Haute Couture
de Jean-Claude Chambon


Octobre 1957



Dimanche, 21h…

Tu dois être rentré chez toi, mon vieux Paul; Qu'est-ce que ça fait de se promener en civil, sans se soucier de qui vient derrière vous, la nuit comme le jour? Ecris-moi et raconte!
Comme personne ne t'a remplacé dans notre petite "turne", je profite de ma solitude pour tenir la promesse que je t'ai faite. Attends, je vais te rafraîchir la mémoire.
Samedi, nous étions à la petite poste du village où nous cantonnons. Tu devais envoyer plusieurs télégrammes pour annoncer ton retour en France. Le postier qui comptait les mots pour te faire payer ne put s'empêcher de s'exclamer: "Alors, ça y est, vous en avez terminé avec l'Algérie! Vous devez être bienheureux et j'imagine aussi la joie des destinataires de vos télégrammes."
Comme tu lui confirmais qu'en effet tu partais le lendemain, cet homme affable, que l'on ne voyait que derrière son guichet, ouvrit la porte de sa loge grillagée pour te serrer la main (et la mienne par la même occasion).
"Si vous n'arrosez pas cela avec vos camarades, venez tous les deux prendre l'apéritif à la maison ce soir, vers les dix-huit heures ça ira?"
Une petite table nappée de blanc était dressée au milieu de ce qui était sans doute le salon. Tu te rappelles peut-être les murs parme, le rayonnage avec des livres et quelques bibelots, les deux chauffeuses, les poufs et le divan. Et puis au milieu de tout cela, la femme du postier à côté de son mari: brune avec de longs cheveux, souriante avec des yeux qui ne cillaient pas (qui "déshabillent", me diras-tu un peu plus tard). Une marinière à rayures lilas révélait une belle poitrine et le pantalon corsaire ajusté mettait en valeur une autre face de ses charmes. Tu te fiches de ce qu'on a bu et dit, et moi aussi, donc je ne vais pas perdre du temps à te raconter cela par le menu.
En regagnant notre chambre, un peu excités par l'anisette (seulement?) nous échangeâmes nos réflexions. Bizarre, l'écrit avec des passés simples ne rend pas la vie de nos paroles! je vais essayer de transcrire mes exclamations, car toi, en pensée, tu étais déjà dans l'avion du lendemain.
"Putain! t'as vu ce cul? et ces nibars! Tu t'en fous, toi, mais ici les nanas sont rares tu le sais. A moins d's'offrir une moukère, quand on fait une descente dans une mechta…et encore une chance si t'es dans les cinq premiers! Moi, la postière, j'vais m'la farcir vite fait, d'autant que je pense qu'il n'y aura pas trop à insister."
Alors tu as dit: "Et le mari?
– Le mari, j'en ai rien à branler !"
Pourquoi me suis-je emporté?
Je viens de me relire: écrire comme on parle, quand en plus on est "troufion", ce n'est pas très relevé et comme je m'adresse à un civil, je tâcherai de ne plus recommencer.
Bon, où en étais-je? Ah! oui, tu commençais à titiller ma conscience. Mais quand on est armé pour tuer, qu'on peut impunément voler, violer, incendier, on oublie la morale et la pitié comme tous les soldats du monde. "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens", ça ne date pas d'hier.
Avant ton départ, ce matin, je t'ai promis de te raconter mon aventure avec "la postière" (ou son échec).
Samedi, tu discutais timbres avec le postier et moi, j'essayais mon charme sur sa gente dame; elle m'a invité à venir lui donner un petit bonjour si ma solitude me pesait trop! Que penses-tu que je vais faire demain après-midi?


Lundi, 20h…

Quelle chaleur! Depuis ce matin le sirocco souffle et je n'arrête pas de prendre des douches. Heureusement que cette mini-résidence secondaire, réquisitionnée à notre intention, m'offre ce luxe!

