Les feux du crépuscule
de Jean-Claude Chambon



A quoi peuvent-elles penser pendant des heures, assises dans leur fauteuil ou allongées sur leur lit, toutes ces petites vieilles qui finissent leur vie dans une maison de retraite? Le dos voûté, les mains noueuses et vides sur les genoux, elles vous regardent sans que leur visage ait une expression quelconque, comme si vous étiez transparent.
Le bout de vie qui reste à parcourir est bien court pour avoir un projet ou un rêve d'avenir: le peu d'énergie qui leur reste, elles la concentrent sur ce présent qui se répète, l'heure des repas, les médicaments à prendre, les déplacements à effectuer de la chambre à la salle commune ou au réfectoire.
Mais s'il y a peu à vivre, il reste le vécu avec toutes les traces qu'il a laissées dans la mémoire. Peut-être "la pêche" aux souvenirs est-elle la réponse à ma question? Et comme pour une partie de pêche, il faut choisir son coin, son coin de vie, adolescence, séjour à l'étranger ou le premier enfant ....et puis attendre, patiemment. Et les souvenirs arrivent, comme les poissons à l'endroit appâté, ils sont là entraînant avec eux de multiples détails que l'on croyait avoir oubliés. Bien sûr, il y a les douloureux qu'il faut vite rejeter, mais on peut toujours en trouver un bon qui va vous faire sourire, qui va réchauffer votre vieux cœur.
Les femmes sont le plus souvent seules pour terminer leur route. J'en ai choisi trois, moins âgées que celles qui peuplent les maisons de retraite où elles n'iront peut-être jamais; elles n'ont plus de compagnon, leurs enfants vivent loin, elles ont peu de besoins et si leur âge restreint leur activité, elles ont cependant l'impression d'être libres, libres de se souvenir et de tout dire au-delà des tabous de la morale.


A quels gouffres descendre?
A quelle folie consentir?
A quelle porte guetter?
A quelle douceur mourir?
Parvenus enfin au soleil des racines,
N'aurons-nous pas perdu la lucarne
Qui donne sur nos souvenirs?

A. CHEDID



O viens mon beau soleil,
O viens ma nuit d'Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d'ici battre notre campagne.

J. GENET


à Béatrice
à Florence
à Marie

mais aussi
à toutes les vieilles dames respectables qui ont su, naguère, conjuguer sans vergogne la sécurité du mariage et les plaisirs de l'adultère.


CHAPITRE 1


- L'Amour bien sûr!
- Et le sexe, intervint Florence qui ramenait les tasses de la cuisine avec une assiette de gâteaux. On ne peut plus allumer sa télé sans voir une partie de jambes en l'air!
- D'accord, ajouta Marie nous allons évoquer, chacune à notre tour, un souvenir...disons érotique, dont nous avons été le personnage principal. A nos âges, on peut tout dire et tout entendre, non?..
- Mais pas de triche, reprit Béatrice nous n'inventerons rien: ce n'est pas une compétition. L'intérêt est, pour la narratrice, de revivre un moment... disons, chaud de son existence et pour les deux autres d'imaginer leur amie dans des situations que l'âge ne leur permet plus. Sinon, autant regarder la télé!
- Et qui va commencer? demanda Florence en versant l'eau chaude dans les tasses.
- Mais, toi ma petite Florence, puisque tu es notre hôte, proposa Marie, la semaine prochaine nous écouterons Béa, et moi, ce sera dans quinze jours.
- Bien, fit Florence en se calant dans son fauteuil. Hier, j'ai écouté l'émission de Pascal Sevran dont le sujet était le bal musette et en regardant tourner les couples ...j'ai retrouvé une Florence que j'avais oubliée et que vous n'avez pas connue, bien sûr. La voici:.

