Il était une fois
de Jean-Claude Chambon



Depuis un certain temps, les anges et les saints se lamentent devant la raréfaction des âmes pures au Royaume des Cieux.
Inversement, Satan se démène comme un beau diable (évidemment) pour accueillir le nombre croissant des clients, et l’Enfer est en continuel agrandissement pour faire face à la surpopulation.
Cela est dû certainement au relâchement des mœurs. Le mensonge, le vol, la fornication, le viol, la soif jamais étanchée de plus de pouvoir ou plus de richesses matérielles, ont fait de la plupart des Terriens des damnés en puissance.
Mais il était un temps où il fallait les gagner, ces âmes. Le service de renseignements du Diable lui indiquait les proies possibles ainsi que leur point faible tel que l’avarice, la gourmandise, le goût pour les plaisirs de la chair ou la cruauté. L’Ange noir devait alors envoyer sur Terre incubes, succubes et autres diables tentateurs. C’est le sujet de cette histoire…


Chapitre I – Où nous voyons se développer la stratégie du Diable. – L’ours déclencheur.

Il était une fois un joli petit village en fête, comme chaque année, pour honorer son saint patron : feu d’artifice, baraques foraines, bal. Hier soir, samedi, le ciel s’était illuminé à grand fracas, terrifiant toutes les bêtes des fermes, des champs et des bois, mais faisant se pâmer les spectateurs émerveillés et permettant aux jeunes gens quelques baisers volés ou caresses furtives. Un bal avait suivi, mais un autre était prévu pour ce soir.
La chaleur de l’après-midi n’avait pas fait reculer les badauds endimanchés qui erraient, hésitant entre les diverses attractions. Les mères attentives surveillaient leurs enfants à cheval sur un cochon ou montant et descendant dans un petit avion, les plus curieux entraient dans la baraque de la femme à barbe ou dans celle de la “ Parisienne ” pour assister à son déshabiller. Assis devant leur porte, quelques vieux et vieilles contemplaient le spectacle en évoquant les frasques de leur jeunesse : “ Ah ! d’mon temps, on savait s’amuser ! ” Les garçons en bras de chemise et les filles en robes légères se croisaient et s’interpellaient, les premiers faisant les farauds en groupes bruyants, les secondes riant comme de petites folles en se tenant par la taille.
Le bistrot de la place ne désemplissait pas et toutes les tables, qui empiétaient même sur le trottoir, étaient occupées. Accoudé au bar, Asmodée 3004 buvait une bière en bavardant avec un jeune homme du pays dont il venait de faire connaissance. Paul était intarissable sur l’histoire et les charmes actuels de son village.
— Tu as trouvé enfin un interlocuteur attentif, mon petit Paul, dit en riant une jeune fille aux longs cheveux blonds.
Les deux jeunes gens s’embrassèrent.
— Tu nous présentes ? ajouta-t-elle, en dévisageant ce grand jeune homme inconnu, en chemisette et pantalon noirs. Celui-ci inclina légèrement la tête :
— Je m’appelle Xavier.
Paul intervint :
— Elle, c’est Noémie. D’habitude on se donne rendez-vous au pied des grandes balançoires quand elle y monte, mais cette année, tintin, elle a trouvé un fiancé et lui seul peut voir ses jambes, dommage !
La jeune fille lui donna une bourrade, haussa les épaules et sortit rejoindre un grand garçon à lunettes et cheveux ras qui l’attendait sur le trottoir. Il passa son bras sur ses épaules et elle se haussa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Paul enchaîna :
— Sacrée Noémie ! Elle est mignonne n’est-ce pas ? Et quel tempérament ! Elle a séduit tous les garçons du village et des alentours qui forment sa bande. A-t-elle couché avec beaucoup d’entre eux ? Je l’ignore, mais ce que je sais c’est qu’elle n’a pas d’amies chez les filles qui ne se privent pas de médire d’elle.
Asmodée-Xavier écoutait en silence et, en lui-même, il se disait que sa mission serait plus facile qu'il ne se l'était imaginée. Paul voulut payer la tournée mais Xavier avait déjà déposé un billet sur le comptoir et l’entraînait au cœur de la fête. Il cherchait Noémie et son fiancé, les aperçut près du stand de tir vers lequel il se dirigea prétextant qu’il voulait tester son habileté en faisant un carton. De son côté Noémie poussait son ami à tenter sa chance :
— Un militaire est sûrement expert ! Vas-y, Jacques, gagne quelque chose pour moi !
