CHAPITRE 4
- Tiens! tu apportes un livre, Béatrice. Et moi, j'en ai un aussi à vous montrer, s'exclama Florence en accueillant ses amies.
- Une réunion culturelle en perspective, dit Marie.
- Dont tu es la cause, ma chère Marie, enchaînèrent d'une même voix Florence et Béatrice.
Elles éclatèrent de rire, car elles ne s'étaient pas concertées pour répondre ainsi en chur. Florence ouvrit le gros livre qui attendait sur la table à une page entièrement occupée par la reproduction d'un tableau de peinture.
- Après notre départ, l'image de Marie nue dans les bras de Serge m'a rappelé que l'enlèvement d'une belle dénudée par un mâle costaud était un sujet souvent traité par les peintres; alors j'ai cherché et à défaut de l'Enlèvement des Sabines, j'ai trouvé celui "des filles de Leucippe" par Rubens, regardez!
Marie et Béatrice sortirent leurs lunettes et se penchèrent, curieuses.
- Oh! le popotin! s'exclama Marie, en riant, et les cuisses!..
- Quand j'étais jeune, j'étais bien en chair mais pas grasse comme ces deux soeurs et je suis sûre que Marie ne pouvait être comme cela.
- Certainement pas: le pauvre Serge n'aurait jamais pu me soulever. Tenez, le cavalier à gauche ne me déplaît pas du tout!
- Alors je me réserve le ravisseur de droite, rit Béatrice. J'aime bien la teinte rose et nacrée des chairs des demoiselles. A propos, étais-tu blonde comme elles?
- Plutôt châtain clair; mais, tu sais, j'ai eu ma période blonde, brune et même rousse! Dis-nous, Florence, qui était le père dont j'ai déjà oublié le nom, qui étaient les deux ravisseurs et pourquoi?
- Leucippe était un grec, roi de Messénie un peu avant la fameuse Guerre de Troie; il était le père des deux jeunes filles représentées, Hilaera et Phoebé. Elles étaient fiancées à deux cousins germains mais furent enlevées comme vous voyez par Castor et Pollux, deux autres cousins qui ne laissent pas indifférentes Marie et Béatrice! Et puis, si les corps féminins vous ont paru un peu grassouillets c'est que, pendant des siècles, une femme belle devait être ainsi. Et le modèle préféré de Rubens dans la seconde partie de sa vie était sa femme Hélène, une flamande née Fourment: ainsi les deux filles de Leucippe sont deux "clones" de sa plantureuse épouse, sortis de son pinceau.
- Que disais-je, fit Marie, il s'agit bien d'un après-midi culturel! A toi Béatrice.
- Moi, j'ai trouvé un poème de Prévert qui conviendrait assez à Marie; je vous lis le début et, si vous aimez, je vous prêterai le livre: "Je suis comme je suis / Je suis faite comme ça / Quand j'ai envie de rire / Oui je ris aux éclats / J'aime celui qui m'aime / Est-ce ma faute à moi / Si ce n'est pas le même que j'aime à chaque fois..."
- J'accepte, dit Marie; c'est un peu moi, mais pour la spontanéité du début je verrais bien aussi Florence.
- Nous y repenserons en l'écoutant, car c'est à elle de nous faire rêver.
- Mon histoire est en deux parties, alors je vous proposerai thé et petits fours à l'entracte. Comme femme de cheminot, j'ai fait, pour pas cher, beaucoup de kilomètres en chemin de fer, avec Luc bien sûr, mais aussi seule, pour voir la famille éparpillée aux quatre coins de la France, pour faire des achats à Paris ou tout autre prétexte. Comme j'étais assez liante, surtout avec les personnes du sexe opposé - ça, je vous l'ai déjà dit -, j'ai eu plusieurs aventures, amusantes ou dramatiques, mais comme le sujet de nos histoires a bien été précisé je vais vous en raconter une toute mignonne que je pourrais appeler: "L'homme invisible".
Je devais aller à Limoges passer quelques jours chez une amie et mon histoire débute un soir vers les vingt heures; je suis à Paris, gare d'Austerlitz et j'arpente le quai en essayant de repérer un compartiment pas trop bondé: ce devait être une période de fête, la Toussaint ou Noël, car il ne faisait pas très chaud. Je monte dans une voiture et trouve enfin une place libre entre une grosse dame et un homme qui occupait le coin près de la vitre. La veilleuse ne fonctionnant pas, c'est grâce à la lumière des quais que je peux m'installer, mon manteau sur les genoux.
Le train démarre. Je regarde par la vitre le défilé des derniers lampadaires. Grâce à ces derniers éclairs de lumière, je donne un rapide coup dil sur mes compagnons de voyage: sur la banquette en face de moi, un petit homme un peu chauve les jambes croisées et son épouse, sans doute, cramponnée à son sac, puis un jeune garçon endormi la tête sur les genoux de sa mère vraisemblablement. Je ne vous parle pas de mes voisins immédiats dont j'ai dit un mot; quant au huitième tout au bout de ma banquette, je n'ai pas réussi à le (ou la) voir.
Dans le compartiment, c'est l'obscurité; personne ne dit mot. Comme bruit de fond, le roulement continu des roues rythmé par le passage d'un rail à l'autre et là-dessus, de temps à autre, le sifflement strident de la locomotive: je ferme les yeux et bercée par le balancement du wagon, peu à peu je m'endors. Combien de temps mon assoupissement a-t-il duré? Je l'ignore; ce que je sens et qui a peut-être été la cause de mon réveil, c'est un contact contre ma main gauche qui a dû glisser de mes genoux sur la banquette, dans le tout petit espace qui me sépare de mon voisin. Attentive, mais ne le montrant, pas je reste immobile comme prise encore par le sommeil. Un doigt effleure à peine le dos de ma main, puis mon pouce: je ne bouge pas. Plusieurs doigts maintenant sont en action: je ne bouge toujours pas, attendant la suite. La main étrangère a saisi la mienne, caresse la paume, le poignet: je ne peux rester de bois et à leur tour mes doigts prennent vie et se mêlent aux siens. Mon compagnon ne dit rien et moi, je suis également muette; c'est comme si le jeu de nos extrémités ne nous concernait pas.
