Hélène
de Jean-Claude Chambon



Elle sortit de son bain comme on sort d’un rêve, un peu étonnée de se trouver là dans sa salle d’eau, un lieu qui lui était pourtant familier. Machinalement, elle s’essuya, debout devant la grande glace embuée qui lui renvoyait le reflet flou de son corps nu. Depuis son réveil, elle revivait cette journée d’hier dans ses moindres détails et revivre était bien le mot puisque son cœur battait plus vite en pensant à lui et qu’elle sentait encore le poids de son bras sur son ventre.
Elle jeta la serviette sur le carrelage, passa sur la glace une poignée de mouchoirs en papier et son image lui apparut plus nette: une brunette aux cheveux court, au visage rond avec deux grands yeux noirs où brillait aujourd’hui un éclair de joie. Elle recommença ce jeu de son enfance qui consistait à lever un bras pour voir son double en faire autant ou faire une grimace pour en avoir une en retour. Elle mit ses mains sur ses épaules et les fit descendre lentement le long de son corps à la peau encore humide. Elle était potelée avec un buste aux seins lourds qui s’évasait sur des hanches rondes prolongées par des jambes qu’elle trouvait, mon Dieu, bien proportionnées. Ses doigts s’arrêtèrent sur le ventre, continuèrent vers le sexe qu’elle caressa doucement. Mais elle se reprit et arrêta brusquement la montée du plaisir en faisant un petit signe moqueur à l’autre Hélène qui le lui rendit bien.
Elle occupait ses lundis à mettre de l’ordre dans son studio, à se préparer ses petits plats préférés, à porter son linge à la laverie la plus proche, bref à faire tout ce que son travail ne lui permettait pas en semaine. Hélène travaillait chez un photographe depuis plusieurs années déjà. Recevoir les clients qui apportaient leurs pellicules ou venaient chercher leurs photos, tenir la caisse, prendre aussi les rendez-vous pour des « identités » ou des « mariages » l’occupaient toute la journée. A midi elle déjeunait toujours dans le même self-service proche de son lieu de travail et le soir se contentait de grignoter devant la télé. Son patron, un vieil homme bougon à l’accent rocailleux du sud-ouest, appréciait son sérieux. Son sérieux ? Sa pruderie ? Sa malchance ? Nombreux avaient été les hommes qui avaient essayé de séduire la petite brunette, mais aucun n’avait su toucher son cœur et ses sens. La faute à quoi ? A leurs maladresses ? A sa froideur apparente ? Elle avait souvent rêvé d’un grand amour, d’un mariage en blanc et dans le lit, d’un corps d’homme dur et lourd. Mais aujourd’hui, cela appartenait à un passé révolu : depuis hier, elle était amoureuse, enfin ! La trentaine passée ! …
Cela avait débuté un dimanche. C’était l’été, il faisait beau ce matin-là, et elle décida d’aller faire un peu de vélo dans la campagne toutes proche. Un tea-shirt et un short vite enfilés, la voici pédalant vaillamment sur la petite route entre les champs à peine moissonnés et les bois verdoyants. Un peu essoufflée et déjà en sueur, elle choisit l’ombre d’un grand chêne pour faire une pause ; elle essuya son front et but une gorgée d’eau, le vélo à ses pieds. C’est à ce moment qu’un cycliste surgit, et freina pour s’arrêter juste devant elle. « Un ennui ? interrogea-t-il ? » Tout en lui expliquant qu’il ne s’agissait que d’un petit moment de repos, elle découvrait un homme mince et bronzé aux jambes musclées et quand il s’approcha pour coucher son vélo à côté du sien, elle distingua son visage tout plissé dans un sourire, ses yeux clairs, ses lèvres charnues. Ils bavardèrent un long moment et elle apprit ainsi qu’il s’appelait Marc, employé dans une banque, chef du service des prêts, qu’il avait divorcé depuis plusieurs années déjà et qu’il vivait dans une petite maison à la sortie de la petite ville. Ils se trouvèrent mutuellement sympathiques et se souhaitèrent une bonne journée avant de repartir chacun de leur côté.
