Note de l'auteur : La tour de nulle part est une sorte de "petite" suite de la nouvelle intitulée Le phare des tempêtes ; aussi, pour une meilleure compréhension de ce texte, il est souhaitable et recommandé de lire, avant ou après (peu importe), Le phare des tempêtes, qui se trouve également sur ce site.
Bonne lecture !
(INTRODUCTION TRIPARTIE)
1) Voyages sous la couette
Il avait plu toute la nuit, et il mavait semblé que le ciel, utilisant les nuages comme sil sagissait de tamis, se purgeait de toutes les saletés qui lencombraient, par vagues déferlantes, purificatrices. Une mer nous tombait sur la tête, un déluge cosmique
une opération nettoyage par le vide. Un titan de lespace pressait ces éponges vagabondes, pour en soutirer leur substance et sarroser le front, alors quil venait de parcourir lUnivers à cloche-pied, sautant dune planète à lautre au moyen de bottes de sept lieues dun autre monde, et suait, épuisé par sa course claudicante.
Là-haut, de temps en temps, quelquun fermait les vannes et, chez les voisins, des chats surexcités, profitant de laccalmie cette aubaine , se précipitaient sur les murs, les toits, pour interpréter un opéra décorchés vifs (rien à voir avec le très célèbre duo des chats que lon attribue faussement à Rossini). Jétais aussitôt expulsé du sommeil réparateur auquel jaspirais tant qui métait dû , et leurs miaulements nasillards et ridicules me donnaient envie de transformer mes pantoufles en arguments frappants, en projectiles dissuasifs, castrateurs.
Cétait le rut.
Ils se battaient, griffant et mordant, taillaient dans la chair vive, créant des brèches dans le flanc des rivaux, semant des touffes de poils et fertilisant leur terrain de chasse avec leur sang, leur pisse
Tous ces dragueurs de minettes, ces charmeurs des gouttières sen donnaient à cur joie, fonçant tête baissée dans la mêlée, les oreilles basses, et feulant, furibards, la moustache en bataille.
Alors que jémergeais dun cauchemar dont la virulence me laissa pantois, je regrettai immédiatement quil nait pas été question dattaques canines. Dans ce cas bien précis, jeusse apprécié que ces chiens en colère fussent capables de se matérialiser dans la réalité pour leur tordre les
le cou. Ils auraient décimé ces hystériques assoiffés de sexe.
Mais non !
La situation était bien plus déjantée, incontrôlable
Le décor, par définition surréaliste lorsquon voyage (?) au sein dun rêve, semblait peint par un artiste au cerveau rongé par lacide.
Je marchais au bord du vide, au sommet dune falaise, et, plus bas, des mouettes voletaient dans tous les sens en émettant des cris stridents. Flottait dans lair une odeur de mousse, de lichen ; pas de fragrances de varech, rien qui névoquât la proximité dune source iodée. Inquiet, je me penchai pour vérifier à quelle hauteur se situait leur vol par rapport au niveau de leau et du lieu où jerrais tel un somnambule, mais surtout pour vérifier ce qui venait mourir à la base de mon perchoir. Je mattendais à découvrir tout naturellement des vagues et leur ressac perpétuel
peut-être même, certaines seraient-elles coiffées décume.
Grossière erreur, bévue monumentale. Impardonnable.
Jaurais dû remarquer plus tôt labsence du bruit soyeux signalant un quelconque mouvement aqueux. Hélas, mes oreilles bourdonnaient et les piaillements des oiseaux marins agaçaient mes tympans, mindisposant. Seule ma vision restait fidèle, comme une ombre.
Je naperçus que le manège virevoltant de chiroptères affolés à lapproche dun obstacle, dun mur, et il ny avait pas de mer, à la base de lédifice de granit.
Mais pourquoi paniquaient-ils ainsi, alors que leur sens de lorientation permet, par écholocation, déviter les collisions fatales ? Parce quils recherchent leur propre émission sonore parmi la meute criarde, et que cela provoque des mouvements désordonnés ? Comme lorsquon jette de la nourriture en pâture à une foule de gens affamés. Jouent-ils au colin-maillard des chiroptères ? Tentant de capter la bonne fréquence au sein de la cacophonie ambiante, triant dans les décibels qui se présentent à portée de radar
Tout était dun noir dencre, dune tristesse à mourir aveugle. Une bulle de nuit. Un brouillon de deuil, une ébauche de renoncement à la lumière
Ici, on se baladait au cur dun quasar, on baignait dans le néant ; ici, labsence se conjuguait à tous les temps, mais le temps était absent. Seuls quelques volatiles bruyants semblaient y représenter une caste ailée de survivance, uniques rescapés dune expérience mandatée à léchelle universelle par un dieu suicidaire.
Je me trouvais dans une grotte surdimensionnée, sur une corniche, en équilibre à deux pas dun précipice mortel. Pourtant, reculant, je ne constatai aucun point dappui, pas de rempart minéral où caler mes épaules et mes mains en cas de vertige.
Soudain, une chauve-souris me percuta à la tempe ; leffet de surprise plus que le choc me fit réagir. Je reculai, étourdi, rebondis sur une paroi étrangement caoutchouteuse qui sétait subitement matérialisée dans mon dos, et tombai en avant, la tête la première, dans ce vide qui maspirait inexorablement, comme une friandise. Battant des bras, au moment de toucher le sol en contrebas, que jeusse souhaité être une plage, quelque chose magrippa, et je remontai aussitôt. Limpression dêtre enfermé dans un ascenseur imitant un yo-yo simposa à mon esprit. Des griffes lacéraient mes épaules. Une voix caverneuse (?) résonna sous la voûte :
« Laisse-moi mordre dans ton âme, et non seulement tu sortiras indemne de ce songe maudit mais, en prime, tu deviendras un grand auteur de best-sellers, un élément de lélite littéraire, et, par la plume, tu loueras ma puissance, mon pouvoir
sinon
»
Sans réfléchir, je crois bien avoir répondu : « Oui, oui, daccord, tout ce que tu veux, mais fais-moi remonter plus vite ! ».
Quelle idée de tutoyer un inconnu !
Depuis peu, je collectionnais les songes maudits cest le surnom quils minspiraient désormais. De plus, ils semboîtaient, imitant les poupées gigognes, et il nétait pas rare de les voir se succéder dune nuit à lautre, dans un schéma très réaliste, tel un puzzle onirique dont les pièces se mettent miraculeusement en place toutes seules.
Parfois, vers minuit, je ne pouvais mempêcher de me lever ; chaussé de mules, je partais à la recherche du reflet de la fée responsable de cette remise en ordre inopinée elle ne se mirait que dans les surfaces joliment lustrées. Dun coup de baguette magique, elle avait resitué mes rêves, les classant en ordre de marche, les remettant dans le bon sens, en recollant certaines bribes au bon endroit, de façon à ce quils soient bien agencés et offrent à ma vue un kaléidoscope soigné
Correctrice dimages, elle avait revisité le savant montage dun film bâclé, joli fantôme retournant dans le manoir où il aura rencontré du monde à hanter
pour séduire, cette fois, pas effrayer.
La fée de minuit
La fée de mes nuits
Mais, bien vite, je chassais de mon esprit cette escapade tardive digne dun somnambule, retrouvant mon équilibre psychique tandis que je me plantais devant la glace de larmoire et contemplais le grand fada qui sy mirait en affichant une moue grimaçante de gargouille.
Mes songes maudits
Ils sapparentaient à un véritable feuilleton, et les épisodes en étaient réglés comme du papier à musique ; mais rien dimprovisé ou danarchique, ainsi que doivent lêtre tous ces « voyages sous la couette » quils symbolisent. Or, même sils sont immobiles et horizontaux, ils simulent le mouvement en altitude car, par le biais de cet imaginaire que linconscient met à notre service, on monte à lassaut de nos si précieux fantasmes.
(Dautres « voyages sous la couette » se réalisent en duo ; toutefois, ceux-là sont organisés)
Mes nuits sétaient métamorphosées en romans, et chaque plongée dans le sommeil donnait naissance à un chapitre
Mon père disait souvent : « Le rêve, cest le seul moyen de voyager sans quitter son chez soi, son lit ; et quand on dort, nous sommes tous des écrivains en herbe. Le problème, cest la mémoire et le talent pour recopier ces drôles dimpressions nocturnes. Regarde Serge Brussolo, fiston
ou Stephen King. Comment imaginer que de tels auteurs à la plume féconde puisent leurs sources dans lencrier de la réalité ? Ils piochent leurs idées, leur inspiration au sein des cauchemars, les yeux fermés et lesprit proche du coma. Et je suis certain que, pour eux, linsomnie est une sorte de page blanche. ».
A loccasion, il savait être lyrique, mon vieux papa
et il avait rarement tort !
La mémoire ne me faisant pas défaut, les voyages oniriques non plus, je décidai de devenir écrivain.
Peut-être y aurait-il moyen de clouer le bec de ces méchants matous, sans déranger les féroces toutous sans solliciter leur grosse voix, leurs crocs
Une sacrée force de frappe !
Hélas, cela ne se déroula pas du tout comme je lentendais !
(et passe le temps)
Le temps passa, et avec lui, coulèrent de leau sous les ponts, des larmes sur mes joues, du sang dans mes veines
A bientôt cinquante ans, jétais aujourdhui un écrivain confirmé, solidement ancré sur des acquis stables. Apparemment indéracinables, les lauriers que lon avait posés sur ma tête continuaient à germer, à grandir ; les sables mouvants mépargnant, je fonçais sur des plates-bandes de certitudes. Mon lectorat, des gens très fréquentables, en avaient décidé ainsi jusquà nouvel ordre. Je pondais un best-seller par an, jamais moins de quatre cents pages, et, au vu des résultats, cela leur convenait parfaitement. Mon éditeur était ravi ; moi de même
Tout le monde en avait pour son argent : les comptes étaient bons. Mon dernier bouquin, Le Magma de la Lune, avait battu tous les records, recueilli tous les suffrages. Ma devise se confirmait : « Quand la vie est belle, cest un label de vie ! ».
Je bossais énormément, dormais juste le temps de la récupération physiologique et dalimenter mon inspiration. Cinq, six heures, pas plus. Je me couchais tôt, me levais bien avant le soleil. Aussi, malgré ma célébrité et les avantages dont elles auraient pu profiter rien quen se montrant câlines, si lon se réfère aux bons vieux clichés, les femmes mavaient fui, avaient déserté mon lit. Mais je ne men plaignais pas, au contraire. Javais lesprit libre, je créais grâce à ma solitude
cette complice, ma meilleure amie.
Ma fidèle maîtresse !
A mes débuts, ces mauvais rêves les fameux songes maudits mavaient aidé, influencé, et, à lépoque, javais dû lutter contre mes désirs, mon instinct de mâle, car il est difficile de dormir avec une créature de rêve allongée à ses côtés, sous la couette !
Le matin, au lever, il était toujours ardu de recouvrer ses esprits. Et, juste au moment où vous vous empariez de votre souris dordinateur pour travailler votre nouveau roman, voilà quune autre souris, bien plus charnelle, sinterposait, poussant dans le néant de loubli votre clavier et coupant net le fil de vos pensées créatrices.
On prendrait le petit déjeuner légèrement plus tard
Désormais, mes nuits étaient profondes ; les chats, muets, ne méjectaient plus hors des songes maudits, alors que je rencontrais des êtres de cauchemar
Et mon imagination se fixait dans la réalité, sans le support du chant de linconscient au clair de laube.
2) Le Chant de lInconscient au Clair de lAube
Pourquoi, à laube du 18 octobre 2003, jour banal à caractère routinier, plusieurs infos, trois faits divers anodins et, en apparence, sans aucun rapport entre eux, attirèrent-ils spécialement mon attention ?
A peine inventé par un certain docteur Vincent Mareuil et commercialisé par un laboratoire clandestin, le Mnézium2002 venait dêtre retiré du marché. Dans le cas dune amnésie post-traumatique, séquelle dun coma plus ou moins profond, ce médicament était censé permettre de recouvrer la mémoire
On annonçait un vernissage de William Smith, un artiste peintre très prometteur qui avait déjà exposé une fois avant quun incendie criminel ne détruise la totalité de ses oeuvres
Après Le Phare des Tempêtes, sortait en librairie Le Chant de lInconscient au Clair de lAube, le second roman de Georges Moss, un écrivain promis à un bel avenir
Pourquoi en fus-je à ce point troublé ?
La rosée de lété sétait déguisée en cristaux de lhiver sans la moindre transition automnale, et je navais même pas trouvé cela suspect ; le chant du coq sétait enfin figé dans son gosier, et javais été incapable de men réjouir plus que de raison
Habiter la capitale de la France et subir tous les jours le cri du cur dun ancien poulet matinal et cocardier, cest plutôt lourd à digérer à lheure où dautres rentrent de boîtes, de ce que certains zonards nomment patrouilles nocturnes. Il marrivait même de souhaiter que ces joyeux fêtards se chargeassent de le museler, en passant, comme ça, pour le seul plaisir de faire taire un son inhabituel sacharnant sur leur gueule de bois coutumière.
On lui vomirait dessus, par exemple, transformant ses belles plumes en « toison » poisseuse ; on le prendrait pour cible, sexe en main, vidant sa vessie sur cette proie pitoyable
Oui, cela joindrait lutile à lagréable. Ou alors, encore mieux, tiens : un caillou bien placé, lancé de main de maître par un sniper dopérette, à la volée, visant la crête, cette antenne ridicule de lanimal merdeux à la voix cassée, et patatras ! Le bellâtre emplumé dégringole de son piédestal virtuel à la première escarmouche.
Un tel oiseau, qui ne sait même pas voler, ne décolle du sol que pour y retomber lourdement deux mètres plus loin, le seul à pousser la chanterelle alors que ses pattes baignent dans le purin et que la neige peint son croupion, lui donnant laspect dun panache blanc, sans quil en ait la chair de poule, ne mérite que le mépris et la bile.
Un gallinacé pompeux, stupide, indigne de son rang de chef de basse-cour
et fat, puant. Lemblème de la France ? La honte, oui !
Mais les petits soldats de la nuit nétaient pas très obéissants ; à lheure où le soleil tente une timide percée, un seul credo les hantait, les obsédait : se coucher sous leur couette et cuver !
Pendant quils dormiraient, ils ne sentiraient pas leurs cheveux se révolter, se tordre, imitant les serpents des gorgones, sans le moindre espoir de sortir les dormeurs quils coiffent du bouillon comateux où ils mijotent. Déjà, en état de veille, le tif énervé est indolore, alors vous pensez pendant le gros dodo du poivrot. Mais dans laprès-midi, au réveil, une migraine carabinée tirant à boulets rouges leur servira de casque lourd, et il ny aura aucune possibilité de parade immédiate
pas de riposte musclée non plus, ni de contre-attaque sanglante ! Seuls les murs de leur chambre auront eu la sensation davoir été traversés par une locomotive fantôme lancée plein pot, tant les ronflements auront été tonitruants. Un boucan de tous les diables ! Des grognements dignes de Fafner, le fabuleux dragon des légendes wagnériennes, veillant sur le trésor des Nibelungen quil a dérobé à son frère, le géant Fasolt, avant dendosser cette terrifiante apparence de dinosaure moyenâgeux afin déloigner les avides et les envieux.
Tout ceci appartiendrait sans doute à la longue liste des impondérables si l'on admet que le hasard (ou la providence) préside et régente, au sens global du terme, notre destin. Quil est seul maître à bord. Et nous, pauvres humains, en sommes réduits à proposer une direction au bateau du destin tandis que le vent du hasard souffle dans les voiles uniquement sil décide que le cap lui convient.
Un coq vociférant nest forcément quun détail dans la vie dun paysan, mais pas dans celle dun citadin ! Aussi, son mutisme inattendu pouvait fort bien être interprété à la manière dun avertissement providentiel
Toutefois, ce matin-là, ces drôles dinfos quun lien obscur reliait bizarrement entre elles et le calme inespéré de cette aurore métropolitaine conjuguèrent linstant présent à tous les temps dune angoisse étrange et inexplicable. On shabitue très vite aux petits tracas quotidiens, mais quand ils disparaissent, on saffole, comme si cétait la fin de tout.
On est en manque, on réclame
On pleure leur absence.
Cela évoque lorsquun ongle dorteil trop long, négligé, troue une chaussette. Vous sentez le cuir de la chaussure frôler la corne, irriter la parcelle de peau exposée. On proteste ; il faut recoudre, suturer laccroc. Néanmoins, lopération terminée, on se rend bien vite compte quil faisait partie intégrante de votre personne, principalement ce jour-là
quil était linvité surprise que vous nauriez pas dû mettre à la porte. Aussi, pour ne pas le trahir, vous décidez de marcher pieds nus
Cest tout juste si vous navez pas envie de reproduire laccroc sur lautre chaussette au lieu de changer de paire !
Là, le trou, cétait le cocorico ! du chef de la basse-cour des miracles ! De cet « oiseau-chaussette » puant
et au ramage mécanique de coucou suisse déréglé !?
3) Neige prématurée sur la capitale des « Coqs »
Il neigeait déjà sur Paris.
Le froid était vif, coupant, et très en avance pour la saison. En cela, il se singularisait des femmes, qui préfèrent se faire attendre, désirer
puis jettent un froid si le rendez-vous nen vaut pas la peine, ni la chandelle (?).
Cela dit, les curs demeuraient chauds, et nulle chute de flocons n'y répandait ses confettis de sucre candi, comme on lit souvent dans les romans à leau de rose. Des étoiles de cristal survolaient la vaste cité et se déposaient mollement sur les toits où elles créaient tout un monde féerique de fêtes de fin dannée, telle une chape de pureté virginale. Et lon sattendait presque à découvrir, en octobre, des empreintes de pas portant la griffe du Père Noël en personne. Il était certainement venu en repérage, amenant avec lui, accrochées à son ombre voûtée, bedonnante et barbue, les plumes immaculées du Grand Nord.
(On oscillait entre le bouquin pour pucelles attardées et la BD pour minots espérant
sattarder)
Des gamins de Paris sétaient amusés à confectionner un bonhomme de neige au sommet dun immeuble, juste au bord de labîme, sentinelle de glace insensible au vertige, et on avait parfois limpression quil se penchait pour observer les gens, tout en bas
On aurait pu limaginer souriant alors quil ébauchait un gentil coucou ! de la main qui ne tenait pas le balai. De temps à autre, lenvie lui prenait, avec ce même balai, de pousser dans le vide quelques petits tas poudreux, et les passants, dans la rue, étaient arrosés, car avant darriver en bas, la poudreuse sétait changée en aqueuse. Encore heureux quil ne les bombardât pas de boules de neige. Levant la tête pour localiser le responsable de cette attaque sournoise, ils se trouvaient aussitôt confrontés aux cristaux qui tombaient naturellement, et leurs yeux, saupoudrés, se refermaient illico, en un réflexe dautodéfense. Ils ne pourraient jamais situer le point de départ du largage.