Jacques prit la carabine que lui tendait le forain et essaya de toucher des animaux en carton qui passaient sur un praticable: il réussit seulement à abattre l’éléphant. Xavier s’approcha, posa de l’argent sur la table d’appui, épaula (visa-t-il seulement ?) , sa première balle fit sauter une pipe et, avec la même aisance, il abattit toute la rangée : le patron de la baraque avait juste le temps de recharger l’arme.
— Eh ! bien, fit-il, admiratif, heureusement que tous mes clients n’ont pas votre adresse ! Choisissez ce que vous voulez !
Luc hésita, prit un gros ours en peluche, alla à Noémie et le lui offrit en disant :
— Pour vous tenir compagnie quand votre militaire de mari sera de service.
Puis prenant le coude de Jacques et s’écartant de la baraque de tir :
— Vous avez remarqué que j’ai utilisé la carabine dont vous veniez de vous servir : j’ai constaté que votre balle frappait toujours à cinq centimètres environ à gauche de la cible. J’ai donc visé à cinq centimètres à droite…et voilà. Le système de visée est généralement faussé : c’est leur truc habituel !
— Merci, de le présenter comme cela. J’avoue que j’étais un peu vexé d’avoir été aussi maladroit devant ma fiancée.
— Et moi je ne sais comment vous remercier pour ce magnifique nounours, intervint Noémie qui les avait rejoints
— Vous venez au bal ce soir ?
— Bien sûr !
— Alors, je vous demanderai de m’accorder une danse, si toutefois votre fiancé le permet.
— Oh ! Jacques veut tout ce que je veux, n’est-ce pas ? fit-elle, mutine, en l’embrassant sur le menton. A ce soir, donc !


Chapitre II – Première tentation en musique. – Où la vérité n’est pas toujours plausible. La partie de cartes : Asmodée marque des points…sous la table.

Quand Xavier arriva près du “ parquet ”, salle de bal mobile que l’on retrouvait dans toutes les fêtes de village, il se heurta presque à Paul qui l’invita au bar voisin.
— Noémie n’est pas encore arrivée, nous avons le temps de prendre un rafraîchissement.
Xavier accepta : ce garçon bavard lui était sympathique. Il apprit ainsi que Paul poursuivait ses études à Paris où il préparait une licence d’histoire-géo et qu’il ne revenait ici que pour les vacances, que la mère de Noémie était veuve et travaillait à la poste de la ville proche où elle avait inscrit sa fille dans un cours privé de comptabilité et dactylographie, croyait-il, que la jolie brunette qu’ils apercevaient près de l’entrée du bal habitait dans une ferme et qu’elle avait la réputation d’être sage… Ce fut un prétexte pour Xavier d’échapper aux bavardages de Paul.
— Eh ! bien je vais tenter ma chance !
Il s’arrêta juste derrière la jeune fille qui, sentant sa présence, tourna vers lui un visage étonné : il lui sourit en plongeant son regard métallique dans ses yeux noirs. Comme envoûtée, elle accepta son invitation et le précéda sur la piste. L’accordéon asthmatique attaquait un tango. Elle dansait légèrement, se laissant conduire par son cavalier, obéissant à la moindre pression pour exécuter les divers pas qu’il proposait et se retrouva tout contre lui, la joue du garçon inconnu contre sa tempe. Xavier aperçut soudain Noémie qui venait d’arriver. Les épaules nues barrées de deux bretelles minuscules pour soutenir une robe à fleurs très ajustée quant à la partie haute puis plus ample jusqu’aux genoux, elle était ravissante ? En passant devant elle, il dissimula un sourire et serra un peu plus sa cavalière. La danse se termina. Jouant des coudes, il rejoignit Noémie.
“ D’accord pour cette valse ? ” fit-il en la prenant par la taille. Ils firent quelques tours en silence sur la piste encore libre, conscients des regards qui les détaillaient, lui l’inconnu mystérieux, elle, avec ses cheveux comme une auréole et sa jupe en corolle… Et puis, le nombre des couples augmentant, ils marchèrent un peu.
— Vous avez perdu votre fiancé ? demanda-t-il.
— Oh ! non, il est resté avec Paul : ils n’aiment pas beaucoup ce sport, ni l’un ni l’autre. Par contre, vous…je vous ai vu danser un tango torride avec Ginette.
— Torride ?
— Un vrai corps à corps.
— Vous me trouvez plus réservé avec vous ?