J'aimais bien aller au bal. C'était l'après-guerre et il ne se passait pas une semaine sans qu'il y ait une fête de village avec son "parquet". Une occasion de se retrouver entre amies et de rencontrer des garçons: à trois ou quatre dans un coin, on papotait et riait en regardant les couples, nous penchant à l'oreille de l'une ou de l'autre pour faire une remarque, pas toujours aimable, sur leurs vêtements ou leur façon de danser, de vraies chipies, quoi. Et puis nous dansions entre nous si aucun garçon ne nous invitait, une façon de nous présenter en montrant notre savoir-faire et nos gambettes aux amateurs.
A ce jeu j'étais rarement perdante, mes cavaliers étaient nombreux et variés au début, parce que le bouche à oreille devait aussi fonctionner chez ces jeunes gens; la sélection se faisait naturellement et en fin de tri je me retrouvais avec le même petit blond (ou grand brun) pour danser mais aussi bavarder entre le tango finissant et la valse à venir. J'acceptais parfois d'aller boire une orangeade au bar voisin; si c'était le soir, l'obscurité activait la hardiesse de mon compagnon dont les mains devenaient baladeuses et la bouche insistante, et inversement freinait mes défenses. Mais ne vous méprenez pas, mes vieilles copines, si mes lèvres, ma poitrine et mes fesses ont subi de nombreux assauts, jamais encore je n'avais "succombé" et ne me demandez pas pourquoi les jeunes filles résistent tant avant la reddition dont elles rêvent.
Un dimanche après-midi, me voilà toute seule à l'entrée du parquet installé place de la Gare: la veille au soir, j'avais dansé plusieurs fois avec un beau brun très sympathique qui avait été obligé de s'en aller de bonne heure parce qu'il était avec des amis: il avait eu le temps de me dire qu'il reviendrait le lendemain. Je paie mon entrée, me fais tatouer le poignet et pénètre dans la salle surchauffée en jouant des coudes pour écarter ceux qui stationnent toujours devant la porte. A ce moment le petit orchestre de service (une batterie, un accordéon et un saxo) attaque un slow, je sens un bras qui entoure ma taille, m'entraîne sur la piste et je me retrouve tout contre mon beau jeune homme de la veille.
- Je vous attends depuis une heure, je n'y croyais plus!
Moi, j'attendais depuis la veille, mais je ne le lui ai pas dit et me suis serrée un peu plus contre lui pour le remercier de sa patience. La salle était bondée, le soleil de ce Dimanche d'été tapait fort sur la toile du toit et l'air était irrespirable; Luc (c'est ainsi qu'il se nommait) me proposa un rafraîchissement. A peine dehors, il me prend par le coude et dit:
- Plutôt que d'aller dans un bar où il fera aussi chaud qu'au dancing et où vraisemblablement il y aura autant de monde, je vous emmène chez moi: j'ai une glacière!
- Le calme et la boisson fraîche que vous me promettez me tentent fort, mais, de là à suivre un homme chez lui, on peut hésiter, fis-je hypocritement parce qu'en fait je n'en avais rien à faire des convenances.
J'ai si bien joué mon oie blanche qu'il a insisté et que nous nous sommes bientôt retrouvés devant la porte de son logement, au premier étage, escalier au fond de la cour. La pièce unique avait un papier peint jaune avec des oiseaux exotiques multicolores et en y pénétrant on avait une impression de fraîcheur; le mobilier très sommaire comprenait un lit bas, deux chaises et une table. Dans un renfoncement, un placard, un évier, un réchaud et la fameuse glacière. Une porte fermée en face du lit devait s'ouvrir sur un cabinet de toilette. Ce n'était pas le grand luxe, mais il n'était en stage à la SNCF que pour un mois...et moi je n'avais pas l'intention de m'installer.
La porte refermée, assise devant un verre de limonade (réellement fraîche!) en face de ce grand garçon qui me regarde en souriant, je me sens moins fiérote. Pour faire diversion, je vais à la fenêtre, relève un peu le store et m'accoude à la barre d'appui: la vue se réduisait aux dimensions de la cour déserte. Luc m'avait suivi et ses mains sur mes hanches me signalent sa présence derrière moi.
- Pas très joli le paysage...mais avec vous dans l'encadrement, c'est mieux.
Cela me fait plaisir et je tourne la tête pour lui faire un sourire. Il se penche vers mon visage et dépose un tout petit baiser au coin de mes lèvres. Ses mains remontent doucement sous le tea-shirt en effleurant mon dos, glissent sous mes aisselles, frôlent mes seins à travers le tissu du soutien-gorge pour revenir sur mon dos où ses doigts malhabiles essaient de dégrafer l'élastique.
- Je reconnais que je ne suis pas très adroit, alors aidez-moi!
Je me redresse, fais sauter la gênante fermeture et lui réponds:
- Par contre, vous êtes très persuasif.
Lui, moqueur:
- J'adore les petites filles obéissantes.
Moi, protestant:
- Je ne suis plus une petite fille!
- Je le constate, dit-il en prenant mes deux seins dans ses mains en coupe, les pressant, les relâchant, énervant du bout des doigts les pointes qui durcissent. Je crois que je vais les garder comme otages.
Je me redresse et me retourne, face à lui; alors d'une main ferme il lève mon menton et pose sa bouche sur la mienne. Sous l'ardeur de son baiser, ma résistance cède, mes lèvres s'entrouvrent et pour la première fois, je me sens parfaitement bien dans les bras d'un garçon.
Ses mains, plus du tout maladroites, dénude mon buste un peu comme on dépouille un lapin, puis, descendant jusqu'aux hanches, elles glissent sous l'élastique de ma jupe, sous celui de mon slip et continuent leur progression vers le bas le long de mes jambes: je suis nue maintenant, les chevilles entravées. Il m'enlève alors dans ses bras, et me dépose sur le lit.
Combien de temps suis-je restée immobile, les yeux fermés, sous les caresses de ses mains et de ses lèvres? Soudain il écarte mes cuisses et son corps nu s'allonge doucement sur le mien.
- N'aie pas peur, murmure-t-il.
En réponse, mes bras se referment sur son dos: et pour la première fois un homme pénètre en moi.
Quelques mois plus tard, nous étions mariés...

