L’orage

 

Laisse l'orage ricaner

et tisser son rideau de pluie:

viens tout contre moi te lover;

laisse l'orage ricaner.

Devant le feu vite allumé

luit ta peau satin que j'essuie;

laisse l'orage ricaner

et tisser son rideau de pluie.

 

 

Pour caresser ton corps complice

mes deux mains ne suffiront pas,

frémissantes adoratrices.

Pour caresser ton corps complice

ses creux d'ombre et ses plages lisses,

rondeurs de chair et doux méplats,

pour caresser ton corps complice

mes deux mains ne suffiront pas.

 

 

Je rêvais d'arrêter le temps

en prolongeant nos jeux sauvages

jusqu'à total épuisement.

Je rêvais d'arrêter le temps,

d'éterniser en cet instant

le clair-obscur de ton visage.

Je rêvais d'arrêter le temps

en prolongeant nos jeux sauvages.

 

 

Au matin gris, plus de tempête

dans le ciel, ni de belle au lit:

avait fui la tendre fillette!

Au matin gris, plus de tempête:

tout est calme dans ma chambrette

, à nouveau, règne l'ennui.

Au matin gris, plus de tempête

dans le ciel, ni de belle au lit...

 

 

 

Il cogna à la porte de la classe et entra.

Perrine se leva derrière son bureau.

Il rit :

            Je ne suis pas votre Directeur cette après-midi. D’ailleurs que faites-vous à corriger des cahiers, un samedi ! Ne deviez-vous pas aller chez vos parents ?

            Ils sont en voyage et ne reviendront que demain alors j’irai passer le dimanche avec eux.

            Je venais vous inviter à prendre l’apéritif chez moi ; un couple

d’amis vient me rendre visite tout à l’heure, je suis célibataire, alors je pensais que ce serait bien qu’il y ait une maîtresse de maison pour recevoir, non ?

  Mais je ne connais pas vos amis et j’ai peur de vous gêner.

   Sûrement pas et le seul risque pour vous est que vous vous ennuyiez ; et puis Perrine et Philippe feront plus ample connaissance, en toute simplicité. D’accord ? Alors, dès que vous êtes prête, venez me rejoindre chez moi pour que je vous montre où sont les verres et les bouteilles, les olives et les noix de cajou.

 

Philippe avait mis un peu d’ordre dans le salon et s’était changé quand on frappa timidement à la porte.

Il alla ouvrir et ne put cacher sa surprise quand Perrine entra dans la pièce. Elle portait une sorte de chemisier blanc, ample et sans manches, une jupe courte à fleurs multicolores qui dansait autour de ses jambes nues et des souliers à talon et lanières.

            Excusez mon étonnement, j’ai l’habitude de vous voir en pull, pantalon et souliers plats, et je vois soudain apparaître une jolie jeune fille qui semble sortir d’un catalogue !

            Comment dois-je prendre cela ?

            Mais comme un compliment ; je savais que vous étiez très jolie, Perrine, mais je suis très fière d’avoir une compagne aussi élégante pour recevoir mes amis.

Philippe la prit par le coude et l’emmena visiter la cuisine et ses placards avant de la ramener dans le salon-living où il lui montra le coin aux bouteilles.

Le bruit d’un moteur dans la cour les prévint de l’arrivée des invités de Philippe qui ne tardèrent pas à les rejoindre.

            Voici Brigitte et son époux Maurice, depuis l’Ecole Normale ce sont de vieux amis auxquels je suis heureux de présenter Perrine…

     Ta petite amie, je suppose ? coupa Brigitte.

            Eh ! voilà, ça commence ! Il faut que je vous dise, Perrine, Brigitte parle toujours avant de penser…

            Et elle est toujours persuadée d’avoir raison, ajouta Maurice en haussant les épaules.

 Tu peux la tutoyer devant nous, n’est-ce pas Maurice ?

 Mais ce n’est pas ma petite amie ! C’est mon adjointe !

 Mais… ton adjointe n’est pas à la veille de la retraite ?

  Là, tu as raison, mais imagine-toi qu’elle s’est cassé la jambe dans son escalier et c’est Perrine qui la remplace.

  Bonjour, Perrine, vous êtes très jolie, voyez comment Maurice vous regarde, et je comprends que Philippe ait succombé à votre charme.

            Et c’est reparti ! bougonna Philippe en train de verser les boissons.

 Perrine ramenaient les coupelles de cacahuètes, olives, saucisson, et autres amuse-gueule : il l’interpella :

            Qu’en dites-vous ?

            Comme toutes les femmes, je suis touchée des compliments que Madame…

            Brigitte

            …que Brigitte a faits sur mon physique et du regard de Maurice. Quant à la liaison supposée entre mon Directeur et moi, humble adjointe, je ne saurais nier cette affirmation même si elle est erronée, sans paraître ingrate devant une telle promotion.

