« Lagitation des corps traverse ma rétine
Sans éveiller en moi aucun désir vivant »
Michel HOUELLEBECQ
Merci à Jennifer Goyat et à
la galerie Pierre Maie Vitoux
Pour leur précieuse aide
1.
Clarisse avait insisté pour que nous allions dîner chez elle. « Cest tellement glauque chez toi ! ». Jhabitais une chambre de bonne au dernier étage dun petit immeuble caché au fond dune cour passage du désir, près de la gare de lEst. Elle lappelait ma « tanière ». Nous nous étions rencontrés au magasin, où elle était caissière à temps partiel pour financer ses études. Elle sétait obstinée à lier connaissance avec moi et sétait mise en tête que javais besoin de quelquun pour mapprendre à me sociabiliser. Je ne lui parlais de rien, et elle pensait que javais dû beaucoup souffrir. « Ça te ferait du bien de sortir », répétait-elle. Jétais à la fois lalibi parfait pour rompre lennui dun quotidien monotone et satisfaire un instinct maternel dont elle usait avec moi de manière insupportable. Je la soupçonnais aussi de vouloir mexhiber devant ses amis pour faire valoir son humanisme. Elle me prenait pour un sauvage et me présentait partout comme une bête curieuse avec laquelle il fallait prendre mille précautions. Elle faisait partie de ces gens qui sont convaincus dagir pour votre bien et ne font que gâcher votre existence.
« Notre orgueil nous pousse à nous substituer à la vie, à forger pour les autres une réalité que nous croyons bonne pour eux et qui ne lest pas
»
Je lui avais cité cette phrase de Pirandello et elle mavait regardé à chaque fois dun air perplexe et interrogateur. Javais fini par abandonner.
- Je nirai pas chez toi, lui avais-je répondu.
Lidée davoir à traverser le quartier de la Bastille où ses parents lui louaient son appartement me donnait la nausée. Elle finit par céder.
- Et on sassiéra par terre , dit-elle en un souffle résigné, faisant allusion à mon mobilier dépourvu de chaises et de tables.
Je navais rien à manger. Elle me fit ouvrir à contre-cur la bouteille de Sauvignon que javais achetée au Grand-Père. Elle sassit sur le rebord du lit et minvita à la rejoindre. Elle faisait semblant dêtre là en amie. Elle me donna ses impressions sur nos collègues de travail, raconta ses journées à luniversité et donna encore les mêmes conseils de décoration pour que mon studio fût plus agréable à vivre. Je ne disais rien. Sa conversation métait pénible et lécouter me fatiguait. Elle me reprocha dêtre ailleurs. Je ne pus répondre quen esquissant un léger mouvement de tête quelle dut interpréter comme la manifestation de ma gêne. Elle se mit à rire à gorge déployée, fière de lascendant quelle pensait avoir sur moi, et pour créer un trouble encore plus grand, elle termina son vin en me fixant de ses deux yeux noirs de manière suggestive. Elle sapprocha, et membrassa délicatement sur la joue, puis dans le cou.
- Le vin ma monté à la tête, me dit-elle en se baissant pour poser son verre par terre.
Jétais agacé par ces pitoyables jeux de séduction.
Je me levai pour aller ranger la bouteille sur la vieille commode en chêne que les anciens locataires avaient laissée là, au pied du lit, sous la seule fenêtre de la chambre. Jentendis alors Clarisse prononcer derrière mon dos dune voix faible et qui se voulait rassurante : « Viens, naie pas peur ». Elle me parlait comme si jeusse été un animal de compagnie à qui elle voulait apprendre à faire des tours. Les maîtres adorent leur chien parce quils pensent quil nexiste quà travers eux. Les hommes aiment sentir ça. Clarisse aussi. Je minstallai à côté delle. Je posai ma main sur une de ses joues pour approcher sa bouche de la mienne, pendant que de lautre je caressai sa cuisse jusquà son entre jambe. Je marrêtai pour la regarder, et je remarquai à ses yeux écarquillés et à ses lèvres entrouvertes quelle était inquiète et excitée du déterminisme qui se lisait sur mon visage. Je remontai sa robe jusquau haut de ses seins. Elle se releva légèrement pour lenlever complètement, et je sentis son bras enserrer mon cou et le tirer avec force jusquà elle. Je me laissai glisser jusque son sexe, en marrêtant sur chacun de ses seins pour en mordre légèrement les tétons. Je baisai ses lèvres à travers sa petite culotte blanche en coton, et layant retirée, je fis tourner ma langue autour de son clitoris. Je la fis glisser de haut en bas, attentif aux gémissements qui sortaient de sa gorge selon le point que je touchais. Il se passa un long moment avant que je fusse décidé à la pénétrer. Ses lourdes paupières lestées de poudre de mauvaise qualité me cachaient les mêmes yeux qui mavaient regardé avec tant de supériorité. Jaccélérai les mouvements du bassin, et je me mis à crier à mon tour pour expulser toute la violence qui sétait accumulée en moi depuis le début de cette soirée. De plaisir, de celui qui déformait les traits du visage de Clarisse en des grimaces ridicules, je nen avais pas. Dans ma rage, jaurais voulu transpercer son vagin et faire exploser ses tripes. Enfin, je lentendis expirer dans un dernier soupir un râle long et bruyant.
Cétait fini.
Je me retirai et me levai jusquà la commode, laissant Clarisse toute pantelante encore sur lédredon. De mes mains tremblantes, je pris une Davidoff et lallumai tout en ouvrant la fenêtre. Par-dessus le meuble de chêne, jallongeai mon cou pour approcher mes narines le plus près possible de lair qui venait de dehors. Je sentis aussitôt deux longs bras duveteux enlacer mon ventre.
- Tu as été très bien, tu sais
, me dit-elle tandis que ses doigts caressaient mon sexe. Mais jaurais aimé que tu jouisses en moi.
Elle exerça une pression sur mes hanches pour me faire tourner sur moi-même. Dun geste auquel javais essayé de donner du naturel, je réussis à lui brûler le dos dune des ses mains avec le bout incandescent de ma cigarette. Elle sursauta. Son visage avait perdu ce semblant dangélisme quelle ne cessait de vouloir lui donner. Elle suça la petite plaie.
- Tu mas fait mal avec ta cigarette ! , dit-elle dun ton cassant.
Elle se ressaisit et souriant de nouveau, elle ajouta aussitôt :
- Cest pas grave
Elle serra mon membre dans ses mains, et attendit quil fût en érection pour en approcher sa bouche. Jattrapai à pleines mains ses boucles vénitiennes derrière sa tête, et cédant à une pulsion contre laquelle je ne pouvais plus lutter, je la projetai dun geste brusque, faisant ainsi basculer tout son corps en arrière. Je courus jusquà la porte et louvris avec force pour sortir sur le palier. A droite, une autre porte, celle des toilettes, vint frapper le chambranle de celle de ma chambre. Je me mis à genoux, et après avoir plongé mon index et mon majeur au fond de ma gorge, sentant les anneaux de cartilage se tordre le long de ma trachée, je les retirai rapidement pour laisser échapper un épais flux jaunâtre qui me brûlait la gorge. Je vomissais tout mon dégoût. Quand je revins dans la pièce, elle fumait une de mes Davidoff, appuyée contre la commode. Elle me demanda dun air vaguement intéressé si jallais mieux.
- Cest le vin qui nest pas passé ?
- Ce nest pas le vin, cest ton odeur. Ta sueur, le remugle de ton sexe au milieu de latmosphère vicié que tu traînes derrière toi.
Elle se raidit tout dun coup.
- Quoi ? dit-elle dune voix étranglée par le choc.
Je mallongeai sous lédredon et la regardant par-dessous mes sourcils contractés je me mis à mastiquer fiévreusement.
- Quest-ce que tu fais ? Quest-ce que tu fais ? dit-elle, horrifiée, tandis que je tirais sur mon sexe en poussant des gémissements de plus en plus compulsifs. Ne me regarde pas quand tu fais ça, dégueulasse ; ne me regarde pas !
Elle jeta sa cigarette et vit contre le mur des livres que javais entassés là, faute de place. Elle prit le premier de la pile et me le lança à la figure. Jaccélérai exagérément le mouvement de mon poignet et augmentai le volume de mes gargarismes, sans détourner mes yeux de ce corps nu et difforme, qui restait immobile, comme paralysé, au milieu de la pièce. Clarisse senveloppa de ses longs bras pour en cacher les parties les plus intimes, et je sentis à sa voix chevrotante qui mimplorait darrêter, quelle ressentait un malaise profond, plus encore que je naurais pu limaginer, et jen éprouvais un tel plaisir que mon gland se congestionna jusquà son maximum. Jallais jouir. Je bondis par terre, faisant tomber lédredon sur le sol qui craquait sous mes pas lourds et pressés darriver jusquà elle avant quelle ne senfuît. Je mappuyai sur son épaule avec une telle force quelle fût obligée de saccroupir et tandis que ma main tenait sa chevelure au niveau de sa nuque pour la maintenir dans cette position, lautre continuait avec la même énergie son mouvement vertical. Elle sanglotait :
- Arrête, mais arrête. Tes fou ! Jallais te le faire, pourquoi
Elle neut pas le temps daller jusquau bout de sa phrase. Au contact du liquide épais et tiédasse sur son visage, elle poussa un cri. Je reculai lentement jusquau lit et massit sur le rebord, regardant avec commisération les gouttes blanchâtres de ma semence ruisseler sur ses joues.
- Prends tes affaires et va-t-en maintenant.
Clarisse se releva avec beaucoup de dignité et se dirigea vers le lavabo écaillé. Elle fit couler leau crasseuse du robinet pour se nettoyer le visage.
- Tu es malade, Jérémie. Reste seul dans ta misère, jen ai plus rien à foutre. Tu nes quun déchet puant ! dit-elle avec un air de défi en se rhabillant hâtivement.
Du revers de sa main, elle essuya ses yeux et dit en reniflant :
- Je ne me suis jamais sentie aussi sale
Je me levai de nouveau.
- Regarde-moi, lui répondis-je.
Elle leva la tête. Je lui crachai au visage.
- Comment est-ce que tu peux me faire ça ? hurlait-elle, presque hystérique. Après tout ce que jai fait pour toi ?
