Minuit. Voila bien trois heures que lon voyait les lumières tournantes des gyrophares bleus du camion de pompiers posté en face de la brasserie du Bailli. Au cur de lancien quartier de La Baudroie, cet établissement était pour les Marseillais un lieu culte. Au rez-de-chaussée, on prenait le pastis en discutant « foutebol » entre stratèges de comptoir. Létage se louait pour noces et banquets, premières communions, anniversaires et plus rarement, enterrements de première classe de vies de garçons. Cette nuit, la grande salle avait été réservée pour fêter les noces de Karine et de Thomas, alias Nana et Tom-Tom. Et depuis huit heures du soir, ça déménageait plus féroce quà la noce au cousin Bobosse. Cétait buffet froid, whisky à gogo et musique disco pour la centaine dinvités. On attendait Thierry, mais il ny avait pas lieu dêtre inquiet. On ne pouvait dire, même à zéro heure : « Trop tard ! Il ne viendra plus » car ses tergiversations étaient légendaires.
Minuit trente. Jean-Pierre avait trop bu et trop mangé : il calait sur les tartelettes aux fraises sous la Chantilly en régalade. Il était avachi sur une banquette de moleskine à côté dAnnette. Avoir dansé peu avant les avait fatigués. De plus, ils ressentaient des vibrations douloureuses dans loreille moyenne : lenclume et le marteau jouaient aux osselets avec létrier. Les jeunes qui en redemandaient ne se rendaient pas compte que cétait ça qui rendait sourd. « Tout le monde sur la piste » répétait le didejet, spécialiste en ambiances festives avec lasers et musique à fond la gomme. Les gens dansaient devant le buffet au même rythme et parallèlement, mais chacun pour soi. Lensemble faisait penser à un banc de merlus trépignant sur place. Trémoussements, bras levés et agités au rythme des standards. Au premier plan, linusable Alexandrie Alexandra, dans linterprétation de linoubliable Clo-clo.
Alexandrie où l'amour danse au fond des draps
Minuit quarante cinq. Toujours pas de nouvelles de Thierry depuis son appel de vingt heures trente. Il avait alors annoncé à son frère Jean-Pierre quil arrivait à lEstaque et serait dans une quinzaine de minutes avec eux. Mais aucun souci, il était coutumier de tels retards.
Le mariage de Tom-Tom et Nana était un peu une surprise
les invitations avaient été lancées un mois plus tôt, en toute simplicité. Nana avait fait le tour de France, au téléphone, des parents et amis en quelques soirées
« Non mamy, je tassure que, de nos jours, le téléphone est gratuit
nous pouvons cancaner, bavasser, cacarder, bavarder autant que tu voudras, LE TELEPHONE EST GRATUIT
Allo Alain, cest décidé, nous nous marions Tom-Tom et moi dans un mois
Pourras tu descendre de Dunkerque avec Françoise ?
Oui Gérard, ça baigne
il y a un an, nous avons ouvert une boucherie chevaline dans le quartier de la Baudroie, avec un rayon charcuterie. Cétait la super bonne idée. Gros succès commercial de la rillette de poulain et de la saucisse détalon entier, garantie sans ajout de graisse de porc. Plus belle la vie, tu meurs Gérard. »
« Mais cest magnifique ! » avait dit Annette la cousine de Pithiviers. « Bien sûr, nous serons avec vous, nous descendrons le vendredi en Mégane. Jean-Pierre prendra une journée de RTT et moi je me ferai porter pâle au bureau, jaurai un rhume».
« Jespère que ton beau frère Thierry sera de la fête, je ne lai pas revu depuis les obsèques de Mémé Janine en quatre-vingt dix-huit » avait dit Nana.
Pithiviers-Marseille en une seule étape : vendredi la Mégane avait bien roulé. Annette et JP étaient arrivés en soirée, quartier de la Baudroie dans le dix-septième arrondissement de Marseille. Ils faisaient étape à lHôtel de la Belle Rascasse. Alain et Françoise étaient logés à la même enseigne. Ils étaient venus de Dunkerque dans leur increvable « deux chevaux Citroën ».
Samedi matin, JP et A avaient réactualisé leur connaissance du Vieux port et de son pittoresque marché aux poissons, avec ses pagres, ses congres et ses bars de ligne. Thierry, vers onze heures, avait appelé JP pour lui demander de lexcuser auprès de Nana. Il arriverait à Marseille trop tard pour assister au mariage. Il irait directement à la fête, à la brasserie du Bailli. Il avait préparé une belle surprise, mais il en gardait le secret.