- Belle fin et très morale, s'exclama Béatrice.
- Beau début plutôt, puisque c'était "la première fois", dit Marie.
- Pour moi, ajouta Florence, c'est le souvenir d'un moment émouvant, sans passion encore, mais plein de cette tendresse dont Luc a toujours fait preuve.
Mais cela vous est nécessairement arrivé, mes chochottes. Dites- moi, sans être trop curieuse, j'aimerais savoir comment vous avez vécu ce passage obligé.
- Croyez-moi si vous voulez, dit Béatrice avec un petit rire, c'était pendant ma nuit de noces, et j'étais stressée!.. Mais mon petit mari a été très patient.
- Quant à moi, cela s'est passé précocement, brutalement et douloureusement; aucun sentiment n'a présidé à l'acte, ni chez moi, ni chez mon partenaire. Je rajoute que j'étais volontaire, alors ne vous apitoyez pas. Bonsoir mes chéries, à jeudi prochain!
Sur ces énergiques paroles, Marie se leva, prit sa canne et sortit.
- Hum! fit Béatrice, je ne crois pas que ce sera le sujet de sa prochaine histoire.
- Prépare donc la tienne, dit Florence en accompagnant
son amie jusqu'à la porte.



CHAPITRE 2


Les trois amies étaient assises dans le salon de Béatrice; celle-ci bien installée dans sa bergère favorite, les mains croisées sur sa robe blanche à rayures bleues "qui l'amincissaient", aimait-elle à dire. Florence et Marie avaient choisi le canapé.
- Excusez ma sortie de l'autre jour, commença Marie en se raclant la gorge; je n'étais, dans ma jeunesse, ni très jolie, ni très spirituelle, mais avec ma féminité naissante, j'ai vite compris que je pouvais avoir dans le groupe une place privilégiée. J'avais un frère, et pendant toute ma petite enfance j'ai partagé ses jeux avec tous les galopins du village. Mes habitudes garçonnières poussaient les jeunes mâles à une familiarité de langage et de gestes qu'ils n'avaient pas avec les autres filles. Ces dernières étaient jalouses de mon succès, et plus elles médisaient sur mon compte plus j'avais l'impression d'exister. Ma première expérience sexuelle n'a donc pas été un événement émouvant, comme pour Florence, simplement la conséquence logique de mon genre de vie à ce moment-là. Vous me jugez mal?
- De quel droit le ferions- nous, répliqua vivement Béatrice.
Florence donna une tape amicale sur le genou de sa voisine et ajouta:
- Nous sommes trois vieilles amies et nous n'avons qu'à accepter notre passé ainsi que celui des autres puisque nous ne pouvons pas les changer: à quoi serviraient les jugements et les regrets? Et si nous avons des remords, il ne peuvent être que personnels.
- Nous en reparlerons peut-être, dit Béatrice.
Etes-vous confortablement installées? Vous n'avez pas soif encore, ni un petit besoin pressant? Parce que dans l'histoire que je vais vous raconter, ce que je voudrais vous traduire, l'important à mes yeux, ce n'est pas tant les circonstances, mais la résonance intérieure qui les a accompagnées, tout un bonheur trouble et intense: je ne sais pas si je vais y arriver.
Fermant à demi les yeux, très doucement, Béatrice commença :
J'étais bien. Etait-ce la chaleur? le ronronnement du moteur? Tout mon être me semblait léger, flottant même: je n'avais pas envie de bouger, ni de parler. Il avait mis sa main sur la mienne qui reposait sur ma cuisse: j'aurais pu la repousser...mon coeur a seulement battu un peu plus vite et j'ai accepté le piège: mais ne m'attendais-je pas à quelque chose de ce genre? ne le désirais-je pas? A travers le pare-brise je fixais la route sans vraiment la voir. Des arbres sans couleur apparaissaient sur les côtés du tunnel de lumière, venaient vers moi en grandissant pour disparaître brusquement, comme dans un rêve. J'étais bien: immobile sur mon siège, je ne pensais à rien, ou, plus exactement, toute ma conscience se focalisait sur cette main dont je sentais la chaleur. Ses doigts, légèrement, commencèrent à caresser les miens, se glissèrent sous ma paume, revinrent à leur première position remontèrent vers mon poignet pour redescendre caresser, se glisser et ce lent manège se prolongeait sans que je n'ose bouger seulement la tête de peur d'interrompre la magie de l'instant.
Je risquai cependant un coup d'oeil vers la gauche: lui aussi, maintenant, était muet, apparemment tout à sa conduite mais, en réalité et je le sentais bien, tout à son premier assaut.