Par beau temps, ils auraient tout de suite pensé à des piafs mal élevés qui, au passage, lâchaient du lest
Ou bien était-ce un épouvantail servant à éloigner les pigeons qui, de leur fiente, tapissaient les hautes terrasses des cimes urbaines, les toits, et que lon avait laissé là, victime dune amnésie administrative, avant que lhiver ne fasse de lui un totem engoncé dans un cocon de neige.
On avait pris exemple sur la Tour Eiffel, érigée là de façon symbolique afin que les météorites renonçassent à lapider la Nouvelle Lutèce
à la mitrailler de rafales spasmodiques venues dailleurs. Comme au bon vieux temps des Gaulois, qui étaient terrassés sans combattre par la peur de voir le ciel leur choir sur la tronche.
Elle était là, raide, les quatre pattes plantées dans un sol riche dhistoire et, plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, brûlait un lumignon bien trop grand pour aimanter les papillons, mais de taille à attirer un essaim de chiroptères géants, à les mettre en orbite et à hypnotiser Dracula, leur chef descadrille
En tout cas, un marin permissionnaire en goguette dans la capitale croira apercevoir une lueur à lextrémité de ce mât démesuré, et peut-être, sous leffet de lalcool, ne fera-t-il plus la différence entre ce pseudo-mât et un phare. Il est vrai que la perception des éléments, lorsquon est ivre, prend des dimensions exagérées
et encore heureux quil ne dupliquât pas lapparition.
La Tour Eiffel en double exemplaire : quelle vision !
De retour à bord, il aura une belle anecdote à raconter, le mataf éméché, et sa narration amusera tout léquipage, du mousse à lamiral. Toutefois, le plus lettré dentre eux ne pourra sempêcher dévoquer les fameux Mystères de Paris dEugène Sue ; les autres écouteront, prenant un air dubitatif, se grattant le menton
Ils se demanderont de quoi cause le matelot ou le gradé ; fouillant dans leur mémoire, ils chercheront à y dénicher le précieux titre. Mais non ! Au catalogue de leur inculture, ne figurent que des cartes maritimes, des romans de corsaires ou de pirates, avec des images si possible, et plusieurs tomes des aventures sur et sous les mers du Commandant Cousteau, par respect ou obligation.
Un paléontologue, lui, invité ici pour participer à un congrès sur les reptiles volants du Jurassique, y trouvera un motif de fantasme. Il imaginera des ptéranodons au vol lourd échappés des profondeurs du temps et cernant lantenne, à la cime de cette tour rhumatisante et rouillée. Ils y multiplieraient les cercles concentriques, et leurs ailes battraient si fort quelles dégageraient un déplacement dair digne dune tornade, aspirant les touristes et les Parisiens trop curieux.
Le lendemain, les journaux titreraient :
Des démons volants surgis de nulle part nous amènent le mistral à Paris !
Il osera même songer à un diplodocus dune taille phénoménale enterré vivant et dont linterminable cou, protégé par une minerve dacier, serait seul apparent. Le dinosaure-colosse tenterait de se dresser, sollicitant ses énormes vertèbres, pour mieux épier lhorizon et, dun long cri lugubre et claironnant, appeler (alerter peut-être) ses congénères du fin fond des ères, réécrivant à sa manière La légende des Siècles.
Mais pour linstant, la Tour Eiffel était bien réelle et, recouverte de duvet danges albinos, ne ferait pas fuir une volée de moustiques. Daustères druides auraient rédigé des sortes de testaments, conseillant aux générations futures, lorsquelles en auraient les moyens techniques, de bâtir cette rouillure de phare protecteur et chasseur de comètes dans le but davertir le peuple parisien de limminence dune pluie de rochers cosmiques.
Pourtant, elle ne serait même pas capable de protéger ses titis et ses gavroches, cette bonne vieille pute de fer tant prisée par les touristes !
Lançant ses pseudopodes à laveuglette, en éclaireurs, la cité tentaculaire, pieuvre à larchitecture structurée à lexcès, semblait prendre des airs de petite crèche des soirées familiales de Noël, et les piétons revêtaient des allures de santons libérés dune antique malédiction qui les aurait condamnés au statisme et au rétrécissement. Pour les adultes douillettement installés au coin dun bon feu de cheminée, la vie était belle et chaleureuse ; arborant un nez plus rougi par un gros rhume que par lalcool siroté, lon y écoutait craquer le bois et chanter les enfants...
Des coulées de banquise recouvraient les trottoirs et les changeaient en patinoire, un manteau dhermine tombé des nues les moquettait, mais la joie était de rigueur, lambiance se montrait optimiste, et personne ne se privait de réchauffer ses loisirs en caressant des idées sulfureuses... et de bouillants projets.
Les discothèques, in ou has been, et certains bars très « spéciaux » avaient été conçus pour cela :
faire fondre les angoisses de givre au moyen de distractions brûlantes, tel était leur rôle !
A limage dune jolie fille, la vie saffichait impudiquement. Si agréable à boire des yeux jusquà livresse, quelle poussait à être consommée dans le concret. Un réchauffement de lintérieur, en quelque sorte, que lon assouvit en sextériorisant. Comme lorsquon avale un grog pour contrer les premiers frissons de la grippe qui sannonce, transformant nos poils en stalagmites et notre nez en stalactite. Une sudation due à cette lave ingurgitée préfigurerait déjà la guérison.
Les cocktails avaient été posés sur le comptoir, il suffisait dy tremper ses lèvres.
Pourtant, le destin frappait à la porte, vêtu de haillons, un chapeau melon vissé sur le crâne, lil torve
Et déguisé en hasard.
(Pom ! Pom ! Pom ! Pom !)
Acte I
Cyrille Vernon
sa Vie, son uvre
Plus tard dans la matinée, en ce jour doctobre blanc, alors que labsence du cocorico ! quotidien mintriguait encore, trois hypothèses me vinrent à lesprit, sy imposant, incontournables. Pourtant, les coquines navaient pas été invitées au banquet de laube, et elles navaient même pas frappé avant dentrer. La neige avait effrayé lanimal, qui sétait calfeutré dans un mutisme boudeur ; trop perturbé par le trio de faits divers dérangeants, je ne lavais même pas entendu sétrangler au moment du contre-ut raté ; on lavait occis dans la nuit et, dans ce cas, je me devais de louer les patrouilleurs nocturnes (les fameux petits soldats de la nuit) pour lavoir égorgé
On lui avait fait la peau et, désormais, il me serait enfin permis de prendre mon café comme dans une église, sirotant le divin nectar religieusement, sans être aiguillonné par un ténor dont laigu évoque plus une crécelle rouillée que la coda dune aria de Puccini. Pour la pauvre bête, sans doute étais-je trop matinal, ce qui me permettait de constater que ne plus lentendre vocaliser mapportait un certain réconfort sinon un réconfort certain. Mais bon, pour écrire dans mon style, mieux valait se lever tôt et, dans la foulée, solliciter sa mémoire en se référant aux impressions nocturnes si chères à son vieux papa.
Lété, je méjecte du lit avant lentrée en scène de Caruso, mais cest surtout pour bosser à la fraîche, quand les doigts ne collent pas au clavier, tant ils sont poisseux si on laisse le soleil trop grimper dans le ciel. Durant la journée, je préfère dévorer les bouquins des confrères cest très enrichissant ! , laissant sur les pages des empreintes huileuses. La chaleur ramollit le cerveau, et on a limpression que son crâne abrite une méduse obèse ; on est incapable de solliciter ses neurones, au point de se demander sils ne sont pas partis en congés dans le Grand Nord
Paradoxalement, cest au sein du brouillard que jélabore mes plus beaux souvenirs ; ils se dessinent mieux contre un mur de guimauve ou de coton sale quà la surface dun lac limpide et figé. Bien quil ne me faille plus me fier aux errances oniriques pour bâtir un scénario, une trame, certains cauchemars remémorés moffrent lopportunité de traiter quelques idées intéressantes dans le métier, on dit efficaces. Elles sont floues, toutefois je me dois den tenir compte. Il ne me reste plus quà éclaircir lécran du kaléidoscope mental, à y rajouter de la lumière.
Et puis, il faut bien reconnaître que jaime lire le journal à la première heure, dès que le préposé à la distribution le glisse dans la boîte aux lettres, alors que depuis trente minutes, normalement, Caruso a rejoint le poulailler sous les vivats des moineaux, qui sifflent dadmiration, et les roucoulades des tourterelles tombées en pâmoison. Jai un temps de réaction très court, et il marrive, après avoir sursauté, de jaillir de ma chaise tel un sprinter sous les ordres du starter, pour me précipiter sur le précieux canard, comme si on allait me le dérober sous le nez.
Parfois, il tombe au sol, dans un bruit de battements daile, et cela magace.
Certains sons me dérangent, et ce ne sont pas toujours les plus laids ; dautres menchantent, et ce ne sont pas toujours les plus beaux
Jadore la foudre, déteste le chuintement de létoffe que lon malmène car cela évoque, à mon oreille, la chair quon lacère dun coup de griffe.
Un jour, en Camargue, javais assisté à une course à la cocarde, et un raseteur avait été cloué contre un arbre, une cuisse transpercée par un taureau furax alors quil venait de sauter la barrière à la poursuite de lhomme, et cela avait produit le son dun vêtement qui se déchire. Et, dans la seconde, le bruit de la corne qui senfonce dans le bois mavait moins interloqué, sachant que lhomme, larbre et lanimal ne faisaient plus quun, soudés. Une compression, une statue tout droit sortie dun musée anatomique ; mêlant trois règnes de la nature en une osmose macabre, elle aura été sculptée par un chirurgien fou dont le hobby est la dérive délirante, la provocation artistique.
Je gardais du passé des plaies auditives et visuelles qui ne se refermeraient jamais
sans espoir de cicatrisation.
Mais également des petits plaisirs que daucuns jugent malsains.
Jai toujours été fasciné par les trains. Enfant, jen possédais assez, disposés à la queue leu leu, pour relier Paris à Marseille tout cela se calculant, bien entendu, à léchelle de ma chambre et de ses environs que je situais sur le palier. De quoi réaliser le fantasme de beaucoup de gosses qui souhaitent devenir, une fois atteint lâge de travailler, cheminots plutôt quingénieurs ou avocats dans le seul but de côtoyer des locomotives. De pouvoir en caresser amoureusement au moins une lorsque lenvie leur en prendrait, sans devoir attendre larrivée dun parent ou le départ dune amie pour se rendre dans une gare. Ce serait aussi agréable que de flatter la croupe dune jument quand on est lad.
Si le film de Jean Renoir, La Bête Humaine, avec Jean Gabin, passe à la télé, je minstalle aux premières loges, scotché à lécran
Durant mon existence, jai eu lopportunité et la chance de le voir plus de dix fois, et cest chaque fois un réel bonheur, un plaisir inestimable. Cela na pas varié dun iota depuis la première diffusion, à loccasion de laquelle je fus littéralement hypnotisé par le sujet. La technologie permettant de rendre les joies renouvelables, je me priverais si je ne me précipitais pas dans un cinéma dart et dessai au cas où ce chef duvre absolu y serait à laffiche.
Ma passion était partagée par mon vieux papa, et il mobservait dun il circonspect lorsque je mamusais à reconstituer des accidents, essentiellement des collisions sur des viaducs
Visiblement, découvrir mon vice si singulier ne lavait jamais choqué, tout juste interpellé. Il mettait cela sur le compte de limagination, donc pas de veto paternel, acceptant cette ambiguïté et y apposant même un avis favorable, avec mention bien. Jaimais être témoin de la destruction de ce qui me fascinait, de ce que jadmirais lorsquil sagissait dobjets en particulier ou dimages sur un écran, évidemment. Si javais été un richissime amateur de peinture, je me demande si je naurais pas acheté des tableaux pour les lacérer à coups de rasoir, au lieu de les contempler, exposés sur les murs comme des regards exaltés et immortels.
La vision de deux trains lancés à toute vapeur et se retrouvant face à face après une erreur daiguillage, alors que se réduit lécart qui les sépare du choc inévitable, me couvrait dune chair de poule délicieuse et jouissive. Cela me hérissait le duvet au moins autant que la vue dune jolie nénette sur un magazine cochon. Les wagons sencastrant les uns dans les autres, sous limpact, en une orgie de matériaux entremêlés, cétait un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte pour un fan de ce genre de catastrophe. Mes yeux brillaient plus que de coutume ; une double lueur sadique, oui, deux rayons laser. Avec cette étrange analogie impliquant le parallélisme dun regard obsessionnel et celui dune voie ferrée.
Plus tard, jai été féru de films traitant de la Seconde Guerre Mondiale, avec ces résistants revanchards qui semployaient à dynamiter les lignes de chemin de fer et les ponts. Cette notion dacharnement dans la destruction sournoise me captivait. Jeusse aimé être lun deux ; non pour casser du Boche, mais pour faire dérailler la ferraille, se tordre la tôle hurlante. Le fracas du convoi quittant sa trajectoire programmée, ignorant cet itinéraire conventionnel, pour prendre un chemin détourné qui ne le mènera nulle part, même pas dans un cul-de-sac. Voir en grand, pour de vrai, ce que je tentais de reproduire avec mes trains miniatures et mon esprit tordu. Avoir limpression dassister, les fesses bien calées dans un fauteuil plus ou moins moelleux, en public, au cinéma, à un véritable attentat terroriste pour la bonne cause. Avec cette sordide mais jubilatoire impression quun immonde vermisseau venait davoir combattu et vaincu une chenille géante
Une chenille de fer.
Oui, faire dérailler la ferraille, quel panard !
Mon prof de musique nous avait très tôt fait entendre à mon avis, quand on est môme, on nécoute pas, on entend ! une uvre dArthur Honegger, le grand compositeur suisse : Pacific 231. Cela évoquait le lent démarrage dune antique locomotive, puis laccélération, la pénible ascension vers son propre sommet de vélocité, avant de ralentir, les freins torturés, et de stopper enfin, ululant, nimbée dun nuage de fumée charbonneuse. Un bruit mécanique de pistons malmenés, sollicités jusquà la rupture, de bielles martyrisées
tout cela parfaitement traduit par lorchestration. Je passais Pacific 231 cinq à six fois par jour à lépoque : cétait devenu une drogue. Je lécoute encore aujourdhui lorsquil est question de Musique Classique, je nentends plus, jécoute , toutefois dune manière moins vicieuse, plus mélomane. Des frissons se promènent encore sur ma peau lorsque la machine, poussive, éructant, prend de la vitesse, et que lorchestre semble sur le point dexploser, comme un dragon en colère.
Je nai plus envie de limaginer en train (?) de dérailler, surtout en musique ; dans ma tête, elle a gagné son autonomie, mon respect absolu. Elle ne quittera jamais la routine des rails, poursuivra son itinéraire implacable, dépassant des horizons imaginaires et tutoyant linfini.
Destination : nulle part !
Et en cela, elle me ressemble.
Dans le virtuel, les armes aussi mintéressaient, mais en temps de guerre principalement, car elles y étaient détruites : lexplosion dun canon me saoulait, un bombardier descendu par la DCA me donnait le vertige
Je trouvais cela profondément instructif et, selon les forces en présence, assez planant, ma foi. La Bataille du Rail et Les Canons de Navarone furent longtemps mes films de prédilection. Jappréciais aussi lorsquà loccasion dun duel, dans un western, la balle tirée touchait le colt et non lhomme. Cétait, hélas, fort rare.
Dans la réalité, je prisais avant tout les armes muettes, atteintes de la maladie du silence, cette esthétique que seuls les garçons peuvent comprendre comme nous sommes nous-mêmes incapables dassimiler la joie des filles au contact dune poupée.
Les autres font trop de bruit, finalement, et jexècre cette musique haineuse.
Plus tard, je décidai de consulter un psy, histoire dassouvir une certaine curiosité, parce quil faut bien y aller un jour ou lautre, nest-ce pas ? Toutefois, avant de garantir linutilité dune telle démarche, je me devais de ne pas écarter léventualité den avoir réellement besoin. Mais lorsquil interpréta trop cavalièrement mes propos après que je lui eusse parlé dun sujet qui me tenait à cur, je pris le parti de fuir la séance et de ne pas renouveler lexpérience. Sa voix était mielleuse, somnolente
et de ce fait, lexemple prenait des allures de leçon. Je nai pas du tout accepté le ton employé. Seul mon vieux papa avait le droit de me traiter ainsi
Plus parce quil nétait pas psychiatre que grâce au pouvoir (et au devoir) de tout se permettre au nom du père.
Le pouvoir des certitudes est pesant
pesant pour ceux qui doutent.
« Monsieur Vernon, vous préférez le bain moussant à la douche car il symbolise le ventre de votre mère, le bouillon prénatal, le placenta où vous mijotiez, et chaque fois que vous vous plongez dans leau chaude et parfumée, vous avez la sensation de redevenir un ftus. Il est clair que cest pour cette raison que vous prenez tant de bains moussants et délaissez la douche ! »
Avec lui, tout semblait clair il avait bien de la chance, le bougre.
Jai tiqué, suis resté de glace, muet ; lignorant, jai quitté le cabinet non sans avoir jeté, au préalable, quelques billets sur le divan. Cette entrevue mavait laissé un goût amer dans la bouche. On avait tenté de me violer, cherchant à forcer un tiroir secret que jeusse préféré clos à jamais. Mais par la suite, je ne me suis plus jamais replongé dans un bon bain moussant bien chaud. A tel point que ma baignoire me servit longtemps de malle-bibliothèque pour vieux livres plusieurs fois lus et que je comptais revendre à un prix déraisonnable à des bouquinistes.
Les bonnes nouvelles ne mapportent aucune satisfaction, et si elles sont mauvaises, cela ne me coupe pas lappétit. Je les digère mieux, positives ou négatives, en les assimilant dès le petit déjeuner avalé et, sur ma lancée, le précieux document achevé. Je reconnais que le côté obscur de la force mhabite à la lecture dun événement fâcheux ; sil y a une bonne performance sportive, je me surprends à souhaiter une blessure pour le champion. Mais je ne vais jamais jusquà espérer une avarie en plein vol de lavion qui transporte une équipe de foot, par exemple, ni un accident de lautocar des supporters qui suit forcément à distance
A force décrire des horreurs, il marrive de prendre du plaisir lorsque jen découvre dans le journal, et je fais très souvent le rapprochement entre les infos morbides et les errances démoniaques des auteurs de thrillers. Ce nest pas du vice, non, cest une expression maquillée de la déformation professionnelle
Et si jétais un spécialiste de romans à leau de rose, nul doute que jeusse aimé que tout le monde épousât lâme sur de ses rêves et fondât une famille, avec de nombreux bambins joufflus, tous plus beaux les uns que les autres. Je naccorde aucun crédit au lecteur de canard affirmant ne pas être fasciné par les drames et les guerres. Si cest pour collectionner les informations heureuses, autant lire les magazines people, non ?
