L'inconnue du train
de Jean Jacques Bokay
Cyril laissa tomber à terre le mégot qui pendait à lextrémité de ses lèvres, le recouvrit de la pointe de sa chaussure et le réduisit en miette. Puis, il leva la tête vers le quai et scruta de chaque côté. Les derniers passagers atteignaient la sortie, tous légèrement vêtus à cause de la chaleur torride. Je ne la vois pas, se dit Cyril ? Cest étrange, Elle devrait être là ! Doucement, le train se remit en mouvement et le quai se vida. Des yeux, Cyril refit le tour de la gare, sattardant à chaque endroit pouvant la dissimuler, mais en vain, elle nétait pas là ! Il arpenta la gare en tous sens, jeta un il au dehors puis regarda une dernière fois sur le Quai. Claire ne viendra pas ! Comment aurait-il pu la manquer dans cette petite gare de province ? Vidé et las, le regard absent, il se laissa tomber lourdement sur un banc. Pour quelle raison ne ma-t-elle pas prévenu, se demande Cyril ? Il sortit son portable de sa poche et se prépara à composer le numéro de Claire lorsquune jeune fille sapprocha de lui et linterpella.
Pardon ! Dit-elle vous êtes Cyril ?
Oui, cest moi !
jai un message à vous transmettre de la part de Claire, nous avons voyagé dans le même compartiment depuis Paris. Nous avons rapidement sympathisé, elle ma fait votre description et ma chargée de vous dire quelle ne viendrait pas et quil était inutile de lappeler, que cétait fini. Elle ne ma donné aucune autre explication. Arrivé à Lyon, elle ma dit : moi, je descends là, au revoir. Voilà, je vous ai tout dit.
Cyril reçut une douche cinglante, glacée et inattendue ! Collé à ce banc de bois, incapable de se relever, le visage de Claire lui apparut, il imagina son sourire, sa façon de remettre ses cheveux à larrière, sa démarche. Non, ce nest pas possible ! Nous nous aimons trop! Pratiquement jamais une dispute ! Je ne comprends rien et jexige une explication, dit-il à haute voix.
Cest inutile, dit la jeune fille elle ma bien précisé : cest inutile quil mappelle, cest fini !
Elle a rencontrée quelquun ? Cest ça ? Oui cest ça et elle vous la dit, vous savez !
Je ne sais rien dit la jeune fille, pendant tout le trajet, nous avons parlé uniquement de cinéma, Claire était comme moi, elle adorait le cinéma. Enfin, je veux dire quelle est cinéphile.
Cyril écoutait mais ne comprenait rien, Claire était comme moi ? Pourquoi parle-t-elle au passé ? Décidément, tout sembrouille !
Vous avez lair désemparé, dit la jeune fille, venez je vous offre un verre, nous allons parler un peu, faut vous changer les idées
Enfin, si vous voulez.
Oui, dit Cyril, cela ne peut pas me faire de mal, mais je ne veux pas abuser de votre gentillesse.
A propos, je mappelle Laura, dit la jeune fille.
Cyril et Laura sinstallèrent à lintérieur dun petit café, il y faisait moins chaud. Lui commanda une Chimay, elle un Perrier.
Elle est bien fraîche, dit-il pour briser le silence. Puis, laissant passer quelques secondes il enchaîne : vous comprenez ça ! Vous ?
On peut se dire tu, nous avons à peu près le même âge, dit Laura, non, je ne comprends pas, peut-être que ses sentiments pour vous ne sont pas sincères ?
Mais on sadore!
Cyril laissait parler Laura, elle lui racontait sa première année de fac, ses vacances en Croatie lannée dernière, ses cours de théâtre. Il lui fit remarquer que Claire aussi faisait du théâtre. Ny tenant plus, Cyril sortit son portable, je dois lappeler, dit-il, il le faut ! La sonnerie retentit plusieurs fois, le silence qui suivit devint de plus en plus pénible, jusquà devenir insupportable. Répond ! Mais répond enfin ! Dit-il à haute voix dans le café. Quelques clients se retournent vers lui. Cyril renouvela son appel. En vain !
Je vais rentrer, dit Cyril. Jai ma voiture, tu veux que je te dépose quelque part ?
Si ça ne te dérange pas, tu peux me laisser à mon hôtel, jenvisage de rester ici une semaine.
Ils échangèrent leurs numéros de portable et se séparèrent. Cyril ne rentra pas directement à la villa, il quitta la ville, sengagea dans un petit chemin, trouva une place à lombre et sarrêta. Il posa ses deux bras sur le volant, recula le siège et laissa tomber lourdement sa tête. Je dois faire le point, se dit-il. Claire ne veut plus me voir et refuse même de me parler ! Cest insensé ! Et il imagina divers scenari tous plus improbables les uns que les autres.
Il était près de vingt heures quand Cyril rentra à la villa. Ses parents, assis dans le canapé en rotin, semblaient attendre, ou plutôt lattendre. Lexpression de leur visage était tendue et figée. Un événement malheureux cétait produit, il pensa de suite à son grand-père, malade en phase terminale, Cyril laimait beaucoup.
Cest grand-père ? Dit Cyril, cest fini ?
