Les sources chaudes
de Jean Jacques Bokay
Laure leva la tête de son bureau et regarda par la fenêtre de sa chambre. La neige avait cessé de tomber. Elle referma son livre de philo, le déposa sur le coin de son bureau et observa le ciel. Des nuages isolés courraient au-dessus des sapins, mais rien de menaçant. Non il ne neigera plus ! Pensa Laure. Ses yeux fixèrent sa paire de patins à glace accrochés à une poutre de pin. La tentation était trop grande, comment rester ici alors que le lac est à un quart dheure de marche ?
Laure shabilla chaudement, balança ses patins par-dessus son épaule et descendit lescalier.
Tu ten vas Laure ? Demanda sa mère.
Oui, Mman, je vais patiner sur le lac, peut-être que Claire y est aussi ?
Ne rentre pas trop tard, la nuit tombe vite en cette saison !
Promis, Mman.
Laure marchait dun bon pas sur le petit chemin qui mène au lac. A droite, une large haie darbustes recouverts de ronces et de lierres servait de refuge à une multitude doiseaux. A gauche, une forêt de sapins épaisse et sombre dont les longues branches savançaient sur le chemin. Arrivée au lac, Laure chaussa ses patins et se dirigea vers lunique îlot qui émergeait au centre du lac. Sur cette île, une vieille cabane laissée à labandon était le centre de ralliement des patineurs qui avaient coutume dy déposer leurs affaires et venaient sy abriter lorsque le vent devenait insupportable. Laure déposa son sac qui contenait divers objets dont une petite collation et une dose de jus de fruit. Elle vérifia une dernière fois la bonne fixation de ses patins, boutonna son anorak jusquen haut et sélança sur le lac. Ses patins projetaient de fines particules gelées arrachées à la glace. Laure aimait plus que tout cet univers de glace, ce vent cinglant qui vous transperce le visage, ce silence si fort quil en devient inquiétant. Cétait son univers.
Cétait à chaque fois la même chose, après vingt minutes de patinage, Laure avait trop chaud. Elle sarrêta pour desserrer son col et donner plus daisance à son cou. Elle descendit la fermeture éclair de son anorak, mais celle-ci se coinça dans son cache nez en remontant. Elle tira fortement, mais rien ny fit, la fermeture restait bloquée. Laure décida de se rendre à la cabane, elle y serait au moins à labri du vent. Comme cette maudite fermeture résistait toujours, elle enleva son anorak à la façon dun pull-over, le posa sur la table en bois et ainsi eut plus daisance pour la décoincer. Elle profita de cet arrêt pour manger une barre de céréales et ouvrir une boite de soda. Elle écarta la chaise de la table pour se relever et tourna instinctivement la tête en direction de lunique petite fenêtre.
Cest alors quelle poussa un cri qui raisonna dans la cabane. Son corps se raidi de tous ses membres et les battements de cur saccélérèrent. Elle avait vu une tête par lunique petite fenêtre, une tête dhomme ! Il la regardait, il lépiait. Pris de panique, Laure se précipita vers la porte, louvrit dun geste vif et, ses patins aux pieds, elle franchit les quelques mètres de terre ferme et sélança sur le lac. Lhomme, surpris de ce départ précipité mit quelques instants à réagir puis cria dans la direction de Laure :
Mais revient ! Pourquoi tu te sauves ainsi, je tai fait peur ?
Laure ne répondit pas, elle utilisait toutes ses forces pour mettre une distance entre cet homme et elle. Il navait peut-être pas de mauvaises intentions, mais ce comportement, cette façon dépier avait quelque chose extrêmement désagréable et déplaisant, elle avait toujours en tête le soir où un inconnu lavait importuné. Ce jour-là, il ny avait aucun patineur sur le lac, elle était seule et elle avait eu très peur!
Mais attend, dit lhomme, je veux te parler !
Et il se lança à la poursuite de Laure dans de larges mouvements, bien appliqués. Lhomme était jeune, peut-être un jeune homme ? Il patinait de façon remarquable et semblait même plus rapide que Laure. Il réduisait la distance et criait dun ton sec :
Mais arrête-toi ! Je veux te parler !