Ils devaient se retrouver inopinément en fin de semaine. Samedi soir, Hélène était allée au grand magasin de la ville pour y accompagner son amie Fabienne, une grande fille mince, vive et bavarde avec de longs cheveux blonds: le contraste entre les deux jeunes filles faisait se retourner les gens sur leur passage et cela les amusait à chaque fois. Fabienne n’allait plus aller pendant quelque temps à l’agence de voyages où elle était employée. En effet, elle partait en vacances au bord de la mer pour trois semaines, ensuite elle devait passer quinze jours au moins en stage dans une agence parisienne avant de revenir ici, à son point de départ. Patiemment, Hélène l’accompagna au rayon des maillots de bain, des chapeaux de paille, des produits pour la peau, etc…le caddie était plein ! A la sortie des caisses, Hélène, prise dans une bousculade, lâcha son sac et les fruits qu’elle venait d’acheter roulèrent sur le sol. Elle s’accroupit pour récupérer son bien et en se relevant se trouva nez à nez avec un homme souriant qui lui tendait une pêche en disant : « Vous alliez oublier celle-ci ! » C’était son cycliste du dimanche passé. Hélène surmonta sa surprise pour faire les présentations entre Fabienne et Marc, et remercia ce dernier de son obligeance. Comme il voyait que les deux amies étaient pressées, Marc abrégea la conversation en disant « que peut-être ils se retrouveraient, avec leur vélo, sur une route tranquille où ils auraient le temps de bavarder ! »

Le lendemain matin, chacun de leur côté, ils se mirent en selle avec le secret espoir de revoir l’autre, ce qui arriva, bien sûr. Mais ils ne se l’avouèrent pas malgré leurs longs bavardages côte à côte en pédalant ou assis sur le bord d’un fossé. Ces sorties matinales et dominicales devinrent pour eux une habitude. Une sorte d’intimité s’établit entre eux au fur et à mesure qu’ils faisaient connaissance. En pleine confiance, ils dévoilèrent leurs habitudes et leurs goûts dans des domaines aussi divers que la cuisine et les boissons (Il avait une passion pour le jus de fruit à l’ananas !), le cinéma (Elle avait un faible pour Alain DELON !), la lecture, la musique et les voyages. Ils s’appelaient par leur prénom se souriaient, mais jamais Marc n’eut un geste ni Hélène une attitude qui aurait pu dénoncer l’appel de leurs corps. Hélène attendait et craignait à la fois, Marc savait qu’il lui fallait être patient. Et puis, ce dernier dimanche, il lui proposa de l’accompagner, en soirée, au cinéma: elle accepta.
Ils avaient rendez-vous devant le guichet du « Ciné Conti » qui passait alors un western avec John WAYNE. Elle portait un corsage rose, une jupe à fleurs multicolores et lui une chemisette noire et un jean de la même couleur. Il lui prit la main et l’entraîna à l’intérieur. « J’ai les billets, lui dit-il, et comme nous sommes un peu en avance, nous pourrons parler en étant confortablement assis. » Il avait conservé la main d’Hélène dans la sienne et la porta à ses lèvres. Puis il se pencha vers la jeune fille et dit, : « On ne vous a pas souvent fait de baisemains, princesse, on ne vous a pas souvent caressée sans doute et vraisemblablement vous n’avez jamais effleuré le corps d’un homme. » Hélène rougit et tandis que l’obscurité se faisait dans la salle, il chuchota à son oreille : « Je vous confie mon bras droit, faites-en ce que vous voulez, pour mon plaisir et le vôtre.»
Elle hésita à toucher cette main qui pesait là, au creux de sa jupe, elle n’avait jamais imaginé une telle situation. Mais cette proposition lui sembla sans calcul et elle se décida à mettre sa main sur celle de Marc. Ses doigts glissèrent timidement sur la paume offerte, sur le poignet qu’ils encerclèrent : la main de Marc remua faiblement sur son ventre. S’enhardissant, elle remonta un peu le long de l’avant- bras, puis, doucement, revint au creux de la main ouverte qui soudain emprisonna la sienne et la retourna. C’est lui, maintenant, qui avait repris l’initiative : il parcourut le creux de la paume ouverte, lentement, puis, enfermant sa petite main captive comme un oiseau, il glissa ses doigts pour en caresser le dos. Elle en sentit la pression et le mouvement, non seulement sur sa main, mais aussi sur son ventre et son sexe à travers le mince tissu de sa jupe. Un grand trouble l’envahit, un mélange de plaisir physique et de peur, une panique mentale qui ne lui permettait pas de concevoir ce qu’il fallait faire dans un cas pareil. Instinctivement, elle retourna à son tour la main de Marc, glissa ses doigts entre les siens croyant le maintenir…en vain. Comme des lutteurs cherchant à maintenir l’adversaire le dos au sol, ils avaient tour à tour le dessus, un jeu pour Marc – mais était-ce bien innocent ? – une défense pour Hélène, une défense contre lui mais aussi contre elle-même. Elle avait parfaitement conscience du plaisir physique que lui donnaient les attouchements « involontaires » de son compagnon, mais, prise au dépourvu, elle ne pouvait ni l’accepter, ni le prolonger. Marc sentit que sa voisine se raidissait, il comprit son émoi et retira sa main en murmurant à son oreille, légèrement moqueur: « Vous voyez, ce n’était pas sorcier ! Merci, petite fille, pour ma part j’ai trouvé cela très agréable. »
Le retrait de son compagnon et ces paroles calmèrent Hélène. Elle sortit des sentiments contradictoires qui l’agitaient, se dit qu’elle était vraiment une bécasse à toujours contester son plaisir et ses causes : « Vierge à trente ans, il faut bien qu’il y ait une raison », comme lui disait Fabienne, la délurée. Elle sourit de son côté oie blanche que Marc avait dû ressentir et pour se faire pardonner, elle posa sa petite main sur le bras nu de son voisin. Celui-ci la prit, déposa un baiser au creux de la paume, sur le poignet, à la pliure du coude. Hélène frissonna.