- Vous permettez ? fit-il en retirant sa main pour enclencher une vitesse. J'acquiesçai d' un "oui bien sûr" un peu étranglé et je me tournai légèrement vers lui pour lui sourire: était-ce pour l'encourager à revenir (ce dont je ne doutais pas, à vrai dire)? ou pour l'inviter à plus d'audace? ou pour lui montrer que je n'étais pas une simple poupée sans réaction? Il reprit ma main, il reprit ses jeux mais j'étais bien sortie de ma léthargie et mes doigts participèrent progressivement aux enlacements, pressions et glissements divers. A travers le fin tissu de ma jupe, le passage répété de ses doigts sur ma cuisse commençait à faire naître au bas de mon ventre une chaleur que je connaissais bien.
La voiture roulait lentement au milieu des bois; il devait être très tard et la route était déserte. Il était venu après le souper pour m'emmener à la répétition hebdomadaire; il avait arrêté sa vieille D.S. devant la maison et klaxonné deux petits coups brefs pour me prévenir. Mon mari n'avait même pas quitté des yeux sa télé en me souhaitant une bonne soirée: jusqu'ici ses voeux se réalisaient ! A cette époque, pour ne pas être toujours "bobonne" à la maison, j'avais adhéré au Foyer Culturel de Labégude à cinq kilomètres environ du village et entre diverses activités j'avais choisi le théâtre. Pourquoi le théâtre? oh! pas pour devenir une vedette mais pour vaincre ma gaucherie naturelle, pour m'habituer à parler devant un groupe, à me tenir avec plus d'aisance etc... Dès le début, le programme m'avait plu: expression corporelle, diction, jeux de rôles...et le groupe était sympathique avec, comme instructeur-metteur en scène-acteur, Pierre, un homme à peu plus jeune que moi et passionné par son travail. C'est lui qui venait me chercher chaque semaine: je n'aimais pas conduire la nuit. Mais depuis un mois, finis les exercices: nous préparions un spectacle de fin d'année. Pour notre groupe, à la fois surexcité et inquiet, il s'agissait de présenter une pièce en un acte d'un illustre inconnu, mais nous avions l'ardeur des néophytes et nous étions aussi fiers que si l'on avait dû jouer le Cid ou le Soulier de satin! Donc, ce soir-là, à peine étais-je assise, que la voiture démarra et Pierre m'annonça qu'il n'y avait pas répétition: la salle et la scène étaient occupées par le Groupe Danse qui avait aussi un numéro pour la fête.
- J'aurais pu vous prévenir ce matin, ajouta-t-il avec un grand sourire, mais j'ai pensé que vous vous étiez préparée à cette sortie comme d'habitude, et comme moi aussi je n'avais rien prévu, voilà: si vous le voulez bien, je vous enlève et vous emmène où vous voulez!
Devant sa mine faussement contrite, je l'assurais que j'adorais l'imprévu et qu'une promenade serait la bienvenue tout en nous permettant de faire plus ample connaissance. Et voilà où nous en étions; honnêtement je devais m'attendre inconsciemment à l'issue de cette soirée, car j'ai tout oublié de la conversation qui précéda.
La voiture ralentit, s'engagea dans un petit chemin herbu au milieu des arbres, puis s'immobilisa; le moteur se tut et soudain nous fûmes plongés dans l'obscurité quand Pierre éteignit les phares. Sans plus attendre, aussi impatient que moi, il glissa son bras sur mes épaules, m'attira doucement vers lui: son visage était contre le mien, nos bouches se joignirent. Je caressais sa nuque et enfonçais mes doigts dans ses cheveux tandis que ses doigts descendaient le long de mon cou pour venir presser mes seins. Son autre main n'étais pas inactive; après un court arrêt, comme une hésitation, sur mon genou, elle remontait avec une lenteur calculée le long de ma cuisse que j'écartais légèrement. Elle arriva à l'aine, chercha en vain un passage sous le liseré qui bordait mon slip, remonta vers mon ventre où elle s'immobilisa, brûlante. Nous ne nous embrassions plus et joue contre joue, haletants, silencieux, nous faisions un halte comme pour savourer notre plaisir. C'est moi qui relançai l'action en posant comme par hasard ma main droite sur la jupe au-dessus de celle de Pierre. Et celle-ci, répondant à la muette invitation, descendit insensiblement sous le nylon qui n'offrit à cet endroit aucune résistance. Ses doigts jouèrent d'abord dans mes poils comme les miens tout à
l'heure l'avaient fait dans ses cheveux, puis lentement il effleura mon sexe gonflé et humide, le prit dans sa main en coquille, le pressa; des doigts agiles l'écartèrent et s'enfoncèrent doucement en moi. Je laissais échapper un petit gémissement et Pierre cessa tout mouvement.
- Vous ai-je fait mal? demanda-t-il, inquiet.
- Oh! non, murmurai-je, et mes lèvres cherchèrent les siennes pour le rassurer, pour le remercier.

