La passion des rats
de Jean Jacques Bokay
Cest un bel après-midi davril, le soleil chauffe les herbes sauvages qui envahissent le terrain inculte qui jouxte la maison. Mon ami Victor et moi en avons fait notre terrain de jeux privilégié, nous y rencontrons bon nombre danimaux sauvages et darbres centenaires sur lesquels il est facile de grimper. Nous jouons aussi au ballon et Faisons des arcs
Alex ! Alex ! Viens voir, il y a un gros rat sous ce tas de branche, dit Victor.
Je mapproche des branchages, mais déjà Victor sest emparé dun gourdin et sapprête à frapper lanimal qui semble inoffensif et endormi. Je larrête aussitôt
Non ! Non, Victor ! Ne le tues pas, il est peut-être blessé ? Dis-je
La bête était énorme, où plus exactement, son ventre était énorme. Jamais je navais vu un rat avec un aussi gros ventre.
Fais gaffe ! Dit Victor, il est peut-être méchant ?
Mais non ! Tu ne vois pas que cest une femelle qui va mettre des petits au monde ? dis-je
Lanimal semble souffrir, il nous regarde en implorant notre indulgence, je crois entendre ce quil veut nous dire : « Non ne me tuez pas, je vais avoir des bébés ! Japproche doucement ma main, il ne manifeste aucun signe dagressivité. Et si je le gardais jusquà la naissance de ses petits ? Je pourrais le nourrir puis quand les ratons sauront se débrouiller seuls, je les remettrai dans le terrain?
Hé, Victor ! Va me chercher un carton à la maison, mais ne dis pas à ma mère pourquoi, elle a les rats en horreur !
Victor revient avec un grand carton, je dépose des herbes sèches au fond pour former un matelas et je pousse délicatement notre animal à lintérieur. Il se cale dans un coin et ne bouge pas. Lidée de le mettre à la cave me traverse lesprit, jen parle à Victor mais il me répond quil naime pas les rongeurs et surtout les rats. Moi, jimagine déjà plein de petits tout rose, recouverts dun léger duvet et sallaitant, serrés contre le ventre de leur mère. Mais, le plus difficile reste à faire, à savoir rentrer dans la maison et aller à la cave sen éveiller lattention de ma mère. Je retourne à la maison et demande à Maman si elle na pas du vieux pain pour les oiseaux. Elle men donne et dit quelle doit se rendre au bourg pour faire quelques courses. Belle aubaine, jen profite pour aller à la cave avec mon carton et ma rate à lintérieur. Je la mets dans la deuxième partie de la cave, celle où nous nallons jamais.
Depuis trois jours, je lui donne à boire et à manger. Ce matin, jarrive avec du pain et des biscuits, jallume la lumière et
surprise, onze petits ratons grouillent tout contre leur mère, ils se bousculent, se poussent pour atteindre une mamelle et tètent goulûment. Je nai pas pu cacher longtemps mon secret à ma mère, étonnée de me voir descendre plusieurs fois par jour à la cave, elle me questionna et je dus avouer la vérité. « Dès quils seront un peu plus grands, tu me mets tout ça dehors ! Me dit-elle. Jai répondu : « oui Maman ».
Trois mois plus tard, mes onze rats et leur mère sont toujours dans ma cave. Le soir, jen prends deux ou trois avec moi et je mamuse à les apprivoiser. Je les fais marcher sur un manche à balais, les fais rentrer dans des tubes en plastique, je les appelle et ils me suivent. Avec des lacets de chaussures, je les attelle comme un cheval et leur fait tirer des jouets à roulettes comme des voitures ou des camions. Cest de plus en plus passionnant. Ma mère ma demandé combien javais de rats mais je nai pas osé dire la vérité, jai répondu trois.
Noël approche, mes rats me donnent de plus en plus de satisfaction, je leur fais faire une quantité de choses. Jai lu dans un livre ramené dune brocante qui sappelle : « Rats, intelligence supérieur » quil était possible de les dresser à attaquer, cest à dire den faire de véritables animaux de défense. Jai appliqué les instructions de ce livre à la lettre, jai fabriqué un mannequin avec de la paille et des vieux vêtements et il suffit que je dise : « Attaquez ! Et ils se jettent sur le mannequin, déchirent le tissu et arrachent la paille. Alors, je crie : « Stop ! Ici ! Et ils reviennent tranquillement se serrer contre moi. Je nai rien dit à Maman, mais les petits ont fait des petits qui à leur tour ont donné naissances à dautres petits. Jai actuellement cinquante six rats, sans compter les tous petits. Je me demande si cela ne tourne pas à la folie.
