle voiture du quartier !
Mesdames à vous lhonneur, dit Duchemin en ouvrant une portière arrière.
- Aller les jumeaux ! Sortez de là, vous allez réussir à me bousiller quelque chose !
Quest-ce quon est bien assis ! Dit la mère Duchemin
comme dans un fauteuil !
Il y a une petite place pour moi ? Demande ma sur.
Mais bien sûr ! Répond la mère Duchemin en comprimant ma mère au maximum contre la portière, on est pas si grosse
Et moi Papa, je peux venir ?
Mais oui mon garçon ! Dit Duchemin, tas quà monter à lavant.
Et nous voilà partis. Duchemin tient le volant du bout des doigts, se dresse droit comme un i et prend un air de notable. Moi, perché sur les genoux de mon Père, je suis le mieux placé et drôlement fière.
Cest pas de la bagnole ça ? Dit Duchemin en faisant ronfler le moteur. Peugeot, cest quand même quelque chose ! Cest de la mécanique. Cest ça qui vous faudrait Maurice ! Votre Dauphine commence à être fatiguée.
Moi, cest la première fois que je monte dans une voiture neuve, je suis épaté. Je jette un coup dil à larrière, ma sur est comprimée comme une sardine en boite. Cest forcé, la mère Duchemin elle prend la place de deux personnes.
Regardez Maurice !Dit Duchemin les deux mains crispées sur le volant, Je vais griller la Simca Aronde au feu rouge !
Duchemin écrase le champignon, la voiture pousse un hurlement comme un avion qui décolle, puis toussotte, ralentit et sarrête.
Ah ! Mer
de ! Dit Duchemin, quest-ce qui spasse ? Une voiture neuve !
Tas quand même pas cassé le moteur ? Dit la mère Duchemin.
Tais-toi Arlette, ty connais rien en voiture ! Un moteur pareil ! Enfin !
Duchemin actionne le démarreur à plusieurs reprises, rien à faire. Je regarde mon père, un léger sourire se lit sur son visage et il me fait un clin dil. Ma sur a mis sa main devant sa bouche pour cacher son fou rire. Moi, je me tourne vers Duchemin et lui demande naïvement :
Elle marche plus ?
Mais si mon garçon !Cest pas grave, ça arrive.
Moi, ça ne mest jamais arrivé avec ma Dauphine, dit mon père.
Bougez pas, dit Duchemin, il y a un petit garage là-bas, je vais demander à un mécano
Vous vous rendez compte Janine, une voiture quon vient dacheter et quest même pas encore payée ! Dit la mère Duchemin. Enfin, je veux dire, pas fini de payer !
Duchemin revient avec un mécano.
Soulevez le capot, dit le mécanicien.
Vous voyez quelque chose ? Demande Duchemin.
Eh ! Attendez que je regarde, minute, cest compliqué ces bagnoles-là !
Elle est toute neuve, elle sort du garage ! Ya de labus ! Dit Duchemin.
Quest-ce que vous mettez comme essence ? Demande le mécano.
Ah ! Moi jen ai pas encore mis, dit Duchemin, je vous dis, elle sort du garage.
Et vous navez pas vérifié sil y avait de lessence ?
Ben
Non, dit Duchemin, je croyais
Alors, vous êtes tout simplement en panne dessence.
Là, mon père ne réussit pas à se retenir, il part à rire et ne sarrête plus. Ma sur et moi faisons de même. Mais ma mère elle, nose pas rire au nez de la mère Duchemin qui est furieuse.
Dix minutes plus tard, Duchemin revient, un bidon dessence à la main. Il est rouge de colère.
Ah, mais je vais leur dire ce que je pense au garage Peugeot ! Ils vont mentendre ! Une voiture que jai payée comptant ! Avec le réservoir vide !
Duchemin fait quelques tours de démarreur dans le vide, puis la voiture repart. Mais il est vexé notre boucher ! Il ne parle plus, il bougonne entre ses dents. Il vient dêtre touché au plus profond de sa fierté, la journée commençait pourtant bien
Mais on va quand même larroser cette bagnole ! Dit Duchemin en descendant de sa voiture. Venez Maurice, jai du champagne au frais.
Nous passons tous dans la boucherie, beurk ! Ca pue la viande !
Passez dans le salon, dit la mère Duchemin, installez-vous.
La mère Duchemin, consciente du ridicule de la panne dessence fait le maximum pour se rattraper, elle sort les petits gâteaux au beurre et les dispose dans deux soucoupes en cristal. Duchemin lui, dresse les verres à champagne sur la table et explique à mon père lart et la manière douvrir une bouteille de champagne.