Elle se jeta sur moi et me rua de coups au visage, sur le torse, dans les côtes. La porte souvrit. Cétait le Grand-Père.
- Cest vous qui faites tout ce bruit, espèce de catin ? , dit-il de sa voix molle et fatiguée qui pourtant avait réussi à rétablir le silence dans la pièce.
- Quoi ? Quoi ? balbutiait Clarisse, dont les cordes vocales avaient été éraillées par les hurlements quelle avait vociféré.
- Va-t-en Clarisse. Va rejoindre tes amis.
Jai cru quelle allait sévanouir. Elle prit son sac, et partit en courant, en poussant le vieux qui était resté dans lencadrement de la porte.
- Vous pourriez dire, pardon, malpolie ! , cria-t-il en direction des escaliers.
Un silence se fit.
- Je vous ai acheté une bouteille de Sauvignon. Regardez, il en reste encore un peu ; dis-je en désignant la commode.
- Merci, fiston. Jen veux bien un verre, mais avant, file thabiller !
Il entra et sasseyant sur le lit précisément où le livre avait atterri, il sexclama :
- Quest-ce que cest que ça ?
- La conjuration des imbéciles. Vous devriez le lire.
- Il y a longtemps que je ne lis plus fiston, place à limage !
Il me restait quelque chose à faire : me vider pour me débarrasser de tout ce qui restait de pourri dans mon corps.
2.
Jétais allongée sur le côté, le visage tourné vers le mur de la chambre. Je fixais le vert usé de la tapisserie que lhumidité de la pièce avait rendu noirâtre à certains endroits. Ca navait pas lair de le gêner, lui, toute cette crasse dégoulinante dans ce taudis. Pendant quil avait monté derrière moi les quatre étages de limmeuble, il avait certainement déroulé dans sa tête la façon dont les choses se passeraient ; peut-être que les insanités quil avait proférées pendant quil sexcitait entre mes fesses lui avait été inspirées par les inscriptions au feutre qui ornaient les parois grises de la cage descalier.
Il avait essayé dimaginer les dessous que je portais : « sûrement un string, pensait-il, et pas de soutien gorge, évidemment. » et devinant mes formes à travers mon pantalon en jean, il sétait dit quil me prendrait par derrière, parce que je devais avoir un joli cul.
Son excitation était à son comble ; il croyait que jétais prête à tout accepter.
- Tu aimes ça te faire baiser, hein ? salope ! disait-il en reprenant son souffle au rythme de ses coups de reins saccadés.
Il tordit ses cervicales pour approcher sa langue de mon visage, et balayant mes cheveux dun revers de main, il déposait ici et là des traînées de salive en expirant si fort que lodeur de son haleine chargée dalcool arrivait jusque mes narines. Il aurait fallu que je tourne légèrement la tête pour quil eusse à lécher comme un vulgaire chien autre chose que ce quoffrait mon profil droit ; il aurait même probablement aimé que jouvris la bouche pour quil pût y glisser sa langue épaisse.
- Jadore bourrer ton cul sale pute ! Taimes ça toi aussi, dis-le que taimes ça, ma queue entre tes fesses !
Je serrai les dents pour ne pas laisser éclater le dégoût quil minspirait. Je tendai le bras pour appuyer ma main sur sa hanche et accompagner ses mouvements. Javais hâte quil jouisse enfin mais javais peur que la quantité de boissons quil avait ingurgitée ne retarde trop le moment que jattendais avec beaucoup dimpatience. Il finit par se taire, et à ses flots dinjures se substituèrent des petits cris rauques quexpulsaient ses entrailles. Je ne supportais plus de sentir la moiteur de sa peau contre la mienne. Tout dégoulinait autour de moi.
Quand il eut fini, il sallongea sur le lit et jattendis quil reprît son souffle pour bouger à mon tour. Je me levai et me rhabillai rapidement.
- Tu es toujours aussi grossier quand tu es avec une fille au lit ? , lui demandais-je, froide et agressive.
Il se redressa un peu et sappuya sur ses avant-bras pour garder son torse bien droit.
- Je pensais que tu aimerais bien, non ? , répondit-il avec un petit sourire prétentieux.
- Comment est-ce que tu peux en être sûr ? Tu as pensé que javais une tête à aimer ça ?
Son visage se crispa, il ramena ses jambes pour sasseoir tout à fait sur le lit.
- Je suis désolé Marine, vraiment, dit-il. Ce nest pas mon genre, tu sais, cest juste que
les circonstances, le bar, lalcool
cest la première fois, je te jure, alors
jai dû me laisser aller. Je suis désolé.
- Bah, ça mest bien égal, répondis-je.
Il avait lair rassuré.
- Je peux prendre une douche avant dy aller ? ajouta-t-il.
Il se leva, enleva son préservatif et ramassa ses affaires avant de se diriger vers le coin de la pièce.
Des traces de pas se découpaient clairement sur le plancher, tandis quil se rhabillait. Il devait avoir froid, car il tremblait et sa peau était parsemée de petites cloques qui sétaient formées instantanément dès quil fut sorti de la douche. Il me regardait expirer ma fumée de cigarette, assise face à lui autour de la table en fer.
- Je vais te laisser tranquille, dit-il en se dirigeant vers la porte dentrée à lautre extrémité.
Je ne le sentais pas très à laise. Il baissa la poignée. Comme rien ne se passait, il tira dessus avec plus de force.
- Elle est fermée à clef, dis-je avec impassibilité.
- Tu peux louvrir sil te plaît ?
Je répondis non de la tête.
- Je tai dit que jétais désolé, tu ne vas pas memmerder ! Tu as eu ce que tu voulais non ? Tu tattendais à quoi ? Cest toi qui ma ramené chez toi, javais rien demandé.
Je ne répondis rien.
- Ouvre la porte sil te plaît, cest complètement con ce que tu fais !
- Si tu veux que je louvre, il faudra dabord payer ce que tu me dois, répondis-je en allumant une autre de mes cigarettes. Et toi quest-ce que tu croyais ?
Je remarquai dans ses yeux un mélange de stupeur et dincrédulité. Il perdit son sang-froid.
- Tu es malade, je ne paierai rien du tout ! dit-il, ouvre cette porte ou je détruis tout ici !
- Comme tu voudras. Mais je te préviens : en bas, il y a un homme ; si je te laisse partir comme ça, jaurais juste à crier à la fenêtre pour quil tattrape.
Il y eut un blanc, il attendit probablement que son cerveau lui dictât ce quil fallait faire avant de reprendre la parole.
- Sale pute ! cria-t-il tout dun coup. Jaurais du men douter. Et tu mas fait chier parce que je tai insultée ! Tes quune pute, une sale pute !
Je répondis dun ton las :
- Je tai laissé faire ce que tu voulais, maintenant tu dois payer !
Il se résigna à voir la réalité en face.
- Je nai plus rien sur moi, rien ! Comment je pouvais savoir ! dit-il dun air imploré.
- Alors
, répondis-je dun air vaguement désolé.
Il prit le parti de la lâcheté, ce moment que je préfère, celui où les hommes, même les plus fiers, saplatissent pour vous adjurer de les pardonner.
Ecoute, je suis désolé, je ne pensais pas ce que je disais. Je ferai ce que tu veux, Marine, ne me fais pas ça, je ne pouvais pas savoir, sinon
- Tu feras ce que je veux ?
- Oui, répondit-il, interloqué
- Très bien, repris-je en me levant de la chaise. Tu vois ça ? dis-je en désignant le préservatif qui gisait près dun pied du lit depuis quil lavait laissé tomber négligemment. Je veux que tu le prennes, que tu le lèches comme tu mas léché la joue et que tu avales ce que tu as laissé dedans.
Jai cru que ses yeux allaient sortir des ses orbites tant il écarquillait les paupières.
- Je ne peux pas faire ça ! Tu es folle ! » dit-il, le souffle coupé, bien quil meût prouvé quil nen manquait pas quelques instants plus tôt.
- Tu faisais le fier tout à lheure quand tu braillais avec tes copains. On était à peine sorti que tu imaginais leur tête quand tu allais raconter tout ça, et tu te réjouissais déjà à lidée de les faire pâlir denvie. Est-ce que tu leur raconteras ça aussi ? Maintenant choisis : si tu veux partir, jouvre cette porte, mais tu ne leur échapperas pas ; et lui disant cela, jouvris la fenêtre près de la cabine de douche, doù sortait encore de la vapeur qui allait sécraser contre le plafond cramoisi. Il sassit, désemparé, sur le rebord du lit, et fixant le morceau de caoutchouc, il murmura, se parlant à lui-même :
- non, je ne peux pas.
Son dos était courbé, écrasé par latmosphère poisseuse de la pièce. Ses bras tombaient entre ses jambes écartées, le vert de ses yeux avait perdu de son éclat, son regard était vitreux, le rouge de ses joues rondes était devenu livide. Son joli visage mutin, sur lequel tombait en une frange des cheveux blonds clairsemés, nétait plus celui que javais vu au bar. Tout était attiré par le bas, vers ce petit morceau de latex gisant sur le sol. Ses larges épaules navaient plus de force pour soutenir sa tête. Je devinais ce qui devait se passer à lintérieur de celle-ci : son imagination faisait défiler des images de sa mère, de ses amis, peut-être dune fille quil avait aimée et le goût de linsouciance quil avait connu avec eux rendait plus cruel encore le moment quil vivait avec une angoisse insurmontable.
- Je ne mérite pas ça, pensait-il, je nai jamais fait de mal à personne.
Il était pathétique. Jai cru quil allait se mettre à pleurer. Je me penchai par-dessus la fenêtre. Il me regarda, effrayé ; puis dun mouvement sec, il se baissa jusquau sol pour récupérer le préservatif. Il le prit entre son pouce et son index, et ayant ralenti ses gestes, le porta jusquà ses lèvres. Il en lécha une des parois du bout de sa langue.
- Tu me las mis en moi du haut jusquen bas ; tu dois le glisser aussi tout entier dans ta bouche
Il pencha la tête en arrière laquelle définitivement ne pouvait plus se tenir bien droite et sexécuta en un rictus de dégoût.
- Retourne-le maintenant ; criais-je, retourne-le et bois ce que tu as laissé dedans, sale porc !
