La naissance de Marie
de Jean Jacques Bokay



— Quel hiver ! Dit Laure en écartant les rideaux de sa chambre.
La cour de la ferme et les pâturages forment une surface uniformément blanche qui s’étend jusqu’à la lisière de la forêt. Trois jours qu’il neige sans discontinuer ! Une neige glacée, fine et sournoise qui s’engouffre dans les moindres interstices. Des congères, formées par le vent du nord, se sont dressées le long des hangars et des bâtiments annexes. Le chemin empierré qui traverse la propriété a presque disparu sous l’épaisse couche de neige et seuls le haut des piquets de clôtures et quelques arbustes délimitent grossièrement son tracé. Laure aime cette vie rude, ces longs hivers rigoureux, l’odeur du foin et le soleil qui brûle la peau en été, le contact permanent avec les animaux, cette étrange sensation d’appartenir à un monde oublié, ou plus exactement préservé. Tout cela fait partie de sa vie, c’est son univers. La ferme est isolée, aucune habitation à moins de cinq kilomètres à la ronde et plus de vingt kilomètres à parcourir chaque jour pour conduire Julien son petit garçon de six ans à l’école. En ce moment, c’est Jérôme, son mari, qui conduit le petit ; Laure attend son deuxième enfant dont la naissance est attendue d’un jour à l’autre.
— Comment te sens-tu ce matin ? Demande Jérôme en préparant le petit déjeuné. Des contractions ?
— Non pas encore, mais ce temps m’inquiète, Quelle hauteur de neige avons-nous dans le chemin ?
— quarante à cinquante centimètres, rien d’alarmant, avec le 4x4 on passe sans problème et la météo prévoit une accalmie pour cette nuit.
— Ne me cache pas la vérité, dit Laure, je vois bien que tu es inquiet, tu n’arrêtes pas de scruter le ciel et je t’ai vu jauger la hauteur de neige avec un bâton.
— Te fais pas de souci ma Chérie, si la météo annonce de nouvelles chutes de neige, je te conduis à la maternité, tu y seras en sécurité.
Jérôme ne veut pas alarmer son épouse, mais la météo prévoit de nouvelles chutes de neige pour cette nuit. Pensif, il Regarde le ventre de sa femme et se remémore les paroles du médecin lors de la dernière échographie : « Tout semble parfait pour cette petite fille ! Comment allez-vous l’appeler ? Nous l’appellerons Marie avaient répondu ensemble Laure et Jérôme. Les parents de Laure ont proposé leur aide au jeune couple, ils habitent une maison séparée juste à côté de la ferme. Quant au petit Julien, depuis ces fortes chutes de neige il reste à la ferme. Il suit son grand-père partout de l’étable à la porcherie. Pour lui, cette neige est bienvenue.
Le lendemain matin, Jérôme se lève de bonne heure, il descend l’escalier sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller son épouse, prépare le café et dispose fromages et saucissons sur la longue table. Le sifflement du vent dans les volets l’incite à regarder dehors, mais à peine a-t-il déverrouillé la porte d’entrée que le vent s’engouffre avec force dans la maison, laissant pénétrer un tourbillon de neige glacée.
— Quel sale temps ! Dit Jérôme.
Il tourne l’interrupteur extérieur, la neige défile devant l’ampoule comme une avalanche de confetti blancs. Lentement, inexorablement la tempête monte. Jérôme connaît bien ce phénomène : le vent s’oriente au nord, la température baisse, une neige fine balaie terre et bâtiments, puis le vent se renforce et se transforme en tempête.
— Quel con je fais ! Dit-il à voix haute comme s’il attendait un démenti. J’aurais dû conduire Laure à la maternité hier !
Jérôme enfile ses bottes, décroche sa grosse parka du portemanteau et s’aventure dans la cour. Peu à peu, ses yeux s’habituent à la demi-obscurité et il constate que la situation s’est considérablement aggravée pendant la nuit. Les congères ont presque doublé de hauteur et dans la cour la neige monte jusqu’aux genoux. Il réalise alors qu’il serait insensé de conduire Laure à la maternité dans de telles conditions. La meilleure solution est que je prévienne le SAMU pour un transport en hélicoptère se dit-il. Recouvert de poudreuse et les bottes remplies de neige, Jérôme rentre dans la grande cuisine, se saisit du combiné, et nerveusement compose le numéro du SAMU.
— Allô ! Allô ! Merde, Merde ! Pas de tonalité, la ligne est coupée !
Prenant conscience de la gravité de la situation, Jérôme remonte dans la chambre à l’étage. La présence de sa femme le rassure, elle lève les yeux vers lui, le regarde et lui sourit.
— Bientôt nous aurons une jolie petite fille dit-elle, je commence à ressentir les premières contractions.
— Tu veux que je te conduise à la maternité ? Demande Jérôme.
— Non, je pense qu’on peut encore attendre un peu répond Laure. Et la météo ? Comment est-elle aujourd’hui, ça souffle dehors !
— Bah ! Pas terrible, mais te fais pas de souci ça ira, nous prendrons le 4x4, tu le connais il passe partout. Ah ! J’entends ta mère qui arrive, je te laisse ma Chérie, je vais m’occuper des bêtes.
Jérôme descend rapidement au rez-de-chaussée et conseille discrètement sa belle-mère de ne pas alarmer sa fille.
— Qu’allons nous faire Jérôme, vous avez vu le temps ? Je crois qu’il faudra appeler l’hélicoptère dit-elle.
