Sarah et Simon
de Jean Jacques Bokay
Paris, été 1943.
Cest un bel après-midi, le soleil entre dans lappartement pardeux grandes fenêtres. Ma mère est assise près de la fenêtre, elle fait de la couture et ma grande sur est plongée dans un nouveau roman. Moi, je rassemble tous mes soldats car aujourdhui, cest la grande bataille, les Sudistes se préparent à résister aux Nordistes. Jai récupéré un carton,je lai découpé pour en faire une forteresse et je suis prêt, la grande bataille va commencer. Notre père nest pas avec nous, ma mère dit quil est parti en province chercher une maison à louer pour nous mettre à labri. Ah ! Je dois vous dire, nous ne sommes pas des gens comme les autres, nous sommes Juifs. Cest à dire que nous avons le droit de sortir mais à condition de porter une étoile jaune bien visible sur nos vêtements. Maman en a cousu une sur tous nos vêtements, elle dit que si on nen a pas, on peut aller en prison, alors je fais bien attention. Elle dit aussi quil faut toujours être prêt à senfuir ou à se cacher. A lécole, jai quun copain, cest parce quil est juif comme moi, les autres ne nous parlent pas. Maman prend bien soin de nous, elle nous achète du chocolat, des gâteaux et des bonbons, elle dit quelle les a au marché noir, mais moi, je ne lai jamais vu ce marché. Un jour, papa nous a même ramené des oranges, elles étaient très juteuses. Je ne sais pas pourquoi, mais aujourdhui Maman est nerveuse, elle regarde par la fenêtre sans arrêt, elle se penche et regarde tout au bout de la rue, de chaque côté. Jai commencé ma bataille, tous mes soldats sont alignés et prêts pour le combat quand Maman qui est penchée à sa fenêtre, se relève brusquement et nous crie :
« allez vous cacher ! »
Nous avons une cachette, cest papa qui nous
la aménagée. Elle nest pas située dans lappartement, mais sur le palier, dans le placard du compteur deau. Nous courrons tous les deux embrasser Maman, je ne sais pas pourquoi, mais elle me serre tellement fort que je lui dis :
« Arrête Maman, tu vas métouffer ! »
Ma grande sur aussi, elle la serre très fort, puis elle nous dit daller vite nous cacher, de ne pas faire de bruit et elle ajoute : tu obéiras bien à ta sur. Je ne veux pas lui faire de la peine, elle a lair triste et apeuré alors je dis : « oui Maman », et nous partons nous cacher sur le palier. Comme je suis le plus petit, je rentre le premier et me fourre dans le fond, il fait tout noir. Ma sur Sarah, me dit de ne pas faire de bruit et de ne pas parler. Cest pas facile de ne pas parler à dix ans, surtout que je lui parle tout bas à loreille, elle exagère, personne ne peut mentendre. Sarah fait comme papa a dit, elle a bien remis la planche devant nous, comme ça, si quelquun regarde, il ne nous verra pas. On entend des pas dans lescalier, ils font beaucoup de bruit, à mon avis il y a quatre ou cinq personnes. Sarah me prend dans ses bras, me serre fort et me chuchote
chuuute faut pas parler. La situation doit être grave aujourdhui, tout le monde me serre très fort. Les hommes frappent chez nous, comme ma mère ne vient pas tout de suite, ils tapent très fort, peut-être même avec les pieds. Je ne comprends pas pourquoi ils viennent chez nous, Maman ne fait de mal à personne et elle met toujours son étoile jaune quand elle sort. Jentends la porte qui souvre et les hommes qui rentrent dans lappartement, je tremble de peur. Quest-ce quils veulent encore à maman, ils sont déjà venus la semaine dernière. Jentends un homme qui crie :
« Où sont vos enfants ? »
Je nentends pas ce que Maman répond. Un des hommes a demandé :
« Tu as regardé partout ? »
lautre a répondu :
« Oui, jai tout fouillé, ils ne sont pas là ! »