Elle avait une robe bleu clair, sans manches et dont le décolleté laissait voir l'amorce des seins. Elle m'accueillit avec un sourire qui creusait ses joues d'une petite fossette. Elle me fit asseoir dans le salon pendant qu'elle allait me chercher une tasse de café: "Je viens de le faire…je comptais un peu sur votre visite…" sa voix un peu grave me parvenait de la cuisine.
Quand elle se pencha pour me servir, j'essayais de profiter du spectacle offert par sa poitrine et je suis sûr qu'elle en avait conscience. Nous causâmes de tout et de rien, du climat, de la beauté du pays et de la guerre bien sûr. Elle m'écoutait sur ce sujet comme si j'étais le plus courageux des hommes et pourtant j'essayais d'être le plus réservé possible.
Au cours de ce bavardage informel, j'appris qu'elle était mariée depuis plusieurs années, qu'ils n'avaient pas d'enfant, que c'était le deuxième poste de son mari et que celui-ci avait demandé à revenir en métropole, mais sans succès.
Elle était sagement assise sur le divan, les mains jointes entre ses genoux, ce qui faisait épouser au tissu de la robe la forme de ses cuisses: j'aimais bien et serais resté des heures comme ça, si elle ne m'avait dit: "Cela ne vous ennuie pas que je vous mette à la porte, il faudrait que j'aille faire mes courses.
— Mais non, Madame, c'est moi qui abuse un peu de votre compagnie, m'excusai-je en me levant.
— Laissez le "madame" et dites" Alice", ce sera moins cérémonieux. Elle m'accompagna à la porte et je lui demandai de m'appeler Arnaud.
Elle était tout proche de moi et ses cheveux caressaient mon visage. Une bretelle du soutien-gorge avait glissé je luis dis: "Vous permettez, Alice, que je la remette à sa place?" Elle accepta en riant..
Le contact de mes doigts sur ses épaules nues me troubla et je vis la même émotion dans ses yeux. Je lui souris en affirmant que ce serait beaucoup mieux de n'en point porter.
"Je vois avec plaisir qu'Arnaud s'intéresse à ma toilette! Et … qu'est-ce qui ne va pas encore?"
Elle s'était écartée de moi pour que je la voie des pieds à la tête. Elle entrait dans mon jeu, pas provocante mais provocatrice plutôt.
Etonné de mon audace mais voulant voir jusqu'où je pouvais aller, j'ajoutai que je trouvais sa robe charmante mais un peu longue. Tout en parlant, je m'étais accroupi et retroussais le bas vers l'intérieur. Mes doigts frôlaient ses genoux, je la sentis se raidir mais elle me laissa faire. Pour finir, mes mains serrèrent, l'ourlet ainsi formé contre ses cuisses dont je sentais la chaleur et je la fis se retourner vers la glace de l'entrée pour qu'elle puisse voir le résultat de mes efforts.
"Ce n'est pas mal, c'est comme cela que je m'habillais il y a deux ou trois ans, mais maintenant, Arnaud, ce n'est plus à la mode!
Je me relevai:
— Dommage, on voyait alors beaucoup plus les jambes d'Alice et le pauvre Arnaud est très déçu d'arriver avec tant de retard !"
Cela la fit rire et elle me tendit sa main que je gardai dans la mienne un peu plus longtemps que nécessaire.
— Vous revenez me voir, demain? demanda-t-elle en me regardant bien en face et sans sourire.
Je le lui promis.

Je pense maintenant que j'aurais pu conclure l'affaire dès aujourd'hui. Cette pauvre Alice s'ennuie toute seule dans son logement, c'est évident: ménage, cuisine, vaisselle, ce n'est pas très exaltant. L'acte conjugal ne la ravit plus, elle aime "bien" son mari, sans plus, et sa morale, très élastique sans doute, fait d'un sous-lieutenant qui lui apporte l'aventure, une bonne occasion. Et je crois, sans beaucoup m'avancer, que ce n'est pas le premier coup de canif qu'elle donne à leur contrat de mariage.
Tu vois, mon vieux Paul, que j'occupe bien le temps libre que me laisse l'armée. Je ne te parle pas des "événements", tu dois en savoir autant que moi qui suis encore dans le "merdier" pour six mois. Heureusement qu'il y a la "postière" l'après-midi et les polars le soir pour passer le temps!
Ah! si, j'ai oublié, un bruit court: on devrait changer de crémerie prochainement pour aller chercher les fells vu qu'ici ça a l'air calme.