Il regarda le réservoir flasque au contenu blanchâtre qui pendait au bout; et en un seul mouvement, il retourna le caoutchouc visqueux et but dun seul trait le liquide qui se trouvait à lintérieur.
Il toussa. Il en cracha un peu sur le sol. Mais le reste était descendu, ses muqueuses avaient senti le goût âcre, des brûlures le chatouillaient au fond de sa gorge. Je sortis la clef de ma poche. Il put enfin partir. Au bout de quelques instants, je sentis monter en moi cette douleur lancinante qui moppressait la poitrine ; dabord le sang se gonflait dans mes veines, empêchant ma peau de respirer, et mon cur ensuite augmentait ses palpitations, jusquà tendre complètement ma cage thoracique. Je suffoquais de nouveau. Japprochai le bout de ma cigarette de mon poignet et lécrasai contre une de mes métacarpes. Je ressentis une autre douleur, plus physique, moins diffuse, et qui devenait plus supportable. Je me calmai et retrouvai une respiration normale, allongée sur la couverture orange à la douce texture de laine. Une goutte tomba du plafond dans mon il, provoquant une violente réaction de ma rétine. Le clignement de ma paupière la fit couler le long de ma joue.
3.
Le lendemain, je reçus des doigts boudinés du facteur une lettre recommandée. Le visage gras et joufflu, essoufflé davoir monté les étages à pied, il me donna le papier jaune et minvita à la signer, visiblement étonné quil put y avoir une vie au-dessus du cinquième étage de limmeuble. Je sentais ses yeux globuleux me dévisager et je ne pus mempêcher en lui rendant son stylo de regarder avec dégoût le capuchon en plastique bleu sur lequel des traces de dents prouvaient que sa salive y avait été déposée. Je relevai la tête et remarquai à la dilatation de ses pupilles que les émotions et les raisonnements qui se croisaient dans son système limbique le troublaient et laffectaient. Il était évident que je ne pouvais être associé dans son cerveau à la quelconque reconnaissance dune filiation ou de ce qui ne lui était pas inconnu. Je métais levé sans prendre le temps de mhabiller et ma nudité avait éveillé sa libido quil sefforçait de contrôler en me tendant de sa main fébrile lenveloppe quil mavait apportée. Je fus surpris de la violence avec laquelle il avait pincé le bout de mon index. Je pensais alors à cette expérience qui avait été faite sur des rats, dans le cerveau desquels on avait placé des électrodes reliées à leur septum et à un levier quil suffisait de pousser pour avoir un orgasme. La plupart dentre eux lactionnaient jusquà cinq mille fois par heure oubliant jusquà boire et manger. Mon doigt avait peut-être servi de levier. Je le regardai une dernière fois avant de fermer la porte. Je le trouvai encore plus dégoûtant que ces bêtes.
Le cachet de la poste indiquait que la lettre venait de Reims. Ca ne pouvait être que ma mère. Je masseyai sur le lit et regardai les marques dune écriture qui ressemblait à celle que lon apprenait au primaire, quand les l et les t ne devaient dépasser le troisième interligne ; habitude que seuls les instituteurs comme ma mère conservent toute leur vie, même après leur retraite.
La lettre était accompagnée dun article découpé dans lunion du mardi précédent et titré
«Un week-end entre amoureux tourne à la tragédie »
Il avait lhabitude de se soumettre aux fantasmes de domination de sa petite amie. Excédé par les humiliations quelle lui impose, il manque de la tuer en la frappant violemment avant de mettre fin à ses jours.
Samedi 3 juillet. Les jeunes de Leffincourt sont rassemblés au foyer. Cest loccasion pour Sonia L., étudiante de 23 ans, de retrouver tous ses amis denfance. Julien F. est aussi présent. Tous les deux semblent filer le parfait amour depuis près de deux ans. Pendant que les uns jouent aux cartes autour dun verre, Sonia passe la soirée à discuter avec Elodie, sa meilleure amie. Tous ont grandi ensemble dans ce village situé à une trentaine de kilomètres de Reims et leurs éclats de voix rappellent aux parents les cris de joie quils poussaient à la sortie de lécole. Julien et Sonia ont profité de ce que les parents de la jeune fille sont partis chez de la famille à Soissons pour passer un week-end entre amoureux dans la maison laissée vide. A une heure du matin, chacun rentre chez soi. Elodie raccompagne le couple et plutôt que de traverser le village jusque chez elle, décide de rester dormir dans la ferme de ses grands-parents, située juste en face de chez Sonia. Le lendemain, son grand-père se plaint davoir été réveillé par des cris venant den face vers trois heures du matin. Dautres voisins venus à la ferme confirment avoir entendu des cris. La jeune fille décide daller voir son amie. Elle traverse la rue et en habituée de la maison, elle entre sans frapper. Cest alors quelle découvre Sonia gisant sur le parquet du salon, le visage recouvert de sang. La jeune fille est inanimée mais elle respire encore. Prise de panique, elle court retrouver son grand-père qui alerte aussitôt la police.
« Le garçon avait des punaises plantées dans les épaules et des traces dexcréments sur le torse. »
Lancienne chambre de Sonia est située au premier étage de la maison. Rien na changé depuis quelle est partie sinstaller en cité universitaire. Le papier peint mauve est recouvert de photos de classe, de cartes danniversaire, de portraits delle et de ses amis. Tous ceux qui lavaient bien connue affirment quelle avait gardé une âme denfant. Pour preuve, sa collection dours en peluche dont elle ne se serait débarrassée pour rien au monde. Des dizaines de nounours envahissant la moquette et le couvre lit. Mais le matin du 4 juillet, cest un tout autre décor qui attend la police quand elle découvre le garçon étendu dans la pièce. « Il sétait tranché les veines avec un couteau de cuisine. Lodeur qui régnait était épouvantable ; raconte le lieutenant Simon. Nous avons dû nous y prendre à plusieurs fois avant de réussir à entrer pour approcher le corps. Nous avons tout de suite remarqué des punaises plantées dans ses épaules et des traces dexcréments sur son torse. » Les coups portés sur le visage de Sonia auraient pu lui être fatals. Internée dans le service psychiatrique de lhôpital Robert Debré, la jeune fille a été entendue vendredi par le juge dinstruction. Elle aurait reconnu que le garçon avait de plus en plus de mal à supporter les humiliations quelle lui faisait subir. Il serait devenu violent après quelle eut déféqué sur lui pendant leurs ébats amoureux. Il laurait alors repoussée et cognée au visage. La suite, personne ne la connaît. Julien F., 28 ans, était vendeur dans un magasin de prêt-à-porter à Reims. Il avait rencontré Sonia il y a deux ans, alors quelle venait acheter un costume pour lanniversaire de son père. « Il était très amoureux, confie un collègue et ami ; mais il trouvait quelle avait des fantasmes très particuliers, comme duriner sur lui pendant lacte sexuel. » Lentourage de Julien saccorde à dire que le garçon devenait de plus en plus taciturne. Elodie clame le contraire : « Cétait une fille adorable. Elle naurait jamais été capable de faire une chose pareille. Le monstre, cest lui. » Une version que confirme tous les autres proches de Sonia : « une fille sans histoires », « bien élevée », « appréciée par tout le monde », surtout dans son village. Une fille sans histoires
Il y a trois ans pourtant, elle avait déposé une plainte pour agression sexuelle contre un camarade de lycée qui habitait à trois maisons de chez elle. « Cétait un garçon timide, pas très bavard, se souvient Elodie. Tout le monde le surnommait Bouboule parce quil était assez gros. Il était très amoureux de Sonia. Déjà à lécole primaire, il la suivait partout, portait son sac, lui donnait son goûter. Il avait fait courir le bruit quil avait une relation avec elle. A mon avis il na pas supporté quelle refuse ses avances. » Quelques semaines plus tard, la jeune fille retira sa plainte et le garçon disparut. « Nous avons pensé que le traumatisme vécu avait pu provoquer des troubles comportementaux, avance le Professeur Berthier de lhôpital Debré ; mais elle a avoué navoir jamais été victime des faits quelle avait invoqués à lépoque ». La jeune fille, consciente de limpopularité du garçon, lui avait fait promettre de ne pas parler de leur relation. Ce nest quaprès plusieurs mois quil se risqua à en parler à sa mère et la nouvelle se propagea comme une traînée de poudre dans le village et les environs. Pour se venger, la jeune fille déposa une fausse déclaration. « Déjà à cet âge, continue le Pr Berthier ; elle avait expérimenté des jeux masochistes auxquels devait se plier le garçon : brûlures de cigarettes, positions de soumission, lacérations, etc. ». Dans le village, tout le monde est sous le choc. Les parents de Sonia refusent de livrer tout commentaire. La mère de Jérémie V. affirme vouloir entamer des poursuites judiciaires devant le tribunal correctionnel pour diffamation et fausse déclaration. Elodie nous montre un cadre en forme de cur dans lequel Sonia avait mis une photo delle avec Julien. « Elle lavait posé sur son bureau dans sa chambre à luniversité, nous dit-elle au bord des larmes. Regardez comme ils sourient
comment peut-on croire après ça, tout ce qui se raconte ?
F.R.»
Pendant que je lisais larticle, le véritable visage de Sonia métait apparu entre les caractères dimprimerie du papier journal. Son crâne nétait plus quun bulbe décharné et vidé de ces réserves nutritives. Sa peau était froissée comme la pelure dune pomme pourrie, Son nez et ses oreilles étaient tombés, une surface plane et rugueuse les avait remplacés. La chenille dun hyponomeute avait tissé sa toile autour de son visage pour en dévorer les joues dodues et installer son nid dans le creux de sa bouche ressemblant à celle dun agnathe, dont les mâchoires avaient été broyées par les coups quelle avait reçus. Ces yeux si habitués à mentir avaient été arrachés pour ne laisser que deux cavités qui ne pouvaient plus manifester aucune émotion, ni lui servir à exprimer ses désirs.
Sonia nétait plus rien dautre quun assemblage de débris calcinés, le modèle rêvé dun tableau de Christelle MORVAN.
Il me restait encore à découvrir le portrait quallait moffrir ma mère dans la lettre quelle avait jointe avec la coupure de presse.