Non ! Dit la maman de Cyril, il est arrivé quelque chose à Claire.
A claire ?
Oui mon garçon, sa mère nous a averti que Claire se trouvait à lhôpital après une tentative de suicide. Elle a tenté de se suicider en se jetant hors du train. Elle a plusieurs fractures.
Claire se suicider ? Mais enfin maman, cest pas sérieux ! Tu la connais, toujours gaie, une plaisanterie en réserve !
Justement mon garçon, nous disions avec ton père que les personnes que lon voit toujours gaies, sont souvent de grands dépressifs !
Cyril ny croyait pas, cétait un garçon de caractère. Un caractère que des circonstances particulières avaient formées et développées. Il sétait forgé une force mentale qui prenait racines dans sa maladie. Pendant plus dune année, il luta contre une mort quasi programmée. Il en réchappa à force de volonté, saccrochant à la vie comme lalpiniste à sa corde. Cest ainsi quil apprit à connaître les limites de ses ressources tant mentales que physiques. Cyril se savait rescapé, les extraordinaires progrès de la médecine lavaient sauvés et cest pour cette raison quaprès son bac, il décida de faire médecine. Il était à présent en cinquième année, ce qui donnait une certaine crédibilité à son jugement, du moins le pense-t-il, car il ne partageait pas du tout lopinion de ses parents. Claire, dépressive ? Allons donc ! Quelle idée, se dit Cyril.
On la retrouvé sur le bord de la voie ferrée, une centaine de kilomètre avant Lyon, dit sa mère.
Cyril se remémora les paroles de Laura : Elle est descendue à Lyon ! Si Laura na pas menti, Claire na pas pu sauter du train cent kilomètres avant Lyon ! Cyril se pose aussi des questions à propos dun autre détail, Laura avait dit : « elle adorait le cinéma. » Cela lui parut étrange quelle parle de Claire au passé. Je dois revoir Laura se dit Cyril, son témoignage est important pour moi. Il lappela sur son portable et lui dit que Claire avait voulu se suicider en se jetant du train et quelle avait quelques fractures. Laura avait répondu quelle lattendait dans le hall de lhôtel.
Cyril gara sa voiture presque devant lhôtel et pénétra à lintérieur comme convenu. Laura ny étant pas, il demanda au réceptionniste, celui-ci lui répondit que la jeune fille était partie précipitamment sans donner de raison. Cyril trouva ce comportement étrange. Partir ? Mais pourquoi et pour aller ou ? Et si elle avait décidé de repartir, de reprendre le train ? Cyril se rendit à la gare le plus vite quil put. Laura était là, assise sur le banc où ils étaient cet après-midi, à la même place. Voyant Cyril, elle sursauta, son visage trahit létonnement. Pendant une fraction de seconde, Cyril crut quelle allait partir en courant tant son étonnamment était grand, mais non, elle ne bougea pas du banc.
Pourquoi es-tu partie comme ça, tu devais mattendre dans le hall de lhôtel ? Dit Cyril.
Laura ouvrit son sac à main, en sortit une lettre et la donna à Cyril.
Toutes les réponses à tes questions sont dans cette lettre, dit Laura. Je te demande une seule chose cest de louvrir après mon départ.
Elle prit sa tête entre ses mains et se mit à pleurer, puis à sangloter. De plus en plus fort.
Pardonne-moi, pardonne-moi
Laura leva une dernière fois ses yeux mouillés vers Cyril, se dirigea vers le quai, emprunta le passage souterrain et disparut. Le train entrait en gare quand elle arriva sur le quai et Cyril ne pouvait la voir, il ne la reverrait plus jamais.
Mon cher Cyril, Mon grand AMOUR,
Je viens de rentrer à lhôtel et dans cette lettre je vais te dire ce que je nose tavouer. Je connais Claire depuis deux ans, nous faisons du théâtre ensemble et nous ne nous aimons pas. La première fois que tu es venu la chercher, tu ne mas pas remarquée, jétais habillée en paysanne pour les besoins de la pièce. Mais moi, je tai vu et dans la seconde même, jai ressenti comme un violent courant dans tout mon être, jétais paralysée. Tu avais le visage de lhomme dont jétais amoureuse dans mes rêves, je tai reconnu immédiatement. Depuis ce jour, je passe mes jours et mes nuits à ne penser quà toi. Chaque soir, quand tu venais chercher Claire, je tattendais, je nétais là que pour toi. Je te voulais à tout prix ! Cest alors que jai imaginé de voyager avec Claire, de la jeter hors du train et dentrer en contacte avec toi pour que tu comprennes que cest moi qui taime, que nous sommes faits lun pour lautre. Mais si tu lis cette lettre, cest que mon plan a échoué, que Laura nest pas morte et je vais donc mettre en place mon plan de substitution : mon propre suicide ! Cest moi qui vais sauter du train lorsquil sera en pleine vitesse. Tu dois me comprendre, je ne peux envisager de vivre sans toi.
Pardonne-moi, toi mon unique et seul grand amour, si je tai fait du mal, mais personne ne taimeras jamais comme je tai aimé.
Ta Laura qui ta aimé comme personne dautre ne taimera.
Laura
BOKAY
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