— Oui, vous avez raison belle maman, dit Jérôme, nous appellerons l’hélicoptère.
Jérôme s’habille chaudement, traverse la cour dans le creux des congères et rejoint son beau-père dans la porcherie. Ils examinent tous deux la situation et s’efforcent de trouver une solution.
— Je vais essayer de sortir le 4x4 dit Jérôme, je verrai comment il se comporte dans une telle hauteur de neige.
Le bruit du gros diesel résonne dans le hangar pendant quelques minutes, puis Jérôme recule pour prendre de l’élan et tente une avancée dans la cour. Les phares font naître un ballet de flocons qui limite la visibilité à quelques mètres, mais le véhicule avance dans la poudreuse sans difficulté. Rassuré par ce premier essaie, Jérôme s’aventure dans le chemin. Le 4x4 continue sa progression, mais la difficulté est de rester sur la partie ferme du chemin car on le distingue à peine des pâturages. Jérôme parcourt une centaine de mètres puis fait demi-tour et gare le véhicule juste devant la porte d’entrée. Je ferai un nouvel essaie dans une heure ou deux, quand il fera jour, se dit-il.
Laure a encore des contractions, ça se rapproche. Pour tuer le temps et calmer son stresse, elle ouvre sa valise, glisse quelques affaires, en retire d’autres, s’assied, se relève. Elle ne tient plus en place.
— Tu ne crois pas qu’on devrait appeler l’hélicoptère du SAMU ? Lui dit sa mère.
— Non maman, je vais encore attendre, à la naissance de Julien, j’ai eu ça pendant trois jours, inutile de se… Aie ! Aie !
— Oh ! Ne bouge pas Laure, je vais chercher ton mari !
Elle ouvre la porte extérieure, une bourrasque de neige en profite pour s’engouffrer dans la grande cuisine et elle crie de toutes ses forces :
— Jérôôôôme !
— Oui, j’arrive !
— Laure a ses contractions qui se rapprochent, il faut appeler le SAMU, le temps qu’ils envoient l’hélicoptère…
— C’est pas possible belle maman, le téléphone ne fonctionne plus, la ligne est certainement cassée quelque part.
— Mon Dieu ! Qu’est-ce que nous allons faire ?
— Il ne reste qu’une solution : conduire Laure à la maternité avec le 4x4, ça va secouer, mais je n’ai rien d’autres à proposer.
Laure descend de sa chambre, une main sur la rampe et l’autre tenant son ventre. Julien la suit.
— T’as mal maman ?
— Mais non mon Chéri, je vais partir quelques jours et je reviendrai avec ta petite sœur.
— Je vais chercher ta valise, dit la mère de Laure.
Jérôme regarde son épouse. Il essaie de cacher son anxiété par des banalités et des paroles apaisantes mais Laure n’est pas dupe, elle comprend la gravité de la situation. Dehors, le jour se lève et la tempête s’installe, le grand thuya secoue ses branches dans tous les sens et les volets cognent contre le mur.
— Vous voulez conduire ma fille à la maternité par ce temps ? Dit la mère de Laure.
— Je ne vois pas d’autres solutions Belle maman ! Je vais mettre le moteur en route, ainsi nous aurons plus chaud dans le 4x4.
Jérôme sort, le vent glacé lui cingle le visage et la neige fine pénètre dans son cou. A l’intérieur du véhicule, tout est froid, Jérôme tourne la clé de contact, Le bruit du moteur rassure mais l’air soufflé par les buses de chauffage est glacé. Il sort du 4x4 et à l’aide d’un gros racloir, dégage la neige sur quelques mètres. Ce sera plus facile pour Laure se dit-il. Dans la cour, une masse blanchâtre se déplace, c’est le beau-père de Jérôme qui arrive, il marche courbé pour se protéger du vent, le col de sa grosse veste remonté au maximum, on ne distingue pas son visage.
— Espérons que tout se passera bien ! Dit-il en secouant ses habits, partir à la maternité avec cette tempête…Ah si j’avais su… !
— Allez ma chérie on y va dit Jérôme, tu as toutes tes affaires ?
— Je pars avec vous dit Raymond, le père de Laure.
Laure s’installe à l’arrière, cale son dos avec un coussin et le 4x4 décolle en écrasant la poudreuse. Dans l’habitacle, la température s’est un peu élevée et la neige agglutinée contre les vitres masque toute visibilité vers l’extérieur. Le début du parcours est facile, Jérôme roule dans les traces de son premier essaie.
— Surtout, restes bien sur le chemin, dit Raymond.
La neige tombe à l’horizontale, par bourrasques. Elle frappe le pare-brise et se fait éjecter violemment par le va et vient des essuie-glaces. Dans le chemin, la progression est convenable, mais maintenant, le 4x4 s’engage sur la petite route communale qui traverse la forêt. C’est certainement la partie la plus difficile du trajet, certes il y a moins de neige, mais le tracé est sinueux et comporte de fortes pentes. Laure ne dit rien, pour le moment ses contractions se sont arrêtées. Jérôme ne prononce pas une parole, concentré, le nez collé contre le pare-brise, il n’a qu’un but : bien rester sur l’étroite bande de macadam, situé quarante centimètres en dessous. Aucun véhicule n’est passé depuis les fortes chutes de neige et la petite route n’est qu’une succession de pièges.
— Ca ne secoue pas trop ? Demande Raymond à sa fille.
— Non pas trop, mais je voudrais bien être arrivée à la maternité, dit Laure.