« Mon chéri,
Je ne sais pas comment commencer cette lettre, il y a si longtemps maintenant que tu es parti. Je te laisse découvrir dans larticle de lUnion ce qui me pousse aujourdhui à técrire. Cette fille nous aura gâché la vie, mais il nest pas trop tard pour rattraper le temps perdu. Beaucoup de gens sont venus me manifester leur soutien et mont demandé de tes nouvelles Jespère que tu entameras des poursuites pour que le préjudice qui nous a été fait soit réparé. Létat de santé de Sonia laisse présager quelle devra rester encore un long moment à lhôpital ; ses parents sauront alors ce que cest dêtre séparé si longtemps de son enfant. Pendant cinq ans jai baissé la tête quand je les croisais dans le village, aujourdhui ce sont eux qui nosent plus me regarder. Jai beaucoup pleuré davoir appris ce que cette fille tavait fait endurer et je sais que rien ne pourra réparer le mal quelle nous a fait. Mais il nous reste encore beaucoup de temps devant nous pour retrouver ces années perdues. Jaimerais que tu mécrives pour minviter à te rejoindre. Sache quici tout le monde sera prêt à taccueillir mais je préférerais descendre à Paris. Je ten prie, donne moi de tes nouvelles, je tembrasse.
Maman »
Jai allumé mon briquet et commencé par brûler lenveloppe. Jai regardé avec fascination les flammes monter avant d y jeter la lettre et la page du journal, non sans éprouver une sorte de satisfaction que me procurait la chaleur qui allait les réduire en cendres. Pendant que le feu accomplissait son devoir, je ne pouvais mempêcher de penser à Sonia, à ma mère, à Clarisse, au facteur libidineux et à Christelle Morvan. Quand le son du crépitement cessa, je descendis voir le grand père et lui demandai une feuille et un stylo. Il me laissa minstaller dans sa chambre sans me poser aucune question.
« Tu me demandes de mes nouvelles après cinq années de silence. Depuis cinq ans je travaille dans une grande surface, je sors les produits des cartons et je les range sur les étagères. Jai appris que la disposition des boîtes de conserves sur les rayons avait une grande influence sur le comportement dachat des clients, le savais-tu ? Jai calculé que javais passé 5700 heures à manipuler ces boîtes, et que cela mavait suffit à aimer le contact du métal. Je me réjouis dailleurs que linox ait aidé ce garçon dont parle larticle à mettre fin à ses souffrances. Tu fais appel dans ta lettre à des sentiments qui me sont inconnus, tu me parles du temps perdu quil faut rattraper alors que jai passé toutes ces années à le fuir et à loublier. A lécole primaire tu étais fière de moi parce que jétais toujours le premier, tu me répétais « tu iras loin dans la vie » et tu nimaginais certainement pas que cest loin de toi, très loin, que je vivrai et que je continuerai de vivre désormais. Sache aussi que je nengagerai aucune poursuite contre Sonia. Le mal quelle a fait, cest à moi quelle la fait et si jen porte encore les marques aujourdhui, elles ne me font plus rien. Mais la justice des hommes ; ta justice, a été bien plus terrible, et a laissé plus de cicatrices que toutes les tortures que jai bien voulu subir. Tu mas renié, tu as eu honte de moi et tu as baissé la tête devant tous ces gens qui mont jugé. Tu as raison : aucune juridiction ne pourrait réparer ce mal et une éternité ne suffirait pas à effacer le souvenir que tu mas laissé. Tu as décidé de relever la tête. Parfait. Moi, je me suis juré que jirais cracher dans vos entrailles.
Jérémie. »
4.
A huit heures du matin, je remontai la rue Tolbiac jusquà la rue Neuve pour retrouver la rue Jean Anouilh. Je marrêtai devant le numéro 9 et, avant de monter, je décidai de fumer une dernière cigarette en bas dun de ces bâtiments modernes aseptisés construits dans du verre et soutenus par des armatures de fer. Lair était frais pour un matin de juillet. Javais pris une douche mais je me sentais encore sale de mes ébats de la veille et mes narines étaient encore pleines des émanations âcres et vicieuses de lalcool et de la sueur. La nuit mavait mise en pièce, je me sentais comme écartelée et une vive irritation au niveau de la colonne vertébrale me fit penser à mon père qui mavait appris quà chaque vertèbre était associée une sensibilité nerveuse pouvant être éprouvée selon le contexte psychologique. Il avait ainsi réussi à soigner le mal de dos dune de ses patientes en apprenant quelle allait vivre un changement important dans sa vie. Depuis quil avait découvert la kinésologie, ses consultations ressemblaient davantage à des conversations autour dun thé entre Freud et Breuher quà des massages relaxants. Lui-même souffrait dune sciatique depuis que ma mère lavait quitté et la douleur allait parfois jusquà innerver ses cuisses, ses jambes, et ses pieds.
Je mengouffrai dans limmeuble. La peinture blanche encore immaculée des murs du hall et lodeur camphrée qui semblait sen dégager mavaient toujours donné limpression dentrer dans un hôpital.
Mon père terminait de boire son café dans la cuisine.
- Bonjour chérie, me lança-t-il, je ne mattendais pas à te voir ce matin.
Il était impeccable dans son pantalon en lin beige et sa chemise à carreaux rouge. Ses cheveux poivre et sel étaient soigneusement ramenés en arrière ; il avait un visage rond et lisse, parfaitement symétrique, dont la bouche bien dessinée et le nez aquilin lui donnaient un air assuré. Je lavais toujours trouvé beau. Mais ses yeux noirs, quils essayaient de cacher derrière dépais sourcils gris, peinaient à cacher sa grande tristesse.
- Je commence tôt ce matin, mais je vais essayer de me libérer pour le déjeuner, daccord ?
Il se leva, déposa sa tasse dans lévier et vint membrasser avant de disparaître par la porte qui donnait sur le cabinet, dans lentrée de lappartement, dont je navais pas bougé depuis que jétais arrivée. Je pensais à Lhomme au journal. Mon père assis à la table de la cuisine, napportait pas plus dâme à la pièce que lorsquelle était vide. Je regardais le long couloir au bout duquel se trouvait ma chambre. Rien navait changé. Lappartement sera toujours hanté de ses fantômes malgré les couleurs pastels quavaient choisies mon père pour les tapisseries ; les parquets bien cirés, les carrelages étincelants ; toutes ces lignes parfaitement découpées, tous ces meubles bien astiqués ; lillusion était parfaite mais elle me mettait encore plus mal à laise, comme devant tous ces gens que lon rencontre dans la rue, dans le train, dans le métro, partout et dont les visages paraissent trop angéliques pour ne pas cacher quelque terrible secret, des perversions inavouables.
Je minstallai sur le canapé en cuir du salon. Sur la plaque en verre de la table basse était posé le dernier numéro de Télérama. La Une titrait « Un français sur deux mécontent de la télé ». Un sondage montrait que les Français étaient déçus de la télévision mais la regardait de plus en plus. Je regardai le poste du salon. Le monde idéal tel que je le concevais était un immense talk-show que lon pouvait arrêter par une simple pression sur la touche dune télécommande. Oscar Wilde comparait lunivers à une scène de théâtre dont les rôles avaient été mal distribués. Il aurait été heureux dapprendre que les journaux télévisés et les émissions de société permettaient aujourdhui de remettre chaque chose à leur place; et tout le monde sen réjouissait.
Si au moins mon père avait laissé les photos qui étaient aux murs, jaurais pu y trouver quelque chose de rassurant. A la place, il avait fait encadrer des lithographies des Nénuphars de Manet et de La Grande famille de Magritte. Mon père sétait félicité de ce que le bleu qui en ressortait tranchait très bien avec le jaune cassé du papier peint. Le fauteuil formait avec le canapé un angle droit, laissant un coin que mon père avait comblé avec un ficus dont certaines feuilles tombaient presque jusquaux accoudoirs.
Je fermai les yeux. Je revoyais la scène se dérouler. Cétait là que Nicolas mavait annoncé quil me quittait, alors quon venait de marracher de mes entrailles lenfant que je portais de lui. Pour notre intérêt à nous et pour celui du bébé, nous ne devions pas le garder, mavait-il expliqué. Il nous restait encore deux années détude avant de terminer notre médecine et nous étions encore trop jeunes pour en assumer la charge. Il continua de raisonner pendant tout le mois qui précéda lintervention, massurant quil aurait aimé que cet enfant pût naître et quil ne voulait pour mère des siens personne dautre que moi. Il avait été le premier garçon que javais aimé. Pendant quatre ans, son visage me suivait partout comme un filtre à travers lequel tous les instants de ma vie défilaient. Je me sentais forte et indestructible ; rien ne matteignait tant quil était avec moi ; et mes succès me réjouissaient seulement parce que je savais quil en serait fier. Jétais convaincue quil nexistait pas dhomme plus doux, plus attentionné que lui ; jaimais son caractère calme et réfléchi ; la façon quil avait de me regarder et de me parler quand nous étions avec nos amis. Nicolas était mon Hémon, telle que le voulait Antigone : « exigeant et fidèle ; me croyant morte quand jétais en retard de cinq minutes ; se sentant seul au monde quand je riais sans quil sache pourquoi. »
On mavait pénétrée à coups de forceps pour extirper le ftus quabritait mon utérus alors que tout mon corps réclamait quon me le laissât pour vibrer en le sentant grandir. Quelques semaines plus tard, on mapprit que je ne pourrais plus avoir denfant. Mes entrailles nétaient plus quun sac à foutre incapable de donner la vie. Jétais condamnée par je ne sais quelle justice à ne rester quune femme et nêtre jamais une mère. Jai porté un enfant asexué dont je ne connaîtrai jamais le visage. Je fis mien Lenfant sur lherbe de Correia : avec sa boîte crânienne déformée, son visage défoncé et ce voile noir qui cache avec pudeur son entrejambe, il nétait plus que le seul objet qui pût minspirer de lamour. La cicatrice rouge quil portait du haut de sa trachée jusquau bas de son ventre était le cordon qui me reliait à lui et la seule marque de reconnaissance qui ne pouvait faire douter à personne quil était à moi. Jai pleuré pendant des heures à la galerie de la place Sainte-Catherine devant le détail de sa main gauche, légèrement repliée sur son torse, son petit pied posé au sol avec ses quatre orteils bien ronds et ses bourrelets à la cuisse. A la place de son bras gauche, un nuage efflanqué semblait partir de son épaule vers le ciel aux couleurs du crépuscule. De mon studio, il mest arrivé souvent de rester de longs moments à la fenêtre regarder tomber la nuit sur lEglise du Saint-Sacrement, en espérant que là-haut mon petit ange se reposait dans les hauteurs de quelque montagne, bercé par un cumulus dans un cristal de verre.