Mais, insensiblement, l'objet des caresses a changé me semble-t-il, et les doigts s'égarent sur ma cuisse. Sa main explore maintenant l'espace compris entre l'aine et le genou, voudrait bien pénétrer, mais hélas!.. comment faire avec un pantalon? Allons! il va falloir que j'intervienne un peu pour que l'action continue et se développe. Alors, discrètement, je baisse la fermeture Eclair - heureusement placée à gauche - et comme si j'avais froid, j'étale le manteau qui me recouvre ainsi des épaules aux chevilles; puis je guide la main visiteuse vers le passage entrouvert. Elle s'introduit alors entre le gros grain et mon ventre nu qu'elle pétrit délicatement en décrivant des cercles qui l'amènent jusqu'à l'élastique de mon slip; elle - je parle toujours de la main qui semble avoir une vie indépendante car, à ma gauche, son propriétaire ne se manifeste d'aucune autre façon - donc elle écarte le frêle obstacle pour escalader le mont de Vénus dont tour à tour il lisse ou hérisse les poils frisottés et plonge entre les lèvres de mon sexe qu'il masse d'un lent va-et-vient.
Orléans! les Aubrais! Dans le crissement aigu des freins, le train s'est arrêté. Le couple qui nous faisait face quitte le compartiment. J'essaie de profiter des lumières de la gare pour regarder comment se présente mon partenaire: il a le visage tourné vers la vitre, mais je peux affirmer qu'il porte un costume sombre et une cravate rayée. En haletant, la machine crache sa vapeur, un nuage de fumée passe derrière la vitre et le convoi s'ébranle à nouveau.
Nous sommes tous les deux immobiles avec cette présence mobile et insistante sous mon pantalon, ce plaisir qui peu à peu m'inonde: j'ai laissé aller ma tête en arrière, et j'ai glissé ma main abandonnée sur le haut de sa cuisse tandis que les miennes se sont écartées sous les caresses. Combien de temps?...
Le train ralentit, des lumières clignotent. Un haut-parleur grésille: Vierzon! Vierzon! Mon voisin se redresse brusquement, abandonne sans vergogne mon sexe humide et retire son bras; puis il se lève, prend une valise dans le porte-bagages et, sans un mot, sans un regard, il sort avec les derniers occupants du compartiment..! Abandonnée sur ma banquette, j'hésite entre la colère et le rire, rajuste ma tenue, et me recroqueville sous mon manteau.
Il fait noir, j'ai froid: vivement le prochain arrêt!
- Ma pauvre cocotte, quel mufle, s'exclama Marie, faussement indignée, te laisser comme ça...inachevée!
- Il ne devait pas être aussi chaud que toi, sans quoi "ça" l'aurait peut-être gêné pour prendre sa valise et descendre du train, ajouta Béatrice en éclatant de rire.
- Vous avez raison il vaut mieux en rire, dit Florence en allant chercher le goûter qu'elle avait préparé. Mais ne me plaignez pas trop, car il y a une fin heureuse à mon aventure.
- Ah! je vois, il n'est pas descendu du wagon, il a refait le couloir en sens inverse, a retrouvé le compartiment vide, est entré doucement, a soulevé le manteau, puis baissé le pantalon; toi, tu faisais semblant de dormir, alors il t'a prise comme une bête sur la moleskine.
- Quelle imagination, Marie, s'étouffa Florence, on ne savait si c'était à cause des gâteaux ou du fou rire.
- Tu l'as retrouvé plus tard quant tu t'es inscrite au cours de yoga, enchaîna Béatrice; c'était son premier cours et tu étais sa seule élève. Il s'est excusé pour sa descente à Vierzon, et pour se faire pardonner, il t'a montré plusieurs postures que tu ne connaissais pas encore; souviens-toi, le joli maillot que tu étrennais a subi de tels dégâts pendant les exercices que tu n'as jamais pu le remettre.
- Folles, vous êtes folles, dit Florence, si vous continuez comme ça longtemps, je n'arriverai pas à vous conter la fin de mon histoire. Reprenez encore un peu de thé, je crois que l'eau est encore chaude dans la bouilloire.
Maud m'attendait dans le hall de la gare, enfouie dans son manteau dont elle avait relevé le grand col, apparemment aussi gelée que moi. Elle glissa son bras sous le mien et m'entraîna en m'expliquant que marcher nous réchaufferait, qu'elle était très heureuse de me revoir, qu'elle avait préparé un petit repas froid pour me restaurer, etc., etc., tout ça dans le désordre. Maud était une vieille amie de pension, qui vivait seule depuis un gros chagrin d'amour dont on ne parlait jamais, et la seule que je revoyais régulièrement avec plaisir.
Un bon feu dansait dans la cheminée de la salle de séjour et devant lui une petite table était dressée avec poulet froid mayonnaise et pâtisseries diverses. Assise sur le tapis, j'avais fait voler mes chaussures et essayais de réchauffer mes pauvres pieds en les exposant à la flamme; en même temps je mordais à belles dents dans un pilon tout en racontant mon voyage à Maud. Celle-ci, accoudée dans l'angle d'un grand canapé, grignotait une tartelette en m'écoutant, souriante comme toujours. Elle était ravissante avec ses longs cheveux blonds épars sur le col d'une robe parme boutonnée jusqu'en bas, avec une ceinture de cuir noir serrée à la taille: je n'avais jamais compris comment, jolie comme elle était, elle pouvait continuer à vivre seule.
Rassasiée, je nous verse deux verres du Bordeaux dont elle avait ouvert une bouteille en mon honneur, je les porte sur un guéridon près de la banquette et je m'assois près de Maud. Elle pose son bras sur mes épaules, m'attire près d'elle et m'embrasse; je veux lui rendre son baiser et nos lèvres se rencontrent; j'écarte mon visage du sien et je vois pétiller son regard. Alors je me penche et, volontairement cette fois, je baise à nouveau sa bouche qu'elle ne détourne pas, puis je pose ma tête sur son giron et me pelotonne sur le canapé, les yeux fermés, en lui disant: "Caresse un peu ton amie frustrée pour l'endormir."