— Le plus difficile, c’est de traverser la forêt, dit Raymond, après, sur la route nationale, le chasse-neige est très certainement passé.
— Accrochez-vous ! Dit Jérôme, je prends de l’élan pour monter le raidillon.
Jérôme accélère, le 4x4 part sur le côté, Il braque tout à gauche pour le rattraper, mais trop tard, les roues droites glissent dans le fossé et le lourd véhicule se couche sur le côté.
— T’as pas de mal, ma chérie ? Demande Jérôme.
— Non, ça va, mais qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Demande Laure.
— Toi, tu restes à l’intérieur dit Jérôme, Ton père et moi allons remettre le 4x4 sur ses roues et nous repartons.
Jérôme sort le premier, il prend la neige en plein visage. Raymond s’extirpe à son tour en lançant des jurons. La tempête fait rage, le vent siffle dans les arbres et forme des congères qui semblent coupées au couteau. Le sol est d’une blancheur absolue, uniforme. Comment repérer l’emplacement de la route dans de telles conditions ? Et comment remettre le 4x4 sur ses roues et franchir la côte ? Les deux hommes unissent leur force et tirent le véhicule pour le remettre sur ses roues, ils essaient une fois, deux fois, trois fois… mais le 4x4 ne bouge pas, alors exténués, ils s’adossent contre un gros hêtre et prennent de profondes inspirations.
— Regarde là-bas ! Dit Raymond, on dirait une personne qui marche dans la forêt !
Jérôme regarde son beau-père avec étonnement et se demande s’il n’a pas des visions.
— Mais si Jérôme ! Regarde !
— Vous avez raison Raymond ! Moi aussi je vois une personne ! Je vais essayer de l’appeler, à trois on pourrait certainement remettre le 4x4 sur ses roues !
Jérôme s’enfonce dans la forêt, se prend les pieds dans des branches d’arbres tombées à terre, trébuche à plusieurs reprises mais se relève aussitôt. Il s’efforce de garder les yeux fixés sur cette forme humaine qui s’éloigne. La neige tourbillonne dans les arbustes squelettiques. Brindilles et neige attaquent Jérôme au visage. Il saigne. La progression devient extrêmement pénible et Jérôme sent ses jambes se tétaniser. Cette forme humaine existe-t-elle ou n’est-ce qu’un mirage ? Jérôme doit savoir, il accélère encore puis, se croyant à bonne distance, il s’arrête, place ses deux mains de chaque côté de sa bouche et crie de toutes ses forces :
— Oh ! Oh ! J’ai besoin d’aide ! Vous m’entendez ?
Surprise, la personne se retourne brusquement, c’est un homme. ! Il ne répond pas mais se cache derrière un arbre. C’est étrange se dit Jérôme, un homme dans cette forêt par cette tempête ! Et pour quelle raison se cache-t-il, il a peur de quoi ?
— N’ayez pas peur ! Répète Jérôme en plaçant ses deux mains en porte-voix, je conduis ma femme à la maternité et ma voiture est dans le fossé ! J’ai besoin d’aide !
L’homme ne répond pas, Jérôme fixe l’arbre et après une minute, il voit une tête s’avancer, doucement, prudemment.
— Vous dites que votre femme est sur le point d’accoucher ? Demande l’homme.
— Oui, c’est ça, dit Jérôme, je ne peux pas appeler l’hélicoptère car le téléphone est coupé.
— J’arrive dit l’homme en sortant de derrière son arbre.
l’homme rejoint Jérôme en faisant de grandes enjambées dans la neige.
— Allons-y, Je vous suis dit l’homme.
Il est de forte corpulence, son visage rouge violacé semble raidi par le froid. La neige, accrochée à ses sourcils lui donne un regard inquiétant, voir menaçant, ses yeux noirs paraissent fixes, comme soudés. L’homme suit Jérôme, Il ne dit rien, ne pose aucune question et progresse dans l’épaisse couche de neige avec une facilité déconcertante. Arrivé, l’homme regarde à l’intérieur du 4x4 puis se joint aux deux autres et tire de toutes ses forces en grimaçant. On a l’impression qu’il déploie une force hors du commun, le véhicule vacille et retombe sur ses roues.
— Vous permettez ? Dit l’homme en ouvrant la porte arrière du 4x4, je regarde où en est votre femme.
Sans attendre la réponse, l’homme s’introduit à l’arrière du véhicule. Jérôme et Raymond se regardent, perplexes.
— Vous le connaissez ? Demande Jérôme.
— Non, jamais vu, il est pas de la région, dit Raymond et je me demande bien ce qu’il fait en pleine forêt par cette tempête !
— Un braconnier ? Avance Jérôme.
— Non, je connais tous les braconniers de la région, il n’en a pas l’allure et à sa façon de s’exprimer, on dirait quelqu’un de cultivé.
— Je me demande ce qu’il fait ! Dit Jérôme en regardant par les vitres enneigées.
Jérôme et Raymond n’osent intervenir. Si l’homme regarde Laure ainsi, c’est probablement qu’il s’y connaît ? Peut-être un médecin ? Les secondes passent, quelques minutes… Et enfin l’homme sort du 4x4.
— Combien de temps pour retourner chez vous ? Demande l’homme.
— Une vingtaine de minutes répondent ensemble Jérôme et Raymond.
— Alors on retourne chez vous, mais il faut faire vite dit l’homme, le travail a déjà commencé.
— Vous êtes sûr…Demande Jérôme.