Pendant les semaines qui suivirent lavortement, je souffris de vaginisme qui mempêchait davoir tout rapport sexuel. Rien quà lidée que Nicolas pût meffleurer le sexe provoquait aussitôt des spasmes douloureux quaucun autre remède que le temps ne pouvait faire arrêter. Je faisais des cauchemars, dont lun était récurrent. Je me réveillais en criant, les yeux affolés ; le visage en sueur. Nicolas avait pris lhabitude de dormir à côté du Cri de Munch. Jessayais de sortir de mes torpeurs pour lui apporter le réconfort dont il avait besoin ; je redoublais daffection et de prévenance à son égard, et je prenais sur moi de ne plus évoquer notre enfant auquel je pensais si souvent. Jattendais dêtre seule pour pleurer, et parfois mon père venait dans ma chambre pour calmer mes sanglots. Il essayait de me distraire, me proposait daller voir un film au cinéma ou de manger dans mon restaurant préféré, rue des Taillandiers.
Un samedi après-midi de septembre, il y a deux ans, Nicolas mavait demandé sil pouvait passer plus tôt dans la journée. Nous navions pas prévu de nous voir avant le début de la soirée. Javais senti dès son arrivée que quelque chose nallait pas. Il me demanda de masseoir. Il était installé là, sur ce fauteuil, le visage à moitié caché par les feuilles de ficus. Il prit un air grave. Les mots sortirent de sa bouche. Ils pénétrèrent en moi comme autant de feux qui descendirent le long de mes veines ; je sentais les flammes parcourir mes artères de la carotide jusquau tibia et me brûler la peau. Je suffoquais. Nicolas mavait trompé. Il pensait que de lavouer me donnerait moins de regrets de le voir partir. Je me jetai à ses pieds, hurlant que jétais prête à lui pardonner. Il me répéta quil noserait plus me regarder en face ; quil ne pourrait sempêcher de voir sur moi le reflet de sa faute. Il me jura par les grands Dieux quil mavait aimée et quil ne pensait pas quun jour il me ferait souffrir.
Je compris que cétait fini. Son aveu nétait quune lâche attrition dont il sétait servi pour mabandonner. Je me calmai. Il continuait de parler, imperturbable. Je mattendais à lentendre me répéter « ce nest pas ma faute ». Au lieu de Laclos, il me cita Benjamin Constant : « Je la sentais meilleure que moi ; je me méprisais dêtre indigne delle. Cest un affreux malheur de nêtre pas aimé quand on aime ; mais cen en est un bien grand dêtre aimé avec passion quand on naime plus ».
Je ne lentendais plus. Ces quelques instants mavaient paru une éternité. Tous mes organes avaient calciné. Jétais morte à lintérieur. Je nétais plus quune chair. On venait de massassiner pour la seconde fois et le meurtrier était tranquillement installé sur mon fauteuil, ne redoutant aucune menace, devisant gentiment sur Adolphe, tandis que je gisais sur le canapé avec au coin des lèvres un filet de sang qui avait jailli tel un magma en fusion séchappant dun volcan. Je regardais les murs, les couleurs vives des tissus et de la nappe de la grande table robuste en acajou. Le monde venait de sécrouler sur moi mais tout état resté à leur place. Jimaginais derrière la grande baie vitrée du salon des dizaines dhommes en costume avec des chapeaux melon assistant à la scène avec un regard amusé. Je me levai comme une somnambule et me dirigeai vers le balcon. Autour de moi régnait un silence assourdissant. Je ne sentais plus mes muscles, mon cervelet coordonnait automatiquement les mouvements de mes jambes. Je tremblais. Le buffet vint se cogner contre moi. Nicolas approcha. Jouvris la porte coulissante pour aller sur la terrasse. Au dessus du bitume et des immeubles, je ne voyais que des lignes qui fuyaient et des perspectives qui se déformaient au loin. Je sentis confusément la main de Nicolas se poser sur mon bras gauche et une ombre géante juste derrière moi qui mappelait :
- Marine ? Marine ! Quest-ce quil y a ?
Mon père se tenait debout, le visage inquiet, et japerçus vaguement plus en arrière le client quil était probablement occupé à masser dans son cabinet. Nous étions quatre cercueils rapprochés les uns des autres près de la balustrade. Tout devint noir.
Je suis restée longtemps alitée. Je reçus la visite dune seule fille de ma promotion. Quelque chose sonnait faux dans sa voix pendant quelle compatissait à ma peine.
- Tavoir fait ça alors que tu te remettais à peine de lopération, me diit-t-elle dun air triste.
Je me sentais trahie quune fille aussi insignifiante pour moi fusse au courant de ce qui sétait passé. Javais beaucoup damis à la faculté et aucun dentre eux nétait venu me voir. Ces choses là les dépassaient et la peur ou la lâcheté probablement les avait découragés. Je nen avais pourtant pas souffert avant cette première visite. Il y avait tant de visages qui me manquaient et le seul qui était entré dans ma chambre à part celui de mon père métait insupportable. Il y a des gens qui ont une nature envieuse quils essaient de cacher derrière des manières affables et bienveillantes ; des hypocrites qui, ne supportant pas la réussite des autres, attendent et se réjouissent de leur malheur ; comme dans une pièce de chez Bernstein. Elle en faisait partie, et nous ne laimions pas : contrairement aux personnages de Divan le Terrible, elle nétait pas assez subtile ou bien nous nétions pas assez naïfs, pour que nous en fussions la dupe.
Me voyant pleurer, elle voulut me prendre dans ses bras. Je me débattais sous mes draps et lui demandai de me laisser. Combien de fois encore allait-on massassiner ? Elle me pria religieusement de me calmer.
Je fus prise dune crise de démence.
Je pris sa tête et la cognai contre le chevet. Jétais comme possédée :
- Je te lâcherai quand tu fermeras ta gueule, tu as compris ? Espèce de salope, tu es contente, hein, dis-le !
- Arrête Marine, tu es folle ! Lâche-moi sil te plaît tu me fais mal.
Je desserrai mes mains.
- Je ne veux plus te voir, ni toi, ni les autres.
- Pauvre folle, dit-elle en partant. Tu nas que ce que tu mérites !
Elle sortit en claquant la porte de ma chambre. Je me levai dun bond et je me mis à courir dans le couloir. Je réussis à lattraper et à lui tordre les bras. Je la conduisis ainsi jusquà la cuisine. Jallumai les plaques de la cuisinière électrique en regardant son visage grimacé de douleur. Elle se remit à pleurer mais ses lèvres crispées ne pouvaient sortir que des sons aigus à peine audibles. La plaque devint rouge.
Un cri perçant se fit entendre.
Mon père surgit de son cabinet. Jétais assise à la table de la cuisine. Lautre se tenait la joue avec sa main et se précipita contre mon père quand elle le vit arriver. Moi je mécorchais les épaules avec un couteau comme une hérétique. Je me souviendrai toujours du regard de mon père : il était plein de terreur. Il lemmena dans le salon et la conduisit à lhôpital. Je fus internée le lendemain.
Je suis restée six semaines dans le service psychiatrique de lhôpital Trousseau. Abrutie par les médicaments, je déambulais dans les couloirs comme dans un film de Polanski, mais à la place de bras tendus, je voyais sortir des verges géantes qui me crachaient leur sperme au visage. Je me sentais violée. Nicolas avait fait de moi une tête de Gorgonne, avec des seins à la place des yeux et un pubis me tenant lieu de bouche.
5.
Après le travail, je métais instinctivement arrêté à létage du Grand-Père. Quand je suis entré je lai retrouvé exactement comme je lavais laissé quelques heures auparavant. La tête légèrement penchée sur le côté, il était à moitié endormi et arrachait toujours par un geste aussi régulier quun métronome la mousseline des bras de son fauteuil. Il ne mavait pas entendu. Javais pris lhabitude dentrer sans frapper après quil meut dit à quel point il avait horreur de se déranger pour aller ouvrir cette « satanée porte ». Je le regardai avec un sourire attendri. Il portait toujours sa casquette jaune enfoncée jusquau haut de ses oreilles. Il me sembla que je ne lavais jamais vu la tête nue. Ses joues tombaient, sa peau était ridée mais ses petits yeux bleus brillaient avec malice et donnait à son visage quelque chose dintemporel.
- Grand-Père ? Murmurais-je.
Il se releva un peu et tourna la tête.
- Vous nêtes pas resté comme ça tout laprès-midi ?
- Jaurais préféré ! dit-il en se levant, mais ma fille a trouvé bon de venir me rendre visite avec mes petits-enfants.
Il y eut un silence.
- Assieds-toi fiston, reste pas planté là ! et pendant que je minstallais autour de la table du salon, il continua : elle me croit dupe mais je sais bien quelle fait semblant, pour se donner bonne conscience ! Si elle se préoccupait vraiment de savoir comment jallais, elle memmènerait passer le week-end avec eux près de la mer.
Il sarrêta. Et croyant devoir me donner des explications par souci de clarté, il dit sur un autre ton :
- Ils ont une maison près de Deauville. Et moi jadore la mer. Puis il reprit : au lieu de ça, elle profite de ce quelle ny va pas pour venir memmerder avec ses gamins le samedi après-midi !
Je sortis de ma poche largent pour payer le loyer de la chambre.
- Range ça, dit-il, sans même me laisser le temps douvrir la bouche, tu en as plus besoin que moi.
- Je ne veux rien vous devoir, répondis-je, en comptant les billets.
- Quelle tête de mule ! Je te demande rien, le jour où tu auras envie de menvoyer me faire foutre, je nirai pas te balancer à la gueule les petits cadeaux que je tai faits ; je foutrai le camp et je te laisserai dans ta merde. Et puis, cest toujours ça quelle naura pas !
Il se leva du fond de son fauteuil avec une sorte de nonchalance, comme sil eut de la peine à devoir quitter sa position confortable.
- Ce nest pas pour ça que tu es venu, je sais bien ! dit-il. Je vais aller nous chercher une bouteille.