— Pour une valse viennoise, ce serait parfait.
— Mais comme c’est une valse musette… vous permettez ? et il attira son corps tout contre le sien. Elle sourit et ne résista pas. Ventres soudés, ils tournèrent pratiquement sur place, leurs jambes emmêlées. Elle sentait son souffle sur sa tempe et sa main largement ouverte qui pressait ses reins. A nouveau, ils marchèrent. Elle se cambra un peu pour le regarder bien en face:
— Vous êtes remarquablement bronzé, remarqua-t-elle.
— Votre peau est plus dorée, mais c’est normal pour une blonde.
Et en disant cela, il faisait glisser un doigt sur l’épaule nue de sa cavalière jusqu’à l’échancrure de la robe qui découvrait la naissance des seins. Le regard de la jeune fille se troubla, elle reprit la main de son cavalier et ils se remirent à valser. La musique cessa et leurs corps se séparèrent.
— Avec cette danse, vous ai-je assez remercié pour la jolie peluche ?
— Je suis prêt à dévaliser la baraque de tir, pour avoir le plaisir de danser avec vous toute la nuit. Mais je pense qu’il faudrait retrouver Paul et votre fiancé.
Ceux-ci étaient toujours attablés à la buvette et firent une place aux danseurs. Noémie s’assit près de Jacques et lui mit un bras autour du cou.
— Quelle chaleur !
— Tu comprends pourquoi j’ai préféré rester avec Paul, à prendre le frais.
Et il posa ses lèvres sur le bout des doigts de sa fiancée.
— Que voulez-vous boire ? demanda Xavier. Bières pour les garçons et une menthe à l’eau pour la demoiselle ?
Quand il revint, Paul s’adressa à lui, mais les deux autres jeunes gens avaient levé la tête et le regardaient.
— Nous parlions de vous, oh ! rassurez-vous, ce n’était pas pour médire, bien au contraire, vous nous êtes à tous très sympathique, mais nous sommes étonnés. Voici un jeune homme apparemment bien sous tous les rapports comme on dit, qui n’est pas un ours fuyant le monde et qui vient, seul, dans notre village perdu, alors que la France et le monde débordent de sites plus accueillants. Suis-je trop curieux, ou même indiscret… ?
— Bon, je sens qu’il va me falloir tout avouer (petit silence) : je suis un dangereux criminel recherché par la police.
Jacques traduisit le scepticisme apparent de ses amis :
— Nous ne croyons pas trop à cette version dramatique, en avez-vous une autre ?
— Je vivais avec une jeune fille que j’aimais beaucoup, mais elle m’a trompé avec celui que je considérais comme mon ami, il paraît que c’est classique. Alors, j’essaie d’oublier, en fuyant les hommes et les femmes bien sûr.
— Et vous voici avec nous qui sommes des deux sexes, ce n’est vraiment pas de chance, dit Noémie, d’ailleurs, dans votre cas, il vaudrait mieux retrouver une autre belle…
— “ un clou chasse l’autre ”, interrompit Paul en riant, ou bien “ une de perdue, dix de retrouvées.
— Vous ne me croyez pas encore ? Alors, voilà : je suis un diable à la chasse aux âmes.
Un éclat de rire accueillit cette affirmation.
— C’est bon, je ne plaisante plus, je travaille dans le comité de Direction d’une entreprise parisienne et pour me reposer, j’ai décidé de faire un grand périple dans la campagne profonde.
— Hélas, vous y êtes, en plein dedans, ironisa Paul.
— Je me déplace à moto et fait du camping sauvage, là où ça me plaît.. Je vous laisse maintenant choisir votre vérité.
Il but une gorgée de bière et les regarda en souriant
— Il est diablement coriace, notre criminel qui soigne ses peines de cœur dans les solitudes agrestes ! s’exclama Paul, mais je pencherai pour la dernière version…si je vois la moto.
— Et moi la tente, ajouta Noémie.
Jacques tapa sur la table pour réclamer le silence.
— Vous savez que je suis militaire “ de carrière ”, comme on dit, et mardi je dois regagner ma garnison pour quelques jours. Alors, revoyons-nous demain, après la sieste, chez Noémie : j’apporterai une bonne bouteille. Nous jouerons aux cartes puisque nous sommes quatre et nous bavarderons entre amis. Et j’espère que Xavier viendra à moto pour satisfaire la curiosité de Paul

Le lendemain, Jacques et Noémie accueillaient Paul quand le bruit d’un moteur devant la maison les fit ressortir : c’était Xavier sur une grosse moto noire.