Béatrice s'arrêta, pour savourer ce souvenir peut-être ou pour ménager ses effets. Mais les deux autres s'impatientaient:
- Ce n'est pas fini? s'exclama Marie.
- Oh! Béa, ne nous fais pas languir!
Béatrice sourit et à nouveau ferma les yeux.

- Passons derrière, voulez-vous? nous serons plus à l'aise. Il avait déjà ouvert sa portière et le plafonnier s'alluma, révélant le désordre de ma tenue.
La banquette-arrière me parut en effet bien plus confortable. Tandis qu'il me rejoignait et que l'obscurité était revenue dans l'habitacle clos, je me hâtai de quitter mon slip que je coinçai entre le dossier et le siège; du côté de Pierre j'entendais aussi des froissements de tissu...Deux bras m'entourèrent et me couchèrent sur le dos, deux mains fermes et douces retroussèrent ma jupe, écartèrent mes jambes et remontèrent le long de mes cuisses humides et écartelées. J'étais dans une position acrobatique, le cou un peu de travers, la jambe gauche sur son épaule droite, la droite en extension jusqu'au moment où elle prit appui sur le dossier d'un siège avant. Mais c'est bien plus tard que j'en pris conscience: pour l'instant nous n'étions plus que des animaux qui ne faisaient que suivre leur instinct. Je sentis son sexe durci qui effleurait mon bas-ventre ouvert: il me pénétra lentement, mais mon corps tendu ne pouvait plus attendre. J'avançai les mains, caressai ses hanches, et pétrissant sa chair, je suppliai:
- Viens vite!
Alors il se laissa aller de tout son poids en s'enfonçant au plus profond de moi sans souci de m'écraser. Nous avions peut-être trop attendu, mon corps se arqua et je sentis sa délivrance comme une brûlante caresse.
A peine rentrée à la maison, je me hâtai de me déshabiller: le corps repu, je ne désirais que me recroqueviller pour prolonger mon plaisir dans le sommeil. Mon mari, qui n'était pas encore couché, comprit sans doute que j'étais très fatiguée et ne me posa aucune question.
Mais, heureusement qu'il n'a pas ramassé le petit slip bleu que j'avais jeté au fond de la baignoire, il était plein de tout ce que mon ventre n'avait pu retenir et qui était de Pierre et qui était de moi.