Je suis très intime avec Albert, le papetier du coin, et moyennant finances bien sûr, son commis, qui est aussi son petit-fils, me livre le précieux canard tous les jours sans exception. Cest un ancien pote de mon père mais je nai droit à aucun traitement de faveur ; pas de réduction sur le prix de la main duvre, non. Lado a trop besoin dargent, évidemment. Avec Bébert, malgré les liens amicaux, tout le monde est logé à la même enseigne : artiste, patron, bourgeois ou prolétaire, aucun cadeau !
« La démocratie par la facture sociable, pas par la fracture sociale ! », disait mon vieux papa. Cétait un marrant quand il était de bonne humeur.
De plus, jai horreur que lon me fasse des fleurs, comme je naime pas en offrir. En acheter, cest déjà accepter que lon ampute la nature. Je préfèrerais proposer à ma présumée bien-aimée une graine dans un écrin, telle une perle. Par la suite, elle la sèmerait dans son jardin afin dy voir germer lavenir par grappes ou en boutons. Mon côté fleur bleue sans doute : le côté lumineux de la force.
Dans le commerce, lamitié est un élément parallèle, pas une obligation de réduire les tarifs. Personnellement, je nai jamais offert à un proche mon dernier livre en vente dans les bacs, et lon ne me gratifie pas pour autant du qualificatif de pingre.
Etre servi à domicile, cest également très pratique, car cela mévite de sortir tôt, quand les poubelles exhalent des odeurs douteuses et que je pourrais croiser, moi-même tout guilleret, des retardataires des nuits fêtardes, leur mine chiffonnée faisant peine à voir. Je serais obligé de mhabiller avant de sortir, alors quen pyjama et robe de chambre, le petit déjeuner prend des allures de pique nique à domicile. Toujours des tartines, donc les croissants chauds et autres brioches à larôme entêtant, depuis mon adolescence, nembaument plus la maison dès laurore, et cela ne mattriste pas, au contraire.
Je nai aucune nostalgie du passé ; il maide parfois, mais si je peux le fuir, je ne me gêne pas !
Pourtant, jhabite un lieu riche dévénements historiques, ceci expliquant cela, car y penser pourrait réveiller les spectres tapis derrière la tapisserie ou sous la moquette.
Je ne me mets au travail, minstallant devant mon ordinateur, après mêtre servi une seconde dose de caféine, tasse en main, quune fois lue la dernière ligne de la dernière page du dernier journal
Mon métier, car cen est un, paraît routinier, très peu passionnant, tant je le maîtrise de façon désuète, ringarde. Pourtant, créer des contextes de folie me rend bizarrement sage. Les aventures, je les endure par procuration, et ne pourrais les transformer en péripéties haletantes si moi-même jétais un baroudeur en quête didées à puiser sur le terrain. Un safari-images, en quelque sorte, que je feuilletterais en dormant, grâce à ces songes qui, depuis une poignée dannées, ne sont plus maudits
plutôt mots dits, oui, soulignerait mon vieux papa.
Mes romans sont des cauchemars éveillés, et ce sont eux, justement, qui me nourrissent, car si mes journées étaient agitées, je naurais nullement besoin de méchapper par le rêve.
Cest un cercle vicieux.
Et si jétais flic ou soldat, éprouverais-je le désir de cumuler les mandats ? Je manierais la plume nuitamment ; cultivant linsomnie, jarroserais mon adrénaline de café bien noir. Le matin, Caruso fonctionnerait comme une sirène dalarme, et jirais me coucher aussitôt entendu son ululement rauque et cassé, pour sommeiller deux heures, avant dendosser luniforme et les responsabilités. Mais si la fatigue me poussait dans les bras de Morphée, mes songes sentiraient la rose et je ny rencontrerais que des fées et des princesses
des filles niaises sous la couette.
Et veilleur de nuit, hein ? Ecoutant les bruits du dehors, suspects ou familiers, surveillant mes écrans de contrôle, je tuerais le temps à grands coups dhistoires à faire frissonner les macchabées, fuir les spectres
Je les noterais sur un calepin que je nommerais : carnet secret dun oisif dérivant au gré didées délirantes. Puis je les graverais sur le disque dur de mon ordinateur pendant la journée, une fois mes pénates réintégrées, les yeux cernés par la fatigue mais luisants despièglerie et de satisfaction.
Mais alors, je ne dormirais jamais. Ce serait mission impossible.
Non, vraiment, ma technique est un bon filon, un plan réussi
Rien nest simple et routinier dans ce que jécris ; à linverse, je sors des sentiers battus et empiète sur des plates-bandes minées que le lecteur nose même pas imaginer avant dacheter le livre. Ainsi, il met les pieds dans une contrée totalement inconnue, après avoir été parachuté par un avion fantôme. Leffet de surprise est une drogue aussi dure que lhabitude, plus perverse
et bien plus enrichissante. Les lecteurs accros à lachat de bouquins à parutions régulières et calibrées ont, au moment de payer, un visage éteint où se dessinent déjà la lassitude et lébauche dun futur renoncement. Les autres sont tout excités, ils frétillent, car ils se savent au bord du vide, mais ils en ignorent la profondeur et par qui il est squatté.
Si lon se réfère à ma méthode, les pros de la plume sentimentale doivent mener une existence intime assez musclée par rapport à leur conception de la profession. Moi, je flirte avec lopposition : pour que mes personnages soient bien vivants, angoissants, et baignent dans une boue sanguinolente, je dois revêtir la panoplie du parfait pantouflard un chouia vieux garçon. Cest le paradoxe absolu
et la condition sine qua non pour mévader sur le papier.
Lauteur de romans à leau de rose espère secrètement vivre un jour les mésaventures sirupeuses de ses personnages, donc il en parle il nen a peut-être jamais vécues. Il se défoule alors dans la création commerciale car il sait pertinemment que ses fantasmes appartiennent à tout le monde et quil est le mieux placé pour entretenir les besoins dun lectorat frustré. Cela renvoie les psychiatres à leurs chères études, et la démarche, vue sous cet angle, minterpelle et me plaît assez.
De mon côté, ce que je fais endurer à mes héros, seuls mes pires ennemis mériteraient den subir les contrecoups féroces, tant je les manipule, les trimbale à un rythme denfer, les soumets à un régime de forçat
Cest comme un bourreau qui serait un papa gâteau et naurait aucun scrupule à générer des orphelins en coupant des têtes. Je suis un serial killer de la prose et je mène une double vie : lune peinarde, bien calée dans ses charentaises, lautre quelquefois amorale, souvent cynique, chaussée de bottes de sept lieues pour enjamber des territoires de haine et de mort.
Je suis conscient de ne pas être un exemple à suivre, mais cest ma manière, point barre. Il est trop tard pour changer mon fusil dépaule et, comme je suis assez maladroit et allergique à la chevrotine
Mon éditeur nest même pas au courant de mon train (?) de vie et de mon système de travail ; lessentiel pour lui, cest dengranger le blé et de men faire goûter quelques grains.
Un vrai paysan du livre, ce sagouin !
Un jour je venais datteindre ma majorité , alors que mon vieux papa me demandait ce que je désirais faire plus tard, je lui répondis que mon ambition, cétait douvrir une brasserie de nuit. Il ma mis une torgnole à défigurer un chef duvre en péril, tant cela lavait mis en boule. « Pour te faire racketter, idiot ? Cest malin ça, tiens ! Tu distribueras plus dargent que tu nen gagneras et le fisc se chargera de te mettre sur la paille. La courte paille, oui ! ».
Cela anticipait un peu sur lattitude du psy lart et la manière de dégoûter les gens. Là, toutefois, il sagissait dun avertissement paternel
musclé, certes, mais cétait dabord à subir physiquement, ensuite à méditer intellectuellement. Pas une manière détournée dhumilier un inconnu par le verbe et la pseudo-connaissance. Avec mon vieux papa, il ne fallait jamais simmiscer sur les chemins tourbeux de lincertitude
Point barre !
?
Planté devant mon ordinateur, imitant une statue dans un square, je tentai de chasser de mes pensées ces trois faits divers dont lassociation semblait surtout subjective. Sur le coup, je les avais jugés troublants à cause dun lien obscur qui les unissait au sein dun schéma (un rébus peut-être) labyrinthique. Javais pressenti quune trame sous-jacente était tissée dans lombre, invisible mais présente. Javais laissé parler mon intuition ; elle est si bavarde lorsque je la sollicite, quil serait criminel de la museler. Je me penchai légèrement, fixant lécran éteint ; le regard flou, perdu dans le vague, on aurait dit que je fouillais le néant à la recherche dune hypothétique étincelle. Un vrai flicard en quête dune piste pour cueillir un malfrat à lissue dun flag, et qui croit la dénicher en contemplant son propre visage dans un miroir ou dans une boule de cristal. Je me mis à pianoter machinalement sur quelques touches, et ce bruit de pattes de souris caracolantes, pour une fois, me laissa de glace. Dhabitude, je lappréciais, ce staccato de course trotte-menu.
Cétait lun de ces jours où lon éprouve la sensation davoir endossé le corps dun autre, tout en ayant conservé ses souvenirs personnels. Tout semble différent, sournois, sorti du contexte habituel. Caruso est soudainement muet ; le soleil est un invité surprise sur cette neige qui suspend bizarrement sa chute ; le café ne vous satisfait pas pleinement ; trois entrefilets somme toute banaux vous paraissent suspects parce que vous avez cru y déceler, à leur lecture, un point commun que vous êtes sans doute le seul à entrevoir
On se couche dans un lit, on y dort, puis on se réveille ailleurs
et cet ailleurs est une sorte de monde parallèle où la vie a été repeinte, restructurée par une main étrangère. Cest tout juste si les étoiles dans le ciel nont pas permuté ; sous leffet dune baguette magique, elles auront changé leur positionnement antédiluvien le temps dun gros dodo. On a rajouté une couche sur le tableau déjà ébauché, et ce nest plus la même approche artistique. Oui, dans lair, la routine sest figée, quelque chose a stoppé le processus. Quelque chose ou quelquun. Donc, si je voulais retrouver mes esprits et bosser, avec larôme du café trop amer en arrière-goût au fond de la gorge, il me fallait revisiter mes idées, sollicitant mon présumé talent de conteur lesprit tranquille.
Dans ma tête décrivain (créateur serait un bien grand mot !), limage dun bonhomme de neige lançant du haut dun immeuble son balai à la manière dune sagaie, pour cibler Caruso, loiseau mécanique, aurait dû simposer delle-même. Mais elle ny fit pas son trou, choisissant la triste cohérence dune bête morte de froid ou de vieillesse. Je souhaitai sur-le-champ ne plus lentendre à lavenir. Ce matin, le ciel avait miraculeusement cessé de semer sa poudre dange albinos encore une expression souvent usitée chez les manipulateurs de plume facile parfumée à la rose.
Le bonhomme de neige devait sêtre liquéfié, coulant jusque sur le trottoir en empruntant la voie des gouttières. La sentinelle avait fondu, lépouvantail neffraierait plus les pigeons, et les gosses chialaient sur le sort funeste de leur uvre, limaginant criblée de flèches solaires comme une poupée vaudoue ou un pantin de paille que lon vient dimmoler. Dès le prochain enneigement, ils se remettront au boulot, habilleront le golem de glace dun sac isotherme. Ou, mieux encore, ils se débrouilleront pour monter un vieux frigo sur le toit et, lorsque les nuages sécarteront pour laisser passer larcher de lumière, ils y enfermeront cette fragile sculpture dhiver trop exposée.
Oui, ce serait une armure assurément inviolable !
Sur la neige étalée telle de la crème Chantilly sur un gâteau je crois quune plume facile aurait écrit meringue, non ? , le soleil semblait patiner, glisser
Puis, se réverbérant sur les carreaux des fenêtres, il les transformait en vitraux de cathédrale. Les trottoirs luisaient : de véritables miroirs où il était plus simple de se foutre en lair que de sy admirer, prenant des poses ridicules de mannequin sur le retour. Dans mon bureau, chaque fois quà lextérieur un mouvement naturel ou urbain dérangeait limmobilité de lespace environnant, les rideaux affichaient laspect décrans de cinéma où sagitaient des ombres chinoises. La plus infime menace météorologique poussait les gens à se mettre à couvert comme si leur survie en dépendait.
Je me souvins subitement de la fois où les matous du voisinage profitaient dune accalmie, par une nuit dorage, pour sortir draguer les minettes au joli minois, et réintégraient aussitôt leurs abris lorsque laverse reprenait de plus belle. Cétait il y a longtemps, mais mon cerveau avait enregistré lévénement et me le resservait déguisé en songe éveillé.
Là, des piétons pressés agissaient de la même façon, se retirant des écrans lorsque la glissade se transformait en chute ou les rares nuages en montgolfières sur le point de délester
Jadis, mes rêves simbriquaient, sordonnaient, imitant un roman feuilleton, une BD dont on distribuerait les pages une par une, tels des bons points à un élève doué. Aujourdhui, cétaient toujours les mêmes qui revenaient à la charge, singeant les mauvaises pensées ou les idées noires, contrastant avec la blancheur du paysage. Désormais, je navais plus besoin deux pour écrire, créer ; mais dautres souvenirs leur succédaient, plus terre à terre, plus profonds. Et très personnels
Et comment ne pas soffrir un petit flash-back familial
là, tout de suite. Un bon coup de blues, afin dexpulser de mon crâne ces infos dérisoires qui le violent. Oui, ce serait sûrement un bon remède, la solution idéale.
Comment ne pas repenser à mon vieux papa
Professeur de français et résistant de la première heure, il avait rencontré ma mère en Angleterre, où il venait dêtre appelé par le Général de Gaulle pour diriger un stage de perfectionnement réservé à un aréopage de sous-officiers britanniques sur le départ. Et daprès ce quil me confia plus tard, lorsquil me narrait au coin du feu ses prouesses de « guerrier de la liberté », il ne fut pas peu fier davoir été choisi par un tel personnage. Ces hommes seraient parachutés non loin de certains points stratégiques et assureraient la logistique au sein de groupes maquisards, en Normandie, au cours de missions stratégiques visant la désorganisation de la défense allemande. Le débarquement des alliés était proche, ils seraient sur place avant larrivée du gros des troupes, il devenait donc urgent de leur enseigner correctement notre langue
uniquement pour la bonne cause. « Quils la causent pour la bonne cause ! », affirmait-il, se fendant dun sourire très éloquent, toujours le sens de la formule au coin des lèvres.
Maman était cantatrice et se produisait souvent au Covent Garden de Londres principalement dans les opéras de Mozart où, paraît-il, elle excellait. Son rôle fétiche était la Reine de la Nuit dans La Flûte Enchantée : deux arias terrifiantes de virtuosité y sévissaient, poussant linterprète à culminer dans le suraigu. Ma mère possédait une voix au timbre cristallin, et cette tessiture de haute voltige lui convenait parfaitement, mapprit mon père quand je fus en âge dassimiler les subtilités de lArt lyrique.
Elle se nommait Laurence Webb. Ecossaise dorigine australienne, elle ne parlait aucune langue étrangère couramment, et pour son métier, cétait assez gênant. Mon vieux papa fit un petit extra. Dans un roman à leau de rose, ils se seraient rencontrés sur un quai de gare
Mais non ! Nous étions dans la réalité, et elle nétait pas forcément rose et belle, plutôt affreuse et plantée de coquelicots symbolisant des gouttes de sang dans un champ de bataille. Il lui donna envie de travailler, de « bosser notre patois ». Cétait un faiseur dimages verbales, mon vieux papa, et il sautait sur chaque occasion pour donner de la couleur et du relief à des actes ternes ou anodins.
La guerre finie, ils se marièrent. Ensuite, pour des raisons climatiques, ils sinstallèrent à Marseille, où lair était bénéfique pour la santé précaire de maman. Elle était très fragile et la fréquentation dune région positivement saturée diode lui avait été prescrite par un toubib irlandais.
Dans son milieu très spécifique, on lavait surnommée « frail lady », la frêle dame. Cela contrastait avec lidée que lon se faisait des cantatrices, mais elle nétait pas encore une diva et ne le deviendrait jamais. Papa lui avait trouvé un sobriquet dont il usait et abusait : Lolo Webb. Il ne lappelait jamais ainsi en public, seulement en famille, bien quelle naimât pas spécialement quon linterpelle de la sorte devant moi. Elle était très coquette, très réservée, effacée même. Ce qui était paradoxal et jugé marginal dans le giron de sa profession.
Oui, je suis né à Marseille. Plus tard, papa émigra à Paris, puis Lille lui tendit les bras. Cétait un bon prof et beaucoup dimmigrants arrivaient dans le nord de la France
ils avaient besoin daméliorer leur français, même si notre langue ne leur était pas totalement inconnue.
Ma mère a cessé le chant, sacrifié sa carrière par amour pour lui, Clément Vernon, mais surtout pour mélever moi, Cyrille Vernon, dans les règles du savoir-faire féminin. Elle est décédée, un jour, comme elle était venue au monde, dans un souffle : un virus tropical
sans doute amené sur le continent par le sirocco. Javais six ans. Et pourtant, elle nétait venue dans le Midi que dans le but de guérir, pas de
Le paradoxe ajouté à la malchance. Mon vieux papa émit officiellement le désir dêtre muté à Paris, car il était hors de question de séterniser dans la cité qui avait vu naître son fils chéri et disparaître sa fidèle épouse. Cétait une sorte de double lien quil fallait rompre à tout prix, pour retrouver son équilibre de père. Déjà le hasard et le destin se tiraient la bourre, luttant pour une bien triste suprématie, alors quils sont complémentaires, lun découlant de lautre, comme linondation dune région résulte de la crue dun fleuve trop arrosé par le ciel. Il se jeta alors à corps perdu dans son travail et prit les rênes de mon éducation dune main ferme mais attentionnée. Appliqué, réceptif, jétais un très bon élève ; ouvert, passionné, il était un formidable professeur. Et un maître à penser hors pair que lon ne pouvait quadmirer bouche bée.