Jentends quils emmènent Maman, où lemmènent-ils ? Cest drôle, Maman et Papa disent que cest les Allemands qui sont méchants avec nous, mais jai bien écouté, cest pas des Allemands, cest tous des Français. Je les entends descendre lescalier. Le bruit de leurs pas sestompe et le silence revient. Je demande à Sarah sils sont partis. Elle me dit quil faut encore attendre un peu et ensuite on sortira. Des personnes tirent de leau dans limmeuble, car ça fait un bruit de casserole et ça raisonne dans notre cachette. Je dis à Sarah que Papa a eu une sacrée bonne idée de nous faire une cachette ici. Mais Sarah pleure. Je ne comprends pas pourquoi, elle a peut-être peur que Maman rentre tard ? Elle me dit que ce nest pas la peine de rester plus longtemps, quon peut sortir. Je remarque que les hommes nont pas refermé la porte de notre appartement et que Maman ne nous a pas laissé un petit mot comme dhabitude pour dire où elle est. Sarah me dit que je dois préparer des affaires et les mettre dans un sac car nous allons partir. Je ne comprends plus rien, elle nattend pas que Maman rentre ? Elle me dit de ne pas poser de question et quà partir de maintenant, je ne mappelle plus Simon Gerstein mais Jean Leblanc et elle, Françoise Leblanc. Je trouve ça bizarre quon change de nom, mais Maman a dit que je dois obéir à ma sur. On doit partir pour longtemps car Sarah emporte à manger dans son sac et en met aussi dans le mien. Elle va dans la cuisine, je la suis, elle monte sur une chaise et descend une boite métallique de la plus haute étagère. Elle louvre devant moi, la boite contient des billets de banque et deux cartes didentités avec nos nouveaux noms. Comme elle me voit étonné, elle me dit que cest maman qui les a mis là pour nous au cas où nous devrions partir. Sarah cache largent dans ses vêtements, met les cartes didentités dans une poche, laisse la boite vide et me dit que nous devons quitter la maison pour nous rendre chez des amis à Nantes. Je minquiète au sujet de Maman et demande à Sarah si elle rentre ce soir. Sarah me dit : « Non », cest pour cette raison que nous devons partir. Avec ma sur Sarah, je nai pas peur, elle est grande, elle a quinze ans, mais sans Maman, cest triste.
En descendant lescalier de notre immeuble, la dame du premier entrebâille sa porte et nous dit tout bas, comme si personne ne devait entendre : « Soyez prudent les enfants, bonne chance ! » Puis elle referme sa porte. Je fais remarquer à Sarah quelle est gentille la dame du premier, quand elle me voit, elle me donne toujours un carré de chocolat. Dans la rue, jai peur et je suis fière en même temps car cest la première fois que je sors sans mon étoile jaune, alors je me sens comme tout le monde. Sarah me la bien dit, personne ne doit savoir que nous sommes juifs. Je demande à Sarah où on va et elle me répond que nous allons marcher jusquà la gare, et après, nous verrons. Pour ne pas trop souffrir de la chaleur, nous marchons à lombre. Il faut faire attention, à chaque croisement, ma sur passe furtivement la tête pour sassurer quil ny a pas de dAllemand ou de policier, puis elle me fait un signe de la main et jy vais. Dans la rue, jai limpression que tous les gens nous regardent alors jessaie de me faire encore plus petit pour ne pas me faire remarquer. Nous traversons un jardin, des enfants de mon âge jouent au ballon, je les regarde avec envie, car moi aussi je voudrais bien jouer au ballon. Comme Sarah me voit intéressé, elle me dit quon va sarrêter ici un moment pour manger un morceau de pain, il y a un banc juste devant et je suis bien placé pour suivre le match. A un moment, le ballon atterrit dans mes pieds, je le ramasse et dun coup de pied bien ajusté, le renvois au garçon qui me fait signe. Me voyant shooter avec autant de précision, Sarah me regarde et me sourit, ça me fait plaisir. Soudain, Sarah se penche pour voir entre les arbustes, relève la tête, me tire par la main et me dit :
Viens vite ! Prends ton sac, il y a des Allemands là-bas !