Et lhomme gagnait toujours du terrain, la distance les séparant sétait réduite à une cinquantaine de mètres. Laure patinait de toutes ses forces, mais rien ny faisait, lhomme se rapprochait.
Cest à ce moment que Laure eut lidée des sources chaudes. Tous les habitants de la région savaient que ces sources sont un véritable piège mortel pour la personne qui ignore leur emplacement. A cet endroit, la couche de glace na que de quelques centimètres. Le risque est signalé par un cercle de pneus usagés et un poteau surmonté dun drapeau rouge avertit du danger. En fait, il ny avait jamais eu daccident de personne et seules des noyades danimaux étaient à déplorer. Laure fonça droit en direction des sources, lhomme la suivait. Elle passa le plus près possible de la zone dangereuse puis bifurqua brusquement à angle droit. Pour la rattraper, lhomme coupa au court en passant par le centre des sources, mais sous son poids la fine couche de glace céda et lhomme senfonça dans un bruit effrayant. Laure sarrêta et se retourna brusquement.
Laure ! Laure ! Au secours ! Au secours ! Me laisse pas, faut que je te dise que tu
Lhomme ne put terminer sa phrase et senfonça dans leau glacée du lac.
Laure sentit une immense panique lenvahir, certes elle avait échappé à son poursuivant, mais les conséquences de sa décision prenaient une dimension tragique, monstrueuse. Pouvait-elle humainement regarder cet homme senfoncer dans leau glacée ! Le regarder se noyer sans réagir ? Représentait-il encore un danger pour elle ? Laure se saisit dun des pneus et le lança en direction de lhomme qui se débattait dans leau. Le pneu termina sa course à deux mètres de lui et il tenta désespérément de sen saisir. Laure se dirigea vers un autre pneu et le lança également dans la même direction. Lenvoie fut plus précis, lhomme sen saisir et réussit à maintenir sa tête hors de leau.
Va chercher du secours ! Vite, je gèle ! Vite ! Dit lhomme en rassemblant ses forces. Laure courut jusquà la cabane où se trouvait son portable, elle composa le numéro des urgences. Batterie trop faible, presque à plat ! Laure ne voyait plus quune solution, courir jusquà la première maison. Elle ne pris même pas le temps de déchausser ses patins, elle se sentait capable de courir quelques centaines de mètres patins aux pieds. Epuisée, elle arriva à la première maison. Il y avait quelquun.
Laure retourna au lac, patina jusquaux sources chaudes. Tout semblait calme, presque serein ! Mais ce calme était une torture, il signifiait que lhomme navait put survivre dans leau glacée. Pas une seule petite bulle dair qui atteste de la présence dun corps sous leau! Cest horrible quune vie sachève ainsi, aussi calmement sans laisser la moindre trace ! Au loin, en entendit le bruit des sirènes. Enfin, les secours. Bien que la glace fut très épaisse, les véhicules de secours restèrent sur le bord du lac. Laure expliqua ce qui était arrivé, les hommes fixèrent le trou, une fine couche de glace se reformait déjà.
Il ny a plus grand chose à faire, mademoiselle, dit un des hommes. On va explorer le fond du lac, mais ce nest même pas certain que lon retrouve son corps. Ce lac est connu pour son épaisse couche de vase.
Deux plongeurs se relayèrent jusquà la nuit mais sans succès.
Les gendarmes venus sur place demandèrent à Laure de passer à la gendarmerie le lendemain. Cétait logique, elle était la seule témoin de lévénement.