Je sens des doigts légers effleurer tout mon visage, et j'essaie de les attraper au passage avec mes lèvres. Puis ils descendent dans mon cou et glissent lentement dans l'échancrure de mon chemisier que sa main droite, sous mon pull, se met à déboutonner; et les dix doigts, pendant un long moment de plaisir, n'ont d'autre tâche que de jouer avec mes seins. Couchée sur le côté, je n'ai qu'un bras de libre; je pose la main sur un genou de Maud et me mets à le caresser en suivant l'intérieur de sa cuisse jusqu'au moment où je quitte le Nylon pour arriver enfin à cette plage de chair chaude et lisse qui est la partie la plus douce de la femme.
Alors je me relève, m'arrachant aux mains qui me donnaient tant de plaisir, je renverse ma jolie Maud sur la banquette, trousse robe et combinaison; enfin je lui ôte prestement le triangle brodé qui lui sert de cache-sexe en décrétant: "Je n'irai pas au plaisir toute seule; moi, je partage!". Je lui accroche une jambe au dossier, écarte l'autre et plonge mon visage dans le doux, le chaud, l'humide de son sexe: lèvres, langue, nez, menton participent tour à tour à ce massage tantôt léger, tantôt violent qui fait gémir ma blonde et quand je relève la tête pour respirer, ce sont mes doigts qui prennent le relais.
A un moment, Maud demanda grâce et nous nous retrouvâmes face à face, un peu essoufflées; elle tendit les bras et fit passer chemisier et pull par-dessus ma tête puis s'attaqua à mon pantalon qui fut vite au niveau de mes chevilles. C'est dans ce simple appareil que je m'escrimai à défaire ceinture et boutons pour la débarrasser de sa robe. Alors elle me prit par la main et m'entraîna dans sa chambre en me disant: "Florence, ma chérie, nous n'aurons qu'un lit à faire demain matin!"
- Et vive l'homosexualité féminine qui permet d'achever luvre d'un velléitaire, dit Marie.
- Pourquoi "velléitaire"? Ce bonhomme devait descendre à une station avant la mienne, il a fait ce qu'il devait faire...
- ...sauf qu'il aurait pu s'occuper de toi un peu plus tôt. Donc, ma chère Florence, tu as goûté aux plaisirs saphiques.
- Cela a bien été la seule fois et dès le lendemain, Maud et moi, d'un accord tacite, sommes redevenues les amies de cur que nous étions.
Béatrice intervint:
- De nos jours, on peut parler librement des lesbiennes puisque l'homosexualité, masculine ou féminine, est admise. Moi, j'aime bien les lesbiennes, parce que leur union est toute faite de douceur, de caresses, de tendresse.
- Il n'y a pas cette pénétration qui, même désirée ou consentie, donne l'impression d'une violence: c'est très évident quand on assiste à l'accouplement des animaux, ajouta Florence.
- Moi, Marie, je ne suis pas zoologue, seulement ce petit animal qu'on appelle femme, mais quand le mâle me domine c'est que je l'ai accepté ou demandé. Je ne condamne pas les lesbiennes, les femmes damnées de Beaudelaire, cela, pour participer à notre après-midi culturel! On aime les alcools forts, ou les liqueurs sucrées, ou les deux. Chez les femmes, il peut y avoir une dominante vaginale ou clitoridienne: les premières ont besoin du sexe de l'homme, tandis que les secondes préfèrent avant tout les caresses..
- Notre gynécologue préférée ayant doctement parlé, fit Béatrice, j'ajouterai seulement, avant de vous quitter, que vous venez chez moi Jeudi prochain et qu'il y aura de la liqueur de banane.
- N'oublie pas de te procurer quelques exemplaires de ce fruit suggestif dont tu nous a promis le doux produit: tout en t'écoutant, nous pourrons jouer avec et même mordre dedans !
- Oh! Marie!
CHAPITRE 5
D'habitude, je traînais toujours au creux de l'agréable demi-sommeil du réveil, m'étirant, les quatre membres écartés dans le grand lit que j'avais pour moi toute seule. Car mon postier de mari se levait toujours dès potron-minet pour être parfaitement à l'heure au service de ses clients: mais vous avais-je dit que mon mari était le receveur du petit bureau de poste de notre village?..et que depuis presque vingt ans, il faisait toujours le même métier, dans le même village tandis que moi, toujours son épouse, j'arrivais paisiblement vers la quarantaine épanouie? Mais, ce matin-là, je m'étais réveillée un peu plus tôt, avais enfilé la mini-robe de chambre que je porte le matin à la belle saison (mini, parce qu'elle descend aux genoux et qu'elle a des manches courtes) et je m'étais précipitée vers la cuisine pour préparer les toasts.
Assise dans son habituelle bergère, Béatrice avait commencé la narration de son deuxième souvenir érotique; mais elle avait dit en préambule:
- Aujourd'hui, c'est à moi de répondre à votre attente en vous contant le souvenir d'un plaisir charnel qui m'a marquée. Il faut que je précise, cependant, que ma vie ne s'est pas réduite à la recherche et à la réalisation de ces aventures extra-conjugales, plutôt rares et accidentelles; et si cependant elles m'ont donné un plaisir que je ne renie pas, elles ont été suivies aussi d'une certaine amertume puisque j'avais rompu une promesse et menti à ceux qui m'étaient chers. En me racontant devant vous j'ai l'impression de me soulager d'un certain poids, même si je sais que rien ne s'efface.
- Béa, ma sainte Béa, pria Florence, tu vas nous remplir de scrupules, de remords! Et nous allons perdre cette légèreté qui nous permettait d'être au-delà des tabous et de jouir sans souci d'un souvenir comme s'il était notre réalité. Nous avons dit: pas de regrets, pas de jugement moral.
- Et moi, qui ne suis pas une sainte (ce qui me permet d'utiliser l'un des mots le plus évocateur de notre vocabulaire, avec "concubinage"), je le "confesse", j'ai beaucoup péché, mais maintenant je ne recommencerai plus, promis! fit Marie en remontant ses lunettes. Vas-y, Béatrice!