Le silence régna un moment dans le douillet salon de Béatrice. Puis les deux auditrices qui étaient restées figées sur leur canapé pendant toute l'histoire, exprimèrent leur avis et c'est à qui parlerait la première ou le plus fort:
- Bravo! Béatrice, émouvant!
- J'avais l'impression d'être à ta place, tu te rends compte, à mon âge!
- Tu n'as quand même pas mouillé ta petite culotte!
- Presque, Béatrice a tellement bien rendu cette romantique balade!
Tout en écoutant avec satisfaction les compliments de ses amies, Béatrice était allée chercher le gâteau qu'elle leur avait préparé. Celles-ci arrêtèrent alors leurs louanges pour satisfaire leur gourmandise: Béatrice aimait cuisiner; Florence et Marie, elles, adoraient les desserts de Béatrice.
- Oh! une Tatin, mon régal! Dépêche-toi, Marie, ou je mange tout!
- Ma pauvre Florence, pense au diabète qui te guette.
Béatrice approcha une chaise près de la table et s'y accouda en regardant ses amies faire honneur à sa tarte.
- Vous voyez, dit-elle, savourer un bon gâteau c'est un moment de plaisir pour le palais et, plus tard, le souvenir de ce plaisir nous fera saliver peut-être.
- Le souvenir de ton plaisir dans cette voiture, Béa, est encore un plaisir pour toi, peut-être aussi intense qu'au moment où tu l'as vécu, non? lui dit Florence.
- Mais cela a aussi été un plaisir...troublant même, pour nous, et pourtant ce n'est pas "notre" souvenir, ajouta Marie, songeuse.
- Et tu peux pleurer ou rire en lisant un livre ou en regardant un film, dit Béatrice, parce que tu es touchée ; et pourtant ce n'est pas ton histoire! Ce qui prouverait qu'il n'y a pas de différence, sur le plan affectif, entre une situation réelle, son souvenir et une situation imaginée: de quoi occuper nos vieilles solitudes!
- Alors, Marie, tu sais ce qui te reste à faire, s'écria Florence en réajustant ses lunettes.
- Quoi?
- C'est à toi de nourrir notre imaginaire, jeudi prochain!
- Comptez sur moi, je ne vais penser qu'à ça pendant toute la semaine.



CHAPITRE 3


L'appartement de Marie, situé au rez-de-chaussée, était un peu plus bruyant que celui de ses amies à cause de la proximité de la rue, mais, à part cela, tout à fait semblable pour le nombre et la disposition des pièces. Un gros bouquet de roses trônait sur la table ronde du salon-living: il y avait toujours des fleurs chez Marie et en pénétrant dans la pièce avec Béatrice, Florence lança:
- Eh! bien! il t'as gâtée, ton amoureux!
- Hélas! hélas!...quant à mes vieilles conquêtes, elles pensaient à tout autre chose qu'à m'offrir des fleurs, sourit Marie en la menaçant de sa canne, et maintenant...
- Maintenant, coupa Béatrice, nous allons revenir avec toi au temps où tes amants faisaient chanter ton corps sous leurs caresses en oubliant les fleurs.
- Et puis les fleurs "c'est périssable" comme le dit Brel, ajouta Florence, tandis que les souvenirs...
Toutes les trois s'assirent. Marie accota sa canne au mur, près de son fauteuil d'osier, posa ses mains ridées sur les accoudoirs et commença.