Je lui obéis, et nous quittons le jardin. Cest dommage, je nai pas vu la fin du match, jai tout juste fini de manger ma pomme. Nous arrivons en face dun marché de fruits et légumes. Ma sur me dit que nous allons le traverser car il y a encore du monde et nous passerons inaperçu. Beaucoup de gens cherchent de la nourriture abîmée parmi les cageots vides laissés par les marchants. Je me dis que jamais Maman ne ferait ça, ramasser des fruits et des légumes à moitiés pourris. Pourtant, jai bien regardé, aucune de ces personnes ne portent détoiles jaunes. Cest peut-être parce quon est plus riche quon nous oblige à porter une étoile, pour que les autres personnes sachent que nous avons ce quil faut, quil ne faut rien nous donner. Tout en marchant, je pense à tout ça et jarrête pas de trébucher sur les pavés disjoints qui ressortent. Ma sur me dit de faire attention, quon arrive à la gare Montparnasse et que près des gares, il y a beaucoup dAllemands et de police. Soudain dun geste vif elle me tire par le bras et mentraîne sous une large porte cochère.
Viens par ici, on va se cacher, dit-elle.
Limmeuble est sale et sent mauvais. Des chats qui se battent pour des restes de nourriture se sauvent à notre arrivée. La cour est encombrée de pièces de vélos, de vieilles portes posées contre le mur et même dun matelas tout éventré dont les ressorts dépassent. On va voir si on peut se cacher ici, dit Sarah. Elle mentraîne de lautre côté de la cour, ouvre une porte branlante dont les carreaux sont cassés et met son doigt devant sa bouche pour mavertir de ne pas parler. La pièce semble inhabitée, très sale, encombrée de vieilles affaires et de détritus qui dégagent une odeur pestilentielle.
On va sarranger une place propre et on sinstallera ici jusqu'à la nuit, dit Sara.
Jai encore jamais vu un endroit aussi sale et répugnant, même chez madame Machard, qui habite au rez-de-chaussée, cest pas aussi sale. Au fond de cette grande pièce, il y a une porte qui ouvre sur une sorte de cagibi. Il est peu encombré et ma sur dit que cest là que nous allons nous cacher jusquà la nuit. Je laide à enlever ce qui traîne sur le sol, récupère une caisse en bois pour nous asseoir et nous posons nos affaires. Il doit y avoir des gens qui habitent ici car on entend des enfants jouer dans la cour. Ma sur me dit de ne pas me montrer car personne ne doit savoir que nous sommes ici.
Je suis en plein sommeil et quand Sarah me réveille, je rêve que des hommes samusent à tirer au fusil dans les étoiles.
Cest lheure, dit-elle, il faut y aller !
Nous sommes dans le noir absolu et cest à tâtons que nous récupérons nos sacs. En traversant la grande pièce, je trébuche sur des ordures et tombe sur de vieilles pièces de métal. Ma sur me demande si je me suis fait mal, je réponds non pour la rassurer maisma main saigne, jen suis sûr car je lai portée à ma bouche et jai senti le goût si particulier du sang. Nous traversons la cour, un homme dort sous le grand porche, on le distingue grâce à la lumière du réverbère de la rue. Je pose mes pieds délicatement sur les pavés pour ne pas le réveiller et nous pénétrons dans la rue. Elle est déserte et le silence est angoissant. Nous passons sur le côté de la gare et nous longeons les voies jusquà ce que nous atteignions les trains. Sarah regarde les écriteaux qui se trouvent sur les wagons. Après avoir regardé une dizaine de trains, nous en trouvons un qui va à Nantes.
Sarah essaie douvrir une des portes du wagon, mais renonce à cause du bruit épouvantable que font les roulettes sur le rail métallique. Elle en essaie une dizaine et finit par en trouver une qui souvre presque en silence. Sarah me soulève et je pénètre le premier à lintérieur du wagon. Je mavance prudemment car je ny vois rien, je constate seulement que le wagon est presque vide mais je narrive pas à voir jusquau fond. Je tends ma main à Sarah pour laider à monter et nous refermons la porte. A tâtons dans le noir,nous partons explorer le fond du wagon.Je prends mes pieds dans des barres de métal et tombe sur une masse molle et informe, ce sont des sacs de jute. Ils contiennent quelque chose comme de la poudre ou de la farine. Ma sur, qui explore lautre côté du wagon, découvre de gros cartons, qui contiennent du tissu ou des vêtements. Je retourne avec elle et ouvre un carton de vêtements avec mon petit couteau de poche. A mon avis, cela ressemble à des vestes et des pantalons, tous bien pliés et qui sentent le neuf. Je vide la moitié du carton à terre et létale pour en faire un matelas de fortune car je suis fatigué et jai sommeil. Quelques minutes plus tard, je mendors.