Le film s’achevait dont ils n’avaient rien vu. Ils sortirent sans un mot. Les yeux dans les yeux, ils se faisaient face. Soudain Marc se pencha, approcha son visage de celui de la jeune fille, déposa un léger baiser sur des lèvres qui ne se refusèrent pas. Pourtant il n’insista pas et prit congé. « Bonne nuit, Hélène, je vous téléphonerai dans la semaine ! »

Le cœur en fête, Hélène allait à son premier « rendez-vous. Elle roulait sur « leur » route un après-midi, ce qu’elle ne faisait jamais pendant l’été, à cause du soleil et de la chaleur qui rendaient pénibles les sorties à vélo. Aujourd’hui le temps lourd présageait un orage, mais cela ne l’inquiétait pas. Au téléphone, Marc lui avait demandé ce changement d’horaire parce qu’il voulait lui faire découvrir un très joli petit coin: pour l’atteindre, il fallait marcher un peu dans l’herbe…et avec la rosée, le matin n’était pas le bon moment.
Marc l’attendait sous le grand chêne de leur première rencontre. Il l’aida à descendre, la prit par les épaules et lui demanda en souriant s’il pouvait l’embrasser. Sans hésiter elle se serra contre lui et lui tendit ses lèvres: et ce fut un long, un très long baiser où ils écrasèrent leurs lèvres, mêlant langues et salive. Ils repartirent enfin en direction d’un bois un peu à l’écart de la route. Mettant pied à terre, ils suivirent un chemin de terre qui serpentait entre les éteules avant de longer les premiers arbres. Marc s’arrêta enfin et, invitant sa compagne à le suivre, il disparut entre les branches. Ils étaient sur un étroit sentier herbu où ils abandonnèrent les vélos. Se tenant par la main, ils marchèrent un moment entre les troncs de feuillus divers, évitant les branches enjambant les ronces pour arriver enfin au paradis promis: c’était une toute petite clairière complètement fermée par des épicéas, un nid de verdure et de lumière après le clair-obscur du sentier.
Hélène était ravie et courait en dansant dans le soleil en chantant: « C’est le paradis pour nous deux, rien que nous deux, rien que pour nous deux ! » Marc s’était déjà assis côté ombre et sortait de son sac les boissons qu’il avait eu la précaution d’emporter. Elle le rejoignit et s’assit à son tour: « Tant pis si mon short prend la couleur de l’herbe ! » Marc posa sa main sur le genou d’Hélène et remonta le long de la cuisse : elle l’arrêta en s’excusant: « Marc, j’ai un peu peur, donnez-moi le temps ! » Passant son bras sur ses épaules, il s’allongea en l’attirant près de lui. Elle avait le visage dans son cou qui sentait l’eau de toilette. Sa main droite reposait sur la poitrine de Marc dont la chemisette était largement ouverte et sans en avoir conscience, tout au moins au début, elle se mit à effleurer du bout des doigts les pectoraux bombés, l’ondulation des côtes, le creux de l’estomac…Lui, ému peut-être par cette confiance et cette tendresse qu’elle lui manifestait, redressa la tête pour déposer un baiser sur les boucles brunes, glissa sa main droite sous le corsage et caressa le dos nu de la jeune fille qui ne protesta pas.