La veille, un coup de téléphone de notre fils qui poursuivait ses études à Avignon nous avait avertis du passage d'un de ses "copains": il nous avait souvent amené ses amis du moment, pour un repas ou une nuit, mais c'était la première fois qu'il ne venait pas avec. "Il s'appelle Lucien et va faire un stage en entreprise à Lyon; comme il voyage à moto et qu'il doit partir assez tard, je lui ai conseillé de passer chez vous. Il mettra sa Honda dans la cour et couchera dans ma chambre: merci, maman, soigne-le bien!" Nous avions donc eu hier soir, comme invité surprise, un grand garçon brun aux yeux bleus qui mangeait comme un ogre mais parlait peu: timidité? Après le repas, il refusa de regarder la télé et voulut aller se coucher prétextant la fatigue...
Je commençais à grignoter une tartine de pain grillé quand il fit son apparition dans la cuisine, vêtu d'un survêtement rouge et blanc. Il m'assura avoir passé une excellente nuit et je l'invitai à faire un bon petit déjeuner puisqu'il avait encore des kilomètres à parcourir. Il se mit à table et tout en beurrant son pain il me demanda s'il pourrait faire ensuite un brin de toilette. "Un brin de toilette? mais, Lucien, c'est un bon bain qu'il vous faut et je vais de ce pas le faire couler pendant que vous terminez votre petit déjeuner!"
Je l'ai conduit à la salle de bain entièrement carrelée par mon bricoleur de mari; couleur bleu marine avec des miroirs partout.
- N'ayez pas peur d'ajouter eau chaude ou eau froide si la température ne vous convient pas; cette grande serviette orange est pour vous et j'ai accroché un peignoir derrière la porte.
Je le laissai là pour vaquer à mes occupations quotidiennes et j'attaquai la vaisselle: cela faisait bien longtemps que je n'avais eu, en semaine, tant de choses dans mon évier et la cause en était ce jeune homme qui pataugeait à quelques pas de moi. C'est avec plaisir que je prenais conscience de cette présence insolite à un moment de la journée qui n'était d'habitude, pour moi, que solitude.
Soudain, j'entends des chocs dans la baignoire et la voix de Lucien: que se passe-t-il? Je me précipite et à travers la porte je lui demande s'il a un problème: oui, la bonde qui bouche le trou d'écoulement se promène dans la baignoire et il n'arrive pas à la remettre! Je lui crie:
- Ne paniquez pas; notre baignoire est vieille et cela m'est déjà arrivé plusieurs fois, mais maintenant je sais réparer! En disant ces mots, je pénètre dans la salle de bain et devant la mine interloquée du garçon à moitié immergé dans la mousse, je lui lance:
- Si je n'interviens pas, votre bain va se terminer très vite. Soyez gentil, empêchez mes cheveux de tremper dans l'eau!
Il faut que je fasse une parenthèse: j'avais à cette époque de longs cheveux acajou dont j'étais très fière et dont je prenais grand soin: le matin, je faisais un chignon grossier mais, ce jour-là, je n'y avais pas pensé.
D'une main malhabile, il forma une sorte de queue de cheval qu'il maintint le plus haut possible pendant que je me penchais et plongeais la main à la recherche de la fameuse bonde. Le hasard fit que mes doigts aveugles arrivèrent sur un genou, suivirent la courbe d'une cuisse: je sentis les doigts du garçon se crisper sur mes cheveux et ne pus m'empêcher de sourire. Ah! voici la bonde: je m'en saisis, m'empressai de le remettre en place et en retirant ma main, quelque chose de bien vivant que je ne pouvais vraiment pas confondre avec un gant de toilette glissa contre mon bras. Prenant appui sur le bord de la baignoire, je me redressai, tournai les yeux vers le jeune homme toujours cramponné à mes cheveux et lus sur son visage cramoisi l'émoi que je lui causais. Il faut ajouter à ce qui précède que ma robe de chambre s'était largement ouverte pendant mon activité de plombier et son regard un peu trouble fixait mes seins que ne pouvait dissimuler la nuisette transparente. Je n'allais pas lui reprocher cet intérêt flatteur dont j'étais involontairement la cause.
- Voulez-vous me rendre mes cheveux? lui demandai-je et comme il s'exécutait, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire devant son air désemparé, me penchai et lui fis une bise rapide sur le bout du nez: pour me faire pardonner? ou pour mon plaisir? hum...puis je sortis en rajustant ma tenue.
Dix minutes plus tard, il était devant moi, pieds nus et en peignoir; après un temps d'hésitation, il se lança:
- Pardonnez- moi, Madame, j'ai dû vous paraître bête, dit-il, la voix un peu rauque, mais .... Il s'interrompit, baissa les yeux et comme on se jette à l'eau, ajouta d'une voix tremblante, à peine audible:
- Vous êtes belle...Je crois...que..j'ai faim de vous.
Une telle déclaration de la part d'un bel adolescent à une "vieille" de près de quarante ans !!! Quauriez-vous fait à ma place, les copines? J'ai pris ses mains, les ai posées sur mes épaules et croisant les miennes sur sa nuque humide, je lui ai dit tout bas:
- Alors...mangez-moi.
Un bras entoura mes épaules et m'attira contre lui, des lèvres brûlantes remontèrent le long de mon cou, couvrant de baisers mon front, mes paupières, mes joues, pour s'immobiliser sur ma bouche consentante. Une main malhabile glissa sous ma robe de chambre, descendit le long de mon dos, retroussa la nuisette et se mit à pétrir mes fesses presque brutalement; son ventre pressé contre le mien attestait du degré de son excitation. Cette ardeur de jeune chien fou ne me laissait pas insensible et m'avait mise, moi aussi, en appétit. Je l'ai repoussé doucement et le prenant par la main, je l'ai amené dans la chambre.
Il restait debout, immobile, les bras pendants, comme un élève qui s'attend à être puni; je m'approchai, dénouai la ceinture du peignoir que je fis glisser de ses épaules en lui disant:
- Allons, couche-toi, mon beau Lucien, ferme les yeux et laisse-moi faire!
