Chouquette
de Jean-Claude Chambon

(bluette en deux actes)   

                            ACTE I

Avant que le rideau ne se lève, une voix « off » récite le début du poème de J.Prévert :

                            Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout

                                              Contre les portes de la nuit

Scène I

La salle d’eau de la maison d’Angélique. Celle-ci est allongée dans son bain, les yeux fermés. Son visage exprime le bien-être.

Un appel répété et de plus en plus proche lui fait ouvrir les yeux : »Chouquette !  Chouquette ! »

La porte s’ouvre et laisse le passage à un jeune homme, short et chemisette ouverte.

–      Ah ! te voilà ! Je t’appelle, tu ne réponds pas !

–    Et toi, David, tu aurais pu toquer avant  d’entrer, on ne surprend pas ainsi une jeune fille qui fait sa toilette..

–   Mais, Chouquette, combien de fois avons-nous pris notre bain ensemble, chez    toi ou chez  moi?

 Il fait un pas vers elle.

–  Veux-tu que je te savonne le dos ?

– Jamais ! Et tes souvenirs remontent au temps où nous étions des enfants, où nos parents amis nous laissaient en souriant dormir côte à côte dans le même lit.

– Tandis que maintenant tu es une vraie petite femme, ma puce…avec ces deux jolis seins que je vois là, ronds comme pommes, ou  pêches si tu préfères.

(Incontinent, la puce s’enfonça dans l’eau jusqu’au menton.)

– Il est bien temps de t’en apercevoir ! Va-t’en, va-t’en, je ne veux plus te voir !

– Bon, bon, ne te fâche pas, je m’en vais, mais après le repas je reviendrai pour tenir compagnie à ma petite Chouquette esseulée.

– Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai repéré un beau film à la télé, et tu peux aller retrouver tes petites amies avec leurs sourires mielleux et leurs minijupes aspirantes !

– « Waouh ! qu’est-ce qu’elle a, ma copine ? 

(Il sort en refermant la porte.)

Scène II

Chouquette est seule dans le salon, accroupie sur la banquette face à la télé allumée. Elle est pieds nus et porte un fourreau cramoisi retenu aux épaules par deux fines bretelles et qui lui arrive à mi-cuisses. Elle semble très absorbée par le film et ne voit pas s’avancer David dans la pénombre.

Avec précautions, celui-ci dépose deux petites boîtes en carton sur la table et s’approche de la jeune fille à pas de loup. Ses mains se posent brusquement sur ses hanches et remontent vers les aisselles en jouant de ses dix doigts. Elle se tord dans ses bras  et, en essayant de lui échapper, se retourne, le nez dans les coussins, la chemise troussée haut. David interrompt le jeu et lui dit, moqueur :

– Une jeune fille ne montre pas ainsi ces fesses, même si elles sont agréables à regarder.

Elle se redresse en tirant sur le tissu et en lui lançant un regard noir.

– Et puis tu vas abîmer ta robe de princesse orientale.

– Tu m’avais promis de ne plus me chatouiller ! Tu es méchant ! Et puis d’abord ce n’est pas une robe, c’est une chemise de nuit.

Il s’assoit près d’elle,  glisse son bras sur les épaules nues et l’attire tout contre lui

C’est vrai, j’avais promis, pardonne-moi, Chouquette chérie, je ne recommencerai plus jamais

Il embrasse ses boucles brunes et Chouquette, sensible à la gentillesse du garçon se laisse aller contre lui.

– Combien de fois m’as-tu dit la même chose ! Quand tu voulais arrêter mes larmes après avoir balancé mes poupées au milieu de la cour…

– …

– …ou quand tu me laissais boire la tasse au milieu de la mare sous prétexte qu’il fallait prendre des risques pour apprendre à nager !

– Tu es toujours fâchée ?

– N...on. Non. Parce que je me rappelle aussi que tu as dit un jour à maman furieuse avoir maladroitement cassé son joli vase, alors que c’était moi la coupable.

– J’avais complètement oublié !