Un nuage noir et ventru cachait le soleil maintenant et un grondement roulait dans le lointain, mais ils ne s’en apercevaient pas.
Les doigts de Marc butèrent plusieurs fois contre la fermeture du soutien -gorge qui limitait son champ d’action : il essaya vainement de l’ouvrir. « Laissez-moi faire, vous allez tout casser », dit Hélène en se redressant, et elle dégrafa elle-même l’élastique avant de s’allonger sur le dos près de lui, les mains croisées sous la tête. Il s’assit en riant: «Tu es la petite chèvre de M.Seguin et moi je suis le grand méchant loup qui vais te dévorer !
- Je suis une petite chèvre qui ne veut plus lutter et qui ne croit pas à la méchanceté du loup.»
Il colla ses lèvres aux siennes et sa main alla chercher les seins libérés qu’il palpa, pressa, pétrit, enferma dans sa paume en coupe: Hélène avait fermé les yeux. Sa respiration s’accéléra quand il remonta son chemisier et écarta les bonnets inutiles pour ajouter la chaleur de sa bouche à celle de ses mains. La jeune fille sentit ses tétons durcir sous la langue habile de Marc, elle gémit de plaisir quand une rafale de vent agita les arbres, un éclair zébra le ciel ennuagé et le tonnerre claqua. Surpris par ce déchaînement soudain qui faisait mugir la forêt, les jeunes gens se hâtèrent de se lever et coururent par la sente vers leurs vélos tandis que les premières gouttes tombaient. « Il ne faut pas rester sous les arbres, c’est dangereux, criait Marc en entraînant sa compagne ; tant pis si on se mouille, ma maison n’est pas très éloignée, nous nous y sécherons et je te ramènerai chez toi en voiture. » Le tonnerre grondait, les éclairs les éblouissaient, la pluie les cinglait : ils pédalaient le plus vite possible et la pauvre Hélène était terrifiée.
« Pendant que je nous fais un bon chocolat chaud, assieds-toi près du feu », cria Marc de la cuisine. Elle posa ses vêtements humides à côté des siens devant la cheminée où il avait préparé une flambée pendant qu’elle se séchait dans la salle d’eau. Il avait aussi mis une musique douce et allumé un lampadaire à l’abat-jour doré. Elle offrit à la flamme ses pieds nus qui dépassaient à peine du peignoir bien trop grand pour elle. Peu à peu elle se réchauffait tandis que dehors la violence de l’orage s’apaisait. Enveloppé dans une robe de chambre rouge vif, Marc arriva avec un plateau où fumaient deux grandes tasses. « Voici, princesse, pour réchauffer l’intérieur !
- Mais c’est bien trop chaud ! Fit-elle en reposant sa tasse.
- Alors, en attendant, dansons ? »
Danse immobile, danse brûlante pour Hélène qui avait mis ses bras autour du cou de son cavalier et s’était collée à lui, joue contre joue, ventre contre ventre jambes emmêlées. Danse brûlante, lascive pour une autre peut-être. Mais elle, amoureuse innocente, s’abandonnait simplement en toute confiance …Elle ne dit rien quand il s’écarta d’elle et dénoua la ceinture du peignoir qu’il fit tomber au sol. Elle était nue devant lui, sans honte, sous son regard qui la parcourait toute. Il la souleva dans ses bras et la porta jusqu’à la chambre, jusqu’au lit.
Jeu à quatre mains sur les corps libérés, mains brunes toutes à la douceur des cuisses claires qu’elles écartent et remontent jusqu’à leur fourche, timides mains blanches découvrant le corps bronzé de l’homme, se hasardant sur le ventre plat, enfermant entre ses doigts le sexe qui durcit et se dresse sous la caresse. Maintenant elle est étendue sur le dos, le cœur battant : « Ne me fais pas mal », implore-t-elle. A genoux entre ses cuisses, il glisse son sexe raidi sur les lèvres humides que doucement il écarte, et, lentement, la pénètre. Il s’arrête un instant le temps de baiser la bouche de la jeune fille qui gémit, puis reprend sa progression, s’enfonçant au plus creux d’elle. Immobile un instant, il commence alors un va-et-vient qui va s’accélérant jusqu’au jaillissement de son plaisir tandis qu’Hélène l’entoure de ses bras et de ses jambes pour le garder en elle.