Pendant qu'il s'allongeait, obéissant, je quittai mes vêtements, enjambai son corps bronzé, et, en appui sur les avant-bras et les genoux, je balayai doucement son visage, ses épaules, son torse de mes cheveux épars, ne m'interrompant que pour offrir mes seins aux caresses des ses lèvres et de ses mains. Puis, lentement, très lentement, je commençai un mouvement de va-et-vient de mon sexe le long du sien; le rideau de mes cheveux m'empêchait de voir son visage mais je l'entendis respirer plus vite tandis que de mon côté le désir envahissait mon ventre. Alors je me suis redressée, ai pris sa verge tendue entre mes doigts et l'ai guidée en moi...
Plus tard, au moment où j'allais me lever, il m'attira contre lui, baisa délicatement mes lèvres et chuchota à mon oreille:
- C'était la première fois.
Béatrice, initiatrice! j'en suis encore tout émue aujourd'hui.
- Est-ce qu'on aurait encore une chance de séduire, maintenant, même avec un jeunot de soixante ans? dit Florence.
- Avec notre peau ridée, nos seins raplapla - sauf ceux de Béatrice - notre sexe sec et fripé, nos cheveux gris et rares et nos dents branlantes? tu plaisantes! grinça Marie, sarcastique.
- Je voudrais faire une remarque à propos de tes histoires, Béatrice, reprit Florence; de nous trois, tu es la plus...disons...scrupuleuse, tiraillée entre ta nature et tes devoirs, et pourtant tu es celle qui est la plus crue dans ses descriptions de l'acte sexuel: n'est-ce pas paradoxal?
- J'ai aussi quelque chose à dire, intervint Marie. Mais d'abord, qu'est-ce que tu nous as préparé de bon? Oh! excuse-moi, j'ai bien de l'audace à réclamer comme une vieille chatte, alors que la dernière fois je ne vous ai rien offert!
- Je n'ai pas eu beaucoup de temps ce matin, alors, je suis allée vous choisir une "Vienetta" au chocolat: je sais que vous aimez cela. Et pendant que vous vous servez, je vais essayer de répondre à Florence. Je ne pense pas que mon langage soit très osé, mais j'appelle un chat, un chat: c'est quand même plus simple de dire "verge" que "ce membre érectile que la femme ne possède point", c'est cru, mais précis et pas grossier.
Florence arrêta le mouvement de sa petite cuillère:
- Mais tu as une certaine complaisance à entrer dans le détail...
- Parce que la fin de nos parties de jambes en l'air, interrompit Marie en riant, ce n'était pour le monsieur "qu'entrer dans le détail"!
- Marie, laisse-moi terminer! Tu entres dans les détails donc, comme si tu dégustais ton bon souvenir sans en oublier une miette au fond de ta mémoire.
- Je pense que tu as raison, je suis une gourmande dans tous les domaines. Quant à l'opposition entre, disons, ma sensualité et ma moralité, je suis persuadée que tout être humain l'a en lui. La question est: qui sera le plus fort? Tantôt c'est l'une, et tantôt l'autre qui triomphe.
- Mais, dans la mesure où tu es libre de tout engagement, où tu ne trahis personne, dit Marie, tu as une sexualité triomphante et une conscience limpide. Pour ma part, j'ai eu un mari avec tous les problèmes moraux que me posait ma sensualité débordante; et puis, après mon divorce, j'ai refusé tout lien qui aurait créé les mêmes problèmes.
- Alors, jamais l'Amour? car s'il y a un sentiment qui attache, c'est bien celui-là.
- Mais si, Béa, et tant que cela durait avec la même intensité, j'étais Marie fidèle. Et puis, j'en aimais un autre. "Est-ce ma faute à moi / Si ce n'est pas le même / Que j'aime à chaque fois". Je n'ai pas oublié le poème de Prévert que tu avais choisi pour moi.
- Et les enfants?
- Il vaut peut-être mieux une mère célibataire et bien organisée, qu'un couple désuni. Ma démarche était originale, avant-gardiste même pour notre époque, mes vieilles copines. Mais regardez, autour de vous, tous ces enfants de divorcés confiés à la mère: ce n'est plus un handicap et encore moins une tare de ne pas avoir de père.
- Si c'était à refaire, je suivrais bien les choix de Marie, dit Florence. Je pense à toutes ses pécheresses qui retouchent hâtivement leur coiffure et leur maquillage devant la glace ternie d'une chambre d'hôtel minable, et rentrent vite chez elle avant le retour de leur enfant ou de leur mari! Toujours mentir pour un court instant de plaisir! Et en cas de paternité douteuse de l'époux, c'est quotidiennement, durant toute sa vie, que l'on trompe famille et entourage, ne serait-ce qu'en disant:" Notre enfant...". Quand on y pense, la fidélité conjugale devient presque une solution de confort.
- Nous sommes remplies d'un idéal de vérité et de pureté. Cet idéal qui rend la vie un peu amère aux "pécheresses" dont nous sommes plus ou moins, n'est pas le seul que l'on recherche et dont on rêve. Quand nous en aurons fini avec le souvenir du plaisir charnel, plaisir revécu à travers nos expériences, pourquoi ne pas continuer l'exploration de notre passé sur le thème: quelle part ces grandes valeurs, le Beau, le Bien etc..ont-elles eue dans notre vie et comment nous ont-elles aidées à nous dépasser?
- Et le Bon, ne l'oublie pas, dit Marie, qui fait que chaque fois que tu nous prépares un gâteau, il est encore meilleur que le précédent, n'est-ce pas aussi une valeur de dépassement? Je vous rappelle que c'est moi qui vous reçois la prochaine fois: je dévaliserai le pâtissier du coin de la rue et si mon récit ne vous plaît pas, il vous restera les petits fours, mes amours!
CHAPITRE 6
- Enfin, vous voilà! Je commençais à m'impatienter.
Béatrice et Florence venaient d'arriver, un peu essoufflées parce qu'elles avaient voulu descendre l'escalier "pour se donner un peu d'exercice". Et elles virent tout de suite la table dressée en leur honneur avec, en plus du bouquet habituel, des bouteilles de jus colorés et plusieurs assiettes remplies de pâtisseries diverses.
- Tu crois vraiment, Marie, qu'on va manger tout cela? s'exclama Béatrice.