Mardi

Je suis arrivé un peu en retard chez la voisine à cause d'un gus qui a un peu pété les plombs et qui voulait canarder tous ses copains de chambrée. Passons.
Je frappe à la porte, pas de réponse, j'entre alors. "Y a-t-il quelqu'un?" Une porte s'entrouvre au fond du couloir et j'aperçois la tête d'Alice qui me dit d'aller au salon, qu'elle arrivait tout de suite.
A peine assis, j'entends une voix qui fait "Coucou! Bonjour, Arnaud!"; je me retourne et reste muet de surprise en la voyant.
Je te la décris rapidement: un corsage au col froncé et élastique qui découvre les épaules et le haut des bras une jupe ajustée aux hanches et beaucoup plus ample en bas, et ce "bas" s'arrête juste aux genoux…
J'ai une envie folle de la prendre dans mes bras pour ce consentement tacite, mais je me retiens, prends la main qu'elle m'abandonne et la porte à mes lèvres.
— Arnaud n'est plus déçu? J'ai retrouvé cette vieille jupe, est-elle assez courte? Quant au corsage, il est plus récent, mais comment sortir avec …
—…sans provoquer une émeute, termines-je. Vous êtes ravissante, Alice! Voulez-vous vous tourner que j'admire.
Elle fit une pirouette et cela me donna une idée que je lui exposais.
"Nous allons jouer, si vous voulez, une pièce en trois actes. Je m'appelle Arnaud Pior (elle sourit) le grand couturier; tout à l'heure aura lieu la présentation de ma nouvelle collection. En ce moment je répète avec mon mannequin préféré qui s'appelle Alicia. D'accord?"
En même temps, je pose ma main sur son épaule et sans lui donner le temps de répondre, j'enchaîne:
"De la porte au mur d'en face, c'est le podium où les mannequins défilent. Tu comprends, mon petit bouchon, il faut mettre cette jupe en valeur; tu poses bien tes pieds l'un devant l'autre sur une droite imaginaire, tu exagères légèrement le déhanchement pour faire danser la jupe, vu? Allons, c'est parti."
Un peu abasourdi par cette comédie, mais pleine de bonne volonté, elle essaie de faire ce que je lui ai dit. Je profite ainsi du trémoussement de son derrière à l'aller (là, Paul, tu constates que j'écris "derrière" et non…!) et au retour d'un petit bout de cuisse que la jupe virevoltante laisse voir.
"Ca va, M'sieur Pior?
— Oui et non. Parfait pour la jupe, tout le monde appréciera, mais … le corsage …personne n'y fera attention. Il faut que lui aussi bouge. Attends, j'ai une idée: au lieu de le coincer sous la jupe, on laisse le bas flottant et, ainsi, il dansera au rythme de ta marche..
Alice commence à sortir son corsage en levant vers moi un visage d'attente: allais-je en profiter pour la caresser, ou bien le jeu continuait-il? Pour faire durer l'attente, j'avais choisi, moi, la deuxième solution.
Je l'aide un peu, puis, tournant autour d'elle, je vérifie d'une main légère la tombée du tissu ( en passant, je sens la courbe d'un sein), glisse mes doigts sous le froncé du décolleté pour découvrir un peu plus de chair. Alice ne dit rien, mais je sens qu'elle réagit aux effleurements et cela m'encourage à pousser plus loin l'avantage que me donne mon personnage. Je pose mes deux index sur le creux de ses épaules et lui dis:
— Alicia, ma chérie, je distingue la marque de tes bretelles de soutien-gorge…mais, ne t'inquiète pas, le public ne verra rien. D'ailleurs, je vais les effacer.
Me penchant, je dépose deux petits baisers sur les épaules nues et, pour remettre tout ça dans le contexte de notre jeu, je lui demande de faire un autre aller- retour devant un public imaginaire. Le spectacle était encore plus charmant avec le corsage et les seins d'Alice se balançant à l'unisson….(est-ce assez excitant, mon vieux Paul?)
Fin de l'acte I. Alice et Arnaud, un peu troublés tous les deux, vont s'asseoir devant un jus de fruit. (Tiens, c'est pas mal non plus en me mettant à la troisième personne).
— Et après, qu'est-ce qui se passe, dans votre pièce? m'interroge naïvement Alice.
Je lui avoue qu'il faudra peut-être improviser à la fin et lui donne le ton et le thème du second acte. Moins clinquant que le défilé du premier. Arnaud Pior montre une autre face de sa personnalité: fatigué de cette vie mondaine, haletante, rêve de calme, de douceur. Alicia pourra-t-elle l'aider?