— Donc, elle existe, déclara Paul.
– Je n’en ai jamais vu d’aussi belle, s’extasia Noémie.
Xavier arrêta le moteur et mit son engin sur sa béquille. Il salua ses nouveaux amis et pour satisfaire leur curiosité expliqua rapidement qu’il s’agissait d’un nouveau modèle, presque un prototype, avec un moteur circulaire sans piston, ce qui avait permis d’abaisser le réservoir et de réduire le bruit. Mais ils ne s’attardèrent pas devant la porte à cause de la chaleur caniculaire et entrèrent dans la maison. Après la lumière éblouissante de l’extérieur, Xavier fut surpris par la pénombre qui régnait dans la pièce où il venait de pénétrer.
— En été, ma mère ferme toutes les fenêtres et les volets itou, pour conserver un peu de fraîcheur ; par contre, le matin de quatre à sept heures, tout est ouvert, fit Noémie, mais, comme je dors, je ne m’en aperçois même pas.
Au bout d’une longue table rectangulaire qui pouvait accueillir une bonne douzaine de convives, une vieille nappe pliée avait été installée en guise de tapis. Xavier s’y dirigea et commença de battre les cartes.
— Il me semble que vous boiter, remarqua Paul.
— Oh ! rien de grave. Ce matin, au démarrage ma moto a dérapé sur l’herbe humide et s’est couchée…sur ma jambe gauche ! Le genou est à peine enflé et la douleur est très modérée.
— Asseyez-vous, et je vais me mettre à votre gauche pour protéger la jambe malade, plaisanta Noémie
— Une belote, ça vous dit ? proposa Jacques qui s’assit à son tour.
— D’accord, je vais tirer les rois.
Et il distribua avec dextérité : comme par magie les deux rois noirs furent pour Paul et lui-même. Les joueurs étaient ainsi placés : Noémie avec Xavier à sa droite, et de l’autre côté de la table, Paul et Jaques. Tout en jouant les jeunes gens bavardèrent, Paul en premier bien sûr, qui se félicitait d’avoir trouvé la vraie occupation de leur nouvel ami.
— Oui, fit Jacques, mais tu y avais mis une condition qui exprimait ton doute: voir la moto.
Xavier s’adressa à la jeune fille :
— Si j’ai bonne mémoire, vous ne devez pas encore être convaincue : vous vouliez voir aussi la tente, hélas ! je n’ai pas eu le courage de la démonter.
La première partie s’acheva sur la courte victoire des fiancés. Xavier massa son genou douloureux et en retirant sa main il effleura celui de Noémie qu’il ne pensait pas si proche. Il se tourna vers elle, leurs regards se croisèrent un court instant, mais ni l’un ni l’autre ne dirent mot.
— C’est à vous de jouer, fit Paul.
Comme se parlant à lui-même, il répéta :
— C’est à moi de jouer.. c’est à moi de jouer...
Il jeta une carte sur le tapis et en même temps il écarta son pied vers la gauche jusqu’à ce qu’il touchât celui de sa voisine qui ne refusa pas le contact quand il appliqua son genou contre le sien. C’est Paul et lui qui gagnèrent la seconde manche. Jacques se leva pour aller chercher la bouteille promise.
— Du champagne !s’exclama Paul.
— Cela nous changera de la bière. Patience je vais chercher les verres qui conviennent.
Paul le suivit :
— Attends, je vais t’aider.
Sous la table, la main de Xavier effleura le genou de Noémie puis, lentement, remonta le long de la cuisse nue en repoussant la jupe. Comme hypnotisée, elle resta sans réaction sous la caresse , et ne répondit pas quand le garçon lui murmura :
— Si vous avez envie de voir mon campement, soyez demain, à quinze heures, au premier croisement après le petit pont sur la rivière.
La voix de Jacques se fit entendre.
— Je ne trouve rien dans le buffet, Noémie ! Viens, ma chérie, nous montrer où ta mère cache les coupes !
Ils burent au départ de Jacques et Xavier en profita pour annoncer le sien, mercredi ou jeudi.
— Je vais continuer mon périple…
— …à travers la France profonde, enchaîna Paul en riant. Noémie le regardait et Xavier crut lire dans son regard comme un reproche muet.
Il bavarda encore un moment avec ses hôtes et apprit ainsi que le mariage avait été fixé au deuxième samedi du mois prochain.