- Si nous n'y arrivons pas cet après-midi, nous partagerons les restes. Comme cela, vous serez obligées de penser à moi ce soir, même si mon récit ne laisse pas une trace très profonde dans votre mémoire.
Et, pendant que ses amies s'installaient, elle continua:
- A cette époque, j'habitais en Bretagne, à Ploërmel, une bourgade de sept mille âmes environ; la vieille maison où j'occupais un petit logement de deux pièces se trouvait à l'est de la ville, pas très loin de l'hôpital où je travaillais comme aide-soignante. Parce que, après mon divorce, il avait bien fallu que je "gagne" ma vie comme on dit. Comment étais-je arrivée dans cette petite ville grise? je l'ai complètement oublié. Ce dont je me souviens, ce sont ses vieilles rues, son église Saint-Armel avec les incroyables sculptures du portail dont celle d'un homme qui coud les lèvres de sa femme, et la maison des Marmousets ornée, elle aussi, de sculptures mais en bois.
- La Bretagne est un tas de vieilles pierres sculptées qui réservent des surprises, interrompit Florence; ainsi, parmi tous les personnages du bas-relief qui faisait le tour d'un calvaire, mais je ne me rappelle plus où, j'ai trouvé une vierge Marie aux seins nus!
- C'est involontaire, mais c'est une bonne introduction à mon histoire! tu comprendras tout à l'heure. Au début, j'ai fait un peu de tourisme, mais, quand le temps le permettait, je préférais aller, avec une copine d'hôpital, jusqu'à la forêt de Paimpont, le lieu de séjour de Merlin l'Enchanteur et de la fée Viviane. Tout ce préambule pour situer mon récit.
Pour aller sous les ombrages de l'antique Brocéliande, il fallait prendre la nationale direction Rennes: vingt-cinq kilomètres, ce qui faisait bien une bonne demi-heure avec la "traction" de Solange, ma collègue et amie. C'était une fille rieuse qui adorait plaisanter: elle disait de sa voiture qu'elle devait être contemporaine de Merlin! Un jour, en revenant de notre promenade, un pneu crevé nous laisse sur le bord de la route, à quelques vingt kilomètres de Ploërmel. En cet endroit la route longe pratiquement le camp militaire de Coëtquidan-Saint-Cyr; pas étonnant donc que l'on aperçoive deux jeunes gens, tout de kaki vêtus, qui rentraient à leur base. Deux pépées pimpantes qui vous hèlent, c'est une occasion qui ne se rate pas, durent-ils se dire: et les voici qui rappliquent, trouvent le cric, la roue de secours et en moins de temps qu'il m'en a fallu pour le raconter la voiture était prête à repartir. Nous nous confondons en remerciements et comme ils avaient l'air sympathique, nous leur proposons de venir le dimanche après-midi suivant à Ploërmel: "Nous vous ferons un bon gâteau!", leur promit Solange tandis que je leur laissais mon adresse.
Comme Solange était de service à l'hôpital ce dimanche-là, c'est moi qui ai fait le gâteau, une charlotte à la fraise: tiens! il faudrait que je m'y remette en pensant à vous. J'avais terminé mon petit ménage, le gâteau était prêt, et je faisais la pause, affalée sur une chaise devant un verre d'eau: le temps était anormalement chaud ce dimanche-là et j'avais déjà tiré à moitié les volets. J'entends soudain un crissement de pneus sous mes fenêtres, une voiture s'arrête et qui entre? Solange, qui m'annonce qu'elle doit rester à l'hôpital toute la journée à cause de l'absence d'une collègue et l'arrivée pendant la nuit de plusieurs accidentés de la route: "Cet après-midi tu seras toute seule, Marie, pour accueillir les deux pioupious, tu me raconteras cela demain", et la voilà repartie.
Vers les quinze heures, la table était mise pour trois et Marie était prête pour deux: chemisier blanc en toile fine, tout simple, sans manches avec une jupe imprimée au décor floral à dominante orange et une paire de ballerines rouges. Trois coups à la porte, la pièce peut commencer. Deux jeunes gens, vêtus en civil et chargés, l'un de deux bouteilles de vin, l'autre d'une boîte de fruits au sirop et d'un sachet de biscuits, font une entrée gênée dans mon appartement. Ils ont l'air déçus de l'absence de Solange et s'ils ont déjà attribué à chacun sa chacune, l'un d'entre eux doit être encore plus désolé. Je ne me rappelle plus du contenu exact de notre conversation, mais elle m'apporta quelques renseignements: ces jeunes gens d'environ vingt-cinq ans, anciens élèves de Coëtquidan revenaient y faire une période de recyclage après avoir fait un stage dans une entreprise, pardon, dans un corps d'armée, où ils avaient obtenu le grade de lieutenants? ..sous-lieutenants peut-être?.. J'apprends aussi que le plus grand, le blond, se nomme Gérard et son ami le petit brun, Paul.
Comme notre bavardage commence à languir, je vais chercher ma charlotte, accompagné de Paul qui veut un tire-bouchon pour son vin et de son ami en quête d'un ouvre-boîtes; ma cuisine est toute petite, je leur ouvre un tiroir et m'échappe en hâte avec le gâteau. Est-ce à cause de la saveur de celui-ci et des compliments outranciers qu'il entraîne, genre "Mmmm! un délice, c'est vous qui l'avez fait?" ou "Je n'ai rien mangé de meilleur!", est-ce le premier verre de Sauternes ajouté à la chaleur, mais tout le monde semble être plus à l'aise; Paul se lève pour regarder le titre des livres qui garnissent l'étagère, s'arrête près du tourne-disque et trouve un "quarante-cinq tours" à sa convenance qu'il pose sur la platine. Je reconnais le disque de slows que je mets quand j'ai un peu de vague à l'âme et j'accepte l'invitation de Gérard; le vin aidant, je trouve très confortables les bras qui m'enlacent, très douces les mains qui se déplacent lentement sur mon dos. Et puis un arrêt dans le rythme de la danse, c'est Paul qui m'enlève à Gérard et, comme il est plus petit, les mains glissent un peu plus bas et ma joue frôle celle de mon cavalier.