— Soyez sans crainte, c’est pas mon premier accouchement dit l’homme.
Ces dernières paroles rassurent Jérôme et son beau-père, certes ils n’ont aucune certitude sur les capacités médicales de cet homme, mais à vrai dire, ils n’ont pas d’autre choix. Ils accrochent tous leurs espoirs à cet homme, sorte de vagabond solitaire qui prétend avoir pratiqué de nombreux accouchements. Jérôme fait demi-tour et s’efforce de rouler dans les traces laissées à l’aller. Le 4x4 prend de la vitesse.
— Vous faites trop de secousses ! Dit l’homme, Vous voulez qu’elle accouche ici, dans la voiture ? Ralentissez !
Jérôme obtempère. Il n’a pas l’habitude d’obéir ainsi aux ordres d’un inconnu, mais la situation est exceptionnelle. De plus, il est trop concentré sur sa conduite pour entamer une discussion, alors il ralentit et demande si ça va mieux ainsi. L’homme ne répond pas, il est penché sur Laure, une main posée sur son ventre, l’autre lui prenant le pouls au poignet.
— On n’aurait jamais monté la côte ! Dit Raymond, non, c’était impossible !
Mais Raymond ne reçoit aucune réponse, il comprend que ce n’est pas le moment de se lamenter et d’émettre des hypothèses. Faut que je laisse Jérôme concentré sur sa conduite se dit-il. Et il se tu jusqu’à la ferme.
Le 4x4 se place juste devant la porte d’entrée, La mère de Laure ouvre et demande ce qu’il se passe.
— Préparez vite la chambre du rez-de-chaussée ! Dit Jérôme… Laure est sur le point d’accoucher.
Laure descend doucement du 4x4 et s’assied sur une chaise dans la cuisine en attendant que sa mère prépare le lit, juste à côté. L’homme rentre dans la grande cuisine, ôte son manteau, le pose sur le dossier d’une chaise, et demande à voir l’armoire à pharmacie. Il demande ensuite de préparer de l’eau bien chaude, installe Laure sur le lit et demande à rester seule dans la pièce avec la mère de Laure. La porte de la chambre se referme.
Jérôme et Raymond tournent en rond dans la cuisine, Julien pose une quantité de questions.
— Est-ce que ma petite sœur va venir ici ? Demande-t-il.
— Oui, répond son père, bientôt tu auras une belle petite sœur.
Julien fait le tour de la table en courant et chante : « J’aurais une petite sœur, la, la, la.
— Tais-toi ! Dit son père, tu vas fatiguer ta mère à crier comme ça !
La mère de Laure sort de la chambre, elle vient chercher des serviettes.
— C’est pas facile, dit-elle, le bébé est bien avancé mais les contractions ne sont pas encore assez fortes.
— Et l’homme ca va, il s’en sort bien ? Demande Jérôme.
— Oui, dit la mère de Laure, très bien.
— Je retourne donner à manger aux cochons, dit Raymond, s’il y a du nouveau, tu viens me chercher.
— Vas avec ton grand-père ! Dit Jérôme en regardant Julien, mais couvre-toi bien.
Jérôme reste seul dans la grande pièce, il tourne, se rassieds, mais n’ose pas pénétrer dans la chambre. Heureusement que nous avons rencontré cet homme pense-t-il, Qu’est-ce que j’aurais fait moi ? Pourtant, avec les animaux de la ferme, je me débrouille plutôt bien. Mais un bébé ! Et en plus le mien ! Non, là c’est au-dessus de mes forces ! La présence de cet homme, en pleine tempête au milieu de la forêt intrigue Jérôme. Et s’il transportait de la drogue ? Se dit-il, la frontière est tout proche ! Ou alors c’est un vagabond ? Un pauvre type brisé par le chômage ou une déception amoureuse. Oh ! Et puis qu’il soit ce qu’il veut ! Qu’est-ce qui me prend à vouloir le juger ? Un cri met fin aux pensées de Jérôme, il se redresse, tend l’oreille et s’approche de la chambre.
— Poussez ! Poussez ! Poussez ! Dit l’homme… Respirez ! Voilà, allez, on recommence…
C’est long, se dit Jérôme, j’espère que tout va bien, voilà plus de deux heures que le travail a commencé et toujours rien. Jérôme rumine, il s’interroge : Ai-je bien agi ? Ne suis-je pas inconscient de laisser cet inconnu prendre en charge l’accouchement de Laure ? Puis, il se justifie, qu’aurait-il fait lui sans cette rencontre providentielle ? Mais les tourments de son esprit s’arrêtent brusquement. Un cri !
— Ca y est, vous êtes papa à nouveau ! Dit la mère de Laure en ouvrant la porte de la chambre ! Une belle petite fille, exactement le portrait de sa maman quand elle est née.
Jérôme se précipite dans la chambre, l’homme fixe le bébé, un large sourire barre son large visage. Jérôme ne croyait pas qu’il put sourire !
— Je ne sais comment vous remercier dit Jérôme en levant les yeux vers l’homme ?
— C’est simple, vous ne dites rien ! Rien ! Vous ne m’avez pas vu ! Alors vous m’aurez remercié !
Personne ne compris ce que l’homme voulait dire, mais peu importe, Laure était accouchée, la petite Marie était là, que demander de plus. Mais Jérôme se sent redevable, cet inconnu accepterait bien un petit cadeau !
— Tenez dit Jérôme en tendant une enveloppe à l’homme, acceptez ça, c’est bien normal, c’est de bon cœur !