Ce dimanche-là avait commencé pour moi comme tous les autres jours; c'est à dire que j'avais pris mon petit déjeuner, puis une bonne douche pour achever mon réveil. Enfin, pas tout à fait comme les autres jours, parce que mon mari m'avait laissée tout le week-end pour participer à une réunion organisée au chef-lieu du département pour les secrétaires de mairies: formation continue m'avait-il dit. J'avais décidé de profiter de son absence pour nettoyer toutes les vitres et glaces de la maison. Nous étions en juin, il faisait un temps radieux et comme j'étais seule, pour tout vêtement, j'enfilai simplement une vieille robe que je ne mettais que pour faire mes travaux ménagers.
Perchée sur un escabeau, j'astiquais l'imposte vitrée qui sépare le haut de la salle de séjour du haut de la cuisine: j'insiste sur "haut", car dans cette vieille maison les plafonds élevés - avec corniches et rosaces - étaient dignes d'un hôtel particulier du XVII ème siècle. Le flacon-vaporisateur dans la main gauche, un chiffon dans la main droite, un autre de rechange débordant de l'unique poche de ma robe remontée jusqu'à mi-cuisses à cause des bras levés, en équilibre instable sur la pointe de mes pieds nus, vous voyez Marie? Eh! bien, c'est aussi ce que vit Serge en entrant; il avait dû appeler, mais comme j'avais branché la radio au maximum de sa puissance, je n'avais rien entendu.
- Bonjour, Marie, ne vous dérangez pas, je venais rendre le bouquin que votre mari m'avait prêté. Il est parti de bonne heure?
- Je ne sais pas, je dormais. Bonjour, Serge.
Serge était le meilleur ami de mon mari; il m'était aussi sympathique, toujours souriant, aimant plaisanter enfin le contraire de mon très sérieux époux: c'est sans doute cette complémentarité qui les faisait se retrouver, ne serait-ce que pour satisfaire leur passion commune, la pêche à la ligne.
- Quelle idée de s'enfermer avec des paperasses par un beau temps pareil; quels agréables moments aurions-nous pu passer au bord de l'étang!
Tout en causant, il arriva au pied de l'escabeau.
- Mais, v'là des appâts qui m' donnent très envie d' pécher, plaisanta-t-il en prenant un accent paysan et en appuyant sur le "é" de pécher; d'un doigt, il me toucha légèrement un mollet. Je ne m'y attendais pas et j'eus un sursaut qui ébranla l'escabeau.
- Oh! je ne voulais pas mettre votre vie en danger.
- J'ai été surprise, c'est tout. Soyez gentil, tenez-moi l'escabeau, j'ai presque terminé.
Ce qu'il fait; il a son visage au niveau de mes genoux et le bas de ma robette effleure ses cheveux.
Soudain, je pense que je suis parfaitement nue là-dessous et, dans mon émotion, vacille légèrement sur mon piédestal avant de rétablir mon équilibre. Pour parer une possible chute, ses mains quittent les montants de l'escabeau et s'appliquent de chaque côté de mes jambes.
- Pardonnez-moi, Marie, vous êtes vraiment trop désirable, dit-il avec une drôle de voix qui me fait penser qu'il a sûrement levé les yeux vers ce que je cachais si peu.
Insensiblement, ses mains remontent sous ma robe, arrivent à mes fesses où l'une s'attarde tandis que l'autre glisse entre mes cuisses qui ne résistent pas.
Je vous rappelle que ma situation sur mon perchoir n'avait guère changé, si ce n'est que j'avais abandonné mon travail, que mon cœur cognait dans ma poitrine et que mon équilibre était désormais assuré, vous voyez de quelle manière! Je me dis - très vite - que j'aurais dû protester et la morale aurait été sauve; mais il est trop tard, l'ennemi occupe la place que rien ne protége. A vrai dire, je ne suis pas insensible à l'émoi que je cause à Serge et depuis un moment, la reddition ne me déplaît plus; encore doit-elle être honorable et je suis dans une mauvaise position.
Je propose donc:
- Je vous pardonnerais peut-être, si vous me permettiez de redescendre à votre niveau.
Serge réagit à cette contre-offensive imprévue par un arrêt immédiat des opérations entreprises: il retire ses mains mais c'est pour les fixer à ma taille, ne pouvant guère aller plus haut car il a déjà les bras tendus. En même temps il ordonne:
- Retournez-vous face à moi et sautez! N'ayez pas peur, je vous tiens bien!
Devant tant d'autorité, j'obéis et me retrouve au sol demi-nue, car ma robe est bloquée aux hanches que le monsieur n'a pas lâchées! Serge éclate de rire et pour mieux jouir du spectacle il me maintient à distance, un court instant. Puis il m'attire contre lui, sa bouche se plaque furieusement sur la mienne pendant que ses mains montent et descendent le long de mon dos, des épaules aux fesses. Enfin, m'écartant un peu de lui, il fait passer la robe par-dessus ma tête et me soulève dans ses bras tandis que je mets les miens autour de son cou: il se dirige vers la cuisine et m'allonge sur la table que j'ai heureusement débarrassée après mon petit déjeuner. Il lance alors ses dernières phalanges en reconnaissance, appréciant l'élasticité d'un sein et la rondeur de l'autre, glissant dans les anfractuosités de mes aisselles, relevant mes cuisses et les massant avec rudesse, écartant avec douceur les lèvres de mon sexe. J'appréciais les caresses, mais le dessus de table était dur et je commençai à avoir le dos meurtri. Aussi je me redresse brusquement et m'écrie:
- N'importe qui peut entrer! Laissez-moi verrouiller la porte!
Je saute de la table et vais donner deux tours de clé à la porte d'entrée. Quand je reviens, tiens? il n'y a plus de Serge dans la cuisine! Il ne s'est quand même pas enfui! Soudain je sens une main sur mon épaule: je me retourne brusquement et le vois devant moi, nu comme un ver, lui aussi.
- Je ne connaissais pas cette partie agressive de votre individu, dis-je, provocante, en effleurant son sexe raidi d'un doigt que je veux désinvolte.
- Agressive? mais non, elle est au contraire remplie de tendresse pour vous.
Lentement, il s'approche, pose ses mains sur mes hanches puis les fait glisser sous les fesses et me soulève; je n'ai que le temps de l'enserrer de mes jambes et de mes bras, déjà il pousse la porte entrouverte de la chambre et m'allonge sur le lit que je n'avais pas encore refait.
Dites, les amies avez-vous besoin de plus de détails pour imaginer la fin?