Quinze février ; cest lanniversaire de ma mère, elle a trente huit ans, elle est encore très jolie, je suis seul avec elle car mon père travaille en Indonésie où il dirige la construction dun pont. Plusieurs personnes sont venues souhaiter bon anniversaire à ma mère. On frappe de nouveau à la porte, Je vais ouvrir. Cest Monsieur Maillet, un fort gaillard réputé pour être particulièrement malhonnête avec les dames. Il a même eu des histoires de meurs qui lont mené en la justice. Dans le village, certains lappellent : « Lobsédé ». Il dit quil vient souhaiter bon anniversaire à ma mère. Il sapproche et lembrasse comme tout le monde, mais brutalement, il la prend par la taille et la serre. Ma mère se débat, elle tombe à terre et lhomme se jette sur elle. Alors, comprenant ce quil se passe, je mapproche et tire lhomme par le bras
Toi sale Mioche tu vas pas memmerder ! Dit lhomme.
Et il mattrape par le bras, ouvre la porte de la cave et me jette dans les escaliers, je dévale toutes les marches et me cogne contre un casier de bouteilles. Je suis en furie, jai la haine, je dois faire quelque chose pour maman! Un éclair me traverse la tête : Et si jutilisais mes rats ? Je trouve linterrupteur, allume et ouvre la porte où sont réunis tous mes rats. Jai limpression quils ressentent le danger, ils dressent leurs oreilles et se tiennent raides, presque debout sur leurs pattes arrières. Je leur crie : Allez ! Attaquez ! Allez ! Et je monte les escaliers à toutes jambes suivis de mes cinquante six rats. Jouvre la porte de la cave, je crie à nouveau : « Attaquez ! Attaquez ! Et les cinquante six rats se jettent sur lhomme qui tentent des coups de pied pour se défendre, mais ils reviennent férocement à la charge. Trois rats déchiquettent la manche de son pull-over et attaquent la chaire, le sang coule. Comme il avait le pantalon baissé, les rats longent et mordent ses jambes. Ils sont fous de rage et dès quils saisissent un morceau de chaire, impossible de leur faire lâcher prise. Lun deux a saisi lhomme au cou, celui-ci le tire par la queue pour lui faire prise tout en hurlant de douleur
Ma mère qui sest relevée intervient
Alex ! Fais-les arrêter, ils vont le tuer.
Je ne me presse pas, je prends presque du plaisir à le voir souffrir, mais ma mère se répète alors je crie
Stop !Stop !
Tous les rats lâchent leurs prises instantanément et viennent tourner autour de mes jambes. Lhomme se relève, il saigne au visage et aux mains, il hurle tous les jurons de la terre et prend la porte en courant. Ma mère me regarde médusée, elle ne réalise pas encore ce qui cest passé !
Tas vu Maman ? Tas vu comme ils nous ont défendu ?
Oui, je te remercie mon garçon, dit ma mère en sanglots
.Mais dis-moi, mais comment tu as fait et doù viennent tous ces rats ? Ils sont à toi ?
Oui maman, ils sont à moi, et sils le désirent, je vais leur rendre la liberté, mais avant pour les remercier, je vais leur donner à manger.
Jouvre le réfrigérateur et prends tout le fromage que nous avons ainsi que du pain et des gâteaux, puis jouvre la porte dentrée et la porte de la cave et je dis: « Allez ! Allez ! Choisissez, où vous rentrez dans la cave ! où vous prenez votre liberté et vous partez dehors dans les champs ! Ils restent quelques instant à tourner en rond, ne sachant que faire, puis lun deux se dirige vers la porte dentrée, puis un second, un troisième et tous les autres suivirent.
Jai perdu mes amis, mais je pense que lamour que jai pour eux ne mautorise pas à les garder avec moi contre leur gré. Leur vie est ailleurs, dans la nature rude et hostile où ils devront apprendre à se battre.
BOKAY
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