Sur le chemin du retour, Asmodée se mit à rire en pensant qu’il avait diablement bien manœuvré.


Chapitre III – Où Noémie succombe une première fois.

Noémie pédalait dans la côte qui suivait le petit pont. Elle savait qu’elle allait vers son destin, pourtant elle aurait pu ne pas venir et puisque le garçon s’en allait le lendemain… Mais justement, cette rencontre serait sans lendemain, alors pourquoi se priver d’un plaisir que son corps espérait, réclamait ?
L’air brûlant pesait sur la campagne immobile et malgré sa tenue légère – marinière ample et légère, short blanc— elle sentait la sueur couler dans son dos, entre ses seins. Encore quelques mètres avant le croisement qui paraissait désert.
Elle mit pied à terre, essoufflée. “ Bonjour, exacte au rendez-vous, malgré la chaleur. ” Elle l’aperçut et cette réflexion lui traversa l’esprit : “ Comment se fait-il que je n’ai pas vu plus tôt sa chemise rouge et son short noir ? ” Il s’approcha, souleva le menton de Noémie et posa un baiser rapide sur ses lèvres moites. “ C’est pour vous remercier de votre courage. Donnez— moi votre vélo.” Il le conduisit jusqu’à un abri en planches, dans le pré voisin, puis revint vers elle et l’entraîna vers la moto qu’il avait laissée au bord du fossé.
“ Je n’ai ni tan-sad, ni cale-pieds supplémentaires, expliqua-t-il en enfourchant son engin. Vous allez devoir vous installer devant moi: j’espère que ce sera confortable. Allez, passer votre jambe, non, face à moi, voilà ! Maintenant croisez vos pieds sur le porte-bagages. Très bien, cramponnez-vous à moi, vous êtes entre mes bras et ne risquez pas de tomber. ” La jeune fille, muette de surprise devant tant d’audace, obéissait, sans protester.. Elle se retrouva assise à califourchon sur le haut des cuisses du garçon dont elle enserrait les hanches entre ses jambes et le torse avec ses bras, le visage sur son épaule. Xavier posa ses lèvres brûlantes sur le cou de Noémie, juste à la naissance des cheveux, et doucement démarra.
Le chemin sinuait entre des éteules et des prés roussis clôturés de fil de fer barbelé. Il se rétrécit soudain et la moto longea une sapinière avant de ralentir puis de s’arrêter. Le moteur se tut. Noémie laissa retomber ses jambes et s’écarta légèrement du jeune homme. Celui-ci avait lâché le guidon. Ses mains se posèrent sur les cuisses nues de sa passagère et, lentement, remontèrent jusqu’au petit short blanc sous lequel elles s’aventurèrent. Dix doigts agiles écartèrent le mini-slip, explorèrent le ventre rond avant de redescendre par le doux chemin des aines vers le sexe humide qu’ils effleuraient à peine, pour remonter et redescendre, encore, et encore… Lents et brûlants passages qui faisaient de Noémie une proie consentante. Leurs regards se croisaient, immobiles. Soudain, elle attira le visage de Xavier et posa sa bouche entrouverte sur la sienne ; leurs lèvres s’écrasèrent et leurs langues se mêlèrent dans un baiser dont la violence leur fit oublier que ce n’était qu’un jeu démoniaque pour l’un, la première trahison pour l’autre.
Il retira ses mains et repoussa doucement la jeune fille qui semblait revenir d’un autre monde. “ Allons, descendez, Mademoiselle, et venez découvrir mon installation ! ” Pendant qu’il installait la béquille de sa machine, elle fit quelques pas dans un petit pré au milieu duquel se dressait une tente. Deux bras entourèrent sa taille, deux bras dominateurs qu’elle caressa en se laissant aller contre lui. Il avait glissé ses mains sous la marinière et pétrissait les seins libres. Continuant sa progression, il fit passer le vêtement par-dessus sa tête ; elle avait levé les bras pour l’aider. Se retournant, elle plaqua son torse nu contre le sien et lui mit les bras autour du cou
— Et si quelqu’un passait par-là ? fit-elle dans un dernier sursaut de pudeur.
— Aucun risque ? Depuis mon arrivée ici, je n’ai vu âme qui vive, railla-t-il…sauf toi, maintenant, et la plus jolie qui soit.