L’homme ouvre l’enveloppe, regarde. Elle contient quelques billets de banque. L’homme ne les compte pas. A cet instant, Raymond et Julien rentre dans la maison. L’homme se dirige vers le gamin.
— Tiens petit ! Dit-il en remettant l’enveloppe à Julien.
Maintenant je dois partir, dit l’homme en enfilant son manteau. Il esquisse un dernier sourire, ouvre la porte extérieure et part. Jérôme regarde cette imposante silhouette marcher à grands pas dans le chemin. D’où vient-il, où va-t-il ? La tempête s’est calmée, la neige tombe avec douceur, comme si le temps à sa façon, voulait saluer la venue de la petite Marie.
Le lendemain, la tempête a cessé, la cour de la ferme, le chemin, les pâturages, ne forment plus qu’une immensité blanche, immaculée, silencieuse. Jérôme dégage la neige devant la porte du garage lorsqu’un bruit de moteur attire son attention, c’est un hélicoptère. Il se rapproche, se stabilise au-dessus d’une pâture, à côté de la ferme, puis descend doucement. C’est l’hélico de la gendarmerie. La poudreuse voltige et souffle un nuage blanc dans un vacarme infernal. Deux hommes en uniforme sortent du tourbillon de neige et se dirigent vers la ferme.
— Bonjour monsieur ! Dit l’un d’eux, nous recherchons un homme de forte corpulence, il s’est évadé de sa prison il y a trois jours et a été aperçu dans la région.
— Non ! Répond Jérôme, on n’a vu personne. Il est dangereux ?
— Non, je ne pense pas répond le gendarme, c’est un faux médecin, il est condamné pour exercice illégal de la médecine avoir pour avoir pratiqué des avortements hors du cadre légal.
Jérôme comprend toute l’importance des paroles de l’homme : « C’est simple, vous ne dites rien ! Rien ! Vous ne m’avez pas vu ! Alors vous m’aurez remercié !
— Non messieurs, je suis désolé, mais je ne peux vous en dire davantage, personne n’est venu ici.
Jérôme regarde l’hélicoptère décoller, à son emplacement, un vaste trou circulaire s’est formé dans la neige, le bruit faiblit et l’hélicoptère disparaît au-dessus de la forêt.
BOKAY



Double vie N° 7 ( le portrait )

— C’est de la faute de ma mère, dit Myriam, avant qu’elle ne rencontre Loïc, mon beau-père, nous nous entendions à merveille, une sincère complicité nous unissait. Il n’était pas rare de nous voir au Resto ou au cinéma ensemble, comme deux copines. Puis elle ramena ce Loïc, un macho fainéant qui vit à ses crochets. Ma mère travaillant de nuit à l’hôpital comme infirmière, je restais seule dans ma chambre et Loïc dans le lit de ma mère. Tout se passa bien le premier mois, mais un soir, alors qu’il prenait sa douche, il me crie : Myriam ! Tu peux me passer un drap de bain, j’ai oublié d’en prendre un. Je vais donc chercher un drap de bain et je m’apprête à le poser sur la chaise toute proche quand soudainement il pousse la porte de la douche, son sexe en érection dans sa main. Tu veux pas me laver le dos, dit-il en souriant. En guise de réponse, j’ai pris le drap de bain que je tenais sous le bras et je lui ai balancé au visage en ajoutant qu’il n’était qu’un salaud. Il n’a pas insisté, mais depuis ce jour il n’a pas arrêté de me faire des avances. Je ne disais rien à ma mère, je ne voulais pas la rendre malheureuse, mais comme la situation devenait intenable pour moi, je quittais la maison tard le soir pour retrouver une bande de copains tagueurs. Parfois, je me faisais prendre et je me retrouvais au commissariat. Voyant qu’il n’arriverait pas à ses fins avec moi, Loïc changea de tactique, il me laissa tranquille mais fit venir une fille, enfin une espèce de pute, à la maison, pendant que ma mère travaillait. Je la déteste, je les entendais s’envoyer en l’air pendant que ma mère bossait toute sa nuit à l’hôpital pour le nourrir. C’était insupportable, alors hier soir j’ai dit à cette salope ce que je pensais d’elle. Elle est montée dans une rage épouvantable, nous nous sommes insultés, puis elle s’est jeté sur moi comme une sauvage et m’a fait les bleus que tu vois sur mon visage. C’est à ce moment que je me suis souvenu que tu m’avais proposé un petit appart pour me dépanner.
— Ta mère ne se rend compte de rien ? Dis-je étonné.
— Non, je ne comprends pas comment elle peut être aussi naïve ! En tous cas, moi j’en avais marre de cette situation !
A présent, je comprenais mieux Myriam, L’image de cette carapace agressive et dévergondée qu’elle se donnait au commissariat n’était qu’un rôle destiné à dissimuler sa solitude et sa détresse. Au fond, j’avais le sentiment qu’elle était une brave fille, débordante d’énergie, mais que son jeune âge rendait vulnérable.
— Et cette fille qui n’existait pas, ils ont fini par la retrouver ? Demande Myriam.
— Tu veux dire, Elodie ? Oui, on l’a retrouvée. Dis-je.
— Je ne comprends rien, dit Myriam, comment a-t-on pu la retrouver si elle n’existe pas ?
— Ah, c’est compliqué dis-je, elle existe et elle n’existe pas en même temps ! Je ne peux pas t’en dire plus pour le moment.
— Mais tu ne l’as pas tué ?