Je me réveille en sursaut, tourne la tête de tous côtés et découvreavec stupeur lunivers qui mentoure,.
Sarah, tu es là ? Ou on est ?
Calme-toi Simon ! On est dans un train, on voyage vers Nantes. Tu te souviens ?
Ah ! Oui, je me souviens
Le train roule lentement et le soleil se faufile entre les planchesdisjointes duwagon. Sarah est à mes côtés, elle déballedes cartons contenant des habits de femmes, robes, chemisiers, pulls. Elle prend une robe bleue à fleurs, la pose contre elle et me demande ce que jen pense. Moi, je ny connais rien en habits de filles alors, pour lui faire plaisir, je lui dis que ça lui va bien.
Si elle me va, je la garde, dit-elle.
Mais cest pas bien de voler ! lui dis-je, si Maman savait
Et tu crois que cest bien ce quon nous fait ? On est obligé de voyager caché dans un train de marchandise ! Et Maman, pourquoi ils lont enlevé ? Tu crois que cest normal. Alors moi, je prends cette robe, cest pas normal, mais je la prends. Sils me rendent Maman, je rends la robe. Quest-ce que tu en penses ?
Je ne sais pas, tu as peut-être raison, mais voler cest pas bien !
La porte du wagon qui ferme mal me permet de regarder le paysage qui se déroule devant moi, des maisons de plus en plus hautes indiquent quon se rapproche dune grande ville. Je demande à Sarah :
On approche dune ville, cest Nantes
Tas vu à quelle vitesse on roule, ce train ne va plus vite quune tortue !
On sera quand même arrivés ce soir ?
Non ! Dit Sarah, à cette vitesse si tout va bien, on mettra deux ou trois jours.
Je nai guère envie de rester deux ou trois jours dans ce wagon. Quest-ce que je vais faire tout ce temps ? Jaurais dû emmener mes soldats, jaurais fait une vraie bataille. Tiens, quest-ce qui se passe, le train sarrête ! Je regarde par le jour de la porte
Là-bas au loin, le quai est plein de monde ! Il y a des hommes, des femmes et des enfants, mais aucun na de bagage. Ils sont entourés de soldats allemands qui tiennent leurs fusils à la main. On ne voit pas très bien, mais je crois quils portent tous une étoile jaune. Ce sont donc des Juifs, comme nous. Un train arrive sur le quai, juste devant eux, les Allemands les font reculer, puis le train simmobilise. Un soldat crie des ordres en allemand, les gens forment des colonnes face aux portes et commencent à monter. Jen vois qui ne veulent pas monter, mais les soldats leur donnent des coups de crosses dans le dos et ils font comme les autres. Ils sont méchants, ils tapent très fort, cest pas bien de traiter les gens ainsi, je me demande ce quils ont fait de mal. Sarah me dit que cest uniquement parce qu'ils sont Juifs et quils les emmènent en Allemagne pour les faire travailler. Cest peut-être là-bas quils vont emmener Maman ! Si cest ça, je me demande combien de temps ils vont la garder, parce que moi sans Maman je vais mennuyer. Pour mieux voir, jai ouvert la porte du wagon et jai passé ma tête mais Sarah me dit que ce nest pas prudent, quon pourrait nous voir, alors je lai refermée. Nous commençons à avoir faim, Sarah ouvre son sac, coupe des tartines avec le pain qui reste et les recouvre de confiture. Cest de la confiture de prunes, elle est très bonne. Le train redémarre en faisant de fortes secousses mais roule très lentement. Tous les gens qui étaient sous la surveillance des Allemands sont montés dans le train et les soldats se tiennent sur le quai debout, le fusil à la main et face au train. Ils sont postés, un tous les quatre à cinq mètres. Jai refermé la porte au maximum car nous passons tout près deux. Je me dis que sils nous attrapent, ils nous mettront aussi dans ce train pour aller travailler en Allemagne. Je réfléchis au travail quils pourraient me faire faire mais je ne sais pas car avec Maman je nai jamais travaillé.Le train ralentit encore puis sarrête, juste devant la gare. Pour effacer les preuves de notre présence, nous remettons en place tout ce que nous avons dérangé et nous nous aménageons un espace tout au fond derrière les sacs de farine.