Ingrat, lOpéra poursuivrait sans elle sa distribution de plaisir pour les yeux et les oreilles, toutefois la vie venait de me gâcher une raison de sourire plus souvent. Je suis resté à Paris, où mes talents décrivain sépanouissaient suffisamment pour caresser lespoir dy demeurer encore longtemps. Nous habitions à deux pas du Champ de Mars, et je réside encore dans cet asile paternel qui, lété, les jours de somnolence météorologique, conserve précieusement larôme obsessionnel des cigarettes tirées jusquà la dernière bouffée. Parfois, je me dis que cest un mirage olfactif, parfois non
jai envie dy croire, et cest bien là lessentiel. Et puis ici, dans la capitale, je suis sur place pour traiter avec mon éditeur. Et il faut bien reconnaître que Paris est une ville qui inspire lartiste, le créateur
une authentique muse urbaine, avec ses rues coupe-gorge, ses bars louches, ses nuits de stupre et ses mystères alcoolisés.
Mon vieux papa est mort dun cancer de la gorge en 1978 (il avait soixante-cinq ans). Un comble, alors que cest ma mère qui utilisait à saturation ses cordes vocales. Il fumait comme une locomotive moi je nai jamais fumé, mais jadore les locomotives.
Je me suis toujours efforcé de reproduire les qualités de mes parents et tenté deffacer les défauts quils mauraient légués, sauf que je navais pas le courage de mon père et que ma voix ressemblait à celle de Caruso, le coq.
Ce jour-là, je suis parti à Lille en catastrophe, optant pour le train et délaissant Emilie, ma chère vieille complice, la Simca 1000 aujourdhui, je roule en Jaguar mais ai gardé la sympathique antiquité sur roues dans le garage. Le Syndrome du Mécréant, une nouvelle tragi-comique teintée de science-fiction que jécrivais pour un fanzine, demeura en létat, à deux doigts (non
trois !) dêtre achevée.
Cétait lhistoire tout à fait déjantée de Basic Vlad Poborsky, le « Hacker Fou ». Bien à labri dans sa villa parisienne, cet homme génial et athée congénital conçoit une sorte de virus informatique quil baptise « Virus-Embryon AT », puis le propage par le biais dInternet. Passant par lécran, son rayonnement amplifie lintelligence, rend le mental des internautes plus fort, plus rigide, totalement hermétique au spirituel. Cela les transforme en robots cartésiens et véhicule la négation absolu de lexistence des fantômes, de la réincarnation, des soucoupes volantes ; les médiums, les voyants, les radiesthésistes et autres fricoteurs de surnaturel sont systématiquement traités de charlatans, bannis
Et, bien sûr, on chasse le grand méchant loup : Dieu ! On traque les adeptes de cette secte maquillée, récupérant au passage les brebis galeuses égarées ; on organise des safaris musclés pour déloger les colporteurs de légendes chrétiennes, les faux prédicateurs, les prophètes dopérette. Le virus est ensuite transmis par le regard du cybernaute initialement exposé, qui devient dès lors un vecteur diabolique, un messager maudit, comme sil transmettait sa conviction nouvelle par magie hypnotique cest une épidémie réelle via le virtuel. Un truc de dingue. Vous êtes une grenouille de bénitier, vous lisez un e-mail urgent, et patatras ! vous voilà subitement devenue une mécréante, et vous partez sur lheure en croisade contre les bigotes. Il est impossible dorienter une amnésie vers un domaine précis ; la foi nest pas localisée dans le cerveau ; quand on oublie, tout passe à la trappe, on ne cible pas la case à effacer sur léchiquier. Ce détail interdisait une attaque chimique généralisée. Le « Hacker Fou » pense quôter les idées religieuses de la tête des croyants du monde entier annihilera leur envie de saffronter, de se nuire, de se détruire. A la base, cétait une idée altruiste, lembryon dun bon sentiment dégénéré et mégalomane, de ceux qui vous rendent dictateur sans même vous en rendre vraiment compte au début. Après, tout senchaîne naturellement, et la tête enfle, les idées se tordent pour grandir plus vite, en force. Basic Vlad compte étouffer dans luf le poussin guerrier sapprêtant à se métamorphoser en coq de combat. Il est persuadé que croire en Dieu est une maladie, une altération de lesprit
Seulement, sur le territoire de la vie, plane une ombre en forme de nuage dorage
et elle est de taille ! Elle sétale si vite quelle recouvre en un unique battement daile le monde voué à sa propre perte. La réaction tant redoutée par les résistants, les rescapés du lynchage à léchelle planétaire ne se fait pas attendre. Lon détruit les Bibles, que les authentiques athées considéraient déjà comme un très bon livre de science-fiction ; on trépane les réticents du Clergé et leur enfonce un crucifix dans la cervelle ; on pend le Pape par les pieds au sommet de lantenne de la Tour Eiffel, après quon leût ramené du Vatican dans un wagon à bétail bourré de cochons
Et surtout, les athées de la première heure prennent le pouvoir et détruisent lintégralité des lieux de culte. Et cest à ce moment précis que le texte prenait un virage loufoque imposé par le style très singulier du fanzine, dont lintitulé suffisait à en expliquer la cocasserie : « Séance-Friction Magazine ». Munis de lunettes de soleil, le Comte Dracula et son armada de vampires investissent définitivement la planète des vivants
Le Diable nest jamais mentionné dans le récit, car prêter foi à son existence, cest accepter celle de son vieux rival, Dieu.
Et, tandis que le monde imaginaire de ma nouvelle se transformait en pique-nique géant pour sanguinaires revanchards et morts de soif, que mon départ précipité ne mavait pas permis de rassembler mes idées et mes affaires, javais laissé engagée sur ma vieille machine à écrire une feuille totalement blanche où il ne me restait plus quà taper le mot « FIN ».
Trois frappes avec un seul doigt.
Bien après le décès de mon père, je ne possédais toujours pas dordinateur. Je navais pas encore les moyens financiers pour men offrir un, vivotant grâce à des petits boulots manuels totalement inintéressants, et lhéritage de mes pauvres parents nourrissait lEcureuil, mon compte épargne ayant été presque vierge jusque-là. Je navais stocké quune poignée de noisettes, et lhiver sannonçait rude, impitoyable
Nouvelliste Principal chez « Séance-Friction Magazine »
Avec le fric que je gagnais grâce à cet extra de plumitif dissipé et provocateur, je ne risquais pas de macheter une Jaguar, la bagnole de mes rêves
LEcureuil, même symbolique, aurait été un casse-croûte dérisoire pour ce fauve tapi, ronronnant, sous le capot. Un coup de griffe vif et précis, déchirant lair et la chair, un claquement sec des mâchoires, et laffaire serait réglée en un éclair
Cette insignifiante pitance de gros matou embourgeoisé, à lil terne et la patte molle, serait tout juste bonne à obstruer une carie du grand félin.
Pour moi, la carie représentait quelques feuillets noircis dencre et lus trimestriellement par des oisifs fans de science-fiction débridée.
Nouvelliste Principal chez « Séance-Friction Magazine »
Je trimbalais ce titre ronflant comme un fardeau, et ce fanzine anarchiste me rapportait si peu dargent que jépiais mon avenir au travers dune loupe. On aurait dit Sherlock Holmes chassant lindice qui clora son enquête. Je touchais à peine de quoi me payer des rames de papier pour continuer à rédiger des textes abstraits sur du concret. Cétait un éternel recommencement
un travail à la chaîne, en quelque sorte. Jespérais me débarrasser très vite de ce qualificatif pompeux, pour le remplacer, dans les plus brefs délais, par celui dauteur de best-sellers chez un éditeur réputé. Cétait envisageable, ma foi
plus par ambition que par prétention, oui. Autodidacte par nature, jaurais appris le métier sur le tas, reniant les ateliers décriture où lon apprend à imiter les plus chevronnés, à entrer dans un moule, à flatter le lectorat et les maisons dédition, certainement pas à sexprimer librement avec le don de conteur que le hasard (ou le destin) a mis entre nos mains.
Je nosais pas écrire des trucs trop longs, trop tordus, je persévérais donc dans le cynisme littéraire, minfligeant dune manière sadique le régime du cercle vicieux. Ainsi, je supportais de voir couler le sang ; les giclées dhémoglobine ne me mettaient pas en joie mais cela me laissait de marbre, et je navais aucune crainte à contempler ce spectacle morbide digne de figurer dans un abattoir. Javais été brancardier, je connaissais à fond le sujet. Par contre, un os brisé, une jambe arborant un angle bizarre, un bras retourné au niveau du coude
là oui, je réagissais, détournant aussitôt mon regard. Tenant fermement la civière, je ne pouvais mempêcher de détourner les yeux à la vue de ce spectacle de squelette dégradé, et mon partenaire prenait linitiative de permuter si je me retrouvais face à la victime démembrée et éprouvais une soudaine envie de guetter lapparition dune comète dans le ciel même en plein jour. Un homme en train de mourir, aux infos télévisées, me troublait moins quune bête tuée dans un film
Voir mettre bas des femelles danimaux me ravissait ; si cétaient des femmes, cela me dégoûtait. Je trouvais les bébés laids à vomir et insupportables ; aussi navais-je quune envie en entendant leurs couinements incessants : leur tordre le cou. Comme un coq qui vous réveille tous les matins à laube alors que vous venez de vous coucher depuis vingt minutes, rentrant dune virée de noctambule alcoolique, dune patrouille nocturne.
Ces idées biscornues morientaient, minfluençaient dans mes écrits.
Mais, heureusement, jaimais par-dessus tout quand mon vieux papa me narrait ses exploits de résistant, lorsquil faisait sauter les ponts et les voies ferrées, pierraille et ferraille soudées par lexplosion. Un viaduc qui seffondre navait aucune saveur particulière sans une locomotive et son convoi laccompagnant dans sa chute, au sein dun vacarme dapocalypse.
En les récitant de mémoire, il me restituait maintes fois les appels du Général de Gaulle, et me donnait systématiquement le frisson avec les quatre notes « londoniennes » quil imitait à la perfection. Plus tard, je me rappelle mêtre réjoui lorsque fut élaboré le tunnel sous la Manche, puis créé lEurostar. Moi qui voyageais peu et ne prenais jamais lavion, jallais enfin me rendre en train dans le pays où sétaient rencontrés mes parents, et le visiter en employant le même moyen de locomotion. Emilie, la Simca 1000, resterait au garage, où elle attendrait sagement mon retour, tel un bon gros toutou dans sa niche.
Par la suite, jécoutai souvent la cinquième symphonie de Beethoven :
Pom ! Pom ! Pom ! Pom !
Cétait un peu lui rendre hommage
à Beethoven, qui devait être un homme génial, et à mon vieux papa, qui létait assurément.
Jignore encore si cette guerre et ses hauts faits darmes en étaient la cause mais je commençais à apprécier sérieusement ce compositeur
ou bien, inconsciemment, cétait linverse. Avant même dapprendre lHistoire de France et les événements épiques, les actions héroïques sy rapportant, on entend forcément, au moins une fois dans sa vie, les quatre fameuses notes de cette uvre mémorable.
En revanche, jévitais de trop mintéresser à lOpéra, car cela évoquait ma mère, réveillant des souvenirs douloureux que je tentais denfouir au plus profond de mon âme, et je navais pas du tout envie dajouter les larmes du chant à celles de mon malheur. Je laissais donc Fidelio, lunique opéra de Beethoven, dans la cabane au fond du jardin et, pour maider à ne pas len sortir, je me disais que cétait un joli nom de chien et quil risquait de prendre froid dehors, à lair libre.
Très souvent, il marrivait décrire en écoutant de la musique, et chaque fois que je passais sur ma chaîne hi-fi une uvre comme Pacific 231 dArthur Honegger, je ne pouvais mempêcher délaborer une histoire délirante autour dun déraillement de train sous un tunnel ou dune collision entre deux TGV sur un viaduc. Parfois, après avoir mis la Chevauchée des Walkyries de Wagner à plein tube, je décrivais mentalement une attaque en piqué de chauves-souris belliqueuses, reproduisant Les Oiseaux, le film dAlfred Hitchcock, avec une autre espèce. Je souriais niaisement devant mon écran, tout fier de la virtualité (et de la virtuosité) de cet effet, de ce coup pour rien, regrettant déjà de ne pas avoir eu lidée immédiate dincorporer des ptéranodons à lattaque aérienne. Mais jamais je ne maventurais à reporter sur le papier ce que la musique mévoquait. Cétait un principe
également une attitude dautodéfense, car je refusais toute influence extérieure qui pourrait pervertir (?) mes textes. Pour la métaphore, une femme se jetant sur lamant de sa meilleure copine sous prétexte que cest une affaire au pieu et que cette dernière a trop parlé.
Ma rédactrice en chef, mademoiselle Clarisse Worken, sen était inquiétée et, une fois, mavait téléphoné en vociférant, assez énervée : « Et si vous écoutez Roméo et Juliette dans une version opéra, vous allez mécrire une nouvelle à leau de rose, avec de la guimauve sur les murs et de la meringue à la place de la moquette ? Vous savez très bien que je refuse systématiquement de telles feuilles de salade, qui noffrent quune vision ringarde et erronée de notre époque ! ». Lorsquelle était en colère, sa voix était si douce que jéloignais le combiné de mon oreille en grimaçant. Je lui rétorquai que pour des raisons personnelles, javais fait une croix sur lArt lyrique, et que rien nétait assez costaud pour détourner ma plume de son but dérangeant.
Je soupçonnais les nouvellistes qui se plongeaient dans leau de rose de passer en boucle des rengaines de Didier Barbelivien, sifflotant et pianotant en cadence sur leur clavier, imitant dillustres anciens qui, jadis, se tapaient Tino Rossi pour tartiner leurs pages de sirop en prose. Je suis persuadé que les pucelles et les boutonneux consomment leurs bouquins à deux balles après avoir programmé, en fond sonore, des chansons damour interprétées par des minets permanentés ou des lolitas tenant leur micro comme sil sagissait dune glace à la vanille.
Assurément, mes lecteurs daujourdhui, eux, se farcissent des compressions musicales en lisant mes romans.
Chez le psy, alors que je sentais poindre à lhorizon linstant suprême de métaler sur labsence de relation amoureuse, je métais attendu à ce quil me crachât à la gueule, employant évidemment un ton vexant, une longue tirade sur le sujet.
« Vous laissez les femmes de côté parce que vous avez idéalisé cette mère que vous avez si peu connue. Vous préférez vous passer de leur compagnie, craignant dêtre materné par une inconnue, de trahir les rapports que vous auriez pu entretenir avec la légitime, et la déception qui en découlerait serait trop forte et définitive
trop lourde à digérer. Vous êtes tellement attiré par la destruction que vous niez la notion de couple et refusez de fonder une famille ! »
Doù cette allusion au bain moussant et le parallèle avec le ventre maternel. Je naurais jamais dû lui parler de ma chère maman. Encore heureux que je ne lui aie pas laissé lopportunité de me traiter de misogyne
Si je nétais pas parti si précipitamment, comme si javais un vieux démon à mes trousses, je lui aurais touché deux mots de Marion Calmettes, la fille que jai fréquentée aux alentours de ma trentième année. Jétais tombé éperdument amoureux dune droguée qui se prostituait pour se procurer largent nécessaire à sa consommation de dope. Jétais en manque moi aussi, mais pas de la même nourriture. Elle sétait présentée sur mon chemin tout à fait par hasard, alors que je recherchais plutôt une professionnelle du plaisir, et je lavais prise telle quelle métait apparue.
Amoureux et bonne poire, javais tout tenté pour la soustraire à cette galère : la désintoxication dans une clinique après quon ly eût admise pour une raison plus banale. Toutefois, le thérapeute avait été formel : « Si elle décroche complètement, il y a des risques à envisager, des retombées, et vous en serez la cible
Elle oubliera la drogue, certes, mais vous accompagnerez cette substance dans lamnésie chronique dont elle sera la victime à la fois bénéficiaire et expiatoire ! Cest inévitable.».
Ces propos évoquaient la prêtrise, pas la science médicinale ; mais je ne relevai pas ce que je considérai comme une injure, imaginant lindividu déconcertant me qualifier, en retour, de blasphémateur
Un comble !
Jai accepté les aléas de cette bonne action qui, il faut bien lavouer, se blottissait derrière un geste profondément égoïste, sy abritant avec lénergie du désespoir. Ainsi, ce fut un échec personnel
et pour elle, une totale réussite. Elle avait oublié jusquà mon existence, et elle me remercia à peine davoir été à ce point altruiste (vraiment ?).
Soutirée au catalogue de mon passé, cette anecdote relativement importante me ramena dare-dare dans le présent. On aurait dit une invite de femme quémandant du sexe : une illade aussi puissante quun aimant mais à ce point préjudiciable que lon eût préféré être aveuglé par le soleil. On me tirait par la main alors que je tentais de stationner dans un créneau différent du temps.
Le premier fait divers lu entre deux cafés faisait état du Mnézium2002, un médicament traitant un éventail limité de pathologies impliquant lamnésie. Mais était-il pareillement efficace contre les « trous noirs » dus à la désintoxication ? De toute façon, à peine créé, il venait dêtre retiré de la circulation, et mon ancienne copine affichait près de vingt ans de plus à larrogant compteur temporel qui mesurait la mémoire du futur.
Pour celui-ci, il y avait une corrélation presque évidente avec mon vécu
Mais les deux autres ?
Lavenir me le dira peut-être
Désormais, à cause de mon boulot et de ma manière de le traiter, je préfère me passer de tout rapport avec les femmes. Et lorsque jai envie de mencanailler, de me nourrir damour, je me rends dans les quartiers glauques de Paris, où baignent les mystères alcoolisés et les sirènes friponnes
Jy achète de quoi calmer mon appétit et combler ma solitude.
La création tue la récréation ! Ou réciproquement
Ma mère cantatrice, mon père prof de français, je ne pouvais que manier le verbe
Mais dune autre manière : par la plume !
Cette visite inopinée dans le passé mavait fait repenser à cette nouvelle, Le Syndrome du Mécréant, et je fis tout de suite le rapprochement avec un cauchemar familier ressurgi de nulle part durant la nuit, à lorée de cette folle matinée. Il mavait terrorisé à peu près à lépoque de la rédaction de ce texte, et semblait en éprouver une telle nostalgie quil se prenait pour un boomerang onirique.
Oui, au cours de mon gros dodo de pantouflard, jai revisité un songe maudit (ou bien était-ce le contraire) qui mavait déserté depuis une bonne vingtaine dannées et dont je me rappelais les moindres détails sans pour autant faire un gros effort mnésique. Suis-je allé vers lui ? Est-il venu vers moi parce que, sans ladmettre, je le réclamais ? Nous sommes-nous croisés sous la couette, tandis que je mijotais dans la soupe du néant et my sentais à laise ? Passait-il par hasard, et le destin lavait-il sommé de se pencher une nouvelle fois sur mon cas ? Paradoxalement, javais revêtu le suaire dun fantôme retournant dans le musée du sommeil pour hanter un rêve (le lieu du crime ?).