Le lendemain, Marc l’accompagna à la gare : un voyage d’une semaine chez sa mère qui habitait dans un petit village du Centre. Impossible de repousser ce séjour décidé de longue date et difficilement négocié avec son patron qui avait réussi à lui trouver une remplaçante : c’est en été que les amateurs font le plus de photos ! Les amoureux impatients regrettaient toutes ces nuits à venir où ils ne seraient pas réunis. Leurs adieux furent pleins de retenue et avec un dernier baiser ils se donnèrent rendez-vous chez lui pour le samedi suivant.
Elle retrouva la vieille maison de son enfance avec son toit moussu, ses volets verts et le jardin que sa mère entretenait avec soin. Celle-ci, qui l’attendait sur le quai, n’avait pas changé depuis la dernière visite qu’elle lui avait faite à Pâques, toujours aussi vive et active. Elle serra sa fille dans ses bras après l’avoir bien regardée. Elles avaient toutes les deux les mêmes yeux et le même sourire. Elle s’empara du sac d’Hélène et se dirigea vers la sortie. « Toujours pas de valise ! Comment veux-tu avoir une robe qui ne soit pas froissée !
Hélène le lui reprit et glissa son bras sous celui de sa mère
- Maman, je suis très heureuse de te voir et de passer quelques jours avec toi.
- Moi aussi, bécasse et j’espère que tu ne repars pas avant la semaine prochaine.
- Je ne sais pas.
- Bien sûr, tu te languis déjà de ton amoureux, se moqua sa mère ; remarque, il serait temps de t’en trouver un bon, solide, si je veux voir mes petits-enfants avant de mourir ! »
La jeune fille rougit et cela n’échappa pas à sa mère.
Ce furent de douces vacances qu’elle partagea entre les promenades, l’évocation de sa jeunesse avec de vieilles compagnes retrouvées, un peu de cuisine avec sa mère mais surtout le rêve éveillé et continu de son bonheur. Et l’image de Marc, constante depuis son réveil jusqu’au coucher, pendant les repas, le balades, la toilette ou le ménage. « Mais où es-tu ? s’étonnait sa mère. » Le sourire de Marc avec tous ces petits plis autour de la bouche et des yeux, le corps hâlé de Marc qu’elle rêvait de parcourir avec ses mains, sa bouche, ses seins, tout ce corps d’homme avec cette épée brandie qui attendait son fourreau de chair.
Jamais, elle n’avait été totalement amoureuse, jamais son cœur et son esprit n’avaient été envahi, occupé, annexé par l’image et le nom d’un homme, jamais aussi elle n’avait consenti à l’offre de son corps. C’était une nouvelle Hélène qui riait ou chantait sans raison, heureuse, oh ! si heureuse, sans l’ombre d’une inquiétude : la plénitude du bonheur ! Sa mère ne s’y trompait pas en la voyant si rayonnante; satisfaite mais discrète, elle ne la questionnait pas, et allait arroser ses plantes quand le soir, après le repas, sa fille allait s’enfermait dans le bureau du père disparu pour téléphoner à Marc.
Que sa voix était douce et chaude, quand il l’appelait « ma chérie », « mon amour », quand il détaillait les parties de son corps qu’il rêvait de caresser… Et elle tremblait de désir, de plaisir anticipé, revoyant en pensée la chambre entièrement lambrissée, le grand lit qui dansait sous leurs ébats.. Le téléphone familial datait un peu avec son combiné et son écouteur. Hélène dut le dire à Marc qui inventa alors un jeu de séduction. « Je vais t’embrasser au téléphone, petite Hélène, et je te dirai aussi où placer l’écouteur pour que la partie concernée reçoive mon baiser. » Et si quelqu’un était entré à ce moment-là, il aurait vu ce curieux spectacle d’une jeune fille collant l’écouteur d’ébonite sur ses lèvres ou ses cheveux, le glissant même dans l’échancrure de son corsage ou sous sa jupe avec plus ou moins de contorsions. Mais elle fut un peu déçue quand il lui annonça que son week-end serait occupé par un séminaire que la Banque organisait à Paris pour toutes les succursales de province et qu’ils ne se retrouveraient que lundi soir.

Pas beaucoup de courrier, des réclames principalement : elle venait d’arriver chez elle et se retrouver à peu de distance de sa maison augmentait son bonheur. Pendant que l’eau coulait dans la baignoire, elle écouta son répondeur. Un seul appel, de Fabienne, qui était rentrée en début de semaine. Elle l’appela immédiatement, eut la chance de l’avoir aussitôt au bout du fil et l’invita à venir la voir à la sortie de son travail. Puis elle se glissa dans l’eau tiède et sourit en imaginant la réaction de son amie quand elle lui aurait raconté sa belle aventure. « Eh ! tu te dessales, ma chérie, ce n’est pas trop tôt ! A quand le mariage ? etc…etc… »
Fabienne arriva comme une tornade blonde et se jeta au cou d’Hélène.