— Vous devriez écrire des romans, fit Alice en riant.
— Au début de l'acte, Pior est seul en scène. Assis dans une chauffeuse, il a l'air fatigué et monologue, puis (au moment où il parle des mannequins) Alicia entre et va se placer debout à la droite du fauteuil et restera comme cela pendant le début de l'acte. Le spectateur doit se demander si oui ou non, elle ne serait pas un peu amoureuse du couturier. On y va?
Je ne crois pas, Paul, que mon monologue t'intéresse particulièrement. Mais tu verras, quand tu seras chef d'entreprise, il t'arrivera d'avoir un coup de barre comme Pior. Toujours créer des toilettes nouvelles, diriger les "petites mains" qui les réalisent, choisir les mannequins qui auront le "chic" pour tel ou tel modèle.. futilité… vanité…
Quand elle a entendu le mot mannequin, Alice est venue à ma droite.
"Tiens, Alicia? tu n'es pas partie avec les autres? c'est gentil de ne pas me laisser seul. Tu vois, dans le travail, vous n'êtes que les supports des toilettes, et vous le sentez bien: as-tu remarqué ce visage vide, inexpressif de tes camarades quand elles passent? Et puis, dans les coulisses, au déshabillage et après, voici à nouveau des êtres humains, des femmes qui parlent, qui rient, qui désirent …( De mon bras droit j'ai entouré les jambes d'Alice, et pendant ce qui suit ma main monte et descend lentement, caressant la jambe droite à travers le tissu, des fesses au mollet. Ma main gauche s'est posée, immobile, sur la cuisse gauche, et j'ai appuyé ma tête contre la hanche de ma postière qui n'a pas bronché!)
— J'ai l'impression, pour la première fois, que tu es une femme, Alicia, avec la douceur d'une femme, corps et cœur, avec la chaleur d'une femme, cœur et corps. ( Ma main droite a glissé sous la jupe et remonte le long de la cuisse nue. Mes doigts pressent sa fesse sous le mini-slip où ils accrochent.) Tu vois, Alicia, ce soir c'est le tissu qui me gêne. (Alice/Alicia m'a laissé faire, et je sens qu'elle attendait ces premières caresses et je sais que la partie est gagnée
Là, se termine la partie texte de cette pièce improvisée sur la haute couture. La fin est purement (est-ce le mot juste?) gestuelle, et si j'ai eu souvent l'initiative, Alice y a pleinement participé
Ma main gauche, à son tour, a caressé sa cuisse sous la "courte" jupe, a très vite trouvé le chemin de son bas- ventre, de son sexe dont la moiteur trahissait son désir. Je sentis ses doigts dans mes cheveux, sur mon visage, sur mes lèvres qu'ils redessinaient.
Alors, doucement, je la fis s'asseoir sur mes genoux. Elle mit ses bras autour de mon cou et nos lèvres se joignirent tandis que je pressais ses seins aux pointes raidies. Je lui enlevai son corsage et mes lèvres prirent le relais de ma main qui descendit un étage plus bas à la fourche de ses cuisses ouvertes. (Pour plus de détails achète une revue spécialisée!)
Je vis que l'excitation de nos sens était à son comble. Le visage un peu crispé, elle déboutonna ma chemisette et couvrit ma poitrine de mille petits baisers Je la fis se lever, la dépouillai de ses derniers vêtements et la prenant dans mes bras je l'allongeai sur le divan. Elle avait un corps agréable, "la postière", bien en chair mais sans excès et elle n'essaya pas de dissimuler sa nudité, laissant mes yeux la parcourir de ses cheveux épars au triangle brun, de ses pieds cambrés à ses seins arrogants. Elle suivait mon déshabillage d'un regard attentif, avec un petit sourire.
Je me penchai sur elle. Elle m'ouvrit les bras et les jambes pour m'accueillir avec un seul mot: "Viens!"
J'avais des mois d'abstinence à rattraper et d'un coup je fus en elle. Je me sentais une énergie folle, incontrôlable et quand je ralentissais le va-et-vient qui la faisait haleter c'est elle qui agitait son bassin en gémissant.
Ce soir je me sens heureux, satisfait, repu. Demain je serai malheureusement de service toute la journée, j'attendrai donc jeudi…impatiemment.
Bonne nuit, je sens que je vais faire des rêves de haute couture!