Nous sommes restés cachés, recroquevillés ainsi pendant plusieurs heures. Le train était toujours arrêté et la chaleur insupportable. Las de cette position, Sarah dit que nous devons acheter de la nourriture car si le voyage est très long nous risquons davoir faim. Je tire sur la grande porte du wagon et nous quittons notre cachette. La gare est très animée, le quai encombré de personnes embarrassées de bagages hétéroclites. Le train qui contenait tous ces gens montés de forces dans les wagons est parti. Tout semble normal et Sarah me dit que cest le moment de quitter notre cachette pour aller acheter à manger. Nous prenons nos sacs et descendons du wagon avec précaution. Mélangés à une foule composée de toutes sortes de gens, personne ne fait attention à nous. Un train entre en gare enrobé dun nuage de fumée qui envahit tout le quai. La bousculade est générale et nous en profitons pour nous diriger vers lintérieur de la gare. Les gens nous poussent, nous heurtent avec leurs gros sacs. Sarah me dit que nous allons sortir de la gare et chercher une boulangerie et une épicerie. Ca fait du bien de se retrouver en plein air, jen avais plus que marre de ce wagon. Sarah achète des provisions et nous rentrons dans la gare à nouveau. Par chance, il y a de laplace de libres sur un banc, je demande à Sarah si on ne peut pas sasseoir quelques minutes avant de reprendre notre place dans le wagon. Elle hésite et fini par accepter. Nous nous asseyions à côté dun homme assez âgé accompagné dun chien. Il tire son sac à lui pour nous faire de la place et, voyant que je regarde son chien, il me dit :
Il sappelle Sim, cest un berger allemand, mais pas pure race.
Le chien vient vers moi, pose ses pattes sur mes genoux et me lèche, moi, sans réfléchir je réponds :
Cest drôle, cest comme mon prénom, je mappelle Simon.
Réalisant aussitôt Que javais commis une grosse erreur, je rectifie de suite et ajoute :
Non, je me suis trompé, je mappelle Jean, Jean Leblanc.
Tu sais plus ton nom ? Me dit lhomme.
Si, si jai pas fait attention, mais il est beau votre chien, il est drôlement gentil.
Ca dépend avec qui, en tout cas, il est gentil avec les enfants qui sont en fuites, Comme vous, hein ?
On est pas en fuite Monsieur, lui dis-je, on attend notre maman !
Un conseil les enfants, ne restez pas ici, il y a des allemands, il faut partir !
A peine a-t-il terminer sa phrase quune patrouille de militaires allemands pénètredans la gare. Après une rapide inspection de la tête, les militaires savancent en direction de notre banc.
Papiers ! Demande lun des militaires en jetant un regard suspicieux surlhomme.
Je nen ai pas dit-il, je les ai perdus
Il y a longtemps.
Alors suivez-nous, dit un autre sur ton agressif.
Et mon chien, je ne peux pas le laisser là ? Dit lhomme.
Pas de chien, que vous ! Dit le militaire. Cest les ordres !
Les soldats embarquent lhomme qui se débat et répète sans cesse quil ne veut pas partir sans son chien. Je tremble de peur, ces soldats me paraissent encore plus féroces que je ne limaginais.
Et vous les enfants, vous êtes tout seuls ? Vous avez des papiers ? Demande un Soldat.
Oui, dit Sarah en sortant les deux cartes didentités de sa poche.