- - Que je suis heureuse de te revoir, lui dit Hélène. Mais, quel bronzage ! Tu as au moins profité du soleil !
- Pas seulement du soleil ! Mais je n’ai vraiment pas le temps de te détailler mes vacances, la plage et …
- ..tous tes flirts, l’interrompit Hélène en riant.
- Je peux juste te parler du dernier, qui a eu pour cadre notre chère petite ville et qui ne date que d’il y a trois jours environ, fit Fabienne en regardant sa montre. Je suis invitée à un petit repas qu’offre une collègue qui prend sa retraite, et je vais juste avoir le temps de me changer.
Hélène s’installa confortablement sur le canapé, souriante et résignée, en se disant qu’elle lui raconterait son bonheur à elle une autre fois.
- Mercredi, non, c’était jeudi, je regardais les affiches dans le hall du cinéma, quand un homme m’interpelle en disant qu’il m’avait déjà vue. Celle-là, comme début de drague, fait partie des classiques et je me tourne vers lui pour le lui dire… mais je reste la bouche ouverte car, en effet, cette tête-là ne m’étais pas inconnue. Mais, devine, car tu le connais, toi aussi.
Hélène eut le vague pressentiment d’un danger et fit une mimique d’ignorance.
- Eh ! bien, c’était Marc, tu sais, celui qui a ramassé tes pêches à la sortie du magasin et à qui tu m’as présentée, la veille de mon départ en vacances, tu ne peux pas avoir oublié, s’exclama son amie.
Hélène, abasourdie, ne put articuler la moindre syllabe. Et le bouleversement qui agitait son esprit ne fit qu’augmenter au fur et à mesure que Fabienne continuait son histoire. Des mots, des bouts de phrases lui arrivaient comme d’une autre planète : « Il l’avait invitée à la séance du soir….sa main sur sa cuisse (mais elle avait un pantalon, impénétrable)…les doigts dans ses cheveux…trop de voisins de connaissance pour faire un repérage dans son corsage…. rendez-vous dimanche après-midi…petit coin …campagne… »
Mais soudain, Fabienne s’interrompit :
- Oh ! Il est tard, ma chérie, je me sauve. Tu es bien pâle, il va falloir que je te sorte ! »
Un long moment, Hélène ne bougea pas, le regard dans le vide, à la limite du malaise. La voix de Fabienne résonnait encore dans sa tête, des détails inconsciemment engrangés dans sa mémoire lui revenaient : à la sortie, il l’avait emmenée dans un coin sombre et l’avait embrassée, l’avait invitée à venir chez lui mais Fabienne avait refusé prétextant son travail du lendemain. Sa blonde amie avait toujours été provocante, collectionnant les flirts, mais jamais elle ne lui avait menti. Alors, devant cette trahison qui semblait bien réelle mais qu’elle ne pouvait encore accepter. Les larmes jaillirent, et les sanglots secouèrent tout son corps. Le visage dans un coussin elle balbutiait son refus : « Non !..Non !..Ce n’est pas possible, Marc, j’ai fait un cauchemar…je vais me réveiller ! »
Cela dura longtemps, très longtemps. Livide, elle se leva enfin, emmenant avec elle la bouteille de Porto qu’elle avait sortie pour Fabienne, trouva dans un tiroir un paquet de cigarettes entamé et alla s’asseoir à la table de la cuisine. Elle ne pleurait plus et maintenant essayait de faire le point. Ainsi, il était vraisemblable qu’elle s’était fait draguer par un monsieur sans scrupules mais intelligent qui avait compris tout de suite qu’il devait y aller tout doucement, ne pas l’effaroucher surtout pour arriver à son but, coucher avec elle. Alors, ses sourires étaient faux ? et les « ma chérie » et « mon amour » des mots vides qu’il disait à toutes les autres ? La seule partie vraie de ce garçon était son sexe raidi, tendu pour « baiser » la petite oie blanche ! Et les mots crus qu’elle n’employait jamais venaient à son esprit.
