Rencontre imprévue
de Jean Jacques Bokay
Une amie ma raconté une mésaventure peu commune qui lui est arrivée sur la toile. Avec son accord, et àcondition de changer son nom, elle mautorise à vous la raconter.
Marie ! Cest sous ce pseudo que mon amie sest inscrite pour publier ses poèmes et ses nouvelles sur un site bien connu et de bonne réputation. Voici quelques mois quelle envoie régulièrement ses uvres et poste des commentaires sur les textes des autres. Avec certains internautes, le ton est bref, voir assez froid, tandis quavec dautres sinstallent progressivement des relations que lon pourrait qualifier damicales. Surtout avec : Janus, cest le pseudo dun internaute qui comme elle poste régulièrement ses poèmes. Un climat de confiance sest créer entre elle et ce garçon. Elle apprend, au fil des conversations laconiques quil est étudiant comme elle, et dans la même ville, à Nantes. Ils partagent souvent les mêmes idées et leurs goûts se rejoignent souvent. Désireux dapprofondir leurs relations, ils senvoyèrent quelques courriels auxquels sajoutèrent bientôt des messages instantanés. Mais, Janus prenait de plus en plus de place dans la vie de mon amie. Toujours dune grande courtoisie et dune politesse exemplaire, il était devenu lami que chacune rêve davoir, il nétait quà elle, il ne semblait sintéresser quà elle seule. Pourtant, elle ne lavait jamais vu, même pas en photo. Elle se limaginait. Grand et beau bien sûr. Il était une espèce nouvelle, apparue avec le développement de linformatique et dInternet, il était esprit, enveloppe corporelle virtuelle. Sa voix également lui était inconnue. Leur relation était intense, mais uniquement par clavier interposé.
Deux mois passèrent, leur relation était devenue si forte que chacun sentait peser sur lui le jugement de lautre. Cependant, chacun ne connaissait rien ni du corps ni de la voix de lautre. Ils lavaient décidé ainsi dun commun accord. La fascination quil exerçait sur mon amie ne faisait quamplifier et bientôt, elle neut plus quune seule idée en tête : rencontrer Janus. Elle aborda le sujet avec beaucoup de précaution, testant ses intentions. Peut-être était-il lui aussi rongé par ce même désir ? Ils sétaient mis daccord de ne jamais se téléphoner et de communiquer uniquement en utilisant le mode texto. Le champ de leurs discutions sélargissait toujours davantage, à tel point que tous les sujets furent abordés. Tous ? Non, les sujets à caractères sexuels nétaient jamais abordés alors que, tapis dans lombre, ils occupaient la place centrale, riche en sous-entendus, en allusions à peine voilées, mais jamais abordés de face avec franchise. Ny tenant plus et devinant son amiincapable daborder ce problème, Marie décida de prendre les choses en mains et demanda à Janus si le temps nétait pas venu de se rencontrer et denvisager un autre type de relation ? Janus ne parut pas particulièrement désemparé et répondit :
oui ! Oui ! Bien sûr, mais à une seule condition et je suis presque certain que tu refuseras !
Marie répondit quelle se plierait à ses exigences. Probablement simples broutilles dunepersonne timide pensa-t-elle.
Et que sont ces conditions ? Demanda Marie .
Janus partit dans un long discours dont voici le résumé :
Nous avons fait connaissance et lié une relation forte dune façon unique, notre relation doit se poursuivre dans le même esprit et pour cela, nous devons franchir une nouvelle étape. Voici ma condition : Je vais me rendre dans un hôtel que je tindiquerai, un soir lorsquil fait nuit, tu demanderas le numéro de ma chambre à la réception et je tattendrai. Tu entreras, la porte ne sera pas fermée à clef, tu nallumeras pas la lumière, une ampoule très faible te permettra de te diriger jusquau lit. Tu te déshabilleras complètement et tu te glisseras dans le lit où nous ferons lamour sans dire un mot, sans se parler. Ensuite, jallumerai la lumière et enfin nous découvrirons nos visages et nos corps.
Cette condition parut étrange à mon ami, son premier réflexe fut un refus catégorique puis, elle se reprit et se dit quaprès tout leur relation aussi, était étrange. Alors pourquoi ne pas essayer, se dit-elle. Cette exigence particulière ajoutait même du piment à cette première rencontre tant attendue.
Oui ! Marie se rendrait au rendez-vous.
Janus avait choisi un bel hôtel du centre ville. Marie pénétra timidement dans le hall dentrée et bredouilla son nom, presque en sexcusant.
Chambre 54 dernier étage ! Dit lemployé.