Il revint quelques instants plus tard avec un Rivesaltes quil déposa au centre de la table. Il se tourna pour prendre dans le buffet deux verres à pied et finissant par sasseoir en face de moi, il nous servit en disant :
- Jai quand même eu le temps daller poster ta lettre.
Je bus quelques gorgées de muscat.
- Tu nas pas besoin de me raconter, va. Depuis que tu es entré ici tu as lair tellement triste que jen ai presque le cafard. Jaurais préféré héberger là-haut un plus drôle que toi, mais je me serais fourré un casse-couilles dans les pattes, cest sûr !
Il fit une pause et reprit, dun ton plus grave :
- Certains souvenirs laissent toujours des traces de sang sur les tempes, hein, fiston ?
Je ne répondis rien et baissai les yeux.
- Je taime bien parce que tu me rappelles moi quand javais ton âge.
Je me mis à rire.
- Tant mieux si je te fais sourire, même si tu te fous de moi. Je ne me sens pas encore assez vieux pour dire comme ces autres cons que les jeunes nont plus de respect !
Je ris de plus belle. Javais à peine fini mon premier verre que le Grand-Père men servit un autre.
- Quand je suis remonté de la poste, la vieille taupe den face est venue se plaindre du bruit que tu avais fait hier soir, avec cette fille. Je lui ai dit de se mêler de ce qui la regarde. Une vraie langue de vipère, hein ? Et tu sais pourquoi fiston ? Parce quelle a pas dû bien baiser dans sa vie. Regarde-moi, je suis resté marié trente ans avec la même femme, et on na jamais emmerdé les autres ; on sen foutait, on était heureux et on baisait bien !
Il leva son verre quil venait de remplir à nouveau et le leva pour minviter à trinquer avec lui.
6.
Jinterrompis mon père pendant quil expliquait à son patient la théorie de la dissonance cognitive. Allongé sur le ventre, la tête enfouie dans un coussin pourvu dun trou, il navait pas dautre choix que découter les raisonnements de Festinger sur lHomme face à ses contradictions.
- Je vais rentrer, dis-je.
Il comprit à la pâleur de mon visage que je nétais pas bien. Il sexcusa auprès de son patient et mentraîna en dehors de la petite pièce.
- Viens dans mon bureau.
Je le suivis. Il me fit entrer et referma la porte derrière lui.
- Tu ne devrais plus venir à la maison. Ca te met toujours dans ces états
- Ca va
je suis juste fatiguée.
Il regarda mon poignet. Je détournai le regard et gênée, je descendis la manche de mon pull.
- Bon, reprit-il. Rentre te reposer. Tu travailles ce soir ?
- Je commence à 22 heures.
- Je passe te chercher vers 19 heures, et je temmène au Wok, daccord ?
Il avait la gorge serrée. Je métais habituée à entendre sa voix sétrangler quand il me parlait. Jétais la seule chose qui lui restait et jétais devenue si étrangère à ses yeux. Il me prit dans ses bras.
- Daccord, répondis-je, faiblement. A ce soir.
Je sortis sans le regarder.
7.
Après deux bouteilles de Rivesaltes et trois verres chacun dAmaretto, Grand-Père partit se coucher. Livresse était un baume qui avait calmé mes angoisses. Je me proposai de finir la soirée au milieu de lagitation dun samedi soir dété. Je sortis.
Le temps saccélérait. Les images dans ma tête senchaînaient à un rythme infernal.
Clarisse
Le facteur aux doigts boudinés.
Ma mère.
Sonia L.
Et tout ce sang qui avait été répandu sur son lit. Je me demandais si cétait toujours le même lit sur lequel javais fait lamour la première fois. Larticle ne le précisait pas.
Je pensais à Julien F.
A Sonia hurlant comme une possédée.
Aux tâches qui coulaient sur nos tempes.
La mémoire comme bourreau.
La conscience comme arme de la rédemption.
Des vers gluants rampaient autour de mon cerveau ; ils sétaient introduits à lintérieur et ils en rongeaient chaque partie. Jentendais les petits bruits de sucions quils faisaient. Mon cur battait vite pendant que je marchais sur le Boulevard de Strasbourg.
Je ne savais pas où jallais.
8.
Je suivis la rue Neuve Tolbiac jusquau pont et je longeai les quais de Bercy et de la Rapée.
Je croisais des visages. Trop de visages. Trop dinconnus.
Je me demandais ce que Nicolas faisait à cette heure-là. Je limaginais faire lamour.
Et Catherine Deneuve titubant au milieu dun long corridor. Elle navait plus de peau. Et les gens non plus. Cétaient des squelettes avec un attaché-case. La pression de leurs phalanges sur la poignée faisait actionner leur bassin et leur rotule pour quils puissent avancer. Des automates dont les orbites me fixaient intensément.
Je pensais à mon bébé qui mattendait.
Correia lui avait donné plus de vie quà tous ces gens.
Magritte les avait peints et leur avait retiré leur âme.
Je revoyais mon père avec son visage si doux.
Jarrivais enfin à la Place de la Bastille. Jaccélérais le pas jusquau Boulevard Beaumarchais. Ca recommençait : la douleur dans la poitrine ; le sang qui se gonfle ; la peur qui tenaille ; la cage thoracique qui se compresse. Le macadam me donnait le vertige ; jaurais pu courir en fermant les yeux pour ne plus rien voir : ça naurait servi à rien. Il aurait fallu que je pusse marracher les nerfs de mon cerveau pour être vraiment aveugle.
Je descendis la rue de Turenne.
Je montai les quatre étages de limmeuble.
Catherine Deneuve insultée, piétinée, huée, humiliée par les crachats et les inscriptions taguées sur les murs.
Jouvris la porte et me précipitai dans la salle de bains.
Je pris cinq Leixomil avant de me coucher. Je mendormis avant même davoir eu le temps de repenser à Nicolas.
9.
Une grande colonne verte surmontée dun ange en or était plantée au milieu dune énorme place. Jétais dans le quartier de la Bastille. Javais dû traverser le Boulevard Magenta et le Boulevard Beaumarchais. Je ne métais même pas aperçu dêtre passé par République. Je ne savais pas quelle heure il pouvait être. La place était en ébullition. Les lumières attiraient les passants qui faisaient foule tout autour de la place, comme autant de nuées de moustiques prêts à vous sucer le sang. Paris crachait ses vampires dans tous ses endroits branchés. Javais limpression de ne pas contribuer à rendre cette agitation vivante.
Jétais transparent. Invisible.
Javais la peste. Le bacille de Yersin détruisait mes intestins. Ils mavaient infecté.
Tous des rats. Je repensais au facteur.
A Clarisse.
A ma mère. « Tu as décidé de relever la tête. Parfait. Moi, jirai cracher dans vos entrailles. »
A Julien F. Il devait être tranquille maintenant.
Ma tête allait exploser.
« Moi jirai cracher dans vos entrailles »
10.
Jétais en retard. Mon père mavait réveillée à coups de poing dans la porte :
- Marine ! Marine ! Tu es là ? avait-il hurlé.
Nous avons été mangés au Wok. Les sushi me paraissaient aussi morts que moi. Il ma parlé de la réactance et de Jacques Brehm. La psychologie avait comblé le vide quil devait ressentir. Je lécoutais sans lentendre, et je cherchais en moi quelques forces pour compatir à la souffrance que tout ce flot de paroles devait cacher. Les seules qui me restaient étaient à peine suffisantes pour maider à garder les yeux ouverts. Javais éteint les derniers brins de lucidité quil me restait en prenant tous ces médicaments. Jétais absente de la réalité. Je flottais dans une sorte de rêve, entourée de silhouette plus inconsistantes les unes que les autres. Je me demandais le sens de tout ça. Autant avaler le tube entier. Puisque je ne suis même pas capable dapporter un peu de réconfort à mon père. Il me quitta en me donnant un baiser.
- Prends bien soin de toi, me dit-il
Il savait quil mavait déjà perdue.
De la rue des Taillandiers, je navais quà descendre la rue de la Roquette sur quelques mètres et tourner à droite pour arriver au café. Il y avait déjà du monde à cette heure là. Un groupe détudiants occupait la terrasse. Au milieu du decimvirat, je sentais le regard dune des filles me toiser comme si jétais une souillon. Javais dormi tout habillée et même pas pris le temps de prendre une douche. Je devais avoir des cernes qui tombaient jusquaux joues, et autant de plis autour que sur mes vêtements. Je la regardai à mon tour. Elle tourna la tête et fit semblant de prendre part aux rires qui animaient la table. Jaurais voulu serrer son cou entre mes mains et la voir bleuir sous la pression de mes doigts jusquà ce que son souffle fût arrêté. Je rentrai.
- Il y a du boulot, dépêche-toi, me lança le patron.
Je limaginais alors lui et la blonde qui se pavanait dehors au milieu de ce tableau vu au musée des traditions populaires, présentant la crémation de damnés qui se faisaient lentement dévorer par des serpents ; ou plongés dans de leau bouillante comme dans un Escalante .
11.
Je descendis lavenue de la Roquette. Je titubai entre les passants dont les trottoirs étaient pleins. Des cafards sortaient des pavillons de leurs oreilles, saturées par le bruit des voix nasillardes qui venaient de tous les côtés. Ma vue se brouillait, mes jambes supportaient à peine mon corps, les images continuaient à défiler dans ma tête.
Les têtes cramées de Christelle Morvan.
Des rats de laboratoire qui mordillaient les index de chercheurs à blouse blanche.
Les veines déchirées de Julien F.
Des rouleaux dimprimerie broyant la tête de ma mère au milieu des journaux.
Et Bouboule à genoux recueillant lurine de Sonia L. comme le pénitent se laisse asperger dhuile bénite.
Je pris à droite.
Javançai quelques mètres et marrêtai devant la devanture rouge du Kellers bar.
Un groupe de jeunes était installé autour dune table et riait avec entrain.
Ils se connaissent et sapprécient. Peut-être même ont-ils pris des photos quils ont accroché sur les murs de leur chambre, comme Sonia en avait punaisé sur le papier peint mauve de la sienne. Ils sappellent souvent pour se raconter leurs histoires. Et ils se retrouvent entre eux un soir dété pour se créer des souvenirs et renforcer cette chose à laquelle ils ont donné le doux nom damitié. Ils ne savent pas encore quils finiront par se haïr.