Cette nuit-là, Laure dormit peu, elle commençait à réaliser lhorreur de cette décision, prise dans lurgence. Le sentiment de culpabilité remplaça vite la satisfaction davoir échappé à un assassin. Après tout, lhomme ne la menaçait pas, il disait vouloir lui parler. Oui, que ça, lui parler. En fait la peur démesurée qui lavait envahi provenait uniquement du comportement étrange de cet homme. Elle essaya de se justifier, de se trouver de bonnes excuses, mais rien ny fit, sa conscience ne lacceptait pas. Et que voulait-il me dire ? Et comment savait-il mon nom alors que moi je ne lai jamais vu ? Non, Laure ne dormit pratiquement pas cette nuit-là, sa tête nétait quun enchevêtrement didées contradictoires.
Le lendemain, Laure se présenta donc à la gendarmerie. Elle devait donner sa version. Ce serait certainement la version retenue puisquelle était la seule personne présente lors du drame. Le drame ? Après avoir pris la déposition de Laure, le gendarme observa une pose, croisa ses bras et sadressa à Laure.
Vous êtes certaine de ne pas avoir inventé toute cette Histoire ?
Laure ne comprenait pas ! On la soupçonnait davoir inventer ce drame ! Dans quel but ? Ils la prenaient pour une folle, une simple desprit ?
Mais enfin ! Dit Laure, je vous raconte ce que jai vu, rien de plus !
Le problème, dit le Gendarme, cest que nous navons retrouvé aucune trace du corps de cet homme. Nous avons effectué de nouvelles recherches ce matin, pas la moindre trace de lhomme que vous prétendez avoir vu se noyer.
Laure rentra chez elle fatiguée et vexée quon lait prise pour une menteuse. Un instant, elle se posa même des questions sur son état mental. Mais non, se dit-elle, je lai bien vu se noyer !
Très perturbée par cette aventure, Laure repris sa vie, la semaine à la Fac et le patinage pendant son temps libre. Déjà lété sannonçait, les vertes prairies avaient remplacé les immenses étendues de neige. Le souvenir de cette étrange histoire sestompait. La vie reprenait un cours normal.
Mais ce lundi matin, un petit désagrément vint perturber les habitudes de Laure ; sa voiture refusait désespérément de démarrer. Elle demanda à son père de la conduire à luniversité. Bien sûr, il accepta et laissant son petit déjeuner, ils partirent sur le champs. La voiture roulait à vive allure et Laure fit remarquer à son père, quil prenait le risque dune contravention ou dun accident.
Si je veux être à lheure à mon travail, je dois me dépêcher ! répondit-il
La route était sinueuse et étroite à cet endroit et ce que redoutait Laure se produisit ; un tracteur agricole déboucha dun chemin de terre; le père de Laure donna un coup de volant sec pour léviter et la voiture partit à gauche dans le fossé puis fit quelques tonneaux dans les champs. La voiture simmobilisa sur le toit, Laure sextirpa du véhicule, en fit le tour pour aider son père. Elle poussa un cri dhorreur en le voyant le visage en sang. Une tôle déchirée avait provoqué plusieurs coupures au visage et au cou. Laure appela immédiatement les secours sur son portable et fit son possible pour réduire lhémorragie en attendant. Quand les secours arrivèrent, le père de Laure avait perdu beaucoup de sang.
Vous avez la carte de groupe sanguin de votre père ? demanda le médecin.
Je regarde, dit Laure en tendant la main pour attraper la sacoche en cuir de son père.
Laure regarda dans chaque compartiment de la sacoche et ne la trouvant pas, elle renversa tout son contenu dans lherbe. Cest alors quune photo attira son attention. Elle représentait un jeune homme assis sur une plage. Elle regarda au recto : « souvenirs de vacances, Fabien ». Laure retourna la photo de nouveau, mais ce quelle vit dépassait imaginable. Elle en était certaine, cétait le visage de lhomme qui lavait suivi au lac et qui sétait noyer ! Pas possible, se dit-elle ? Non, cest pas possible.
Lambulance transporta Laure et son père à lhôpital. Il avait perdu beaucoup de sang et fut transféré dans une unité de soins intensifs. Laure ne souffrait daucune blessure, seulement quelques bleus. Prévenu par sa fille, la mère de Laure arriva à lhôpital une heure plus tard.
Tu nas rien, ma chérie ? demanda-t-elle à sa fille.