La musique s'est tue, nous sommes revenus autour de la table pour nous désaltérer; dehors les nuages ont envahi le ciel, le tonnerre gronde dans le lointain et dans la pièce la chaleur est étouffante. La sueur perle à nos fronts, auréole les aisselles de ces messieurs et coule entre mes seins; d'un commun accord nous décrétons, qu'avec cette température, la danse n'est pas conseillée. Gérard a trouvé un jeu de cartes qui traînait sur un petit meuble et propose: "On joue?" Oui, mais à quoi? Il devait avoir son idée là-dessus car il poursuit: "Si on jouait au "pouilleux déshabilleur"? le jeu idéal avec ce temps-là".
On m'explique. Celui - ou celle - à qui il reste le valet de cur alors que toutes les autres cartes ont été réunies par paires sur la table doit quitter une partie de ses vêtements: souliers, chemise, pantalon ou jupe, etc...jusqu'à la nudité complète de l'un des joueurs. Le "etc..." pour eux se réduit à une seule pièce, tandis que moi j'en ai exceptionnellement deux: forte de cet avantage et d'une lichette de vin que l'on m'a généreusement servie, j'accepte les règles du jeu.
Paul a déjà retiré les trois valets qui ne participent pas et bat les cartes; toutes sont distribuées et les "mariages" commencent. Une chance, je n'ai pas le valet parmi les trois cartes qui me restent. Je les présente, dos en l'air, à Paul qui en prend une et se débarrasse d'un couple supplémentaire. A son tour Gérard se sert chez Paul et me présente ses deux dernières cartes; j'en prends une, c'est un huit qui s'unit facilement à celui que j'ai. L'as qui me reste fait le bonheur de Paul et c'est le pauvre Gérard qui se retrouve pieds nus. Je ne vais pas vous raconter dans le détail toutes les parties que j'aurais d'ailleurs du mal à reconstituer. Sachez simplement qu'à un certain moment la situation est la suivante: Paul en slip, Lucien a encore son pantalon et moi, ma petite culotte et mon soutien-gorge. La malchance qui s'était acharnée sur Paul s'en prend à moi et la présence dans ma main du valet de cur m'oblige à dévoiler mes seins: je sens des lueurs lubriques dans le regard de mes partenaires et j'ai l'impression que la bosse qui gonfle le slip de Paul a augmenté de volume. Nouvelle distribution et qui perd? encore moi. "Suspense" autour de la table, j'hésite; Gérard s'en aperçoit: "Tu as accepté le jeu, alors tu vas jusqu'au bout.
- N'aie pas peur nous ne te violerons pas, mais si tu ne te déshabilles pas, c'est nous qui allons le faire! ajoute Paul en souriant.
Je me lève, ils sont déjà debout, Gérard se place derrière moi, m'enferme dans ses bras et me soulève tandis que Paul fait glisser ma dernière protection. Je n'allais pas rester comme une potiche sous les regards mi-amusés, mi-concupiscents de ces deux mâles. Je m'approche innocemment de Paul, et, avec mon plus beau sourire, descends d'un coup son slip sur ses chevilles, libérant ainsi un sexe déjà bien gonflé qui ne demandait que cela. Puis, allant vers Gérard, je me mets sur la pointe des pieds pour lui poser un petit bécot au coin des lèvres et déboucle sa ceinture en disant:" Dépêche-toi de te mettre en tenue!". Médusé, mais en militaire bien discipliné, il obtempère: il devait me prendre pour une professionnelle!
Mais je sens bien que mon autorité va être très vite contestée; ils sont tout près de moi, leurs mains, leur bouche et même leur sexe me frôlent. Je ne suis plus qu'une femelle qui, à la fois, désire et se refuse. J'échappe à leurs étreintes, me glisse dans la chambre, me pelotonne sous le dessus-de-lit. Ils sont déjà là, font voler ma cachette à l'autre bout de la pièce et s'allongent de chaque côté de moi. Je ferme les yeux: j'attends. Des lèvres au goût changeant cherchent mes lèvres, toutes mes lèvres mais aussi la pointe de mes seins: elles vont à l'aventure tout le long de mon corps abandonné, accompagnées de quatre mains qui se relaient sans cesse dans leurs longues caresses. Leurs doigts s'enfoncent dans mes cheveux, gravissent la pente de mes seins, dévalent mes flancs et s'attardent délicieusement sur mon ventre, sur mon sexe qu'ils envahissent: celui-ci gonflé, humide, offert grand ouvert car les deux garçons se sont emparés chacun d'une de mes jambes et, sans souci, m'écartèlent. Je sens sur mes cuisses la présence symétrique de leur verge tendue que mes mains vont trouver et masser doucement.
Mais il y a soudain un arrêt de leurs caresses, j'ouvre les yeux et voit Gérard quitter la pièce en me faisant un petit signe amical, Paul s'est agenouillé entre mes jambes, d'un coup il est en moi et je retiens des gémissements de plaisir, tandis qu'il ahane: c'est l'explosion finale et le mâle satisfait s'affale sur mon corps en sueur. Maintenant, nous reprenons notre souffle, allongés côte à côte; le tonnerre fait vibrer les vitres et les éclairs illuminent la chambre. Je me redresse sur un coude et dit à mon compagnon: "Sois gentil, lève-toi et envoie-moi Gérard." Celui-ci arrive, un peu timidement et repousse la porte: je remarque qu'il a renfilé son slip. Je l'invite à me rejoindre en lui souriant; alors il plonge sur le lit et se déchaîne, m'embrasse, me caresse avec ses mains mais aussi ses bras, sa poitrine, ses jambes. Dans sa fougue, il me tourne, me plie, me déplie, meurtrit mes seins; j'essaie de lutter avec lui, nous roulons, enlacés. Il est sur le dos, c'est moi qui le caresse avec mes cheveux et mes lèvres qui descendent de son visage à sa poitrine imberbe, à son ventre musclé, toujours plus bas... Il n'en peut plus et je sens renaître en moi le désir. Il me retourne sur le dos, relève mes cuisses; dans son impatience il glisse, rate l'entrée et c'est ma main secourable qui le guide. Merci, Solange, pour cette seconde envolée dont ta présence m'aurait sûrement privée!