La falaise, les fausses mouettes, lattaque de la chauve-souris, la mer qui nen était pas une, la chute, la remontée, aidé par un
La tirade, linjonction du
Je métais amusé à la respecter, au fil des années, cette petite phrase imagée, et cela mavait plutôt bien réussi. Mais maintenant que mon style évoluait, que ma notoriété prenait de lampleur
« Laisse-moi mordre dans ton âme, et non seulement tu sortiras indemne de ce songe maudit mais, en prime, tu deviendras un grand auteur de best-sellers, un élément de lélite littéraire, et, par la plume, tu loueras ma puissance, mon pouvoir
sinon
»
Et pourtant, hier soir, en vidant mes poubelles, javais été mordu par le froid sévissant sur la capitale, pas par une chauve-souris !
Hors du tangible, la morsure de ce serpent venimeux avait tracé une double cicatrice dans mon imaginaire, à la manière dune voie ferrée
Où sétaient plantés les crochets, deux petits trous (de mémoire ?) souvraient sur des rappels sporadiques du passé, puis se refermaient aussitôt si les souvenirs débouchaient sur la mort du gisant endormi. Javais esquissé brutalement un geste dautodéfense, écartant lobjet de sa convoitise, moi en loccurrence, et il avait dessiné sur ma peau une paire de sillons, oubliant volontairement de retirer ses pseudo-crocs de la chair de mon épaule
Je me demande même sil navait pas éprouvé le désir de les laisser là où il les avait fichés, simulant une griffe, une signature. Je nen souffrais que par intermittence, les scrupules jouant les trouble-fête, et la douleur pulsait comme une balise ou une lentille de phare, imitant un rhumatisme par temps dorage. Se mêlant au sang, le venin apposait sa fièvre sur mon front, noyant mes yeux et inondant mes joues dune sueur malsaine, nauséabonde.
Mais, embrassant les lèvres de cette faille, lévocation dun second cauchemar sengouffra, succédant en un fondu enchaîné au précédent. Le coquin sétait caché derrière lautre, se calfeutrant dans mon inconscient, et seule ma troisième tasse de café bien noir len délogea, le mettant au goût du jour. Un train peut en cacher un autre, dit-on ; les mauvais rêves sont donc des trains
des trains de vie.
Tapi derrière une connexion cérébrale, il se tenait en embuscade, visiblement programmé pour jaillir en un éclair, habile soldat ou fauve affamé, sextériorisant en cas dassoupissement de lennemi (de la proie ?) déjà blessé lors dune première escarmouche. Afin de porter lestocade peut-être
Le lâche ! Le gredin !
Le maudit !
Un homme en gabardine sort de chez lui à laube, il marche dans une rue jonchée de poubelles, sous la pluie ; il croit voir un chien errant qui traverse la rue, sous ses yeux, le poil sale et mouillé, mais lanimal na aucune existence : il ny a pas de chien !
Plus tard, lhomme se trouve dans un train, laverse fouette le wagon ; il croit voir des vaches paître, certaines se vautrant dans lherbe grasse, mais cest une illusion : il ny a pas de vaches !
Plus tard encore, il marche sur une digue, des trombes deau linondent ; il croit voir des mouettes sébattre autour de lui, lencerclant, mais cest une vision : il ny a pas de mouettes.
Plus loin, arrivé au pied dun phare, lhomme voit surgir soudain de nulle part une locomotive empanachée dune épaisse fumée. Il a limpression quelle sort dun tunnel creusé à même la verticalité pierreuse de ce donjon des mers. Elle fonce sur lui, roule sur son corps de pantin désarticulé, le réduisant en bouillie sanguinolente
Et là, cest la réalité
la triste et terrible réalité !
Evidemment, je nétais pas cet individu, mais je le suivais telle une ombre, le cernais tel un halo.
Non, mieux
jétais à la fois SON ombre et SON halo !
Sauf lorsque la locomotive folle lui
Alors là, javais endossé la peau du machiniste et, arborant un air cruel, je fixais cet homme en gabardine, mes yeux rougis par la haine et les escarbilles, tandis que la distance de limpact se réduisait comme au ralenti. Abattu, vaincu, les bras ballants, il ne pleurait même pas ; son regard appelait le néant, le réclamait de toute urgence
Il navait pas à sen soucier, jétais là pour exaucer son vu.
Je métais réveillé en sursaut, fuyant cet abominable cauchemar où semberlificotaient les vues de lesprit, les perceptions panoramiques et les réalités subjectives, pour aboutir à un anéantissement totalement surréaliste
mais qui paraissait si vrai que
Je me suis rendormi dans les draps gluants, pour me réveiller deux heures après, suant, au sein dune bulle de silence inhabituelle et, finalement, assez dérangeante.
Jétais tellement trempé que je me suis demandé si
Un noyé.
Si je navais pas terminé ma tasse de café, je me serais étranglé avec, et elle maurait échappé, éclaboussant lécran de lordinateur avant de tomber parterre, rebondissant sur la moquette
Sur un carrelage, elle aurait éparpillé des miettes de porcelaine et jaurais dû memployer avec un balai, perdant un temps précieux à des travaux ménagers.
Cet ersatz de songe maudit avait, me sembla-t-il, un rapport étroit avec le deuxième fait divers lu sur le canard, ne serait-ce que par le titre mentionné du premier roman de Georges Moss : Le Phare des Tempêtes !
Le phare !
Je ne suis plus un adepte des coïncidences plus jeune, je lai sans doute été, mais lexpérience du vécu a calmé mes ardeurs naïves.
Je ressentis le besoin impérieux dun autre coup de fouet rapproché, pour me remettre les idées en place, car elles sétaient très vite dispersées, à limage de la tasse de porcelaine si le sol navait pas été moquetté. Un quatrième café serait le bienvenu ; je me le servis en tremblant. La caféine nallait pas arranger mes affaires. Jétais un maniaque du thermos, il me suivait partout dans la maison, toujours fumant dès louverture du bouchon
Larôme qui se mélange aux senteurs domestiques des petits matins routiniers, tandis que dehors, laube sinstalle, offrant sa fraîche lumière à la mélancolie urbaine. Un éternel recommencement de pantouflard. Mon premier geste au saut du lit, une sorte durgence : la cafetière en route, puis lopération « vases communicants » avec lindispensable thermos.
Et ce dernier entrefilet, le vernissage de lartiste peintre dénommé William Smith, quand se manifesterait-il indirectement ? Etais-je confronté à des mondes parallèles où les événements senchevêtraient ? Que me réserverait encore cette folle matinée ? Et quand croiserai-je un contexte similaire au dernier élément du trio dinfos ? Même si le ministre des intuitifs les avait rangés avec les dossiers définitivement classés, au moins deux dentre eux avaient trouvé un corollaire. Celui concernant le Mnézium2002 avait étrangement voyagé dans le passé ; pour un médicament guérissant de lamnésie, cétait prédestiné.
Manquait une clef pour ouvrir la porte du mystère. Je pressentais quun parcours labyrinthique mattendait derrière le battant, serpentant dans une nuit dencre proche du vide sidéral et débouchant sur dautres énigmes. Mais où dénicher cette issue ? Et comment ?
Une fois de plus, lavenir me le dira. Au fil des étapes, il dictera ma conduite, car je préfère être dirigé par lui que le forcer à anticiper. Toutefois, je craignais que le temps ne fût sollicité plus tôt que prévu par le destin que je nose même plus comparer au hasard.
De ma main libre, simulant un désintérêt subit, je tapotai nerveusement sur le clavier, scandant les quatre célèbres notes de la cinquième symphonie de Beethoven, la « symphonie du destin »
Des mots illisibles saffichèrent sur lécran ; pourtant, dans ma tête, cétait dune cohérence exemplaire, absolue :
Pom ! Pom ! Pom ! Pom !
Acte II
Cyrille Vernon et le Mystère de Paris
Il y eut une sorte de déclic : tout le contraire dune déchirure. Partout dans mon esprit, des failles se refermèrent, scellant des portes de sortie, et, telle une mise en quarantaine, emprisonnèrent mes pensées vagabondes. Une suture généralisée, en quelque sorte
après une cicatrisation accélérée. Le retour à la réalité fut enfin conjuguée au présent, et il me fallait y reprendre pied dans les plus brefs délais car mon boulot et mon équilibre en dépendaient. Javais lancé un boomerang à laveuglette, et voilà quil me revenait, simmobilisant miraculeusement à quelques centimètres à peine de mon front ! Je sentis son ombre investir mon visage, comme un croissant de lune.
A la vérité, ces flash-back à répétition et ces cauchemars spectraux mavaient distrait de cette routine jouissive que daucuns jugent triste à mourir. Ce nétait pas une tare puisquelle étanchait la soif de lecture de mes fans. Cétait un mal utile, et peut-être leur était-il nécessaire dans des cas bien précis : amoureux de sensations fortes, oisifs avides de fantasmes, handicapés physiques
Quelquefois, il leur arrivait davoir la bouche asséchée, criant fort lorsquun nouveau titre avait du retard à la parution, au risque de se déchirer les lèvres jusquaux commissures, réclamant à boire, par pitié
Si certains y dénichaient assez dénergie pour se redresser, le combat contre lennui se doublait dune guérison aussi passagère que miraculeuse, et je ne pouvais que men féliciter.
Mais moi, grâce à ce contexte, je vivais décemment, et la honte ne meffleurait même pas ; mignorant, elle senvolait vers des cieux hypocrites. Javais caché ma manière dopérer aux critiques, et ils me foutaient une paix royale. Sils avaient eu vent que ces récits débridés étaient luvre dun sédentaire, ils auraient enquêté, me harcelant, cherchant la petite bête
Ils auraient tenté de démasquer linsignifiante faiblesse, pour lui opposer leur force virtuelle. Ils auraient délégué des espions, des taupes, soudoyant le facteur, le livreur du supermarché du coin, le traiteur
Je serais devenu parano. Oui, ils rengorgeaient leur fiel hémorragique parce que jétais sage comme une image, et aucune brume matinale alcoolisée, reliquat dune nuit de stupre, dune patrouille nocturne, ne brouillait jamais ma vue au saut du lit. Ces tristes sires à la plume vengeresse ciblent plutôt les auteurs de best-sellers qui surfent sur les vagues dun océan psychédélique dans les bars à putes, saffichent avec la jet-set, sont invités régulièrement par les médias ou à lElysée.
En ce moment, jécrivais Nuages de Feu sur le Styx. Une sombre histoire dexploration souterraine dont le sujet rappelait vaguement Voyage au Centre de la Terre de Jules Verne, mon modèle lorsquil sagissait de sévader, de nager sous la surface du palpable
De barboter sous lécorce. Cela évoquait également la série des Bob Morane dHenri Vernes, dont chaque titre et son sujet trottaient encore dans ma tête, à la manière dune ponctuation, et jusquà ce jour, il mavait été impossible de ne pas y songer en bâtissant la trame de mes intrigues.
(Verne, Vernes
Décidément, sur un plan strictement phonétique, ce nom me fascinait autant que les nombreux livres quil paraphait. A une lettre près et avec beaucoup dimagination, on aurait pu se demander sil ny avait pas là un clin dil de la providence.)
Avec ce livre, où je prenais souvent lascenseur pour plonger au creux des fondations, je souhaitais stagner au sommet des ventes
Dans Le Magma de la Lune, cétait à peu près le même thème, mais décalé, resitué. Javais « satellisé le centre de la Terre » réflexion émise par mon éditeur lorsquil prit connaissance du tapuscrit.
Là, javais appuyé sur le bouton réservé à la distribution des billets pour les hauteurs célestes
Mais ce nétait quune impression.
Dans mes romans, il est essentiellement question de baroudeurs qui, à la recherche dun trésor, dun moyen de senrichir, sont contraints de sauvegarder une planète, un monde, afin de subsister, clause du contrat indispensable pour recouvrer leur honneur perdu et ainsi achever leur quête initiatique. Ma foi, rien de bien original au départ. En parallèle, pour égarer mon lectorat, je crée une trame psychologique dans laquelle le héros se mesure à ses propres démons et met sa vie en danger pour en réchapper. Il ne sauve pas celle des autres, non, il constate tout simplement que la sienne est précieuse, fondamentale, et lutte dans le but de préserver lexistence de ses congénères, victimes de la réaction en chaîne quil a provoquée. Il appartient à une pensée collective, et un individu qui survit pousse ses voisins à limiter, quitte à sexposer et à en subir le contrecoup, le retour de manivelle (du boomerang ?).
Je pars du principe quun voyou est un adepte du renoncement masochiste, il se complaît par dépit dans la difficulté, linterdit, le négatif
Cest un aventurier de la déprime, un consommateur de stress. Dès lors, ces mercenaires du mercantilisme, ces chasseurs dor sans foi ni loi redécouvrent leur humanité à la fin de mes bouquins. Le danger les rend humbles, leur restitue les scrupules égarés en route, et ce nest pas la lâcheté qui décide de la cessation de leurs élucubrations périlleuses, mais lenvie de découvrir des trésors plus intimes, plus personnels : la tolérance, laltruisme, la bonté dâme, le désintérêt
Inestimable !
Evitant de verser de leau de rose sur le texte, je mingénie à balader mon personnage central (?) dans deux univers littéraires antinomiques, lun concret, réaliste, lautre proche du cauchemar éveillé, ne me privant jamais de mêler des actes gore aux scènes aseptisées, parfois ringardes
Le souci du détail choc, le frisson, le vertige, souvent au détriment dune cohérence censée sauter aux yeux, et le mépris des grandes sagas (trop sages) où lon se noie car cela déborde de flotte joliment rosée, de confiture acidulée à lexcès. Mes fans aiment mourir alors quils se croient sauvés ; ils ne prisent pas latmosphère électrique annonçant lorage, ils réclament du ciel bleu juste avant le coup de foudre fatal.
Très récemment, à loccasion de courtes vacances, je métais baigné dans le marigot de Serge Brussolo et la soupe de Stephen King. Le roman du premier nommé mavait enthousiasmé de par son ambiance vénéneuse plus suggérée que décrite, alors que le second mavait saoulé avec ses interminables digressions, et son pavé métait tombé des mains au bout dune centaine de pages. Je ne métais pas endormi, non, mais javais frôlé lassoupissement ; en tout cas, javais bâillé comme une carpe hors de leau. Il mavait fallu dix minutes pour jaillir de cette somnolence où je mengluais
Cultivant intelligemment mon adolescence, javais dévoré toutes les uvres de Jules Verne, et jy avais non seulement pris du plaisir, mais de plus, cela avait propulsé mon envie décrire vers une évidence de projet. Je ne lisais plus depuis longtemps, manquant de temps et craignant dêtre tiraillé entre le désir dimiter de célèbres auteurs bien ancrés dans la place et la peur de leur ressembler par linfluence dont mon subconscient pourrait se nourrir. La gloire ne me donne pas la grosse tête, toutefois si je côtoie ceux qui trouvent normal de porter une auréole sur leur casque lourd, ne va-t-elle pas enfler démesurément ? Gardera-t-elle des proportions raisonnables ?
A la fois troublé et obsédé par mon introspection, que jassociais volontiers à ma découverte « tricéphale » au gré des pages du canard, je navais pas vu les heures défiler. Dopée par le trio dinfos, cette visite inopinée dans le passé avait stoppé mon horloge interne ; néanmoins, lautre, la vraie, continuait à tracter la planète sur les rails dun éventuel (?) futur. Une pendule semblable à une locomotive
La métaphore était osée mais méritait que lon sy attarde ; je décidai de men resservir à la rédaction de mon prochain roman. Ceci dit, terminer celui mis en chantier, squattant un faible rayon du disque dur, cet étrange fromage, était bien plus dactualité. Je navais rien produit durant une seule matinée et la sensation davoir pris un retard monstre me hantait déjà.
Dans le jardin et les alentours urbains, la neige avait fondu, et un timide soleil perçait, déchirant les rares nuages. Cétait désormais une météo de saison. Nous étions en octobre tout de même
pas à Noël !
Il était près de midi et ma quatrième tasse de café trônait sur le bureau, vestige dune matinée angoissante, à côté du clavier de lordinateur où je navais pianoté, finalement, que pour interpréter du Beethoven, virtuose dun surréalisme domestique. Aujourdhui, contrairement à lhabitude, mon imagination hibernant, la routine mavait rendu intellectuellement paresseux
Mais était-ce bien un jour comme les autres ?
Il devenait urgent que je fasse le vide dans mon esprit car jattendais quelquun en début daprès-midi, et à cause de cette agitation mentale, javais isolé la réalité sur une voie de garage.
Au lieu dinviter cette personne au restaurant, je lui avais proposé de venir boire le café à la maison, à 14 heures. Lorsque je lui avais donné cet insolite rendez-vous, lui indiquant mon adresse, elle avait aussitôt accepté ; on aurait dit quelle était poussée par un élan incontrôlable, un coup de vent (le mistral à Paris). Elle navait même pas pris la peine de me dévoiler immédiatement la raison de son empressement à acquiescer. De toute façon, son engouement était si spontané quuniquement un être primaire ne laurait pas deviné à lautre bout du fil. Je lavais imaginée serrant le poing, ébauchant en signe de victoire un mouvement de haut en bas avec son bras, le coude venant heurter son thorax, hurlant un « yes ! » retentissant qui aura sollicité sa voix dans le suraigu. La tessiture de ma très chère maman.
Cétait une femme, bien sûr : elle sappelait Miranda Fabbri. Une sorte de journaliste biographe, je crois. Jaurais pu dentrée passer pour un avare ou un mufle mais je désirais rester sur ma réserve, et nul lieu plus approprié quici nétait à même de mapporter un meilleur réconfort moral, une protection quasi totale contre le monde du dehors. Jhabitais un bunker, et jen étais à la fois le maître et le chien de garde. Cest tout juste si cette intrusion nétait pas à considérer comme le premier symptôme dune maladie à traiter à la racine : louverture sur lextérieur par réciprocité. Si tu ne vas pas à lextérieur, ouvre ta porte, et cest lextérieur qui
Mais je cherchais à désacraliser linstant, et mexposer en public avec une femme était plus fidèle à ma logique que de linviter à mon domicile
Cétait assez paradoxal, ma foi, cependant jétais la victime de cette phobie, pas le prédateur.
Dans mon esprit, elle ne pouvait se présenter en ma demeure que pour des raisons professionnelles ; ailleurs, cétait exclu
Jétais sur mes terres, je régnais, et la moindre entorse à ce règlement maurait terriblement stressé. Ailleurs, cétaient nos voisins de table, et ils se seraient chargés de travestir notre tête à tête improvisé, narrant plus tard à des collègues cette pseudo-idylle naissante dont ils auraient été soi-disant les témoins privilégiés. Javais le plus grand mal à admettre les interprétations hâtives des gens désuvrés car cela meffrayait. La plupart nont pas de vie effective, aussi ils se font une joie den inventer une, toute virtuelle, chez les autres
et les voisins de table, affichant leur mixité en duo, sont des proies idéales.