Mais le soldat na pas le temps de vérifier nos papiers, car à cet instant lhomme réussit à senfuir et tous les soldats partent à sa poursuite. Aller ! Dit Sarah me tirant violemmentpar le bras, il faut partir. Jentends deux coups de fusil à lextérieur de la gare
Difficilement repérable grâce à notre petite taille, la foule nous cache et nous aspire rapidement. Nous nous faufilons dans cette marée humaine et retraversons les voies. Notre train est toujours là, un peu à lécart des autres, en plein soleil. Nous devons quitter la foule et retourner à notre wagon sans nous faire remarquer. Mais non ! Personne ne fait attention à nous ! Les gens ont suffisamment à faire avec eux-mêmes sans soccuper des autres ! Arrivés à notre wagon, je grimpe et tire de toutes mes forces sur la lourde porte, puis jaide Sarah à monter et nous refermons la porte, laissant juste une dizaine de centimètres de jour. A lintérieur il fait une chaleur épouvantable, je regarde Sarah, mes jambeset mes mains tremblent. Cest la peur me dit-elleen me prenant dans ses bras. Cest vrai que jai eu très peur, mon cur bat à toute vitesse. Je déballe un carton de vêtements pour me confectionner une couchette et mallonge dessus. Ma sur est affalée sur un gros carton, elle a le regard vide et pensif. Nous restons ainsi une demi-heure quand soudain, un aboiement nous fait sursauter ! Je tire doucement la porte du wagon et reconnais le chien, cest Sim ! Ses pattes avants sur le rebord du wagon, il me regarde tristement. Il a certainement perdu son maître, emmené ou tué par les soldats. Sarah me dit quil ne faut pas le laisser là devant le train quil pourrait nous faire repairer. Elle descend du wagon et soulève le chien pour laider à monter avec nous. Le pauvre chien se sent perdue, il me lèche et pause ses pattes sur mon épaule. Puis, je passe mon bras autour de son cou et le renverse sur le matelas que je me suis confectionné. Il se roule sur moi et nous jouons comme des fous, comme sil me connaissait depuis toujours.
Tu as faim ? Dit Sarah en sadressant au chien.
Sim émet un léger grognement et Sarah ouvre le sac rempli de provisions. Elle en sort une sorte de saucisson médiocre, en coupe quelques rondelles quelle place dans une tranche de pain et le donne à Sim. Il lavale presque dun coup. Larrivée de Sim a stoppé net mes tremblements. Je me demande ce que Sarah compte faire avec ce chien ? Il a lair drôlement gentil ! Sarah lui redonne à manger car il à lair davoir très faim. Je demande à Sarah si Sim peut venir avec nous jusqu'à Nantes, mais elle dit que cest déjà gentil que des amis nous hébergent et que nous ne pouvons pas arriver avec un chien. Elle a peut-être raison, mais je me demande où il va aller ? Soudain, Sim se lève dun bond, se dirige vers la porte et grogne. A-t-il entendu un bruit ou senti une personne ? Tout dun coup, il se met à aboyer avec force devant la porte. Je regarde et je vois un homme habillé en bleu de travail et portant une casquette de toile, bleu également. Il tire la porte du wagon, mais Sim aboie de plus belle.
Un chien ! Un chien dans le train ! On aura tout vu ici ! Dit lhomme
Louvrier, comprenant que ce chien faisait beaucoup de bruit mais nétait pas méchant, grimpa dans le wagon. A la vu de tous ces cartons ouverts, il poussa un cri :
Cest toi qui a déménagé tous ces cartons, dit-il en sadressant à Sim ? tes sûr que tu es tout seul ?
Je me suis caché tout au fond du wagon, derrière les sacs de farine et je respire profondément dans les bras de Sarah. Lhomme fouille partout, je lentends, il bouge des cartons. Maintenant, il vient vers nous, regarde dans notre direction mais ne nous voit pas. Il retourne et sapprête à quitter le wagonquand Sim arrive comme une tornade et se jette tout contre moi. Lhomme trouvant cela bizarre revient et nous découvre.
Quest-ce que vous faites ici ? Demande lhomme, cest vous qui avez retournez tous ces cartons, petits bons à rien ! Sortez un peu que je vous vois !
Ne dites rien Monsieur, dit Sarah, nous allons tout ranger. Nous voulons juste aller à Nantes mais nous navons pas dargent.
Mais tu es grande toi, dit-il a Sarah, quel âge tu as ?