– Et puis, en hiver, dans le grand lit tu me prenais dans tes bras pour me réchauffer.

Elle attire le visage de David, l’embrasse et laisse sa tête contre la poitrine du garçon.

– Tu as toujours été mon meilleur copain, comme une petite sœur. Ah ! et quand tu parles du grand lit, c’était ici, chez toi ; quand on n’avait pas envie de dormir, à la sieste obligatoire le plus souvent, on allumait la lampe de chevet

– …avec l’abat-jour rose !

– Oui ! c’est vrai ! et on jouait au docteur : c’est ainsi qu’on a appris la différence entre un copain garçon et une copine fille.

Tous les deux éclatent de rire.

David se lève :

– Regarde ce que j’ai apporté pour mon petit pote

– Qu’est-ce que c’est ?

– Des pêches Melba, mais avec cette chaleur elles doivent commencer à fondre.

– David ! la  glace que je préfère.

Elle saute de la banquette et se pend au cou de David pour l’embrasser.

– Je vais chercher des cuillères !

Et prestement elle s’envole vers la cuisine.

David la suit des yeux, songeur:

– C‘est vrai qu’elle est devenue un joli bout de femme, ma vieille Chouquette.

Rideau

ACTE II

Même décor que dans la scène précédente.

La télé est toujours allumée.

Quand le rideau se lève, les deux jeunes gens sont debout et vont se rasseoir sur le canapé.

– C’était délicieux, même si j’ai raté un bout du film: remarque, ce n’est pas grave, je vois d’ici la fin.

– Raconte-moi le début de cette histoire qui passionne mon Angélique gourmande.

– Tiens ? tu m’appelles Angélique, d’habitude c’est Chouquette.

– Maintenant que tu es une élégante jeune femme en robe légère…

– …chemise de nuit. Je ne retiens que le « mon » devant « Angélique », et foin de bavardage, je raconte.

Elle se retourne vers David.

– Voilà, c’est simple. Il y a Elle, belle et douce et LUI, grand et fort. Ils s’aiment mais ils n’osent pas se l’avouer. Je te passe toutes les tentatives et tous les ratés…

– …enfin ils avouent leur réciproque sentiment mais ils ont encore beaucoup d’épreuves à subir avant de s’embrasser. Nous on est bien plus simples et …

– …tu as tout faux : ils s’embrassent tout de suite !

– Je t’aime, Chouquette, tu m’aimes et…

  Il se penche vers elle et pose de petits baisers sur ses joues et ses cheveux.

– Non, pas comme ça !

Elle passe ses deux bras autour du cou du garçon et l’embrasse sur la bouche.

David a un petit mouvement de recul.

– Mais, Chouquette !

Elle s’écarte de lui presque au bout du canapé. Elle le regarde, irritée :

– Mais Chouquette, mais Chouquette, ma petite fille, mon bébé, tu veux une glace ou un bonbon ? Eh! bien non, je ne suis plus une petite fille !

– …

– Tu as remarqué aujourd’hui, enfin ! que j’avais le corps d’une femme, mais j’ai aussi le cœur d’une femme, ses rêves et ses désirs. Je n’ai peut-être pas la poitrine et le derrière de Mahéva…

– Que vient faire Mahéva dans cette affaire ?

– Hier au bal du village tu as dansé presque toujours avec elle et il ne t’est pas venu à l’idée d’inviter Chouquette.

– …

– Et la dernière danse, collée contre toi, sa joue contre la tienne, et tes deux mains parcourant son dos de la nuque aux fesses, disons au bas de sa minijupe !

– Chouquette, tu es jalouse !

– Oui ! je suis jalouse car si tu m’aimes bien, toi,

Elle renifle pour retenir ses larmes et sa voix se casse pour terminer :

– …moi, je t’aime, tout court.

David s’est levé, ému. Il prend les mains d’Angélique, l’oblige à se lever, se penche et dépose deux baisers sur les yeux humides.

– Chouquette, veux-tu m’accorder ce slow ?