Lascenseur nen finissait pas de monter. Cinq étages peuvent sembler extrêmement longs. Lascenseur lança son dernier cri et sarrêta. Marie poussa doucement la porte de lascenseur de peur de rompre le lourd silencequi envahissait létage. La chambre 54 se situait à lextrémité droite. Elle fixa le numéro avec une intensité extraordinaire et posa sa main sur la poignée de porte. Celle-ci nétait même pas accrochée, Marie la poussa avec précautionet se retrouva dans une chambre dont la très faible lumière permettait à peine de sorienter. Elle trouva le lit aisément et distingua même une masse sombre sur le dessus. Cest lui ! Se dit Marie , il est là, à deux mètres de moi. Son cur battait dune telle intensité quelle sentait ses vêtements trembler. Elle jeta un dernier regard sur la masse sombre et, toute tremblante se déshabilla du plus vite quelle put. Complètement nue, elle soulevalépaisse couette et se glissa dans le lit. Ils restèrent quelques minutes sans bouger puis, dans un silence pesant se touchèrent la main et progressivement le reste du corps. Mais, alors que tout semblait suivre une logique préparée, Marie poussa un cri de terreur qui résonna dans la chambre. Elle se releva dun bond, sauta hors du lit et se dirigea vers linterrupteur le plus proche. Une femme ! Ce nétait pas possible ! Janus était une femme ! Marie alluma la lumière, Janus était assise sur le lit, sa tête enfouie entre ses bras, ses jambes repliées et ses longs cheveux blonds posés en désordre sur ses épaules.
Excuse-moi, dit Janus sans montrer son visage, jaurais jamais dû te faire ça ! Je men veux, je men veux ! Mais pour tout tavouer, il était trop tard et jai pas eu le courage de faire marche arrière. Oui, jaime les femmes et je taime, jy suis pour rien, je suis née comme cela !
Janus montrait son visage, elle était très belle, un visage fin, une bouche sensuelle. Marie la regardait dun air gêné,
Tu te rends compte de ce que tu me fais ? Dit Marie Moi qui avais une confiance sans limite en toi, pourquoi ce monstrueux mensonge ? Tu me croyais incapable de comprendre ? Tu as tout gâché, tu as balayé toutes mes illusions en quelques secondes ! Ah oui, Janus, je ten veux vraiment ! Mais au faite ? Tu me dis : « Je taime » ? Cest absurde ! Cest mensonge ! Tu ne connaissais ni mon visage ni mon corps ?
Mais si Marie
Je connais ton visage et ton corps, jai réussi à trouver ton adresse par plusieurs recoupement et beaucoup de chance, Il y a de ça deux mois. La première fois que je tai vue, jai ressenti une énorme décharge électrique parcourir tout mon corps et tu tes installé dans mon cur contre ma propre volonté. Je me disais : «arrête, cest insensé, elle te croit un garçon » ! Mais mon amour pour toi était plus fort que tout, plus fort même que la plus élémentaire logique. Je te suivais partout où tu allais, je me suis même acheté un appareil photo muni dun zoom puissant pour te photographier à ton insu. Mais tu as raison, je me suis laissée dominer par ma passion et jai été dun égoïsme monstrueux.
Janus sortit du lit, enfila sa chemise de nuit bleu ciel et alla chercher son sac à main, posé sur la commode. Elle louvrit et en sortit une épaisse enveloppe toutusée. Elle la tendit à Marie.
Regarde ! Que des photos de toi, toi à la fac,toi dans un square, à la terrasse dun café ! Toi, toi, que toi !
Marie regardait les photos, ébahi. Elle se sentait transportée sur une autre planète où tous ses repaires se seraient effacés. Son monde intérieur venait de sécrouler dans sa totalité, là, ce soir dans cet hôtel.
Tu veux que je te prouve que je taime plus que tout ? Dit Janus. Et elle sortit un cran darrêt de son sac, fit jaillir la lame brillante dune pression du pouce et lappliqua contre le tissu de sa chemise de nuit au niveau de son ventre.
Ordonne-moi de lenfoncer ! Dit Janus et pour te prouver mon amour, je lenfonce jusque dans mon cur !
Pressentant le danger, Marie se précipita sur Janus, lui attrapa le bras et tira de toutes ses forces, mais Janus était plus forte, elle résistait. Les deux jeunes filles utilisaient toutes leurs forces, Marie pris lavantage et réussit à éloigner la lame de dix centimètres, puis quinze. Mais, à bout de force elle lâcha prise, la main de Janus partit comme un ressort et le couteau alla se planter entre deux côtes. Le sang se répandit aussitôt sur sa chemise de nuit qui prit une teinte foncée augmentant à grande vitesse. Affolée, Marie sortit sur le palier et cria : au secours ! Au secours ! Elle vit des personnes sortir de leurs chambres puis, plus rien. Elletomba évanoui sur le sol.
Quand elle se réveilla, allongée sur le lit de la chambre dhôtel, Janus était partie. Emmenée durgence à lhôpital, elle en sortit le lendemain, sa blessure étant sans gravité.
Marie ne la revit jamais, ni sur le site, ni ailleurs, mais partout où elle allait, elle sentait peser sur elle le regard de Janus
Janus ne la quitterait jamais plus complètement.
BOKAY
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