- Inutile, dit Béatrice en souriant, après le désir nous sommes arrivées au plaisir qui, par définition, en est la satisfaction.
- Donc, sans désir pas de plaisir? demanda Florence, en cas de viol par exemple ou quand on subit le "devoir conjugal"?
Béatrice resta songeuse un moment et Marie intervint:
- Si, parfois, j'imagine; le toucher des zones érogènes même rude, et la pénétration peuvent entraîner un ensemble de réactions réflexes, sécrétions, turgescence, accélération du pouls et de la respiration qui sont liées au plaisir. Mais, celui-ci n'existe que s'il est accepté à défaut d'être désiré.
- Moi je dissocierais le cas d'un viol et celui du devoir conjugal. Entre mari et femmes, ou concubins, il y a tout un tissu de sentiments et d'habitudes qui fait que l'union des corps le soir, sous la couette, est toujours un petit bonheur.
- Même s'il n'a pas l'intensité du plaisir défendu, ajouta Marie.
A cette réflexion, les deux autres levèrent la tête.
- Serait-ce donc toujours dans l'adultère que nous avons éprouvé le plaisir le plus grand? interrogea Florence et la fidélité dans le mariage serait synonyme de banalité? ou d'ennui?
- Mais que racontons-nous? s'exclama Marie, si ce n'est des histoires d'adultère! Sois logique Florence: si tu mangeais tous les jours une part de tarte Tatin, aurais-tu goûté celle de Béatrice avec le même plaisir? L'habitude est une bonne chose quand il s'agit de nager ou de faire de la bicyclette par exemple, elle nous simplifie la vie, mais tous les jours manger le même plat, porter la même robe, regarder le même film...quel ennui! Faire l'amour tous les jours avec le même homme, c'est comparable.
- Alors, tu es contre le mariage, contre toute vie commune?
- Oui, pour avoir la liberté de manger des gâteaux différents chaque jour, pour d'autres jeux des corps non programmés avec un prologue incertain mais qui fait battre le coeur, dans des décors toujours renouvelés et la découverte d'autres voix, d'autres odeurs, d'autres caresses...et cela sans avoir à trahir un engagement, à mentir ou faire souffrir l'autre.
- Mais la vie commune entre un homme et une femme sous-entend bien plus que la satisfaction d'un désir physique, reprit Béatrice. Que fais-tu des sentiments? Je sais, on dit "faire l'amour" quand on parle de l'accomplissement de l'acte sexuel. Mais, l'amour est un sentiment qui dépasse le simple accouplement, source de plaisir, même s'il peut l'inclure. Et pour répondre à Florence d'une autre façon que Marie, je pense, pour ma part, qu'une vie commune est possible et même nécessaire quand on a des enfants.
- Je ne voudrais pas être l'avocat du diable, répliqua Marie, mais, dis-moi, ma sentimentale Béa, pour un mariage réussi, combien de divorces, combien d'adultères? et les enfants? parlons-en; ou bien terrorisés, traumatisés par les scènes entre les parents désunis, trimbalés entre deux foyers qui se font de la surenchère pour paraître les plus aimants, ah!...
- Stop! fit Florence, nous pourrions discuter de ces problèmes pendant des heures, nous y reviendrons sans doute, mais n'oublions pas que le sujet de nos "contes" est l'érotisme revécu par trois vieilles dames parfaitement amorales (amorales ou immorales? encore un sujet de débat!). Jeudi prochain c'est mon tour, mais pour l'instant il faut que je m'en aille; tu viens Béatrice?

Suite


Retour au sommaire