– …

– Coupe la télé, moi je vais trouver la musique dans ta pile de CD.

Un peu étonnée, Chouquette obtempère pendant que David cherche.

Le silence s’installe dans le salon à peine éclairé par une petite lampe coiffé d’un abat-jour orange.

– Voilà, ça n’a peut-être pas été composé pour être dansé, mais je crois que c’est de circonstance : « Only you and you alone »

Il allume la chaîne Hi Fi,  introduit le disque et rejoint la jeune fille debout au milieu de la pièce. A nouveau il prend ses mains et installe les bras autour de son cou. Il les caresse songeur.

– Le plus doux des colliers. …Tu sais, ma Chouquette, que c’est une danse lascive et …

– Oh ! je sais, je t’ai bien regardé, hier soir, avec…

Elle ne peut continuer parce que David lui a relevé le menton et plaqué sa bouche sur la sienne. Puis il a mis les mains sur ses hanches et l’a attirée tout contre lui, ventre contre ventre, leurs jambes nues et brûlantes engrenées cuisses contre cuisses.

La musique commence. Chouquette pose la joue contre la poitrine de David et tire sur ses bras pour  souder encore plus son corps à celui du garçon.

– David !

– Oui ?

– Caresse-moi,…comme une femme.

Les mains de David ne sont plus immobiles et, doucement, religieusement, glissent sur la fine chemise de nuit – et Chouquette frissonne – en une nouvelle reconnaissance du corps de sa « copine », le dos avec les petites ailes des omoplates, la taille souple, les hanches et les fesses charnues qu’il ne fait qu’effleurer.

– Tu vois je joue encore au docteur sur ton verso.

– David,…

– Mais, il faudra aussi que j’examine sérieusement le recto..

– ...David,...

– En attendant, Chouquette, ma Chouquette, donne-moi tes lèvres, je ne me rappelle plus si elles sont à dominante fraise ou framboise...

Long baiser qui ne s’interrompt que pour mieux recommencer. Le premier, David reprend ses esprits :

– Tes lèvres son douces et chaudes et lisses comme ton dos que je caresse.

– Tu parles, tes doigts glissent sur ma chemise de nuit ! Tiens ! essaie ma peau ce sera encore mieux comme sensation pour toi …et pour moi.

Elle remonte sa  jambe droite et l’enroule autour de celles du jeune homme. En même temps elle prend sa main et la pose sur la cuisse nue.

Oscillants seulement au rythme de la musique, ils sont là, imbriqués l’un dans l’autre, et la main remonte sur la cuisse, l’enveloppe, la pétrit, arrive à la fesse qu’il caresse et presse tandis que son autre main a écarté le bout de tissu pour s’occuper aussi de sa jumelle.

Chouquette sent le plaisir monter en elle.

– David…

Mais il ne l’entend qu’à peine. Lui aussi se laisse emporter par son désir. Il a retourné sa « copine » consentante, retroussé la chemise  et ses mains s’emparent des seins tendus, s’activent sur le ventre rond, et plongent vers le pubis soyeux, le sexe brûlant.

– David…

– Oui ?

– Veux-tu me faire l’amour ?

David se fige soudain

– Chouquette, tu te rends compte des risques que tu prendrais,

– Quels risques ? Maman m’a emmené voir le toubib et, depuis huit jours je prends quotidiennement LA pilule.

– Pourquoi ces huit jours ?

– Parce que tu es revenu depuis huit jours, David, j’attendais.

– Je suis un benêt, un balourd, pardonne-moi, Chouquette chérie.

– Encore ! alors pour ta peine, porte-moi dans notre grand lit.

David glisse un bras sous les aisselles et l’autre sous les genoux de la jeune fille et se dirige vers la porte du fond.

– Et, comme naguère, nous pourrons jouer au docteur, oui ?

La musique s’est tue, seule la petite lampe brille encore. Comme au début, en voix »off », on entent la fin du poème :

Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne

        Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit

                   Bien plus haut que le jour

             Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour.

La scène s’obscurcit. Le rideau tombe.



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