Jai quinze ans monsieur et mon petit frère a dix ans.
Nous allons ranger tout ça, dit lhomme, toi le gamin, tu arranges les sacs de farine comme il faut et tu bouges pas dici, moi et ta sur on va ranger les cartons.
Jai pas beaucoup à ranger, alors je madosse contre un sac, Sim à mes côtés tout contre ma jambe. Pendant ce temps, Sarah et lhomme soccupent des cartons. Je les entends parler, mais je ny vais pas, lhomme ma dit que je devais rester ici. Ils parlent de plus en plus fort et ne semblent pas daccord. Jentends même ma sur qui se fâche, elle dit :
Non, non je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Mais laisse-toi faire, dit lhomme, je ne te ferai pas mal !
Non ! Arrêtez ! Je ne veux pas, dit ma sur avec force.
Jentends des bruits de cartons qui dégringolent puis soudain, une claque ! Elle raisonne dans le wagon et il sensuit un lourd silence. Il na quand même pas frappé Sarah ?
Simon ! Simon ! Vient me défendre, Crie Sarah.
Je traverse le wagon en courant et vois lhomme sur Sarah qui se débat et hurle. Lhomme essaye de mettre sa main devant la bouche de Sarah pour lempêcher de crier mais Sarah en profite pour le mordre. Fou de rage, lhomme lève son poing en lair et sapprête à lenvoyer de toutes ses forces dans le visage de Sarah. Je pense quil va la tuer, je dois faire quelque chose, mais quoi ? Soudain, je repense à ces barres de fer, contre lesquelles je métais cogné dans le noir à la gare Montparnasse. Sim lance sa tête en avant et se met à aboyer. Lhomme ne fait pas attention à moi, il tient toujours son bras levé, alors je me saisis dune des barres, la soulève à deux mains et frappe lhomme de toutes mes forces. Lhomme reçoit la barre métallique en pleine tête, son corps vacille de gauche à droite et vient retomber sur le planché du wagon. Sarah se relève, elle est presque complètement déshabillée, ses cheveux sont tout ébouriffés et son visage est plein de colère. Je ne lai jamais vu avec un visage aussi méchant et menaçant. Elle jette un regard de mépris en direction de lhomme qui gît à terre. Le sang commence à couler de son crâne et il est toujours inconscient.
Faut pas rester ici, dit Sarah, prenons nos affaires et partons !
Jaide Sarah à cacher lhomme derrière les cartons, nous rangeons rapidement ce qui traîne et, nos sacs à la main,nous quittons le wagon. Nous courrons vers larrière du train, Sim nous suit, nous choisissons un wagon au hasard et je monte le premier pour ouvrir la porte. Elle est dure et je dois utiliser toutes mes forces pour louvrir. Sarah soulève Sim à hauteur du planché, nous pénétrons dans le wagon et nous repoussons la lourde porte. Enfin ! Dit Sarah heureusement que tu es venu, cet homme voulait abuser de moi. Je ne comprends pas tous ce quelle dit ma sur, mais je sais que cet homme voulait lui faire du mal. Jaurais voulu lui demander davantage dexplications, mais jai pensé que cétait pas le moment. Par exemple, cest parce quon est juifs ? Ou parce quelle est une fille ?
Tu crois quil est mort, Sarah ? Est-ce quils vont me mettre en prison sil est mort ?
Non, dit Sarah, il est pas mort, je ne pense pas.
Jai tapé fort tu sais, de toutes mes forces regarde, jai pris la barre de fer à deux mains et jai visé sa tête.
Et Sim, quest-ce quil a fait ? Demande Sarah.
Il a aboyé très fort ! Tu las pas entendu ?
Non, je me débattais.
Et sil se relève, lhomme, tu ne crois pas quil va nous retrouver, et peut-être essayer de nous tuer ?
Non, il y a très peu de chance, dit Sarah, sil se réveillemaintenant, il ne va pas se mettre à ouvrir toutes les portes des wagons ? Il va plutôt penser que nous sommes partis.
Et sil passe à côté et que Sim se met à aboyer ?
Allons Simon, te fais pas de souci.