L'averse qui était tombée pendant nos ébats avait rafraîchi l'atmosphère, nous nous sommes rhabillés et après un dernier bisou, les jeunes gens sont partis vers leur école, me laissant la vaisselle sale et le lit ravagé. Je pourrais m'arrêter là, mais je vois de la curiosité dans vos yeux et je vais essayer de la satisfaire. Oui, nous nous sommes revus, mais avec Solange en soutien: elle s'occupait de Paul et je me suis consacré à son ami dans une relation agréable et bihebdomadaire qui a duré jusqu'à son départ au début de l'automne.
- Ah! Marie, s'exclama Béatrice, je ne sais pas encore si nous allons laisser ce sujet, mais je crois que tu as réussi le bouquet final comme on dit pour les feux d'artifice.
- Croustillant! ajouta Florence. A certains moments, j'avais l'impression de faire du voyeurisme.
- Eh! bien, c'est ce que je voulais, dit Marie, j'espère même que vous vous êtes mises à ma place. C'est si loin dans le passé, que, moi-même, j'ai l'impression que c'était une autre qui prenait soin de l'armée française.
- Tu dis à un moment qu'ils devaient te prendre pour une professionnelle, ajouta Florence en riant, heureusement que tu ne leur as pas demandé ton petit cadeau, sans quoi, le bouche à oreille jouant, tu aurais pu avoir la clientèle de tout le camp de Coëtquidan!
Et nos trois petites vieilles de s'esclaffer comme des collégiennes.
Béatrice reprit:
- Il y a toujours eu des guerres depuis des siècles, donc des armées c'est à dire exclusivement, ou majoritairement, des hommes, et pour satisfaire les besoins sexuels de ces guerriers il faut donc des femmes: d'où les viols commis par la horde soldatesque dans l'exercice de sa profession, voyez la récente guerre en Bosnie! Mais quand ils sont au repos, en garnison dans une ville, comme il n'y a pas d'ennemis et que c'est principalement les femmes ennemies qu'ils violent avec bonne conscience, à qui vont-ils s'adresser?
- A Marie, suggéra Florence; non, pardonne-moi, je veux dire aux bourgeoises qui se laissent séduire et tant pis pour les maris trop confiants et tant pis pour les enfants...mais nous avons déjà parlé de cela et je ne voudrais pas en remettre une couche.
-Ta spontanéité ne me blesse jamais ma bonne Florence, répondit Marie. Je crois que Béatrice attend une seconde réponse, complémentaire: les prostituées ou les putes si vous préférez et sans aucune connotation péjorative.
- Des femmes comme nous, continua Béatrice, que les hasards de la vie ont amenées à pratiquer le plus vieux métier du monde dit-on; des femmes exploitées, malmenées, insultées, humiliées. Ont-elles des syndicats? la Sécurité Sociale? la retraite? et elles ne sont pas là seulement pour les militaires mais pour tous les hommes qui sont ou se sentent seuls, exclus à cause de leur nature, de leur situation sociale ou de leur âge.
- Bravo! nous sommes toutes les trois pour la reconnaissance sociale de ces dames, dit Florence. D'autant qu'il y a de nos jours quantité de femmes - et d'hommes - qui, contre de l'argent, offrent leur corps: actrice dénudée dans une pub pour un savon par exemple, mannequin de haute couture et aux seins libres sous un chemisier transparent, et celles qui posent dans Play-Boy! Et on les envie, on les reçoit sur les plateaux de la télévision, vraiment rien à voir avec les putes, non?
- Grâce aux médias, elles racolent des milliers de gens: elles sont payées pour cela, mais les putes c'est pour autre chose, ajouta Béatrice.
- Mais nous en connaissons, réagit Florence, dont le métier est de faire cela devant des milliers de spectateurs avec des gros plans que jamais on ne peut avoir dans la réalité: je veux parler des actrices qui jouent dans les films X et qui ne sont pas montrées du doigt, elles.
- Je n'ai jamais vu un porno plus de dix minutes, intervint Marie: tous les personnages s'y ennuient à mourir et moi aussi. Je note cependant que pour faire l'amour...
- Ah! non! réagit vivement Béatrice, n'emploie plus cette expression triviale et réductrice!
- Bon, ne te fâche pas, pour copuler donc, il y a des constantes auxquelles on ne peut échapper. Par exemple et dans l'ordre, voici le temps de la séduction, celui du désir qui va en progressant avec les baisers et les caresses, la recherche des conditions matérielles nécessaires à sa réalisation: lieu (chambre conjugale ou d'hôtel, lavabos, ascenseur, auto, herbe) et déshabillage partiel ou total.
- Je vois où tu veux en venir, Marie, dit Florence. Ces constantes, on les retrouve donc dans les plus pudiques histoires d'amour, comme dans un film porno, comme dans nos histoires à nous; ça me gêne un peu, ce voisinage.
- Ne t'inquiète pas, la rassura Béatrice. Tu peux rêver d'amour platonique qui n'est d'ailleurs qu'un long prélude ou une frustration, mais, dès qu'il s'agit d'amour, on n'échappe pas au final. Et tout est dans la façon de le dire.
- Celle des contes: "Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants", cita Marie. Le "comment" n'est pas dit, ce qui a donné une fonction supplémentaire aux cigognes, choux et roses.
- Ou celle du planning familial plus scientifique et bien réfrigérante, renchérit Florence. "Il ne faut jamais oublier de recouvrir la verge d'un préservatif avant de l'introduire dans le vagin."
- Et toi qui signalais mon langage cru! s'exclama Béatrice en riant.
Nos histoires à nous avaient pour but de revivre un plaisir passé en l'évoquant, et pour les deux autres de le vivre en l'imaginant: nous n'avons pas échappé aux constantes dont nous parlions tout à l'heure mais je crois que nous avons, toutes les trois, apprécié ces après-midi.
- Et maintenant, nous allons revenir au "Scrabble" et aux jeux de cartes, fit Marie résignée.
- Au "pouilleux déshabilleur", par exemple, suggéra Florence.
Et nos trois vieilles dames indignes se séparèrent sur un dernier éclat dernier éclat de rire.