— Non, je ne l’ai pas tué, dis-je.
— T’es toujours compliqué comme ça ? Demande Myriam.
— Peut-être qu’un jour je t’expliquerai, dis-je, mais pour le moment j’ai des dossiers à étudier sur mon ordinateur, j’ai mon premier rendez-vous à onze heures.
Je quitte l’appart à dix heures trente, j’ai pas de temps à perdre, j’ai quatre rendez-vous dans la journée. Le soir, je rentre épuisé, que des clients emmerdants ! En ouvrant la porte, je crois me tromper d’étage. Moi qui ai l’habitude de laisser mon appart dans un indescriptible désordre, tout est impeccable. Les chaises sont libres et bien rangées, le sol brille et sent la cire, Je suis vraiment épaté !
— Myriam ! Tu es là ?
— Oui, j’arrive, dit Myriam, sortant de la chambre en tenue de ménagère et un chiffon à la main.
— C’est toi qui a rangé l’appart comme ça ?
— Pourquoi, ça ne te plaît pas, dit-elle étonné.
— Mais si ça me plaît, mais je me demande comment tu fais, moi je passe quelque fois une journée entière à ranger et c’est loin d’être aussi propre !
— Tu veux boire quelque chose demande Myriam.
Je m’assieds, Myriam me sers un whisky et se prend un coca. Je regarde de tous côtés, j’ai l’impression de me trouver dans un autre appart, je n’en reviens pas. L’idée me traverse l’esprit que si j’avais une femme à la maison… Alors, je repense à Serine, toujours les mêmes images, je la vois là, présente le soir quand je rentre, m’attendant et me serrant de toutes ses forces dans ses bras. Cliché immédiatement remplacé par la Serine réelle, La calculatrice, celle qui n’eut aucun scrupule à me manipuler pour s’accaparer de l’argent de son mari. Mais ensuite, je lui cherche des excuses. C’est toujours comme ça, je ne peux m’empêcher de lui trouver des excuses, c’est plus fort que moi, c’est au-delà de ma volonté.
— Tu réfléchis ? Dit Myriam, t’as l’air ailleurs, une femme ?
— Oh ! Une vieille histoire…
Voilà une semaine que Myriam s’est installée dans mon appart, sa compagnie ne me déplaît pas, elle est gaie, pleine de vie et je commence à m’habituer à sa présence, même un peu trop à mon goût. J’ai réussi à la convaincre de retourner au lycée et de reprendre contacte avec sa mère. Elle me dit se sentir bien ici et me demande si elle peut rester encore un peu. Je ne vais pas la mettre dehors maintenant, mais je commence à en avoir marre du canapé ! J’ai proposé à Myriam de s’installer dans mon petit appart, elle m’a répondu : « c’est comme tu veux, mais moi je préfère rester avec toi, si ça ne te dérange pas évidemment. J’ai répondu que ça ne me dérangeait pas. Alors, elle est restée.
— Tu va enfin faire la connaissance d’Elodie, dis-je à Myriam, elle vient demain à Paris et passe me dire bonjour.
— Ah ! Elle existe donc cette Elodie ? Dit Myriam.
— Tu vas la voir en chair et en os, mais c’est pas la preuve qu’elle existe, lui dis-je.
— T’es chiant, je ne comprends rien à cette histoire !
Le lendemain soir, je vais à mon deuxième appart en passant par l’autre entrée, je me maquille, me déguise en Elodie et je frappe chez moi.
— Bonjour mademoiselle, je suis Elodie, une amie d’Alex… dis-je
— Moi, c’est Myriam, dit-elle, j’habite chez Alex depuis près de deux semaines, il a accepté de m’héberger… enfin il vous a peut-être racontez ?
— Oui, il m’a raconté, dis-je.
— Vous existez donc ! Ah, si vous saviez qu’elle suspens Alex entretient autour de vous ? Je n’y comprends rien.
— Au fait, Alex n’est pas là ? Demandais-je.
— Non, dit Myriam, il n’est pas encore rentré.
— Alors en attendant, si vous le permettez, je vais me refaire une petite beauté dans la salle de bain, dis-je.
— Je vous en pris, dit Myriam.
Je ferme la porte de la salle de bain à clé et je recommence le même travail à l’envers, démaquillage, autres vêtements, et Elodie redevient Alex. C’est ainsi que je sors de la salle de bain, Myriam me regarde, elle pose une main sur la table, j’ai l’impression qu’elle va tomber ou s’évanouir.
— Tu étais là ! Je ne t’ai pas vu rentrer !
— Oui, je suis là et Elodie est là aussi, dis-je, regarde.
Je sors la perruque blonde d’Elodie que je cachais derrière mon dos, je la pose sur ma tête et je prends ma voix féminine.
— Elodie est là aussi ! dis-je
Myriam n’en croit pas ses yeux, elle me regarde fixement, m’inspecte de bas en haut.
— Tu… Tu fais… C’est toi qui fait Elodie ! Elodie c’est toi ! Ah, je comprends maintenant.
— Oui, c’est mon secret, tu es la seule à savoir, et maintenant que tu sais, je vais te raconter toute mon histoire et mon truc des deux apparts.
Je raconte tout à Myriam, je fais pivoter le meuble de bibliothèque et lui fais découvrir l’autre appartement. Myriam n’en revient pas, je la sens comme à l’intérieur d’un roman policier. Ah ben ça alors ! Répète-t-elle à plusieurs reprises.