Cétait une relation de travail inattendue, et dès lors que Miranda Fabbri passerait le seuil de mon antre, elle deviendrait un ersatz dêtre asexué, une pièce rapportée. Ange, ombre et fantôme : les trois pour le prix dune. Elle aurait pu trouver cela humiliant, je le sais pertinemment, mais elle était là pour bosser, pas pour entrer dans des considérations existentielles. Sans même la connaître, dans ce domaine, jétais sans doute plus doué quelle. Mon passé était si
riche !
Oui, jaurais pu rejoindre cette personne dans un bureau, le sien peut-être, où lon maurait reçu en prenant des gants, assez obséquieusement, néanmoins je préférais être sur mes gardes, assiégé sur mon territoire de ma propre initiative. Il mavait paru au téléphone que mon interlocutrice nétait nullement étonnée de ma décision, de mon idée, et si javais dû me fier à son timbre de voix enjoué lorsque je lui proposai ce rencard égoïste, elle en était, au contraire, ravie.
Peu importe où elle mangera à midi ; personnellement, je nai pas faim, alors
Si Raoul, mon éditeur, sétait permis de mimposer cette présence, cest justement parce que je ne lui avais jamais parlé de ma façon de fonctionner, dans la solitude, imitant un ermite. A lissue de cet improbable aveu, il se serait arrangé autrement, cest certain, mais pas de cette manière que je jugeais cavalière.
Tel est pris qui croyait prendre. On peut en effet dire que jai été pris à mon propre piège et
très surpris.
A mots couverts, deux mois plus tôt, tandis quil me titillait sur la date de parution prévue pour Nuages de Feu sur le Styx, et alors que je pataugeais dans les marécages situés aux environs de la moitié du récit, il avait fait allusion à une éventualité analogue. Il mavait demandé assez mielleusement si raconter ma vie à quelquun, qui transcrirait, me situant dans le temps et lespace, me dérangerait ou non. Ce nétait pas un projet, seulement une hypothèse à létude. Javais éludé dun revers de la main, lui signifiant que ce nétait pas dactualité. Comme dhabitude, parce que cela larrangeait, il avait traduit par : « Men fous ! Agis comme il te plaira ! ».
Raconter ma vie
Mais à qui ? A quoi ?
Vous pensez bien
ce gros ours au prénom si doux ne pouvait que rugir avant de lécher le miel.
Cette jeune femme venait dêtre contactée puis « embauchée », pour rédiger ma biographie. Encore une occasion pour ce sacré Raoul de se remplir les poches sur le dos de mes fans, sollicitant une fois de plus leur passion via le portefeuille. Concept moderne, système corrompu
Approche détestable que je ne pouvais fuir, même si cétait contre ma nature détaler le privé en public. On ne refuse pas une opportunité dêtre découvert par les fans dautres auteurs
à condition quils soient positivement curieux et nappartiennent pas à cette catégorie de lecteurs qui se prennent pour des élus parce quils aiment un écrivain en particulier. Cela ressemblait à une secte, nest-ce pas ? Ce nétait pas mon trip.
De toutes mes forces, je maudissais Raoul davoir pris cette initiative ; le connaissant bien, il avait sans doute jugé que cela rapporterait gros pour sa boîte, et accessoirement pour ma pomme. Et puis, javais envie de réussir, et pour réussir dans ce rôle ingrat, il faut soffrir, se livrer corps et âme à ses admirateurs.
Se déshabiller ! Un strip-tease pire et plus intime quun dépiautage !
Quand je pense que je venais de prendre un bon bouillon de souvenirs et quil me faudrait bientôt les étaler à nouveau, cette fois-ci de façon prolixe, précise et rigoureuse
Jen avais déjà la nausée.
Je devenais un auteur à succès, aussi le lectorat réclamait plus de détails sur ma vie privée. Cest ainsi que cela fonctionne aujourdhui : la vie privée de lauteur intéresse le public autant, sinon plus, que ses romans.
Ce sont les risques du métier !
Dieu que le temps passe vite ! On sonnait à la porte.
Cétait elle.
Ce ne pouvait être quelle
Elle était en avance. Cela commençait plutôt mal car jétais très pointilleux sur les horaires de rendez-vous. Mais bon, mieux vaut arriver avant quaprès. Après, bien souvent, le retardataire se retrouve seul, comme un naufragé sur une île déserte, et pourtant, cest lui qui a gâché la fête, coulé le bateau
Fébrilement, je me levai et me dirigeai vers lentrée (de lantre ?) ; devant la porte, la main tremblante et électrique posée sur la poignée, je ne pus mempêcher de regarder par le judas.
Et ce fut comme un coup de foudre
Un orage sous mon crâne
Un tourbillon memporta, vertigineux
Juste le temps de susurrer : « Maman ? Cest toi ? ». Puis de me ressaisir aussitôt, une fois ce mot magique lâché dans un murmure.
Miranda Fabbri ressemblait trait pour trait à ma très chère maman !
A Lolo Webb !
A « frail lady » !
(Déconnexion)
?
Reality Show
- Le Mnézium2002 a été efficace au-delà de nos espérances.
- A ce point ?
- Oui, absolument.
- Expliquez-vous.
Monsieur Cyrille Vernon était suivi depuis plusieurs années par le professeur Rémy Moscatel, un as de la médecine encéphalique qui se fit épauler, au cours des derniers instants du traitement, par un psy émérite, le docteur Wilhelm Strauss. Ce dernier a diagnostiqué que dans un tel cas pathologique, la présence fortuite de la neige à une époque décalée symbolisait lévolution logique préludant à la sortie du coma de leur patient. Et le mutisme inexplicable du coq signifiait sans aucune équivoque quil quittait son état amnésique grâce au Mnézium2002. Lamélioration subite et incompréhensible de la météo figurait, elle, une anticipation sur larrivée de mademoiselle Miranda Fabbri, car elle est censée avoir ensoleillé la vie de monsieur Vernon. Cétait un heureux présage, un signe positif du subconscient qui voyage parfois dans le futur pour notre bien
Ce ne sont que des hypothèses mais il faut bien reconnaître quelles tiennent la route. Ensuite, le professeur Alphonse Klein, en lui injectant du Mnézium2002 dès son émergence du néant, a réussi son coup avec brio. Ce trio de médecins compétents a réalisé là un exploit, un authentique miracle ! Et pour lanecdote, vous le constaterez vous-même, beaucoup déléments de cette affaire vont aller par trois.
Le jour où il a appris la mort de son père, la SNCF étant en grève, Cyrille est parti en catastrophe au volant de sa Simca 1000. Arrivé à un passage à niveau, juste avant dentrer dans Lille, un orage terrible a éclaté ; pendant quil était comme dhabitude fasciné par le train lancé à pleine vitesse, il a été foudroyé sur place. Commotion cérébrale. Vingt-cinq années de coma. A la fois légume et cobaye car un léger frémissement une lueur minuscule et lointaine dans son encéphalogramme donnait à penser quil y avait une chance infime de retour à la normale dans un avenir impossible à dater avec précision. Le professeur Ernest Flamantin, qui le traitait à lépoque, était un homme patient et entêté : il sétait juré de ne partir à la retraite quune fois son malade tiré daffaire. Ressuscité, en quelque sorte. Hélas, il est décédé entre-temps, et son successeur, le professeur Rémy Moscatel donc, pour honorer sa mémoire, a décidé de poursuivre lexpérience. Et puis ce médicament, le Mnézium2002, créé tout récemment par le docteur Vincent Mareuil, fut mis sur le marché pharmaceutique à point nommé, car Cyrille sextirpa du coma totalement amnésique.
Tout ce quil ma raconté sur sa vie depuis 1978 a été rêvé, inventé, façonné par son inconscient. Le docteur Strauss a déclaré quil sculptait ses fantasmes, les modelait à sa convenance. Cest un vaste songe mythomaniaco-dépressif, affirmait-il. Une existence factice quil sest dénichée durant son absence clinique de la réalité. Il a vécu par procuration une existence artificielle pendant vingt-cinq ans. Même le jour de lannonce de la mort de son père, il la « fabriquée » comme cela larrangeait, imaginant avoir pris le train alors que cétait erroné puisque la SNCF était en grève. Strauss est persuadé que le Mnézium2002 la fait délirer, le projetant dans un monde virtuel, et que cela a amplifié et modifié les souvenirs de ce rêve qui a succédé à sa vie effective, celle-ci ayant cessé le jour du coup de foudre, au passage à niveau. Lon peut dire cela autrement : à cause du Mnézium2002, il prend ses désirs pour la réalité, mais il a véritablement conscience que cest palpable. Ce nest pas de la folie, non, cest un fantasme en trois dimensions. Tel un sculpteur qui modèlerait la statue dune déesse en se fiant à limage de son idéal féminin et non pour demeurer dans les normes de la création mythique. Il lui suffit dy penser pour que la sculpture naisse sous ses yeux, mais il lui est impossible de la toucher, de la caresser.
Strauss a décidé de cesser le traitement au Mnézium2002, jugeant que sa mémoire reviendrait petit à petit, reprenant une consistance plus
tangible. Désormais, on le garde en observation, mais la guérison définitive est envisageable dès la semaine prochaine. Il repartira à zéro ; seuls ses souvenirs seront flous au début ; ils séclairciront progressivement. Comme le soleil écartant les nuages pour accélérer la fonte des neiges. Vous devinez lallusion. Dans son délire, Cyrille a, dailleurs, inversé la réalité, prétendant avoir lu larticle du journal où il était mentionné que le Mnézium2002 était retiré de la vente libre, alors que la vérité se situe à lopposé. On dirait quil a cherché à diaboliser un produit apte à le guérir, ou au contraire, réfutant cette attitude masochiste, a-t-il prêché le faux pour avoir le vrai. Ainsi souhaitait-il que ce médicament fût efficace en niant son existence même. Cest une réaction paradoxale maintes fois observée chez les
« délirants ».
- Mais pourquoi vous a-t-il mis vous tout spécialement dans la confidence, avec ce long étalage de scènes mythomaniaques où il simplique si intimement ? Vous, son infirmière attitrée, si je puis dire. A mon avis, cétait plus logique de se confier au psy. Et pourquoi avez-vous contacté la presse, moi en loccurrence ?
- Cest tout simple, vous savez
Je fais partie intégrante de son délire mythomaniaque. Il me prend pour Marion Calmettes, la jeune droguée quil a fréquentée lorsquil avait trente ans ; il semblerait que mon physique lui évoquât cette personne. Un report daffection sans doute, comme avec Miranda Fabbri, quil a assimilée à sa mère, lui trouvant une ressemblance qui nexiste probablement que dans son imagination. Il la rêvée ainsi dans sa propre fiction. Quant à votre seconde question
javoue que cest parce que son cas est intéressant et que cela peut lui mettre le pied à létrier, car il désire réellement devenir écrivain. Peut-être quil nest pas trop tard. Il est tellement obsédé par son grand-père, mineur de son état et dont il ne parle presque jamais, quil écrit des romans où il est toujours question de voyages sous lécorce terrestre, loin de la surface. Il est allé jusquà demander à son ami Raoul Piton de changer lintitulé de sa boîte : dès lors, les Editions du Python sont devenus les Editions Mines dEnfer. Mine de fond, mine de crayon
le parallèle ne vient pas tout de suite à lesprit, mais bon, cest un caprice de star ! Non, il nest pas trop tard, croyez-moi. Cest quelquun de touchant, de fascinant quand on sattarde sur sa personne au quotidien, et je pense être la mieux placée pour affirmer cela. Maintenant, beaucoup dannées ont passé ; mais pour lui, le compteur temporel est resté bloqué au jour de la mort de son père. Vous savez
cest un simple cheminot, un aiguilleur plus précisément, et si on peut attirer lattention sur lui, il aura de bonnes chances daméliorer sa condition sociale et de réaliser son fantasme : devenir auteur de best-sellers. Si vous publiez ce que je vous narre de sa vie réelle et de ses fantasmes auxquels il a donné vie grâce au Mnézium2002, non seulement vous attirerez lintérêt des lecteurs sur votre magazine, mais également sur sa vocation décrivain ainsi que sa condition dhomme simple et courageux qui vient dendurer un calvaire sans égal. Je ne vous cacherai pas que cela fera de la pub pour la clinique, pour le médicament. Tout le monde y trouvera son compte. Cest tout de même une aubaine pour une chroniqueuse de talent comme vous
et pour une simple infirmière dont le dévouement est absolu. Cela peut même relancer la vocation.
- Un sentiment et des propos qui vous honorent. Vous êtes très intelligente, visiblement, vous savez ce que vous voulez et faites le maximum pour lobtenir. Une vraie femme daffaires. Nayez crainte, je plaisante. Vous êtes amoureuse de lui ?
- Je crois, oui.
- Et cest réciproque ?
- Je lignore encore.
- Je comprends. Continuons, je vous prie. Que sest-il passé après larrivée de
de mademoiselle Miranda Fabbri ?
Tout avait pourtant mal débuté entre eux, à cause dune broutille, dune boutade de mauvais goût. Une histoire toute bête dinitiales du patronyme de Cyrille. Elle les avait comparées à celles de son père, les surnommant tout deux les 2CV, Clément et Cyrille Vernon. Elle avait insisté lourdement en lui demandant si la famille possédait une 2CV. Il avait tiqué. Latmosphère sétait détendue lorsquil lui parla dEmilie, la Simca 1000, quil neût pas échangée contre une Citroën poussive pour tout lor du monde.
Ensuite, ils avaient parlé boulot. Pas beaucoup, juste assez pour agacer encore un peu Cyrille.
Le Magma de la Lune avait cartonné, battant tous les records de vente dès les premiers jours de son arrivée dans les bacs, mais se classait en deuxième position derrière Le Chant de lInconscient au Clair de lAube, le second titre dun auteur débutant dont Raoul, léditeur, lui avait tu le nom. Il lui avait dit en souriant quil lapprendrait bien assez tôt. Mais Cyrille avait deviné une légère gêne dans le timbre de voix de son ami, dhabitude plus sec et qui, là, sétait métamorphosé en son de flûte. Ce bouquin avait un succès fou, et le précédent était de la même veine : Le Phare des Tempêtes avait également cassé la baraque. Les Editions de la Tour étaient aux anges : elles avaient découvert un as de la plume, une poule aux ufs dor. Pour une entame de carrière, cétait un coup de maître. Cyrille ne sen était pas laissé compter et sapprêtait à promettre à Raoul Piton et ses Editions Mines dEnfer un prochain roman du feu de Dieu. Mais auparavant, il lui fallait achever Nuages de Feu sur le Styx. Toutefois, sil devait auparavant raconter sa vie à cette femme, cétait mal barré pour lui. Il avait déclaré dans un souffle : « Ce nest pas vraiment un train denfer ; mon Styx ne risque pas de déborder ! ».
Miranda Fabbri venait de « mettre en boîte » la vie de ce Georges Moss, lauteur de ces deux livres concurrents, et cest ainsi que Cyrille en prit connaissance. La biographie devait paraître bientôt, elle sintitulerait La Plume à lAme. Il a découvert de cette manière que Georges Moss était un ancien détective, mais ignorait encore que William Smith, lartiste peintre qui exposait et dont il avait appris linfo en parcourant le journal à la page des faits divers, avec les deux autres layant tant perturbé, avait ouvert un cabinet de détectives avec Georges Moss, justement, et quils étaient des relations du docteur Vincent Mareuil. Maintenant, Miranda allait rédiger puis publier la biographie de Cyrille Vernon. Cétait son tour de passer à la trappe. De se déshabiller en public lui, il disait dépiauter
Il avait fait le maximum pour masquer son trouble à lénoncé du premier titre, Le Phare des Tempêtes. Tout coïncidait avec le deuxième fait divers quil avait intuitivement remarqué sur le quotidien quil lisait en ce matin doctobre. Et cette nuit-là, il avait rêvé de cet étrange mec se rendant dans un phare pour y passer un sale quart dheure. Il tenait là le second point commun qui reliait les événements entre eux, car il ny avait aucun doute là-dessus, le premier était évidemment le Mnézium2002, mais il se refusait à en parler ouvertement. Il y songeait instinctivement. Restait à découvrir le troisième. Il y avait autre chose : ce titre, Le Chant de lInconscient au Clair de lAube, le tracassait. Il semblait évoquer le cocorico ! cassé de Caruso quand
Ce jour-là, ils se sont séparés, non sans avoir décidé de se revoir très vite, toujours au même endroit, chez Cyrille. Elle lui avait promis de lui amener un exemplaire du bouquin qui semblait tant linterpeller, Le Phare des Tempêtes. Avant de partir, elle lui avait lancé : « Monsieur Vernon, je suis ravie dêtre de retour dans mon ancien quartier ! Jy ai vécu voici quelques années, mais maintenant, je loue lappartement à ma cousine de province, Marinette Fricotard. Cest votre voisine. Elle a dû vous ennuyer avec Crécelle, son coq, nest-ce pas ? ». Il navait pas réagi, tant il était obsédé par le titre de ce roman de Georges Moss ; pas même un sourcil froncé en entendant le véritable nom (Kressel ?) de ce digne représentant mâle et chef de tribu des gallinacés caquetants. Il lui manquait toujours lexplication du troisième fait divers, mais il lui suffisait de se rendre au vernissage, et il comptait sur Miranda, quil trouvait fort à son goût, pour ly accompagner.
Miranda est revenue deux jours plus tard, comme convenu ; elle lui avait amené les deux bouquins de Georges Moss. Ce nétait pas prévu, mais désormais, Cyrille nen était pas à quelques heures de retard près dans son travail. Ils avaient un peu bossé, elle était très à lécoute et lambiance était bon enfant. Ils se donnèrent rendez-vous pour aller au vernissage de William Smith. Elle avait paru étonnée dune telle invitation. Un écrivain un peu ours aimant la peinture, cétait inattendu, surprenant, mais elle accepta avec joie.
Ils sy rendirent avec la Jaguar, la voiture de Cyrille. Il était assez primaire dans ses choix, même si ce véhicule ne symbolisait pas tout à fait le mauvais goût. Cétait son animal préféré, cela suffisait. Pendant le trajet, il lui sembla nerveux et elle sen inquiéta. Il partit dans un long monologue au cours duquel il étala ses doutes sur les qualités décrivain de Georges Moss, cachant son émoi au sujet de son second cauchemar où, sans avoir lu ce bouquin, Le Phare des Tempêtes, il le corrigeait déjà mentalement. La fameuse faille ouverte par le songe maudit itératif et où il sétait engouffré sans la moindre hésitation.