Moi, je nai rien, mais Papa a perdu beaucoup de sang, on ne peut pas encore le voir.
Tout ça cest à cause de moi, dit Laure, Papa sest dépêché pour arriver à lheure à son travail et
Non ! coupa sa mère, cest le destin, ça devait arriver, cest tout.
Et si les médecins narrivent pas à le sauver, maman. Je me le reprocherai toute ma vie !
La conversation sarrêta car un médecin savançait pour donner des nouvelles.
Soyez rassurées, dit-il, il est sauvé. Il a perdu beaucoup de sang, mais les blessures sont sans gravités et il na pas de fracture.
Le troisième jour dhospitalisation, Le père de Laure allait beaucoup mieux. Faut que je lui dise, se dit Laure, faut que je lui demande qui est ce Fabien ? Maintenant que nous sommes seules, cest le moment.
Papa, dit-elle, jai une question à te poser, qui est Fabien ?
Fabien ? De quelle Fabien veux-tu parler ?
De celui que tu as en photo !
Ah ! Tu as découvert une photo de Fabien !
Il resta un instant pensif puis tourna lentement sa tête vers Laure et lui demanda dapprocher.
Fabien est ton demi-frère, dit-il calmement. De toute façon javait décidé de révéler à toi et à ta mère cette partie restée secrète de ma vie. Ou plus exactement, cest Fabien qui devait te le dire, cest pour cette raison quil était allé au lac, pour te parler et te dire quil était ton demi-frère. Il tenait à te le dire lui-même.
Il sarrêta de parler subitement et mit sa tête dans ses mains.
Jai pas été correcte avec vous, dit-il, jaurai dû vous en parler plus tôt, jai été lâche, cent fois jai voulu vous en parler mais je nen ai jamais eu le courage. Alors je repoussais toujours, toujours jusquau jour où Fabien me dit, Papa tu dois leur dire la vérité !
Cest affreux Papa ! Tu ne sais pas que Fabien sest noyé dans le lac ? Et je me sens responsable de sa mort. Jai tué mon frère ! Oui, cest bien cela, je lai tué ! Je lai amené intentionnellement vers les sources chaudes, par peur ! Une peur sans fondement en fait. Une peur criminelle serait plus juste. Jai noyé mon Frère
Un homme ouvrit doucement la porte de la chambre et pénétra sans que Laure ne se rende compte de sa présence.
Laure ! Tu veux bien te retourner !
Laure se retourna, devant elle, debout, un jeune homme à lallure sportive et dynamique souriait.
Je te présente ton frère ! Fabien, dit le père de Laure.
Oui, Fabien était bien vivant, saidant du pneu que lui avait lancé Laure, Fabien réussit à atteindre la couche de glace épaisse et se hissa hors de leau. Cest pour cette raison que les plongeurs ne trouvèrent pas de corps au fond du lac et que le gendarme pris Laure pour une fabulatrice.
Laure et Fabien se regardèrent, immobiles. Lintensité de leur émotion se lisait sur leurs visages. Fabien fit un pas en avant, Laure également et ils se retrouvèrent dans les bras lun de lautre, prisonnier de leur émotion.
Je ne sais comment mexcuser dit Laure, pour le lac ! Si javais su
Nen parlons plus dit Fabien, mais sait-tu, cest la première fois que je te voyais et dans ta tenue de patineuse, je te trouvais magnifique. Ma sur ! Cest ma sur wouha ! ! Elle est canon ma frangine, me suis-je dit! Dès la première seconde, je tavais adopté et tu mavais plu.
Et Maman ? Demanda Laure en se retournant vers son père, elle est au courant ? ca va lui faire un sacré coup !
Cest ce que je pensais aussi, mais quand je lui ai révélé ce que je considérais comme un secret, ta mère ma répondu : « mon pauvre Pierre, il y a longtemps que je suis au courant
Fabien, prit Laure par la main.
Viens Surette, je te paie un café
Nous avons tellement de choses à nous raconter
BOKAY
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