Il s’empara de ses lèvres. Ce fut encore un long baiser qu’ils n’interrompaient que pour reprendre leur respiration. Il caressait son dos nu d’une main tandis que l’autre s’était glissé sous l’élastique du short et pressait les globes de ses fesses. Suivant son exemple, elle avait soulevé la chemisette de Xavier et promenait ses doigts sur le dos musculeux. Sans interrompre leur baiser, elle déboutonna la chemisette et la fit glisser sur l’herbe à côté de sa marinière.
Il la contemplait, si belle sous le soleil qui jouait dans ses cheveux et sur ses seins, offerte et impatiente. Une sorte de mélancolie embruma son esprit et une fraction de seconde il rêva d’être un simple humain qui aime.
Mais il se reprit. “ Continue ! j’aime tes mains qui me déshabillent. ” Il les avait prises dans les siennes, embrassées, puis posées sur la ceinture de son short. “ Non ? tu me laisses l’initiative ? ” Il s’agenouilla devant Noémie et descendit d’un coup ses derniers vêtements jusqu’aux pieds qu’ils entravèrent. Il se pencha et ses lèvres se posèrent sur celles du sexe découvert. Puis il se releva et, à son tour, se dénuda : dans ce nouvel Eden au bord du ruisseau, le Diable, cette fois, tenait le rôle d’Adam face à l’imprudente Eve.
Il passa un bras sous les aisselles, l’autre sous les genoux et allongea la jeune fille sur l’herbe à l’ombre d’un grand peuplier.
— La tente est une étuve, alors…
Elle avait fermé les yeux et laissait le garçon parcourir son corps. Elle sentait ses mains et ses lèvres qui tour à tour frôlaient son visage, ses seins, son ventre, son sexe…Elle gémit et l’attira vers elle. Alors, il s’installa entre ses cuisses et lentement la pénétra. Au fur et à mesure que le va-et-vient s’accélérait, le corps de Noémie se tendait, arqué, jusqu’à la brûlure finale qui la fit retomber sur le sol comme une poupée sans vie. Ils restèrent un moment, allongés sur le dos à retrouver leur souffle.
Xavier se redressa et entraîna sa compagne vers le ruisseau. A cette époque de l’année, son niveau était au plus bas, mais en aval d’un grand rocher, s’était formée une sorte de cuvette assez profonde pour prendre un bain.
— A condition de s’y asseoir : c’est ma baignoire-sabot. Juge un peu du confort, j’ai l’eau courante !
Noémie s’aventura en poussant de petits cris à cause des cailloux qui lui meurtrissaient les pieds. L’eau lui arrivait à peine aux fesses.
— Viens donc, au lieu de faire le voyeur ! Elle est délicieusement fraîche.
Il la rejoignit et ils s’éclaboussèrent en poussant des cris comme des enfants innocents. Mais rien n’était moins innocent que le jeu de leurs mains sur leurs corps, l’emmêlement de leurs membres, les contacts provoqués de leurs corps nus. Rien n’était plus dramatique, en réalité, que cette attirance charnelle feinte par l’un et vécue animalement par l’autre, que cette tromperie continuelle et naturelle du premier vis-à-vis de la seconde qui, pour sa part, trahissait la confiance de l’absent.
Xavier le premier, mit fin à leurs ébats, et alla s’étendre sur un rocher plat bien exposé au soleil, mais que l’eau devait recouvrir dès l’automne. La baigneuse en avait profité pour s’immerger jusqu’au cou.
— Comme ça, personne ne peut savoir que je n’ai pas de maillot.
— Sauf moi, puisque c’est moi qui t’ai déshabillée, et tu ne t’es pas débattue, que je sache.
— Ne crie pas comme ça ! toutes les bêtes du coin, les arbres, les nuages vont le répéter.
Il s’accouda pour la contempler tandis qu’elle sortait de l’eau et tordait ses cheveux pour les égoutter.
— Tu es la naïade de ce ruisseau et c’est toi qui commandes aux bêtes et aux arbres, lui déclara-t-il en s’allongeant à nouveau sur la pierre.
Noémie s’était approchée et regardait l’anatomie du garçon. Elle s’assit d’une fesse sur la pierre et posa la main sur une jambe poilue, remonta doucement jusqu’au genou.
— Tu ne souffres plus ?
— Non. Hier j’ai un peu exagéré, mais cela m’a donné un bon prétexte pour aller te chercher sous la table.
— Hypocrite !
Sa main continua jusqu’au sexe recroquevillé sur la cuisse qu’elle évita, pour prendre dans sa main les testicules comme si elle voulait les soupeser.
— Tu joues avec le feu, fillette, menaça-t-il.