« Ce mec a écrit trois cents pages sur un phare sans même citer une seule fois les mots lentille et balise. Ce nest pas croyable, ou alors il ne sest même pas documenté sur la question. Cest comme si vous racontiez un voyage sous la terre sans parler de roches, de plaques tectoniques ou de volcans. Et puis, il ne suggère pas : son héros est harcelé, mais on dirait quil est sans relief et ne croise sur sa route que du tangible. Son cheminement vers le phare, cest loccasion rêvée déchafauder des visions, tant son trouble est évident, non ? Il croit voir mais cela nexiste pas
Cest comme sil souhaitait apercevoir des éléments qui le divertiraient de son angoisse, mais lorsquil constate que cest illusoire, cette même angoisse grandit au lieu de sassagir. Là, rien ne dévie notre héros de sa pensée première, rejoindre le phare, pour mieux le replonger dans ses tourments avant le final. Voilà, la littérature populaire réclame cette nourriture : de limaginaire, de lévasion, du subjectif. Jusquà ce que le but ultime de sa quête se termine par un mirage prenant soudainement la consistance du réel et lanéantit. Non, présenté comme cela, cest nul !
Et lautre là, Le Chant de lInconscient au Clair de lAube, celui qui fait allusion assez maladroitement à des mythes comme King Kong et Godzilla. Ce coq géant qui déambule dans les rues de Paris pour tout détruire, alors quun bonhomme de neige imitant Goldorak se transforme en protecteur de la cité. Et à la fin, lorsquils se battent, en un pugilat ridicule, à deux pas de la Tour Eiffel, et quau moment den finir, des astéroïdes chutent sur Paris, détruisant tout
Pitoyable ! Et bien sûr, le bonhomme de neige, tel King Kong, lapidé par la pluie de pierres cosmiques, avait grimpé au sommet de la Tour Eiffel afin de bombarder le coq (à la fois Godzilla et Gulliver) avec ces mêmes pierres cosmiques quil avait évidemment attrapées au passage avec ses grosses pattes.
Quand jétais gosse, jai vu un film américano-japonais où King Kong et Godzilla saffrontaient en se boxant chacun dun côté dun édifice typiquement asiatique. Cétait assez marrant, je dois le reconnaître, mais lorsque jy repense aujourdhui, je me dis que la nature fait bien de nous permettre dévoluer intellectuellement, nous offrant en prime des centimètres daltitude et des kilomètres de vécu. Ce roman est un conte décalé pour ados attardés, il est traité comme un film dépouvante suranné, et cest écrit sans originalité, sans trouvailles, sans fun ! Et le titre na aucun sens. Cest soit trop naïf, soit trop intello. Ce type est un usurpateur. Tous les écrivains sont des mythomanes, mais je préfère ceux qui rêvent leurs romans et les transcrivent au réveil. Jétais ainsi au début : cest une bonne méthode, qui sonne sincère.
Non, non, je vous vois venir, je ne suis pas jaloux du tout. Moi ? Jaloux dun scribouillard ? Ah ça, jamais ! »
- Georges Moss est un écrivain prometteur. Jai une amie qui appartient au comité de lecture des Editions de la Tour : daprès elle, son troisième roman, La Tour de Nulle Part, va sans doute susciter de lintérêt
casser la baraque !
- Je suppose que oui, mais elle a préféré ne pas détourner le discours de Cyrille en le contrariant sur le sujet. Dans son délire, il avait lair de penser réellement ce quil affirmait, sans verser dans le dénigrement systématique destiné à un présumé rival.
- Certes
Allez, poursuivons
cela devient passionnant.
Tout juste arrivée au vernissage, Miranda avait blêmi
elle avait reconnu la voiture de Georges Moss garée devant la galerie de peintures. Elle savait quil était lami de lartiste peintre, et même du docteur Vincent Mareuil, pour les avoir côtoyés à loccasion dun repas danniversaire auquel elle avait été invitée. Connaissant le caractère susceptible et grincheux de Cyrille, elle navait pas osé lui en parler.
A la vue des uvres de William Smith, il était resté médusé, scotché devant les toiles. Toutes représentaient la Tour Eiffel, mais en des lieux assez cocasses, diverses postures complètement surréalistes ajoutant même une touche dhumour. Le troisième fait divers prenait corps ici, sous ses yeux. Le phare ! La Tour Eiffel était ébauchée à la manière dun phare. On la voyait tantôt plantée dans la mer comme un arbre unique dans une prairie sétendant à perte de vue, tantôt seffondrant dans les flots, cassée en deux, alors quelle était percutée de plein fouet par un vaisseau fantôme, tantôt torpillée par un sous-marin, pour le même résultat, tantôt se penchant au sein des embruns pour embrasser un phare véritable, lui, et tenter de le déraciner traîtreusement, tantôt se dressant dans un monde désolé, un désert, cernée par des ptéranodons excités qui en décousaient avec des chauves-souris pour le gain de ce territoire en altitude
Mais le tableau qui subjugua le plus Cyrille, cest celui ou elle se penchait telle une girafe, pour regarder passer un train entre ses quatre « pattes ». Le seul tableau où elle était peinte dans son élément naturel
Paris !
Georges Moss et Vincent Mareuil étaient là et discutaient ; ils ne lavaient pas encore aperçue. Dailleurs, à cet instant précis, Miranda ne souhaitait pas vraiment être apostrophée par lun ou lautre. Elle avait déroulé le catalogue des astuces féminines pour les éviter ; prétextant un malaise, elle avait entraîné de force Cyrille à lextérieur. Il semblait abattu, cela tombait bien. Ils ont quitté le vernissage naturellement, comme un couple repu dart pictural, ne pipant mot durant le trajet de retour à son domicile. Pour détendre latmosphère, Miranda lui a parlé de Marinette Fricotard, sa cousine de province. Et cest là quelle a eu lidée de lamener chez cette voisine quil ne connaissait même pas, ayant vécu en ermite. Elle en profita pour lui détailler lhistorique du quartier. Il ne se doutait même pas quil habitait une zone historiquement très riche. Puisquil ne parlait pas, perdu dans ses pensées, il fit leffort de lécouter, ou plutôt elle crut quil lécoutait.
- Vous avez une sacrée mémoire, et vos talents de conteuse sont certains. Heureusement que jai pensé à emmener un magnétophone.
- Vous savez
à son contact, et si on écoute bien tout ce quil raconte, Cyrille a un talent communicatif. Il vous hypnotise par le verbe, imitant un grand mage ou un prophète ; sauf que lui, il vous endort avec des bonnes paroles qui restent en mémoire et que lon a grand plaisir à répéter sans éprouver la sensation illuminée de transmettre un message divin. Cest comme rêver de quelque chose et sen souvenir au saut du lit au point de néprouver quune seule envie : tout reporter sur le papier. Cétait la méthode de Cyrille lorsquil écrivait des nouvelles pour le fanzine « Séance-Friction Magazine ».
- Je vois, je vois
Je vous crois.
La cousine de Miranda Fabbri est une fille très spéciale. Elle les a reçus très simplement. Elles sont toutes deux originaires de Lozère, voyez-vous, de Langogne plus précisément, et le déplacement de Marinette dans la capitale, cétait lespoir de réussir dans la branche qui la passionnait : la mode. Elle vivait dans une mansarde si petite quelle ne pouvait quy dormir. Mais tout a mal tourné lorsquelle est tombée amoureuse de son patron et quelle la quitté parce quil la trompait. Cétait une histoire à leau de rose, comme souvent lorsque cela concerne des personnes naïves. Elle était jolie, il la trouvait à son goût, elle était forcément facile à manipuler. Ils sont sortis ensemble plusieurs mois, puis il sest lassé de son inexpérience au lit. Le sagouin sest débrouillé pour quelle ne soit plus jamais embauchée nulle part. Le coup classique, par dépit. Et maintenant, pour gagner sa vie, elle est hardeuse sur Internet. Lexpérience quelle navait pas dans la réalité, elle allait en abuser virtuellement. Et puis, cétait loccasion rémunérée de lâcher enfin ses fantasmes, de leur ouvrir la cage. Elle bosse à son compte.
Au début, elle se contentait dallumer les mecs dans un cybercafé, où elle organisait des rencontres via le Net. Elle allumait les mecs en ligne, ensuite ce sont dautres nanas, inscrites sur le registre du cur pour rencontrer lâme sur, qui se rendaient à ces rendez-vous. Tout était bien calibré. Un jour, elle sest rendue compte quelle gagnerait beaucoup plus de fric à domicile, et améliorerait sa technique de drague. Elle ma demandé de lui prêter de largent pour sinstaller. Elle me rembourserait le plus tôt possible. Jai accepté, lui louant cet appartement, quelle avait refusé auparavant et où désormais elle est chez elle. Pour le Net et ses fous du sexe, elle a enfilé la tenue de Lolo Web, la hardeuse folle. Une sordide panoplie pour un rôle de composition. Et son slogan paraissait dérisoire mais fonctionnait à merveille : « Les lolos de Lolo en direct
sa vie, luvre de Dieu, ses tarifs ». Cétait puéril, cependant mieux valait faire raquer les détraqués que les gentils garçons. Cétait sa vengeance, et elle en usait avec un art certain. Une évolution peut-être
Vous imaginez lémotion de Cyrille lorsquil apprit ce pseudonyme
A une lettre près, cétait le surnom que son cher vieux papa avait donné à sa maman. Comme pour Verne et Vernes, Jules et Henri
à une lettre près ! Encore une coïncidence, mais de taille celle-ci. Dailleurs, si Cyrille réécrit ses rêves délirants dans le style de Jules Verne, dès quil est question de raconter sa vie, cela ressemble à une aventure de Bob Morane.
- Vous connaissez Bob Morane ?
- Oui, bien sûr. Mon fils est un fan.
Avant, la maison de Cyrille et celle, mitoyenne, de Lol
pardon, de Marinette étaient intégrées au domaine de Bussombre. Si lon observe bien, vues de lextérieur, le domicile de Cyrille et celui, beaucoup plus modeste, de la cousine de Lozère sont isolés du reste du quartier par un genre de no mans land. On dirait une mère poule protégeant son poussin blotti sous son aile. De chaque côté de ces « bâtiments siamois », cest de la terre en friche, polluée par les ordures et moquettée de touffes dorties. Ici, les SDF se battent avec les chats, qui viennent le compisser et sy accoupler, pour survivre sur ce territoire creux où même les projets ne poussent plus. Les voisins den face harcèlent les Autorités de temps en temps
en pure perte, rien ne bouge. Une pétition circule, oui, mais les Pouvoirs Publics hibernent ; les capitaux sont bloqués et leur mémoire stagne dans le passé. A deux pas du Champ de Mars, cet abandon urbain gâche le paysage et pourrait effrayer les touristes au moment de débourser de quoi soffrir une ascension au sommet du monument phallique le plus grimpé au monde.
Jadis, tout cela appartenait au Comte Casimir de Bussombre. Bussombre est une contraction de « muse sombre » et de « buse sombre ». A lorigine, cet endroit était habité par Philibert Bonvoisin (un nom prédestiné, nest-ce pas ?), un jeune sculpteur un peu déjanté il consommait de lopium, paraît-il. Un jour, il est tombé éperdument amoureux de son modèle, Germaine Pradier, une ravissante créature qui posait nue pour lui et quil payait mal. Elle ne parlait jamais, mais chaque fois, juste avant de partir, elle regardait louvrage de lartiste et émettait son opinion. A force, subjugué par les goûts de cette créature de rêve, lhomme lui demanda sa main. Elle était sa muse, elle deviendrait son épouse. Elle accepta à la condition quil ne sculptât que des statues de déesses germaniques à son effigie : des Walkyries arborant son visage radieux et ses formes avantageuses. Cétait une sorte de marché. Ils se marièrent très vite. Mais lartiste perdait un peu les pédales. Les yeux rougis par la fatigue, il lisait des heures durant les livrets des opéras de Wagner, lui écrivait dinnombrables lettres passionnées quil ne postait jamais
Captivé, il sintéressait à tout ce qui se rapportait à lAllemagne et à la culture germanique, délaissant son travail et sa femme. Un matin, pour bien marquer sa désapprobation, Germaine Bonvoisin se résolut à ne se vêtir que détoffes couleur de nuit jusquà la fin de sa vie. On la surnomma « la sombre muse ». Puis vint la date fatidique de son décès. Elle se suicida car elle se sentait inutile, lâchement mise de côté par son époux. Il se murmura quimmédiatement après lenterrement, une énorme buse noire comme un corbeau apparut dans le ciel et survola le quartier pendant plusieurs mois, jour et nuit. Le sieur Philibert se donna la mort en retournant le fusil de chasse contre lui-même alors quil avait loiseau de deuil dans sa ligne de mire.
Et voilà que la demeure de Philibert Bonvoisin, le sculpteur maudit, fut rachetée par Casimir de Montmarzac et se transforma en domaine de Bussombre. A peine rentré dun long séjour aux Indes, lhomme au sang bleu se mit en quête dun havre de paix où il pourrait sadonner à ses plaisirs de chasse. Fine gâchette et fin gourmet, il avait appris par son ami Gustave Eiffel, le célèbre ingénieur, que la forêt qui ceignait le domaine grouillait de gibier et de succulents champignons. Il abandonna à son tour son noble patronyme familial pour, en quelque sorte, entrer dans la légende. Le Comte de Bussombre invita monsieur Eiffel à se joindre à lui à loccasion de week-ends sanglants au cours desquels ils se défoulaient dans le meurtre autorisé de bêtes innocentes
Et cest là que lami Gustave, un jour dinspiration, ébaucha mentalement les plans de la fameuse tour qui portera, plus tard, le nom de son constructeur.
Et oui ! Au XIXème siècle, il ny avait pas de no mans land autour de la maison de Cyrille, et la nature y régnait dabondance, même si certains individus cherchaient déjà à la dépeupler
- Pourquoi je vous raconte tout ça ? Vous allez comprendre.
- Je vous écoute.
Cest alors que Marinette Fricotard alias Lolo Web leur révéla quelque chose dabsolument extraordinaire.
Une histoire dOVNI enterré sous la Tour Eiffel.
- Vous men direz tant. Nous sommes réellement en plein délire là. Les contre-indications de ce médicament, le Mnézium2002, sont peut-être dures à supporter pour les proches du malade
Malade entre guillemets, bien sûr. Même sil développe limaginaire de lindividu lambda et multiplie les facultés des auteurs de talent, il peut savérer dangereux pour son entourage, vous ne croyez pas ?
- Non, si lentourage connaît bien ses effets et sait relativiser, cest inoffensif. Mais il est certain quil faut énormément de patience
et de sens de lhumour.
- Je comprends. Alors
cet OVNI ? Et Gustave Eiffel, que vient-il faire dans cette galère ?
Un message incompréhensible, un jour, est apparu sur lécran de lordinateur, tandis que Marinette entamait un strip-tease devant sa webcam pour un client plutôt fortuné et quelle y mettait le paquet. Elle a été immédiatement refroidie, si je puis dire. Elle a eu la présence desprit de lenregistrer et de limprimer aussitôt. Elle le leur a fait lire. Cyrille était livide, tétanisé.
Lénigme des trois faits divers qui avaient un lien invisible séclaircissait peu à peu. Tout était lié, et le carrefour, le point central de cette affaire, cétait la Tour Eiffel. Le Mnézium2002, lui, servait de catalyseur
Cétait la clef pour ouvrir la porte du labyrinthe, et si lon réchappait de ce piège, un rébus attendait, en embuscade, pour égarer encore plus lhabile aventurier. Les indices aboutissaient tous au but suprême : la Tour Eiffel !
Ils prirent connaissance du message. Marinette ne put sempêcher de se joindre à eux afin de le relire.
Souvent, durant des millénaires, la Terre sest enrhumée, a eu des hoquets ; des soubresauts soudains ont agité les pôles, tiraillé léquateur, sollicitant les volcans, ses « poumons de surface »
Mais jamais elle nest sortie de ses gonds, na bronché dun pouce sur son orbite, na galvaudé son équilibre sidéral, fidèle à ses racines mathématiques même lorsque de gigantesques astéroïdes, des comètes à la queue interminable ont tenté de ruiner son patrimoine géologique, de transformer la vie pullulante en cimetières à ciel ouvert, en ossuaires
Les plaques tectoniques jouaient aux autos tamponneuses, échangeant des points de vue, se mettant des baffes lorsquelles nétaient pas sur la même longueur donde. Puis, un jour, un astéroïde trop gros pour ne pas lébranler sinvita à la fête en frappant trop fort à sa porte. Alors furent rayés de la carte des continents entiers, telle de la peau saine sur un corps de lépreux, des animaux prodigieux comme les dinosaures disparurent de sa surface à cause dun refroidissement subit et fatal de la température
La nature fut écartelée après avoir été lapidée !
Aujourdhui, si on nest pas un génie de la génétique, vous les Terriens aimez les rencontrer à létat de peluches, ces dragons antédiluviens, dans les grands magasins, ou en images, sur les écrans de cinéma, accessoirement sous forme de squelettes, dans des musées, mais pas pour de vrai
En chair, en os, en écailles blindées et crocs de la taille dune dague, ils effraieraient le plus courageux des éléphants, les fauves les mieux organisés pour une attaque frontale, la plus téméraire des baleines, pour un assaut sous-marin
Certains étaient les dents de la terre, dautres, leurs fidèles proies, étaient végétariens et se nourrissaient des produits naturels de votre planète si généreuse à lépoque
parce que, bien sûr, vous nétiez pas encore là, vous Humains ! Et donc, sans crier gare, talonné par une nuit décalée, ce colossal astéroïde aux dimensions dune petite lune est apparu dans votre ciel, et la préhistoire a basculé dans lhorreur, laveuglement de votre soleil, le génocide dun bestiaire prodigieux, lassèchement des océans, lanéantissement du monde végétal générateur de gaz essentiels
La boule bleue sest transformée en désert gris.
Lorsque cette « chose » est tombée, notre vaisseau était déjà ici, sur place. Nous venions dêtre victimes dune avarie, qui aurait été réparée en quelques minutes de votre temps si nous navions pas été ensevelis par le terrible tremblement de terre qui sensuivit, succédant logiquement à londe de choc. On avait été lâchement attaqués par les esprits impurs du Seigneur Démon Vladmind, le Suceur dImaginaire. Paradoxalement, le nommer léloigne, alors chaque fois nous ne nous privons pas, pour lexorciser, détaler son grade et les qualificatifs qui le concernent et le visent directement.