La cuisine était pleine de fumée, et le crépuscule de l’aube commença à éclairer les vitres. Hélène n’avait pas trouvé de solution à cette situation. Pleurnicher aux pieds de Marc ? sûrement pas, elle était trop fière. Se supprimer ? jamais. Souffrir, oui, mais en silence. Il fallait d’abord qu’elle dorme, parce que demain elle irait, elle aussi, à la campagne et elle serait au rendez-vous de Fabienne : elle avait une idée du lieu…Elle fouilla dans son armoire à pharmacie trouva le somnifère dont elle usait rarement et resta un long moment immobile, les yeux fixés sur les gélules colorées au creux de sa main. Puis elle brisa les enveloppes de deux d’entre elles, fit couler la fine poudre blanche dans l’eau de son verre à dents et but le mélange, même pas amer, avant de se coucher.
Quand elle se réveilla au milieu de la matinée, la tête lourde, le souvenir de la soirée de la veille lui revint et elle se sentit suffoquer de désespoir. Mais elle ne pleura pas. Elle avait à mettre à exécution ce qu’elle avait décidé. Après être passée sous la douche, elle enfila un vieux jean et récupéra les cartes détaillées de la région qu’elle utilisait lors de ses balades à bicyclette. Elle repéra le petit bois du « paradis » et trouva les chemins détournés qui lui permettraient d’y aller et d’en revenir sans se faire remarquer.
Elle arriva sur le côté opposé à celui où ils avaient pénétré ce jour de bonheur qui maintenant lui paraissait si éloigné : l’entrée y était bien plus accessible. Elle dissimula son vélo dans un buisson et au bout de quelques mètres se retrouva dans le bosquet d’épicéas qui cernaient la clairière. Aurait-il le front d’y amener Fabienne ? Ce serait la preuve qu’il ne tenait aucunement à la naïve Hélène et que cet endroit n’était que sa garçonnière champêtre. Elle trouva un coin d’où, bien cachée sous les branches basses, elle pourrait tout voir et tout entendre. Allongée sur un lit d’aiguilles sèches, les mains croisées sous la tête, elle laissa le temps passer, à mi-chemin entre la veille et le sommeil. Un bruit de voix la fit se mettre à genoux contre le tronc.
La première, Fabienne fit son apparition en riant et criant, faussement apeurée :
- Au secours ! Au secours ! Je suis poursuivie par le satyre du bois.
Marc arriva sur ses talons, la prit par la taille et la souleva ce qui augmenta encore les cris et les rires de la blonde. Il la remit sur ses pieds, écarta ses cheveux et l’embrassa dans le cou.
Fabienne portait un débardeur sous lequel ses seins dansaient librement, et une jupette prête à s’épanouir en corolle au moindre mouvement. « Petite allumeuse, pensa Hélène, je te reconnais bien là » Mais il n’y avait aucune animosité dans son esprit et son regard fixait seulement Marc. Elle sentit monter en elle le pendant de l’amour, la haine. Les mains de l’homme glissèrent sous les aisselles par les larges échancrures du débardeur et enveloppèrent la poitrine de Fabienne, qui tourna seulement la tête pour déclarer :
- Voici, mon nouveau soutien-gorge, dernier modèle, très ajusté !
- Enlève donc, ce haut qui ne sert qu’à cacher sans soutenir.
- D’accord, mais avant, j’exige que l’homme des bois quitte sa chemise.
Fabienne s’était enfuie au milieu de la clairière puis s’était retournée pour voir si ses ordres étaient exécutés.
Marc se trouva bientôt torse nu, et malgré elle Hélène frémit. De son côté, Fabienne s’était débarrassée du débardeur et offrait ses petits seins bronzés et dressés aux yeux de Marc qui fit un pas en avant, mais la fine mouche voulait profiter de son avantage.
- Puisqu’on a commencé un strip-tease alternatif, à toi de quitter ton short si tu veux que j’ôte le bas.
Et elle fit une pirouette qui fit s’envoler la jupe à l’horizontal, offrant à Marc le spectacle de la blancheur du slip à la fourche des deux longues jambes hâlées. Accroupie sous son épicéa, Hélène aurait presque souri en voyant son amie mener le jeu, mais le ridicule de Marc qui courait en caleçon dans la clairière derrière Fabienne la fit grincer des dents. « Comment ai-je pu aimer ce mâle en rut ? »
Il rattrapa, la jeune fille à demi nue, dégrafa la jupette, coucha sa proie sur l’herbe et glissa sa main entre les jambes dorées qui s’écartèrent sous les caresses.