— Oh ! non, je ne risque rien.
Elle saisit dans sa main fermée la verge au repos, ce qui eut pour effet de lui rendre vie.
— Tiens, je l’ai réveillée, fit-elle en se mettant à la presser entre ses deux mains, elle grossit ! elle grandit ! elle bouge toute seule ! Au secours !
Xavier excité, s’assit. Noémie, feignant la terreur, gagna la berge en hâte et se mit à courir dans le pré. Lui, s’était lancé à sa poursuite en la menaçant de mille supplices et l’eut vite rejointe. Il plongea et accrocha sa cheville, ce qui la fit s’étaler le nez dans l’herbe. Il posa la main sur le dos pour l’empêcher de se retourner et, de la droite, il se mit à pétrir les fesses charnues.
— Tu as un joli petit cul, sais-tu ?
Le visage plaqué au sol, elle émit un grognement
Sa main glissa plus bas, entre les jambes qui s’écartèrent docilement et massa alors la vulve gonflée et humide. Quand il la sentit incapable d’attendre plus longtemps, il crocheta ses hanches et elle se retrouva à quatre pattes devant lui. Alors d’un coup, comme un cerf sur la biche, il entra en elle.
Quand ils eurent pris leur plaisir, il s’allongèrent sur l’herbe, un moment silencieux.
Il demanda :
— Pendant nos ébats, as-tu pensé une seule fois à ton fiancé ?
Sans répondre, elle se redressa vivement, alla chercher ses vêtements et commença à se rhabiller.
A son tour, il se leva et la rejoignit.
— Tu vas l’épouser, le mois prochain ?
Elle le défia du regard.
— Pourquoi pas ?


Chapitre IV – Où Asmodée termine son travail.

Elle n’en croyait pas ses yeux. Ce jeune homme en blouson qui s’avançait vers elle en souriant, mais oui, c’était bien Xavier; il n’y avait pas de doute malgré le pâle éclairage du hall de la gare. D’ailleurs, lui aussi l‘avait reconnue semblait-il puisqu’il venait à sa rencontre.
— Par quel hasard ..?
— Bonsoir, Noémie. Vous ne m’aviez pas invité à votre noce et je n’ai pas pu féliciter les jeunes mariés alors…
— …alors vous êtes venu à la gare en pleine nuit nous présenter vos civilités, seulement vous avez un peu de retard, le train de Jacques a quitté le quai il y a au moins cinq minutes.
— Ne vous fâchez pas, c’est le hasard seul en effet qui me donne le plaisir de vous retrouver. J’avais à faire dans cette ville et comme je n’ai pas réussi à avoir une chambre, je comptais profiter de la salle d’attente pour m’y reposer. Mais vous regagniez votre hôtel ? Alors je vous raccompagne.
Et sans attendre sa réponse, il glissa sa main sous le coude de la jeune femme. Comme ils passaient près d’un réverbère, Lucien s’arrêta et se penchant vers elle il murmura :
— Vous êtes très jolie, vous me rappelez une jeune fille que j’avais emmenée sur ma moto jusqu’à une charmante clairière…
Elle s’arrêta et lui fit face.
— Cette jeune fille s’est mariée depuis.
Ils s’étaient remis à marcher
— Et elle a tout oublié ? Moi, pas. Je la revois nue dans le soleil avec, sur sa peau, les gouttes irisées comme de petites pierres précieuses.
Noémie frissonna.
— Vous avez froid ?
— C’est la fatigue, et il est tard.
Il lâcha son coude et mit son bras sur ses épaules, l’attirant un peu contre lui.
— Je vous remmène.
Ils étaient arrivés devant l’hôtel du Cheval Blanc où toutes les lumières étaient éteintes.

— C’est donc là que l’on va se quitter, Noémie. Dans ma salle d’attente, je rêverai de cette jeune fille qui se serrait dans mes bras, cette jeune fille dont je vous parlais tout à l’heure et qui vous ressemblait tant.
Elle avait levé son visage vers le sien et lui sourit.
— Dans ma chambre, je crois avoir vu un grand fauteuil, ce sera plus confortable qu’un banc et si vous me promettez d’être sage…
Elle lui tendit la main et ils entrèrent dans l’hôtel.
Impression de chaleur moite dans la chambre qu’éclairait par intermittence l’enseigne clignotante d’un magasin proche. Noémie n’avait pas voulu qu’on allume. Elle lui avait montré le fauteuil dont elle avait parlé, elle avait rapidement quitté son imperméable et s‘était glissée dans le grand lit.