Lintérieur était exigu. Jentrai et minstallai derrière le bar. Jattendis que le serveur prît ma commande. Il me sembla quil ne mavait pas vu.
Jétais transparent.
Une serveuse sortit dune salle que je supposais être réservée au personnel.
- Marine, il y a un client, lui dit lhomme au chiffon.
Elle portait un petit pull en laine noire dont léchancrure laissait entrevoir une cicatrice qui montait jusquà la trachée. Elle passa derrière le comptoir. Je remarquai quelle avait le visage cerné, et que ses yeux gonflés étaient traversés de part et dautre par des veinules qui renforçaient léclat de ses prunelles bleues.
- Quest-ce que je vous sers ? me demanda-t-elle.
Elle avait négligemment relevé ses cheveux noir corbeau et les avait fait tenir avec un crayon à papier.
- Quest-ce que je vous sers ? répéta-t-elle.
- Un Amaretto.
A ses côtés, le type astiquait toujours ses verres en jetant sur elle de temps en temps un regard réprobateur.
- On a de lAmaretto ?
- Tu devrais le savoir, cherche ! répondit-il.
Elle resta figée un instant.
- Sinon donnez-moi une vodka frappée, ça ira.
Je voulais ajouter quelque chose pour quelle comprît que je nen pensais pas moins quelle sur la façon dont lui avait parlé cette ordure mais jentendis derrière une voix familière minterpeller.
- Tu es gonflé de venir ici, Jérémie.
Je me retournai : cétait Clarisse.
Javais chaud, lalcool avait fait bouillir mon sang. Un écran continuait de défiler en boucle les scènes les plus atroces.
Sonia L. se masturbant pendant que je me mutilais la poitrine.
Des monceaux dagonisants sur la place de la Bastille rendant leur dernier souffle au milieu de leur vomi dans un sursaut de douleur
Et maintenant Clarisse, juste devant en moi, accompagnée dune brute qui semblait fière de sa carrure et de ses cheveux gominés ; une espèce de rugbyman au visage carré et mal rasé ; habillé veste en cuir et jean délavé.
- Si javais été tyran à lépoque de Caligula, je taurais fait suspendre par les pieds les jambes écartées et coupé en deux avec une scie.
Lautre fronça les sourcils.
Je madressai à lui :
- Je prendrais bien du plaisir à te voir empaler sur une estrapade ; ça doit être très excitant à regarder.
La jeune fille du bar se mit à rire. Clarisse prit son ami par le bras :
- Laisse tomber, viens.
Elle sortit rejoindre ses autres amis sur la terrasse du café.
- Tenez, votre vodka ; me dit la jeune fille en me tendant mon verre.
Je me retournai vers elle. Elle riait encore. Elle avait le teint pâle mais ses lèvres avaient gardé leur vitalité. Je mapprochai de son oreille par-dessus le comptoir.
- Cest une torture du Moyen-âge qui consistait à faire entrer dans le rectum une barre de fer quon redressait et quon plantait dans la terre. Linclinaison de cette barre était étudiée pour que le supplicié soit traversé sans quaucun des organes vitaux ne soit touché. Cest seulement au bout de quelques jours quil mourait quand la pointe avait atteint le cerveau.
Elle se remit à rire. Je la trouvais belle.
- Ca suffit. Vous finissez votre verre et vous partez, je ne veux pas de gens comme vous dans mon café.
La fille se tut. Le type se remit à essuyer les verres. Je bus le mien dun trait et payai.
En sortant, je reçus une bouteille vide dans le dos ; mais les éclats de voix qui suivirent ne parvenaient plus jusque moi.
Je remontai la rue de la Roquette. La vodka frappée métait restée sur lestomac. Arrivé à la Bastille, je pris la rue Saint-Antoine. Je ne tenais plus sur mes jambes. Je massis sur les marches dune Eglise. La mémoire comme bourreau ; la conscience comme arme de la rédemption. Je mallumai une cigarette. Il ne men restait que deux. Javais mal à la poitrine. Mes poumons étaient devenus incandescents.
Mon foie travaillait péniblement. Je me liquéfiais. Je brûlais.
Ma tête tournait. Mes lèvres tremblaient.
Je repensais à la fille aux cheveux noirs. Marine
A Max Frisch. « Par moment ce sont les autres qui vous étonnent, ceux qui nont pas idée de prendre une hache
Tous ceux qui saccommodent de ce qui nest quun leurre. Le travail en guise de vertu. La vertu pour compenser labsence de joie »
A mes huit heures passées aujourdhui à déballer des cartons, à entreposer soigneusement les produits dans les rayons ; à stocker, approvisionner, déstocker, réapprovisionner.
Le Comte Öderland nétait pas magasinier.
« Lattente, lespoir !... lespoir dun bon fauteuil après une journée de travail, lespoir du week-end, tout cet espoir dautre chose à longueur de vie, sans oublier lespoir dérisoire en un au-delà. Qui sait ! si on privait de cet espoir là les millions dêtres rivés à un bureau derrière lequel ils croupissent tous les jours, peut-être cela suffirait-il : quelle épouvante et quelle métamorphose ! Qui sait ? Ce que nous appelons crime nest peut-être rien dautre en définitive quun cri de révolte que pousse la vie elle-même. Contre lespoir, contre lattente et ce qui trompe lattente
. »
Je me demandais si javais vraiment envie de mourir.
- Vous en auriez une pour moi sil vous plaît ?
Une femme sétait approchée. Elle avait des cheveux blonds très fins dont elle avait faits deux nattes qui encadraient son visage dont je narrivais pas bien à distinguer les traits. Elle portait une petite robe bleue et des ballerines noires. Elle était si frêle et si petite quon aurait eu peur de la casser en la serrant dans ses bras. On aurait dit une petite fille enfermée dans un corps vieux dune cinquantaine dannées.
- Une cigarette, vous en avez une ?
Je le lui tendis mon paquet. Elle en retira la dernière que javais.
- Merci.
Elle sassit à côté de moi. Elle avait une tête de fouine, avec son nez retroussé et ses joues un peu creusées.
- Tu nas pas lair bien, me dit-elle.
- Jai envie de vomir.
- Ca passera, répondit-elle. Regarde-moi, je suis passée par mille tortures et je tiens encore debout !
Je méloignai sur le côté de lEglise.
- Ca va mieux ? me demanda-t-elle quand je revins.
Jessayais de former des mots, mais ma langue, ma bouche et ma mâchoire étaient trop lourdes pour articuler des sons distincts.
- Ca me dégoûte
dis-je, faiblement, la tête plongée entre mes mains.
La femme se pencha vers moi.
- Quoi ?
Je répétai.
- Quest-ce qui te dégoûte ?
Je sortis ma tête et étendis mes jambes.
- Le corps, toute cette chair
- Mais ce nest rien ça ! sexclama-t-elle. Tu sais ce quils mont fait là-haut ?
Je me relevai un peu, et malgré les brumes vaporeuses de vin et damaretto qui avaient anesthésié mes sens, jessayais dêtre attentif à ce quelle me disait.
- Ils mont enfermée, lié les mains et suspendue à une poutre ! Ils ont versé de lalcool sur la tête et ils y ont mis le feu pour brûler mes cheveux jusquà la racine. Ils ont placé des morceaux de soufre sous les bras et autour du cou. Ils les ont enflammés et ils mont laissée là, suspendue pendant des heures. Quand ils sont revenus, ils voulaient me faire parler ! Mais je tenais bon, mon garçon, je tenais bon !
Mes paupières se fermèrent malgré moi.
- Alors ils mont aspergé le dos dalcool et ils y ont remis le feu ; ils mont attachée à une planche à clous et frappée avec un bâton. Comme ils avaient faim, ils mont laissée pendant quelques heures sur la planche et à leur retour, ils se sont mis à me fouetter jusquau sang. Ca a duré trois jours avant quils ne se décident à me laisser partir. Jétais plus forte queux, ils navaient pas dautre choix !
- Vous avez lu ça où ?
Ma bouche était pâteuse et je sentais toute la peine que javais à rendre ma voix audible.
- Mais nulle part, je lai vécu ! Je lai vécu ! Et ça arrive tous les jours ! Qui sait combien de personnes ont disparu déjà ! Mais moi, je suis plus forte queux ! Ma peau ne porte aucune trace. Regarde !
Elle tendit ses bras puis releva un peu sa jupe. Elle écarta ses nattes pour me permettre dexaminer son cou et ses épaules.
- Tu as vu ? Rien ! Mes cheveux ont repoussé, mes plaies se sont refermées. Et tu sais pourquoi ?
Elle leva le bras et posant son index sur sa tempe, elle dit :
- Grâce à ça.
- A quoi ?
- Lesprit ! Mon esprit est plus fort que tout, cest lui qui commande ! Et ça leur fait peur, là-haut !
Lendroit où nous étions installés me fit penser que jétais peut-être avec une fanatique religieuse. Désignant lEglise qui était derrière nous, je lui dis fébrilement :
- Cest eux ?
Elle tourna la tête dun geste prompt et comprenant ce à quoi je fis allusion, elle se mit à rire.
- Mais pas du tout !
Elle reprit un ton solennel.
- Je parle de la rue de Varenne et du faubourg Saint-Honoré. Il sen passe des choses ! Ah ! les têtes vont tomber ! Cest quils nen peuvent plus ici ! Jen vois toute la journée défiler sur mon trottoir, et ils me parlent à moi, tu comprends ? Ils nen veulent plus de leurs jouets ! Et ils le savent bien là-haut
Tu comprends ? Tu comprends ?
Je me demandais si je nétais pas mort et si je nallais pas passer léternité à écouter les élucubrations de cette bonne femme. Je pensais à Sartre.
- Non, tu ne comprends pas.
Elle se leva et tendit son bras vers la place de la Bastille.
- Tu vois cette colonne, cest le seul vrai monument de Paris ! Et on recommencera tout depuis le début, sil le faut, mais on ne baissera plus nos pantalons !
- Je ne me sens pas bien, murmurai-je.
- Je tai dit, répondit-elle en posant de nouveau son index sur sa tempe. Tout est là !
Tout était trouble. Les idées de cette pauvre folle me donnaient le tournis. Devant moi sétendait un champ de bataille sur du bitume et des bâtiments en ruine au milieu desquels je tétais le sein de la Révolution, pendant que Büchner susurrait dans mes oreilles La Mort de Danton.