Myriam s’installe dans le deuxième appart et je récupère mon lit, c’est pas du luxe, marre du canapé ! Elle a l’appart pour elle toute seule, je trouve que c’est mieux, ainsi elle dispose de plus d’intimité. Cependant, je mets deux conditions, je lui demande de toujours sortir dans la petite rue, sa présence ici ne regarde pas les locataires de mon immeuble et de ne pas ramener de copain.
Une semaine s’est écoulée, Myriam a repris le lycée mais ne montre pas d’empressement à s’installer dans le petit appart, elle laisse la bibliothèque ouverte, ce qui fait que les deux logements communiquent. En fait, elle n’utilise son petit appart que pour dormir ; je n’aime pas la solitude ! Dit-elle. Une vie routinière s’installe peu à peu, mais ce soir, en ouvrant la porte, une forte odeur de peinture me prend à la gorge.
— Tu fais de la peinture Myriam ? Qu’est-ce ça pu ! Tu repeins encore les portes ?
— Non, pas du tout, mais tu vas peut-être me gronder, dit-elle, j’ai pris ton nécessaire à peinture à l’huile, je t’ai piqué une toile et je barbouille.
— Non, ça ne me dérange pas, dis-je, en ce moment je n’ai pas le temps de peindre. Fais voir un peu ton chef-d’œuvre !
Je suis Myriam, elle a installé mon chevalet dans le salon de mon deuxième appart, celui qu’elle occupe. En voyant tous mes tubes de peinture disposés en vrac sur la table, j’ai envie de la crier, mais je regarde sa toile et ma respiration se coupe, je suis comme paralysé.
— J’ai fait ce que j’ai pu, dit-elle, tu trouves que c’est bien ?
— J’ouvre grand mes yeux, je regarde Myriam, puis à nouveau le tableau. Serine ! Myriam est en train de peindre le portrait de Serine, il n’est pas terminé, mais aucun doute n’est possible, c’est bien le portrait de Serine !
— Alors ? Dis quelque chose, reste pas planté comme ça, t’as jamais vu un portrait ? Ca te plaît pas ?
BOKAY
fin du 7° épisode



Double vie N°8

— Si, si ! Le portrait me plaît, mais où as-tu pris le model ?
— Ah ! C’est Serine, la femme qui habite l’appartement du dessous, pourquoi, tu la connais ? Demande Myriam.
— Oui, dis-je, je la connais.
— Moi, je la trouve très sympathique dit Myriam, nous parlons parfois ensemble, un peu de tout. Un jour, nous en sommes venus à parler « peinture », je lui dis que j’ai étudié le dessin dès l’âge de huit ans, que je fais de la peinture et que ma spécialité est le portrait. C’est alors qu’elle me demande si je me sens capable de peindre le sien. Je lui dis que ça me ferait plaisir mais que je n’ai pas mes peintures. Hors par hasard, ce matin en faisant du rangement, je découvre tes peintures et tes toiles. Je dis à Serine que si elle est toujours d’accord, je fais son portrait. Elle accepte et vient sur-le-champ, elle a posé toute la matinée et cet après-midi. Et voilà, tu as le résultat devant toi, mais je n’ai pas terminé, elle doit revenir encore une ou deux fois.
— Tu ne m’avais pas dit que tu étais aussi douée en peinture, dis-je. Tu sais que moi aussi, à une époque j’ai peint énormément, mais je faisais surtout de du non figuratif.
— Je sais dit-elle, j’ai vu deux de tes tableaux et ils me plaisent beaucoup. Tu trouves que mon portrait est ressemblant, toi qui la connais ?

Double vie N°8 (Adieu Serine)

— Si, si ! Le portrait me plaît, mais où as-tu pris le model ? Dis-je.
— Ah ! C’est Serine, la femme qui habite l’appartement du dessous, pourquoi, tu la connais ? Demande Myriam.
— Oui, dis-je, je la connais.
— Moi, je la trouve très sympathique dit Myriam, nous parlons parfois ensemble, un peu de tout. Un jour, nous en venons à parler « peinture », je lui dis que j’étudie le dessin et la peinture depuis l’âge de huit ans et que ma spécialité c’est le portrait. Elle me demande alors si je serais capable de peindre son portrait. Je lui dis que je le ferais volontiers si j’avais mes peintures. Hors, ce matin, par hasard en faisant du rangement, je découvre tes peintures et tes toiles. Je demande à Serine si elle est toujours d’accord pour le portrait. Enthousiaste, elle accepte et vient sur-le-champ. Elle pose toute la matinée et l’ après-midi. Voilà mon travail, mais je n’ai pas terminé, elle doit revenir encore une ou deux fois.
— Tu ne m’avais pas dit que tu étais aussi douée en peinture! Dis-je. Tu sais, moi aussi à une époque j’ai peint énormément, mais je faisais surtout du non figuratif.
— Je sais dit-elle, j’ai vu deux de tes toiles, elles me plaisent beaucoup. Et pour mon portrait, tu trouves qu’il est ressemblant, toi qui la connais ?
— Oui, très ressemblant, tu possèdes un véritable don artistique.
— Tu me prenais pour une idiote, une gourde ?
— Mais non, dis-je, …Tu veux pas me verser un whisky ?
Je suis sur le point de lui raconter mon aventure avec Serine, de lui dire à quel point je l’ai aimé et je l’aime encore, mais finalement, non, je préfère garder mon secret quelque temps encore. La discussion se poursuit sur le même thème : la peinture.