Ce wagon contient des grosses caisses en bois et des sacs de blé. La chaleur qui règne à lintérieur est épouvantable et Sim respire bruyamment. Nous faisons un rapide inventaire du wagon et je couche deux sacs de blé pour en faire un matelas. Je mallonge de tout mon long avec Sim contre moi. Ma sur sort une bouteille deau, joint ses deux mains afin de former un récipient et me demande den verser doucement pour faire boire Sim, puis nous buvons à notre tour. Nous parlions de Maman quand le train se remit en route. Bercé par le bruit monotone des rails, je mendors.
Sarah ! Sarah ! Au secours ! un homme me poursuit pour me tuer !
Calmes-toi Simon ! Tu fais un cauchemar !
Où on est Sarah, il fait nuit ?
Je ne sais pas, mais nous roulons depuis un moment !
Sim dort également, il fait beaucoup de bruit avec son nez. Je passe ma main sur son ventre pour le caresser mais il ne bouge pas. Sarah me dit quaprès un cauchemar il faut se rendormir alors je me serre contre Sim. La poussière dégagée par le blé me fait éternuer et je peine à me rendormir.
La sirène dun train qui nous croise me réveille, je me relève. Les rayons du soleil filtrent entre les planches disjointes du wagon et une petite fraîcheur matinale me saisit. Sarah prépare à manger pour Sim à même le plancher, il tend son cou et renifle. Je tire légèrement la lourde porte pour regarder le paysage. Nous sommes en pleine campagne et je ne vois que des prés et des vaches.
On arrive bientôt Sarah ?
Cest possible, le train ne sest pas encore arrêter et Nantes ne doit pas être très loin.
Sarah, jai faim !
Regarde, je tai préparé deux grosses tartines de pain avec de la confiture, ça te plaît ?
Oui Sarah !
Une secousse, ma tartine de confiture se plaque contre mon nez et le train simmobilise. Me voyant ainsi, Sarah rit, je remarque ses dents blanches briller dans la demi-obscurité du wagon. Je tire la lourde porte du wagon de quelques centimètres, et
Sarah ! Viens voir, nous sommes dans une grande ville !
Sarah tire la porte dun demi-mètre et descend sur la voie.
Nantes ! Cest Nantes ! Dit-elle, nous sommes arrivés Simon !
Nous prenons nos sacs, Sim nous bouscule, passe entre nos jambes et nous descendons du train. Nous longeons les wagons de marchandises et pénétrons dans la gare. Elle est pleine de monde et personne ne nous remarque. Sarah sort une feuille de papier pliée de sa poche, cest ladresse des amis chez qui nous devons nous rendre. Des taxis stationnent devant la gare, Sarah demande à lun des chauffeurssil connaît la rue indiquée sur la feuille. Lhomme se lance dans de longues explications, puis fait un schéma portant le nom des rues que nous devons prendre. Nous marchons pendant plus dune heure, le sac sur les épaules et Sim qui nous suit toujours.
Nous arrivons devant la maison de nos amis, stupéfait, je regarde plusieurs fois le numéro. Cest une grande villa entourée dun mur en briques sur lequel est fixée une grille. Nous sonnons et une personne qui se présente comme lemployée de maison vient ouvrir. Sarah soulève le problème de Sim, lemployée dit que pour cela il faut voir Madame.
Ces gens étaient vraiment gentils, nous sommes restés chez eux jusquà la fin de la guerre, nous allions à lécole et Tata, comme nous lappelions, me faisait faire mes devoirs. Papa venait nous voir de temps en temps. Nous lui demandions des nouvelles de maman, mais à chaque fois, il nous disait quil nen avait pas. Sim à été adopté de suite, cest mon meilleur compagnon.
Après la guerre, nous sommes rentrés à Paris avec papa et une énorme surprise nous attendait : maman était là, dans sa cuisine, elle nous avait préparé un délicieux repas. Elle nous expliqua que le jour où la milice est venue la chercher, une fusillade éclata dans la rue et, profitant de la panique, elle se rendit chez une amie qui la cacha pendant toute la guerre dans sa cave. Prudente, cette dame na confié le secret à personne. Ce jour-là, maman me serra si fort dans ses bras que crus un instant mourir étouffé.
BOKAY
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