— Puis-je fumer sans vous déranger ? Cela m’aide à dormir.
Elle ne répondit pas mais entrouvrit les paupières. Il avait quitté son blouson et son polo et se détachait sur le rectangle plus clair de la fenêtre ouverte. De temps en temps le néon rougissait son visage et ses épaules nues. Elle sentit l’odeur du tabac blond et se retourna sur l’autre côté.
Il alla s’asseoir sur le fauteuil et attendit. Il l’entendait remuer sous le drap, à la recherche d’un sommeil qui ne venait pas ou dont elle ne voulait pas inconsciemment. Elle n’était plus que désir. Elle attendait, elle l’attendait.
Alors, quittant le reste de ses vêtements, il s’approcha du lit et s’assit sur le bord. Il glissa ses doigts dans les cheveux épars, parvint au visage qu’il redessina d’un doigt, yeux frémissants, bouche humide. Les bras de Noémie l’enserrèrent soudain, l’attirèrent et leurs lèvres s’unirent. D’un pied rageur, elle avait rejeté les draps, offrant son corps aux caresses. Son bras était retombé sur les cuisses de Xavier qui n’avait pas bougé, sa main tâtonnante avait trouvé la verge raidie qu’elle pressait de tous ses doigts.
— Tu n’en as plus peur maintenant, ironisa-t-il.
Elle souleva sa tête, l’avança et il sentit ses lèvres envelopper son sexe et toute sa bouche l’aspirer. Il s’allongea sur le côté et enfouit son visage entre les jambes ouvertes…Le temps s’était arrêté pour eux. Glissant, rampant, se hissant, roulant, tanguant, leurs corps montaient à l’assaut l’un de l’autre, membres emmêlés, dénoués, écartelés. Et quand, les cheveux collés par la sueur, les seins meurtris, les lèvres douloureuses, les cuisses poisseuses, Noémie, haletante, essayait de reprendre son souffle et de calmer les battements de son cœur, les mains de son compagnon couraient à nouveau sur sa peau pour y faire renaître le désir comme on attise un feu, et des braises rougeoyantes s’échappent des étincelles, et de petites flammes bleuâtres naissent, vacillantes pour devenir langues dévorantes.
La clarté blanchâtre de l’aube laissait deviner le corps nu la jeune femme dans le lit saccagé et penché sur elle, comme une ombre noire, Xavier. Il posa la main sur son épaule. Elle gémit sans ouvrir les yeux et se recroquevilla, cherchant à se couvrir du drap d’une main tâtonnante. Il l’aida.
— Noémie, je vais te quitter et jamais plus tu ne me reverras.
Tu es un petit animal sensuel, un joli petit animal qui ne réagit que dans l’instant pour le plaisir de sa chair. Et pour la satisfaction de ce besoin, tu vivras dans le mensonge, mais jamais tu ne connaîtras l’amour.
Epouse infidèle, tu pourrais te séparer de Jacques, ce qui serait honnête, mais je pense que tu le garderas comme couverture sociale pour le choix de tes amants et comme source de revenus.
Tu vieilliras, ton corps et ton cœur se dessécheront et pour survivre tu continueras à te mentir avec assurance, sans remords. Quant à ton âme racornie, sans reconnaissance et sans repentir, il lui restera l’éternité de l’Enfer.
Et tandis que Noémie sombrait dans le sommeil, Xavier-Asmodée disparut.


Les contes, en général, ont une fin heureuse. Celui-ci se termine sur une note sombre et l’on peut regretter de quitter sa lecture sur un avenir aussi désespéré.
Les pêcheurs savent que pour ne pas revenir bredouille, il faut appâter le poisson, c’est à dire l’inciter à venir près de l’hameçon en lui proposant ce qu’il préfère. Hélas ! Ils savent aussi que cela ne suffit pas et que beaucoup d’autres facteurs interviennent : température de l’eau, direction du vent, habileté du pêcheur, expérience du poisson qui s’est peut-être déjà fait “ piquer ”
Laissons donc à Noémie quelques chances d’échapper à son sort. Avec un corps maîtrisé et la reconnaissance de ses erreurs, elle peut espérer le pardon des autres et la ruine des efforts d’Asmodée.

“ Même les ronces donnent des fruits. Au jour dernier, tu apporteras des brassées de mûres sauvages et les anges voleront devant toi. ”




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