Cest un charognard de lesprit ; il ne fait pas de quartier, lui. A loccasion de nos multiples quêtes universelles, nous nous repaissons pacifiquement des grands esprits de lUnivers
et ce contrebandier de lintellect vient récupérer les restes. Nous ningérons quune partie de la cérébralité inactive pour lêtre qui la possède, épargnant lesprit primordial et nhandicapant jamais le propriétaire de cette énergie. Lui, Vladmind, chasse plutôt la pensée là où elle est vitale pour lentité
et quand il passe après nous, accompagné de sa horde de harpies, plus rien ne repousse. Cest lAttila de lespace, avec ses Huns aux ailes maudites. Ils nont aucune apparence physique, mais quand ils se déplacent devant un soleil, cela crée une zone dombre que lon peut apercevoir de lautre côté des étoiles.
Nous avons été enterrés vivants, si lon peut affirmer cela lorsquon est un pur esprit. Nous ne pouvons voyager dans lespace quenfermés dans une sorte daéronef transparent en forme de bulle où toutes les conditions nécessaires sont réunies pour notre bien-être
et notre survie en cas daccident. Jessaie de vous présenter la situation en des termes assimilables pour un cerveau terrien, nest-ce pas ? Notre esprit ne sexprime pas totalement dans un autre système solaire que le nôtre ; nous y serions trop diminués, notre force diminuerait de moitié et nous ne pourrions plus prospecter ; nous devons donc nous déplacer au moyen dun engin spécifique.
Le vaisseau a été ballotté, senfonçant dans les entrailles de la Terre, puis des séismes successifs nous ont déplacés ; nous nous sommes alors retrouvés en un point que vous appelez Triangle des Bermudes. Nous ne nous y sommes pas attardés ; nous avons rebondi sur une formidable décharge électromagnétique qui nous a propulsés au plus profond de lécorce terrestre et très au large de notre point de chute.
Nous étions prisonniers, nos appareils de communications détruits, et nous ne pouvions alerter personne sur Zygmal Prokton, notre planète dorigine, à cinquante billions de parsecs de la Voie Lactée. Enfin, nous avons eu une idée : ayant le pouvoir de voyager dans le temps et après être entrés en osmose psychique, nous nous sommes dirigés par la pensée vers votre avenir afin dy découvrir une éventuelle solution. Il fallait aborder quelquun à même de bâtir pour nous une sorte de balise qui indiquerait précisément la position de la bulle transparente sur votre planète Terre. Nous avons voyagé dans le futur, avons visité la surface une première fois, alors que lendroit au-dessus de nous était occupé par une immense cité daspect primitif : Lutèce. Une seconde fois, elle sétait métamorphosée en
Paris. Elle était devenue une authentique ville de lumière. Nous avons poussé notre inspection psychique des lieux plus avant, et avons enfin rencontré lesprit dun vrai génie : Gustave Eiffel. Nous lavons manipulé dans le but de lui faire construire une tour assez haute pour défier les nues et couronnée dune antenne qui nous permettrait dentrer en contact radio direct avec nos frères zygmaliens. Il ne nous restait plus quà attendre de dénicher loiseau rare, comme vous dites ici. Cette Tour Eiffel allait devenir notre Saint Graal.
Nous avons tant prospecté dans lespace et le temps que nous commencions à perdre sérieusement de notre influx psychique. Le renoncement était proche. Et puis, nous avons découvert lêtre dexception, notre sauveur. Hélas, un accident météorologique (un autre) allait effacer son existence cérébrale. Nous avons donc contacté mentalement le professeur Ernest Flamantin et son successeur, le professeur Rémy Moscatel, les motivant à notre manière pour quils arrachent Cyrille Vernon, notre soldat, du coma. Comme nous aurions aimé arracher notre vaisseau spatial de la gangue terrestre.
Puisque nous voyageons par la pensée dans lavenir, nous savions que le Mnézium2002 serait un jour inventé par le docteur Vincent Mareuil, donc nous désirions garder (plutôt faire garder) Cyrille Vernon en vie suspendue. Nous avions déjà contacté le docteur Vincent Mareuil mais la liaison a échoué, car nous avons été bernés par son sosie qui, de toute façon, sétait trompé de lieu géographique, confondant la Tour Eiffel avec un phare situé entre Rigauton et Le Castrec, en Bretagne. De toute façon, Vladmind, le Seigneur Démon Suceur dImaginaire, veillait au grain, détruisant le lieu présumé du rendez-vous, qui fut attaqué par ses cohortes desprits négatifs. Ils avaient été eux-mêmes leurrés par la savante manuvre de deux Terriens très malins. Ce plan avait été ourdi par Georges Moss et William Smith, alors détectives privés. Nous ne pouvons intervenir dans votre espace-temps quà de très rares occasions, nous avons donc dû attendre, toutefois la conjecture nous fut favorable cette fois-ci et nous navons pas trop patienté.
Chaque fois que nous entrons en scène, de graves bouleversements sopèrent dans la capitale. Ainsi, nous fûmes là en juillet 1789, août 1944 et mai 1968, et dautres dates très antérieures à celles-ci. Nous avons été contraints de vivre dans vos fantasmes, attendant lElu capable de les accumuler de façon à ce quil nous libère, nous aspirant hors de notre cage souterraine. Nous nous nourrissons de fantasmes vous comprenez pourquoi, chez les dinosaures, nous souffrions de fringale. Ils nous donnent la force magnétique indispensable à lexpulsion de cette gangue dans laquelle nous sommes prisonniers depuis la nuit de votre propre temps universel. Pour nous, cela a duré deux cent soixante-seize ans si lon considère votre barème temporel. Nous sommes de purs esprits, mais au contact de votre atmosphère, nous commencions à développer une enveloppe solide ; nous craignions de trop vous ressembler, un jour, aussi nous cherchions à déserter cette planète dans les plus brefs délais
Nous avons pu vous contacter par voie cybernétique et nous nous en félicitons. Que serions-nous devenus sans vous et votre ordinateur ? Sans Lolo Web ? De simples mortels réduits à véhiculer leur esprit dans une enveloppe charnelle et sauvant la vie de purs esprits, ce sera lun des mystères du Grand Livre dHistoire des Univers Compilés. Ce nest pas prétentieux de notre part, car très bientôt sans doute, ce sera votre tour, et votre corps deviendra translucide tandis que votre esprit grandira, grandira, grandira
Il vous faudra cependant vous méfier des esprits impurs et de leurs escouades de forçats négatifs
Vladmind veillera à vous rappeler à son bon souvenir. Il est immortel. La haine, hélas, ne se consume jamais ; au contraire, elle se propage à la vitesse de la lumière, et ce nest pas un astéroïde en maraude qui lannihilera !
Allez, Amis Terriens, soyez à lécoute ! Nous vous contacterons à nouveau. Nous vous enverrons un signal, car tout est désormais en place pour le grand bouleversement tant attendu par les Zygmaliens.
LElu est notre sauveur et vous, Lolo Web, vous êtes sa messagère.
- Cest une histoire de fous !
- Non, une histoire follement interprétée, mais cest linterprétation dun fantasme décuplé par le Mnézium2002. Une distorsion de la réalité
un rêve physique.
- Vous commencez à vous exprimer comme une scientifique. Mais vous êtes sûre de ne pas avoir consommé vous-même du Mnézium2002, pour être aussi loquace ? Vous détenez là un talent certain pour narrer des événements totalement destroy. Vous parlez comme un livre. On dirait que vous agissez sous hypnose, tant votre discours est précis, structuré. Je plaisante pour le Mnézium2002, mais vous mimpressionnez vraiment. Vous avez raté votre vocation : vous nêtes pas infirmière, vous êtes écrivain, journaliste ! Ou mieux, tiens, vous êtes les trois à la fois, trois en une
et il vous faudra choisir. Quant à moi, il ne me restera plus quà changer de métier. Je vous taquine.
- Merci de tant de compliments, mais je me demande si les dons sont réellement de notre fait.
- En effet, cest un mystère
universel. Allez, dites-moi, que sest-il donc passé ensuite ? Cela devient terriblement passionnant. Plus rien de véritablement surnaturel ne peut plus arriver après ça ! Si ? On se croirait dans un roman de science-fiction. Alors
après ?
Miranda a invité Cyrille chez elle et il a enfin accepté découter de lOpéra. Il était guéri. Cétait inespéré. Elle possédait un chien qui sappelait Fidelio, comme lunique opéra de Beethoven, mais ce nest pas cette uvre quils ont écoutée. La Walkyrie, je crois
de Richard Wagner. Ils ressentirent un désir urgent de faire lamour. Attendre encore serait devenu impensable, insupportable. Inhumain. Toutefois, lorsque Miranda sest déshabillée il était bien trop maladroit pour agir lui-même , il a remarqué que sa peau était
visitée par deux tatouages. Je vous restitue les mots tels quil les a prononcés : sa peau était visitée par deux tatouages. Je nen croyais pas mes oreilles. Lun, juste au-dessus du sein gauche, représentait un coq, lautre, sur la fesse droite, un bonhomme de neige
Ou bien linverse, je ne men souviens plus très bien !
Là, il a craqué. Ce fut la goutte de trop et le vase se cassa. Comme possédé, il est parti sans demander son reste, puis
- Vous permettez ? Je ne lai pas débranché.
- Je vous en prie.
- Quoi ? Mais
Oh non ! Pas ça ! Pas maintenant !
- Que se passe-t-il ? Sans indiscrétion
- Cyrille sest échappé de la clinique, il a dérobé et emporté avec lui des doses de Mnézium2002 en ampoules. Je suis persuadé quil na pas supporté larrêt du traitement. Il souffre de manque. Je ne vois pas dautres explications. Il va certainement chercher à me contacter, je ne crois pas quil saura se piquer tout seul.
?
Reconnexion
et
Finale
Rester plus longtemps avec Miranda nétait plus possible. Subitement, à la vue des tatouages, je me suis senti menacé. Cétait un piège, jen suis convaincu. Maintenant, il me faut rejoindre Marinette, car à mon domicile, je ne suis plus en sécurité non plus. Ils niront pas me chercher directement chez elle. Pourquoi ai-je attendu si longtemps ? Pourquoi ai-je boycotté cette voisine ? Je ne savais même pas que le propriétaire de Caruso, le coq, était une femme. Je vais dailleurs en profiter pour lui demander ce quil est devenu. Jespère quil nest pas mort. Je commençais à my habituer, moi, à ce ténor de basse-cour.
Jen ignore la raison mais, aujourdhui, le monde me semble mou comme de la guimauve. Plus rien nest fixe, tout ce qui mentoure a la tremblote. Parfois, cela fluctue. Cest une illusion, un mirage. Je suis dans un mauvais trip, je rêve, et quand je vais me réveiller, les ongles de Miranda auront tracé sur ma peau des sillons sanguinolents, alors quen vérité, mon corps avait fui le sien, sur le point de soffrir !
Arrivé devant la porte de Marinette, jai hésité longuement avant de taper car le téléphone sonnait. On lavertissait sans doute que je rôdais dans les parages. Je devenais parano. Il ny avait personne de suspect à moins de cent mètres, tout était silencieux. On aurait entendu une buse voler. Je me suis décidé. Trois coups brefs mais forts, imitant un signal de morse.
Elle ma ouvert. Elle devait travailler car elle portait une tenue assez légère
mais javais dautres chats à fouetter.
Elle ma souri. On aurait dit une femme qui attendait son mari, après ses heures de boulot quotidiennes, pour échanger des câlins à lissue dune journée trop longue, morose, parce quun gros coup de blues sefface volontiers avec un peu damour.
« Je suis au courant ! », lâcha-t-elle dans un murmure, sans même minviter à entrer, se contentant de sécarter légèrement de lentrebâillement de la porte. Jadmirai son corps idéal au travers de sa nuisette et me fit la réflexion stupide quen Lozère, finalement, il ny avait pas que des truites, des vaches et la légende de la Bête du Gévaudan. Jentrai, la suivis dans le salon où trônait lordinateur. Elle ne recevait jamais personne, et il y avait de la place, donc aucune raison de linstaller ailleurs, nest-ce pas ? Mon cur battait à tout rompre. Elle moffrit à boire. Tout me paraissait flou, comme lorsquon part à la pêche en bateau, à laube, et quon traverse une nappe de brume posée sur la mer.
Nous approchions de décembre et le soleil était de retour depuis un bon mois, accroché au ciel tel un lustre rutilant. Cette année, lautomne était doux, caressant. Il faisait bon vivre blotti dans novembre, aux frontières de lhiver. Si différent de ce mois doctobre totalement décalé au cours duquel la neige sétait imposée sans y être invitée, puis sétait retirée comme elle était venue. A la manière dun fantôme.
Je tentai une approche, verre en main.
« Marinette, quest donc devenu Crécelle, votre coq ? »
Elle na pas eu le temps de me répondre, un long sifflement lugubre séleva dans la pièce et une lueur éblouissante nous aveugla. Lécran de lordinateur était en veille, mais soudainement, il changea de couleur. Il devint rouge phosphorescent, et lorsque nous tournâmes notre regard vers lui, nous vîmes un mot écrit en gros caractères, qui nous éblouit :
MAINTENANT !
Tout à coup, un grondement formidable emplit latmosphère, le sol se mit à vibrer. Nous nous précipitâmes devant la fenêtre, et cest moi le premier qui ai pensé à regarder en direction de la Tour Eiffel, dont nous apercevions dici le sommet. Celui-ci était auréolé de rouge, du même rouge que lécran ; on aurait dit que la tour saignait de la tête.
Sans dire un mot, je sortis en catastrophe, marchant dans sa direction dun pas précipité pour débuter, ensuite allongeant les foulées, accélérant
Courant à perdre haleine, je ne calculai même pas les piétons affolés que je croisais sur le trottoir ou les véhicules qui se pressaient sur la chaussée, les uns se mêlant quelquefois aux autres. Cétait la panique, le quartier était déserté et déjà les sirènes de pompiers résonnaient, imitant des cornes de brume.
Lorsque je parvins en vue de la tour dans son ensemble, je sus tout de suite que le monde vacillait, que le tangible prenait la fuite, passait le relais au virtuel, à lectoplasmique.
Je pus enfin la contempler dans sa souveraine verticalité, et pas mal de préjugés prirent la fuite. Je résidais très près et navais jamais osé lever les yeux vers cet « appât à touristes » que je jugeais indigeste et que daucuns photographiaient bêtement en se vantant de côtoyer la huitième merveille du monde.
Quelque chose dénorme se tenait accroché à lantenne, à son sommet, et tentait de se défendre contre les assauts répétés de chauves-souris géantes (ou bien étaient-ce des ptéranodons). Cétait un bonhomme de neige
un bonhomme de neige qui ne fondait pas au soleil. Son ombre recouvrait la moitié du quartier et, montée par un tel cavalier, la Tour Eiffel ressemblait plus à un bilboquet quà une uvre dart.
En un éclair, malgré son embonpoint, il fit volte face, comme sil avait deviné ma présence, et maperçut ; semparant dun chiroptère qui lagressait, il le lança de toutes ses forces en ma direction. Jeus la sensation dêtre attaqué en piqué par un Messerschmitt. Au moment dêtre empalé par ce projectile vivant, une voix caverneuse séleva. Une voix que je connaissais bien :
« Laisse-moi mordre dans ton âme, et non seulement tu sortiras indemne de ce songe maudit mais, en prime, tu deviendras un grand auteur de best-sellers, un élément de lélite littéraire, et, par la plume, tu loueras ma puissance, mon pouvoir
sinon
»
Jeus la certitude que Vladmind était déjà dans la place, tentant denrayer le départ des Zygmaliens. Cétait donc lui qui avait hanté par deux fois mes nuits : la troisième se produisait en plein jour et de façon tangible.
Tandis que je me débattais au sein de pensées contradictoires, jentendis le triple sifflement dun train. Je maffolai. Plus moyen de mettre de lordre dans mes idées. Javais déjà connu cette situation
oui, mais où ? Cela mévoquait un étrange souvenir, que jessayai en vain de mettre au goût du jour ; néanmoins, la seule réponse fut laugmentation de la densité du brouillard où mon cerveau mijotait.
Je neus pas besoin de regarder vers le ciel pour savoir que le bonhomme de neige avait disparu, laissant la place à un coq arrogant qui propulsa vers les cieux son cocorico ! dune manière si véhémente que mes oreilles en furent assourdies. Visiblement, deux mondes se chevauchaient
deux mondes et deux périodes spatio-temporelles. Peut-être trois.
La bouée de sauvetage me tomba dessus au moment où je my attendais le moins. Elle simposa delle-même. Je ne la réclamai pas, lesprit à la dérive, égaré, cest elle qui se manifesta. Je songeai très fort à mon cher vieux papa, et une force surpuissante mhabita. Cela ma motiva à un point tel que je me mis à imaginer un grand orchestre philharmonique interprétant la cinquième symphonie de Beethoven, et tout naturellement, les quatre fameuses notes éclaboussèrent lespace et le temps :
Pom ! Pom ! Pom ! Pom !
Je hurlai en même temps : « Vladmind, Seigneur Démon et Suceur dImaginaire, peux-tu lutter contre le génie quand il dépasse lentendement de lesprit universel ? Quand la puissance dun dieu, à côté, nest plus quun leurre ! Quand léternité appartient à la création, et pas aux catalyseurs de haine ! Tiens, prends ça, cest pour toi, vermine, et loverdose tattend au bout de lécoute ! Vladmind, Seigneur Démon et Suceur dImaginaire, crève donc ! Et que tes harpies se nourrissent de ta propre charogne jusquà lindigestion ! »
Le silence se fit, pesant, palpable. Javais débité ma tirade avec tant de hargne que jen avais mal aux cordes vocales et que mon larynx en était irrité
Grimaçant, je tombai à genoux, les mains posées sur le sol, dans la posture dun chien. Fidelio.
Tout avait repris un aspect plus réel, plus normal.
Les gens saffairaient autour de moi ; certains, affichant leur soulagement, quittaient leur masque de terreur.
Il y eut encore un bruit formidable, mais cétait uniquement dans mon crâne. La bulle transparente venait de quitter la Terre. Elle avait jailli du sol, quitté sa geôle souterraine, traversant les diverses couches géologiques sans faire de vagues.
Javais ouvert la cage et nen étais pas peu fier.
Il nexistait pas de symphonie du hasard, javais donc utilisé la « symphonie du destin » !
Quelques jours plus tard, je me suis réveillé dans une chambre de la clinique psychiatrique du docteur Wilhelm Strauss. Quelquun est venu me voir, me posant des questions. On aurait dit que cette personne croyait en ma bonne foi.
Je me rappelle quelle avait prétendu être chroniqueuse pour un magazine scientifique
Elle me parla dune infirmière, qui lavait aiguillée vers moi, mais javais déjà tout oublié.
On peut être un sauveur et perdre la mémoire, non ?
Le coma est moins profond que lamnésie !
FIN
(
à David Lynch)