Jeudi

C'est curieusement un peu anxieux que je retrouvais cette chère Alice. Comment avait-elle revécu en pensée la pièce que je lui avais fait jouer: jeu de séduction, tendresse-caresse, galipettes. Même si, plus ou moins consciemment, elle s'attendait – ou désirait – ce dénouement, que pouvait-il se passer dans sa tête tandis qu'elle rangeait nos tasses, changeait le dessus de lit et s'habillait en petite bourgeoise?
Quelques-unes de mes réflexions… à l'aller.
L'accueil chassa tout cela. Pieds nus et en peignoir, elle me tendit ses lèvres et comme j'allais l'enlacer avec les intentions que tu devines, elle m'entraîna vers la salle d'eau, au bout du couloir.
— Monsieur Pior, hier, vous avez mené le jeu pour m'amener au troisième acte sur le divan. Aujourd'hui c'est moi qui dirige, Arnaud, tu veux bien?
Elle commença par m'enlever ma chemise.
— Je suis une fille que tu as dévoyée, tu m'as violée et offerte à tous tes amis. Pour me venger, j'ai mis quelque chose dans ton café et tu t'es endormi.
Je dus l'aider pourtant quand elle s'en prit à ma ceinture, mais elle trouva toute seule la fermeture à glissière du pantalon et me voici tout nu, assis sur une chaise; elle a aussi ramené mes bras derrière le dossier et entouré mes poignets du ruban qui maintenait ses cheveux.
Si tu vois bien la scène, tu dois être plié en deux, mon vieux Paul. Mais le ridicule ne tue pas, et stoïque, je subis avec délectation les tortures que tu peux imaginer. Et pour me réveiller définitivement, elle s'assit à califourchon sur mes genoux, face à moi…
On ne saura jamais tous les fantasmes qui hantent la cervelle des femmes mariées et oisives, qui rêvent d'aventure. Si je me marie, je plaindrai rétrospectivement l'époux d'Alice, je serai soupçonneux et attentif, et si je reste célibataire, je le lui devrai sûrement.
Et puis, je lui ai annoncé (apprends-le par la même occasion) que, dimanche, c'était le grand départ de la garnison. Quant à moi, c'est samedi à l'aube que je devais partir avec un premier convoi, destination "secrète", bien sûr.
— Je te reverrai, demain? murmura-t-elle en se serrant contre moi.
— Je ne sais pas, en principe nous sommes tous consignés vendredi, à partir de midi.
Elle restait la tête baissée. Je lui relevai le menton: ses yeux étaient embués. Je l'embrassai très vite et partis en refermant la porte.

C'est très bien comme cela, je commençais à m'attacher. D'autres militaires viendront, elle m'oubliera très vite.
Ce soir, je sens que je vais faire honneur au whisky…


Vendredi, 11h

Je vais terminer, mon Paul, car je ne sais pas quand j'aurai le temps de t'écrire, le temps et la liberté d'esprit…
J'ai eu des échos de la "bataille d'Alger", mais je t'en parlerai quand nous nous reverrons.
Je t'avais promis de te raconter mon aventure avec "la postière", voilà.
Je vais pourtant t'en remettre une couche toute fraîche. Je traînais dans mon lit ce matin, profitant de ma dernière grasse matinée, quand j'entends frapper à la porte. Qui pouvait venir à cette heure-ci? un peu plus de 9h disait ma montre. Je m'enroule dans le drap pour faire plus habillé (je couche toujours à poil!), j'ouvre…c'était Alice.
— Tu n'es pas fâché, Arnaud? j'avais tellement envie de te voir, une dernière fois!
Je la fais entrer, étonné de cette initiative, mais assez content dans le fond., et la serre dans mes bras, ce qui pour effet de la faire rire car le drap qui m'enveloppait tombe à mes pieds.
— Recouche-toi, j'arrive. Et elle déboutonna sa robe sous laquelle elle était parfaitement nue.
C'était la première fois que nous pouvions nous ébattre dans un lit et nous en profitâmes car le temps nous était compté.
Rassasiés, nous étions allongés, l'un contre l'autre; elle avait posé sa tête sur mon épaule et passé une jambe par-dessus les miennes. Je caressais doucement sa cuisse.
— J'ai mis sur la table un bout de papier avec l'adresse d'une amie d'Alger; si tu as envie d'avoir de mes nouvelles et de me donner des tiennes, écris-lui.
Elle se pencha sur moi et resta penchée un moment en me dévisageant:
— Ne bouge pas, je m'en vais.
Très vite elle enfila sa robe et sortit dans un éclat de soleil.

Je vais glisser le bout de papier d'Alice, avec toutes les feuilles que j'ai remplies pour satisfaire ta curiosité, dans une enveloppe à ton adresse. S'il m'arrivait malheur, je me suis arrangé pour qu'elle te parvienne, sinon (et je le souhaite) nous lirons cela ensemble dans ton petit cabanon sur la plage dont tu m'as si souvent parlé!
Arnaud

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Janvier 1958


Le soleil orange et feu s'enfonce dans la mer et je te cause comme si tu étais là, en face de moi, en face de ton Paul.
Malgré la fraîcheur, j'ai laissé la porte ouverte sur la plage, la porte de ce cabanon où tu ne viendras pas: je voudrais croire aux miracles!
Tes lettres que je viens de lire une fois encore, sont éparses sur la table, et c'est ta voix, un peux railleuse, qui résonne en moi.
Avec elles, il y a un petit mot de l'expéditeur, un mot bref comme la rafale qui t'a abattu: le sous-lieutenant Arnaud X.. a été tué dans une embuscade, le 6 novembre 1957.
Et puis aussi une feuille rose de l'amie d'Alice à qui j'ai fait part de ta disparition, et que je viens de recevoir: la "postière" attend un bébé, elle est enceinte de trois mois.

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