Pas possible ! Il nous prend pour des arriérés !
La bouteille ouverte, Duchemin interpelle mon père et pointe son doigt sur létiquette.
Regardez Maurice ! Cordon bleu. Cest pas du bon ça !
Mon père ne dit rien, il a une sacrée patience ! Quand je pense que cest lui qui lui a conseillé cette marque ! Mais bon ! Cest comme ça que le couple damis fonctionne, avec une logique bien à eux, mais tout de même singulière.
Duchemin a des défauts, comme tout le monde, mais il faut lui reconnaître une grande qualité, il est généreux. La mère Duchemin aussi est généreuse, mais autrement, à force de faire ses grands gestes, son chemisier sest ouvert et ses gros lolos sont à moitié découverts. Moi, jen profite pour me rincer lil, pensez ! Jen ai jamais vu daussi gros.
Je lève mon verre en lhonneur de notre nouvelle voiture, dit Duchemin.
Tout le monde trinque avec tout le monde. Duchemin, piqué au vif par la stupide panne cherche à être rassuré.
Dites-moi franchement Maurice, ma nouvelle voiture, quest-ce que vous en pensez ?
Mais mon père na pas le temps de répondre ; on sonne à la porte de la boucherie.
Quest-ce quils veulent, on est fermé ! Dit la mère Duchemin, ils savent pas lire !
après un « veuillez mexcuser ! » Elle se dirige vers la porte de la boucherie.
Cest le patron du garage Peugeot, en personne.
Monsieur Duchemin dit-il, je voulais vous voir, on a un problème.
Ah ! Oui, je sais dit Duchemin, cest à cause de lessence ! Vous en faites pas, jai fait le plein. Ah ! quelle peur on a eu
Non, cest pas ça, on sest trompé à la livraison de votre voiture, celle-ci nest pas pour vous, je vous ai amené la vôtre et je vais reprendre celle-ci.
Curiosité oblige, tout le monde sort du salon et se précipite dans la rue pour voir la « vraie » voiture de Duchemin. La couleur est différente, où plutôt elle nen a pas, elle est noire.
Tas acheté une voiture noire, Duchemin ! Dit sa femme.
Cest ce qui se fait en ce moment, dit Duchemin, cest à la mode.
La mode ! Et les sièges ! Ils sont même pas en cuir, à celle-ci ?
Avec les sièges en cuir, ça faisait trop cher, Arlette, je ne suis pas Crésus !
Maintenant, on se retrouve avec une voiture quelconque, comme les ouvriers ! Celle-ci na même pas de chrome! Dit la mère Duchemin.
Moi, je trouve que noir, ça fait corbillard, dit ma mère.
Tu vois ! Janine aussi elle trouve que cest triste du noir. Dit la mère Duchemin.
Duchemin lève le capot de sa voiture.
Cest le même moteur, celle-ci ? Demande Duchemin au garagiste.
Ah non, le moteur est moins puissant, Regardez, il est bien plus petit.
Il ny a aucun doute, cette voiture ne plaît pas aux Duchemin, elle est trop ordinaire. Mon père ne dit rien, jai limpression quil mijote quelque chose. Rien quà voir son regard fixe et le léger plissement de ses lèvres, je suis certain quil va se passer quelque chose, mais quoi ? Inutile de le questionner, il ne dira rien.
Maintenant, il faut que je livre la « 203 luxe » à son propriétaire, dit le garagiste.
Moi, je peux vous aider, dit Duchemin, Paris vous savez, je connais. Quand jétais apprentis, jai fait des livraisons un peu partout.
Le garagiste sort un imprimé de son porte-documents et lit.
Cette voiture est à livrer à monsieur
Fauchard Maurice, vous connaissez ?
La mère Duchemin passe subitement par toutes les couleurs larc-en-ciel, ses yeux sagrandissent, ses sourcils se relève. Puis, elle regarde ma mère et arrondit sa bouche pour sortir un »félicitations » !
Quand à Duchemin, il vitupère le garage Peugeot, dit quil sest fait avoir, les traite de voleur et descroc.
Mon père qui a gardé le plus grand calme se retourne vers Duchemin
Cest mon tour maintenant, tous à la maison ! Jarrose ma nouvelle voiture
Après quelques instants, il ajoute :
Au fait Duchemin, merci pour le plein dessence !
BOKAY
Retrouvez mes écrits et dessins : http://bokay.over-blog.org/