La cérémonie civile des « Oui je le veux » sétait déroulée entre quatorze heures et quatorze heures quinze précises à la mairie du 17ème arrondissement. La République nest guère prolixe dans ses rituels, même avec un célébrant du genre bavard. Ensuite, il y avait eu quinze minutes, montre en main, pour prendre des photos dans le jardin du bâtiment municipal. « Tout le monde réuni
les plus grands derrière sil vous plait
Maintenant les enfants avec les chiens
sans les chiens
les mariés en train de sembrasser
Les cousins, les amis denfance
» Pas question de traîner et de retarder lécoulement normal des noces de larrondissement
il avait fallu déguerpir et céder la place à dautres mariés, dautres belles-mères en chapeau et dautres invités en tenue de grand dimanche
Quatorze heures trente, JP avait déclaré que lon avait tout le temps de retourner à pied à lHôtel de la Belle Rascasse, pour se pomponner, se parfumer et se mistifriser avant daller, à partir de huit heures du soir, danser, boire et manger à la Brasserie du Bailli.
Vers vingt et une heures, alors que la fête bat son plein, arrivée des marins-pompiers en fanfare avec gyrophare
mais sans la grande échelle. Le premier à sauter du camion a une drôle de dégaine. Le didejet qui se prend pour Vassiliu entonne :
Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a, qui c'est celui-là ?
Complètement toqué, ce mec-là, complètement gaga
« Cest un soldat du feu avec un masque de protection respiratoire » explique Tom-Tom. Il doit y avoir dans le parking souterrain une ou deux voitures qui brulent en faisant beaucoup de fumée »
« Mais cest là que nous avons garé la deuche, une voiture de collection » sécrie Françoise en se tordant les mains
« Alain, fais quelque chose ».
Il ne fallut pas plus de trois minutes au patron de la brasserie pour apprendre des pompiers quune seule voiture, une Clio, sétait consumée. Cétait au cinquième sous-sol qui était pratiquement vide. Elle avait été incendiée, semblait-il, par son chauffeur, retrouvé un peu plus loin évanoui sur le sol et conduit aux urgences. Dailleurs on serait bientôt fixé, lenquête de police était déjà sur les rails. La fête reprit son cours, chacun était rassuré
« Tout le monde sur la piste avec les mariés
Alexandrie, Alexandra
» . Le didejet avait retrouvé son autorité.
Lincendie avait été filmé par les caméras de sécurité, peu avant la fermeture du parking. On remarquait sur la bande vidéo, à vingt heures quarante, une Clio se garant au cinquième sous-sol qui était désert. On voyait ensuite le conducteur descendre de son véhicule, allumer nerveusement une cigarette, puis ouvrir son coffre. Cest alors que se déclenchaient les lumières bondissantes de feux de Bengale, que jaillissaient fusées volantes, feux chinois et chandelles romaines avant de sécraser au plafond et sur les murs du cinquième sous-sol, en gerbes détincelles et en flammes colorées. Linspecteur Levoyant qui menait lenquête, fronça les sourcils en murmurant : « Du jamais vu ». Si JP avait été présent, il aurait dit : « Voici du Thierry tout craché. Il aurait pu sarrêter bien avant, les places libres ne manquant pas depuis le niveau moins deux, mais il a des problèmes pour manuvrer et craint daccrocher un véhicule à larrêt. Il a donc lhabitude de gagner le niveau le plus profond, normalement le moins occupé. Ensuite, il a oublié quil fumait en ouvrant son coffre, il était donc en train de penser. Par contre cest probablement la première fois quil transportait un feu dartifice. » Les images suivantes montraient limprudent chauffeur évanoui, sauvé par le bouche à bouche. Linspecteur Levoyant en savait assez pour faire son premier rapport : ce nétait pas un nouvel exploit du « Pyromane du Vieux port » mais un regrettable accident .Il passerait aux urgences de lhôpital de la Cimone, pour rencontrer lhurluberlu. Aux aurores.
Au moment où il ouvrait son coffre pour en sortir le feu dartifice, comme il lexpliqua le lendemain matin à linspecteur, Thierry pensait à une équation qui le chagrinait depuis huit ans. Cest quil était un grand théoricien, une étoile en planétologie. Les mauvaises langues ajoutaient quil planait au logis. Il était en effet bien plus intéressé par la poussière intra galactique que par celle qui se déposait chez lui, même si la contemplation de sa femme de ménage sactivant avec un plumeau lavait conduit au concept de déplacement du nuage particulaire primitif, devenu célèbre dans le petit monde de lastrophysique.
Cest dimanche matin vers onze heures que JP, Annette, Tom-Tom et Nana retrouvèrent Thierry. On lui faisait respirer de loxygène parfumé au muguet pour quil oublie les fumées malodorantes quil avait inhalées. Il avait emprunté le stylo de linterne de garde et il écrivait.
Alors Thierry, comment ça va ce matin ?
Parfaitement ! Ne faites pas ces têtes denterrement
Il va falloir que je rachète une voiture mais cétait prévu pour bientôt
Ce qui me gêne plus, cest de ne pas avoir pu tirer le feu dartifice dont le bouquet final était mon cadeau aux nouveaux mariés. Mais lexpérience en son et lumière que jai vécue me permet, par analogie, de préciser la théorie du Big Bang. Cest ce que jécris dans un article pour « Astrophysical Letters » qui est pratiquement terminé.
Jean-Claude Touray
La logique mène à tout à condition d'en sortir (A.Allais)