- Tu es la petite chèvre de M.Seguin, et je suis le grand méchant loup…
Hélène se mordit la main pour ne pas hurler. Lentement, elle se recula et partit. Elle en avait assez vu et entendu. Elle enfourcha son vélo et, pédalant comme une folle, revint chez elle où elle s’enferma.
Elle débrancha le répondeur et alla s’allonger sur son lit. Marc avait montré sa véritable nature et elle eut une pensée de gratitude pour Fabienne qui avait été involontairement le révélateur de sa duplicité. Elle n’avait plus le désespoir de l’amoureuse bafouée et, lucide, pensait qu’elle avait échappé au pire.
Hélène, par amour extrême, avait tout donné à Marc, sa tendresse, ses rêves, son corps et maintenant il fallait qu’il sorte de sa vie et qu’il paye très cher. La haine est un moteur aussi puissant que l’amour et un plan d’action se forma peu à peu dans son esprit. Elle en fut satisfaite, apparemment, car l’ombre d’un sourire passa sur son visage crispé, ses paupières se fermèrent et elle s’endormit.
Le lendemain matin, elle alla faire quelques courses dès l’ouverture du grand magasin pour ne pas risquer une rencontre avec Fabienne ou Marc. Elle acheta entre autres choses du jus d’ananas et deux mètres environ de tuyau en caoutchouc pour gazinière. De retour chez elle, elle décapsula délicatement deux des petites bouteilles de jus de fruit et versa, dans chacune, la poudre de plusieurs gélules de son somnifère. Elle mit un peu du mélange sur sa langue et, n’y trouvant que le goût de l’ananas, referma les bouteilles avec soin, serra les collerettes avec une pince et s’assura qu’il n’y avait pas de fuite.

Le soir, elle se maquilla légèrement, garnit son sac à dos et partit à son rendez-vous. Elle alla ranger son vélo dans le garage. La voiture était là, devant la tondeuse à gazon et, à côté de celle-ci, elle aperçut un jerrican, l’ouvrit : il était plein d’essence. Satisfaite de n’avoir point besoin de siphonner, elle retira de son sac le tuyau désormais inutile et se dirigea vers la porte du living.
Marc était assis sur la banquette, dans son peignoir rouge. Il déposa un petit baiser sur les lèvres serrées d’Hélène et sa main déjà remontait sous la jupe, le long de sa cuisse. Mais elle se dégagea en disant :
- Je t’ai apporté ton jus de fuit préféré ; il est tout frais.
- Mais ce n’est pas cela que j’attends depuis huit jours, c’est le jus de ta bouche, la fraîcheur de ta peau, la douceur de tes seins, le velours de ton sexe…
Hélène se détourna pour qu’il ne lise pas le mépris que montrait son visage.
- Nous avons toute la nuit devant nous. Ne te dérange pas, je vais ouvrir les bouteilles à la cuisine et je reviens tout de suite. Mais, tu peux mettre un peu de musique.
Elle ouvrit deux bouteilles, dont une avec somnifère, et commença à boire un peu de l’autre en espérant ne pas s’être trompée. Elle revint s’asseoir à côté de Marc et déposa un petit baiser sur sa joue. Elle lui tendit la bouteille pleine et commença à raconter en détail son séjour chez sa mère. Il but goulûment le jus d’ananas et, attirant la jeune fille tout contre lui, il retroussa sa jupe. Hélène se laissait faire mais réprima mal un mouvement de répulsion quand il glissa ses doigts sous le slip.
- Marc ! laisse-moi, et va t’allonger en m’attendant. Il faut que je passe par la salle d’eau et je te rejoins. Tu sais, je suis aussi impatiente que toi !
Il la laissa s’échapper, bailla et entra dans la chambre.
Elle traîna le plus possible pour dégrafer son corsage et quitter sa jupe, enfin, nue comme Eve avant le péché originel, elle s’avança vers le grand lit dont elle avait tant rêvé…Marc dormait sur le dos en ronflant légèrement. Elle se pencha, l’appela, le secoua vainement.
Alors, très vite elle passa à l’action. D’abord se rhabiller, puis récupérer les bouteilles vides qu’elle rinça avant de les remettre dans son sac à dos. Au garage, elle y ajouta le tuyau de caoutchouc et sortit son vélo dans la rue. Elle se saisit du jerrican d’essence et en versa le contenu sur le lit où gisait Marc toujours endormi et tout autour sur la moquette, le long des murs recouverts de « frisette » Elle garda juste un peu de liquide pour faire une coulée jusqu’au milieu du living...

...et sa main ne trembla pas quand elle y jeta l’allumette enflammée.

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