— J’ai commencé à peindre en Bretagne, à Carnac, dit-elle, pendant mes vacances.
— Tu connais Carnac ? Dis-je étonné.
— Oui, nous y allions tous les ans avec ma mère avant qu’elle ne rencontre ce fainéant de Loïc.
— Eh bien je vais te faire une confidence, dis-je, c’est à Carnac que j’ai les plus beaux souvenirs de ma vie. J’y avais rencontré une fille absolument extraordinaire, d’une beauté époustouflante, probablement trop belle pour moi car nous nous sommes aimés le temps d’un été. Nous nous sommes vus quelques mois à Paris et subitement, sans raison apparente, elle n’a plus donné signe de vie. Tu peux pas savoir comme j’ai pleuré ! Enfin, des vieilles histoires, mais quand même, ça fait mal. Surtout le manque d’explication, je n’ai jamais su pour quelle raison elle m’avait quitté.
— Ah, pauvre chou ! Dit Myriam en se fichant de moi, t’en a retrouvé d’autres depuis !
— Te moque pas ! C’est sérieux ! Dis-je. T’as déjà aimé vraiment, toi ?
— J’en sais rien, si l’année dernière j’étais amoureuse de mon prof d’histoire géo. Mais c’était… comment on dit… Platonique.

Serine est venue poser les deux jours suivant, le portrait est presque terminé, juste quelques petites retouches, il est magnifique. Oui, c’est très ressemblant, trop à mon goût, j’ai l’impression d’avoir la femme que j’aime devant mes yeux ! Si Myriam avait voulu me faire mal elle n’aurait pas trouver mieux ! J’arrête pas de ruminer : M’aime-t-elle, ou ne suis-je que l’instrument de son projet diabolique ? Tout n’est pas très clair dans ma tête, deux sentiments contradictoires se bousculent et je ne sais encore lequel prendra le dessus. J’en suis là quand trois jours plus tard, en rentrant chez moi, je constate une animation inhabituelle dans la rue. Une voiture de police stationne à l’angle de ma rue et de nombreux badauds discutent sur le trottoir. Je monte à mon appart, Myriam est assise sur le canapé, la tête dans ses mains, elle pleure bruyamment.
— Myriam ! Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est Serine…Elle s’est battue avec son mari, elle à reçu un coup de couteau. Le SAMU l’a emmené à l’hôpital.
Je regarde Myriam, la bouche à demi ouverte, les yeux fixes et inexpressifs. Les bras me tombent.
— Elle est pas morte ? Dis-je.
— Je ne pense pas dit-elle, mais elle a perdu beaucoup de sang. T’as l’air drôlement affecté ? Tu la connais vraiment bien ?
— Je l’aime.
Myriam fait de son mieux pour me rassurer et me raconte ce qui c’est passé. Elle me dit que le marri de Serine hurlait comme un fou, qu’il parlait de ferme et de champs et qu’elle le traitait de tous les noms. Puis qu’un voisin a probablement appelé la police et lorsqu’elle est arrivée, Serine était allongée sur le sol, A ses côtés, son marri pleurait et répétait sans arrêt : « C’est pas possible ! C’est pas possible ».
— J’ai presque tout vu et tout entendu, dit Myriam, dès que les policiers sont arrivés, j’ai descendu quelques marches. Son marri a été emmené par la police… Tu m’avais pas dit que tu l’aimais ! Et son portrait qui est encore ici ! Je devais lui porter demain. Maintenant…
Je réussis à savoir où Serine est hospitalisé et je m’y rends avec Myriam. Je demande de ses nouvelles à l’accueil, mais ne reçois aucune réponse. « Elle est en salle d’opération, on vous préviendra dès qu’elle en sortira ». C’est tout ce qu’on a voulu me dire. Je suis assis sur un long banc en métal, il est froid. Myriam fait les cents pas dans le couloir, s’assied quelques minutes à côté de moi, puis se relève et marche à nouveau. Moi je rumine, me pose sans cesse la seule et unique question qui vaille en ce moment : va-t-elle s’en sortir ? Cette attente est interminable. Et cette atmosphère de mort qui règne et qui rôde le long des couloirs mornes et froids ! On dirait que ce triste décore n’est qu’une préparation à la terrible nouvelle que je redoute. Aux murs, des tableaux de mauvais goûts à prédominance bleue ont été placés au hasard, sans aucun souci esthétique. Mes yeux se fixent sur eux, les captent. Des membres du personnel soignant passent devant moi sans même me jeter un regard, comme si je n’existais pas, insignifiant à leurs yeux. Puis, un groupe de personnes en blouses vertes apparait à l’extrémité du couloir. Probablement des médecins. Leur marche est lourde et lente. Lorsqu’Ils arrivent à ma hauteur, l’un d’entre eux se détache du groupe et vient vers moi.
— Vous êtes de la famille ?
— Oui, !Dis-je en me levant.
Je le regarde fixement, son visage impassible m’impressionne. Le temps semble figé. Je le sens mal à l’aise, ne sachant par où commencer.
— Nous avons fait notre possible, nous avons lutté pendant trois heures en la maintenant en vie artificiellement, mais… elle avait perdu trop de sang, il était impossible de la sauver.
Je me sens vidé, mes jambes me lâchent, je retombe lourdement sur le banc métallique. Je sens le bras de Myriam autour de mon cou, elle ne dit rien. Me voyant trembler, une infirmière me demande si je veux quelque chose pour me calmer. J’accepte.
Fin du 8° épisode



BOKAY
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