Je me demandais encore si je voulais vraiment mourir.
12.
Le bar était enfin vidé de ses derniers clients mais leur odeur poisseuse sétait incrustée partout. La fumée de cigarette me piquait les yeux.
- Je te laisse fermer ; à lundi ! me lança le patron.
Il me restait encore à nettoyer ; les chaises à mettre sur les tables ; les verres à ranger et je ne tenais plus debout. Je repensais au garçon du comptoir et à son histoire de Caligula.
Jérémie
Je ne sais pas pourquoi, quelque chose en lui mavait plu.
Je me regardai dans la glace accrochée au mur, face au comptoir.
Jaurais aimé être une reproduction interdite : Edward James ne voyant de face dans le miroir que le reflet de son dos et de sa nuque.
Au lieu de ça, jétai pétrifiée par les yeux dune Gorgonne.
Je pris une chaise et la balançai. La glace explosa en un feu dartifice déclats de verre. Jen pris un dans la main et le serrai très fort. Jattrapai les bouteilles une par une et les jetai à terre, cassai dautres chaises, renversai les tables.
Javais du sang sur les mains. Je me calmai. Je relevai une des chaises et massis un instant. Jétais essoufflée. Je retirai mon tablier et sortis.
Avant de fermer le rideau, je contemplai une dernière fois mon uvre à lintérieur du café.
Je descendis de la rue de la Roquette et pris à gauche la rue Sedaine jusquà la place de la Bastille. Je longeais lavenue Saint-Antoine et en passant devant lEglise Saint-Paul, jentendis une vieille femme minterpeller.
- Vous auriez une cigarette, sil vous plait jeune fille ?
Je me retournai. A coté delle, était allongé en boule le garçon du comptoir, sa tête posée sur la cuisse droite de la femme. Je mapprochai lentement.
- Vous en avez, sil vous plait ? Répéta-t-elle
- Oui.
Et je lui tendis mon paquet.
- Vous saignez ? dit-elle en voyant mes mains.
- Ce nest rien.
- Venez vous asseoir.
Elle prit mes mains et nettoya le sang avec le pan gauche de sa robe, de façon à ne pas réveiller le garçon.
- Ce nest rien. Jai enduré bien pire, et je suis toujours vivante !
Elle murmurait.
- Comment est-ce que vous vous êtes fait ça ?
Je me mis à rire nerveusement.
- Jai cassé tout ce quil y avait.
- Oh ! cest bien ce que je disais, ça gronde de partout. Qui sait combien de jeunes filles comme vous sont en train de faire de la casse en ce moment ! Et ça ne va pas sarrêter.
Elle remonta le pan de sa robe et le porta jusquà sa bouche.
- Vous en avez aussi sur la figure.
Elle messuya le visage. Jérémie
Elle saperçut que je le regardais.
Elle se retourna et lui caressa les cheveux.
- Il est très fatigué. Vous aussi, vous devriez vous reposer. Vous avez une petite mine.
Je ne voulais pas rentrer chez moi.
Tout simplement parce que je ne voulais pas encore mourir.
- Je peux rester avec vous ?
13.
Jouvris les yeux. La fenêtre de notre chambre était grande ouverte. Le vent frais et le doux bruit du ressac de la mer venant séchouer sur les rochers emplissaient toute la pièce. Marine était debout, regardant lhorizon. Ses bras longeaient ses hanches délicieusement courbées, sur lesquelles tombait la pointe de ses beaux cheveux noirs ondulés. Les rayons du soleil éclairaient sa peau blanche et soyeuse avant de venir sécraser sur le sol. Je me souvenais quelle était restée un long moment devant sa fenêtre à regarder le crépuscule tomber sur les toits de Paris, le soir avant notre départ.
Elle se retourna.
- Tu es réveillé ? Tu as bien dormi ?
Depuis que je lavais revue sur les marches de lEglise ce dimanche matin, je ne croyais pas que tout aurait pu aussi vite changer. Je savais maintenant ce que javais attendu désespérément. Si ténu, si enfoui fusse-t-il, je gardais encore un espoir. Et il était devant moi. Le film pourra enfin sarrêter dans ma tête. Marine
Elle avait été une apparition. Quand nous avons quitté la folle ; elle nous avait dit :
- Lhumanité est belle sur votre visage. Prenez bien soin de vous deux.
En nous éloignant vers la rue du Roi Doré, nous sommes restés silencieux. Nous avons dormi toute la journée. A mon réveil, je fus aveuglé par une violente lumière du jour. Je me demandais où jétais. Puis je me suis souvenu. Et elle était toujours là : jai caressé fébrilement sa joue, comme si ce simple geste métait défendu. Elle se réveilla à son tour. Elle approcha sa bouche de mes lèvres et y déposa un baiser. Elle souriait. Elle rapprocha son corps du mien et déposa sa tête sur ma poitrine. Toutes mes peurs senvolèrent.
- Moi, jai bien dormi, dit-elle avec un sourire. Jai écrit à mon père ce matin. Jespère quil pourra venir nous rejoindre.
Elle sallongea à coté de moi.
- Tu mas pris dans tes bras cette nuit, tu ten souviens ? me dit-elle pendant que je passais mes doigts sur son front.
Elle membrassa.
- Cétait agréable.
Je baisai sa joue délicatement : elle avait une peau qui semblait si fragile que javais peur quelle ne se fissure à chaque mouvement trop brusque de mes lèvres. Je lenserrai dans mes bras comme une poupée de porcelaine à qui on avait ajouté une âme.
- Tu sais mon cauchemar
Cétait horrible. Ma peau faisait comme des vagues sur mes bras et mes jambes. Il en sortait
une espèce de matière en coton
Elle se concentra pour trouver ses mots. Elle voulait que la description soit la plus juste possible.
- Comme de la mousseline ! Je larrachais, mais il en sortait encore plus. Javais peur de ce qui pouvait se passer à lintérieur de mon corps. Et il y avait cette tête de gros bonhomme avec ses lunettes épaisses qui exhibaient son scalpel. Il mincisait pour me laisser entrevoir des petits vers qui rampaient entre les veines de mes bras. Il en prit une poignée avec une pincette, il y en avait des milliers qui me rongeaient la chair. Il men montra un plus gros que les autres : « Celui-là, cest la mère ; il faut retrouver le père pour éviter quils ne se reproduisent encore ». Et je me réveillais toujours au moment où il sapprêtait à inciser ma cuisse.
Sa voix avait changé.
- Cétait toujours le même cauchemar. La même tête. Les mêmes images.
Elle fit une pause. Je la baisai encore et encore ; sur ses joues, sur son front, dans le creux de son cou. Elle se calma. Elle releva la tête et me fixa de ses yeux bleus.
- Mais cest fini. Cette nuit, jai bien dormi.
Elle membrassa de nouveau, plus longuement.
Nous sommes sortis dans le jardin. Grand-Père nous lança :
- Cette femme est extraordinaire : elle sest fait immoler je ne sais combien de fois et elle est toujours en vie !
- Nécoutez pas ce vieux perroquet ! répondit la folle. Jai préparé un bon petit déjeuner. Et sadressant au Grand-père, elle ajouta : vous devriez me remercier au lieu de vous moquez, imbécile !
Le Grand-Père se leva et, faisant la révérence, il sexclama :
- Merci Madame, merci infiniment, vous êtes trop bonne !
Je repensai à la fille de Grand-Père quand nous sommes arrivés tous les deux dimanche soir pour prendre les clefs de la maison. Le gendre nous avait traité de voleurs et sa fille avait dû intervenir pour quils nen viennent pas aux mains. Pestant contre lobstination de son père, affrontant les imprécations du mari et les pleurs des enfants, elle finit de guerre lasse par nous donner le trousseau. Nous sommes allés rue du Roi Doré et Rue de Turenne dans la vieille R5 décati et roulé tant bien que mal jusquici. Les pièces étaient propres et exhalaient une petite senteur fleurie. Grand-Père nous avait laissé à Marine et à moi la chambre qui donnait face à la mer. La Folle dormait dans la chambre des enfants, et Grand-Père dans celle qui en était contiguë.
- Et quelle touchante naïveté, reprit le Grand-Père. Elle croit encore que les socialistes peuvent nous sauver !
- Qui a parlé des socialistes ici ? Vous êtes sourd comme un vieux pot ! Je parlais du peuple, monsieur ! Et vous verrez si je nai pas raison ! Nous ne laisserons pas le pays devenir comme lItalie !
- Quest-ce vous y connaissez, vieille folle !
Marine mavait pris la main sous la table. Rien ne pouvait me rendre plus heureux que de voir son sourire sur son visage.
14.
« Papa,
Jai quitté Paris cette nuit mais ne tinquiète pas, je ne suis pas seule. Tu trouveras ladresse de la maison au dos de lenveloppe.
Nous allons rester toute la semaine, peut-être pourrais-tu prendre ta voiture vendredi soir pour nous rejoindre et passer le week-end avec nous ?
Tu verras Jérémie, cest un très gentil garçon. Il ma séduite avec des histoires de tortures du temps de Caligula et de la chasse aux sorcières ! Mais la nuit, il me prend dans ses bras, et quand il se réveille, il membrasse tout doucement avant de se rendormir. Javais oublié à quel point cest bon.
Je te promets que tu nauras plus à avoir peur de moi, et jai hâte de te retrouver pour que tu me serres toi aussi très fort dans tes bras.
La mer est magnifique ici et je suis sûre quen regardant attentivement dans le ciel, tu apercevras une belle colombe qui fera fuir les tempêtes et les nuages noirs. Jaime le bleu papa, comme toi ; viens me voir sourire, viens me voir vivre.
Laisse à Paris tes livres de Lacan et de Jung pour partager avec moi ces quelques moments qui nous ont tant manqué. On rentrera ensuite à la maison.
Maman est partie il y a dix ans. Laisse là où elle est. Jespère quelle aura été heureuse avec celui pour lequel elle nous a abandonnés.
Pense à toi. Pardonne moi de ne pas avoir été là. Je ne te laisserai plus jamais seul.
Je tai toujours aimé mon papa adoré. Jespère te voir vendredi.
Ta fille, Marine. »
Paris, le 18 octobre 2004.