            Non seulement elle est jolie, mais encore elle a le sens de la répartie ; bravo, Perrine ! s’écria Maurice. Je lève mon verre à Perrine et à nos retrouvailles mon vieux Philippe.

            Moi, je trouve qu’ils sont bien assortis, glissa Brigitte.

Philippe leva des bras désespérés. Il mit en marche l’électrophone :

      Pour notre chère Brigitte qui persiste, voici un slow et toi, Maurice, ne laisse pas la marieuse faire tapisserie.

Il enlaça Perrine :

            Allons, ma petite amie ! dansons ensemble, ça lui fera

plaisir

Il l’enferma dans ses bras et se penchant un peu, à mi-voix :

            Ce jeu idiot ne vous ennuie pas, j’espère, et vous n’êtes pas fâchée ? Mais je n’ai rien trouvé de mieux et, à vrai dire, ce n’est pas désagréable du tout.

Sa main avait légèrement remonté et ses doigts effleurèrent le dos nu sous le corsage.

            Excusez-moi !

Elle leva son visage vers le sien et lui dit en souriant :

            Il y a des inspections bien plus désagréables, Monsieur le Directeur.

            C’est vrai que vous avez beaucoup d’esprit, mais je vous rappelle qu’ici je m’appelle Philippe.

La musique s’arrêta, Maurice et Brigitte reprirent place sur le canapé et Philippe sur son vieux fauteuil.

            Philippe, tu as vu le ciel ? je suis à peu près sûr que nous aurons

de l’orage ce soir.

            Oh !non ! fit Perrine inquiète, j’ai toujours eu peur de l’orage…tiens, j’ai vu un éclair !

            Elle m’a raconté que lorsqu’elle était gamine, elle se réfugiait dans le lit de ses parents, les soirs d’orage, ajouta Philippe en riant.

            Ne te moque pas, fit Brigitte, si les éléments se déchaînent j’espère bien que tu l’aideras à avoir du courage.

            Et laisse-là donc tranquille, tu ne vois pas qu’elle craint vraiment l’orage, intervint Maurice.

            Je constate que mes amis vous ont adoptée, j’en suis ravi parce qu’il faut que je vous laisse, j’ai convoqué un père d’élève qui n’est libre que le samedi et c’est la moindre des choses que je sois à l’heure.

            Nous allons bientôt partir, nous aussi, merci pour l’apéro, la prochaine fois c’est toi qui viens et si possible amène-nous Perrine.

Philippe se leva et embrassa Brigitte :

            Tu n’es pas aussi méchante que tu veux le paraître. A bientôt, c’est promis !

 

Quand il revint, le ciel était noir, le vent s’était levé et secouait les branches des tilleuls. Il poussa la porte et fut obligé d’enclencher l’interrupteur tant la pièce était sombre. Il constata que tout était en ordre et dans la cuisine les verres retournés sur la paillasse avaient été lavés. Il sourit en remerciant mentalement Brigitte et Perrine, prit dans le réfrigérateur une cuisse de poulet qu’il rongea, debout devant la fenêtre en regardant les traits de feu qui déchiraient les nuages sombres. Il fit une halte dans la salle d’eau, se doucha et pour tout vêtement enfila simplement un boxer-short puis il retourna dans le salon, mit un Schubert sur l’électrophone et s’affala dans le vieux fauteuil au cuir écaillé.

La chaleur était accablante, et le tonnerre grondait de plus en plus. « Vite, qu’il pleuve ! se dit-il ». Soudain il pensa à Perrine dans la chambre aménagée sous les toits pour les remplaçants éventuels, enfila ses vieilles pantoufles et grimpa à l’étage. Il frappa à la porte et comme il n’entendait aucune réponse,  il entra. Une lampe de chevet était allumée à la tête du lit où il y vit Perrine recroquevillée sur elle-même, les boucles collées par la sueur  et les deux mains suer les oreilles. Il se pencha, lui prit les poignets et la tira pour qu’elle s’asseye ; elle le regarda étonnée et comme le tonnerre claquait en faisant vaciller la lumière, instinctivement, elle s’accrocha à lui.

« Bon, dit Philippe, vous ne pouvez pas rester seule ici, alors je vous emmène, tenez, enfilez vos mules le vieil escalier est plein d’échardes. »

Reprenant ses esprits, elle attrapa sa robe de chambre et trouva la force de plaisanter : « Excusez ma tenue indécente, Monsieur le Directeur.

            Je vous rappelle, une fois encore, que votre Directeur se nomme Philippe, que sa tenue est aussi légère que la vôtre et qu’il s’en fiche. Allons, venez ! »

Dans le salon le disque tournait encore. Il la fit asseoir sur le canapé mais elle refusa son invitation à manger quelque chose en secouant la tête ce qui permit à ses boucles de reprendre leur place. Elle resserra la ceinture de sa robe de chambre et pensa tout haut :

            Si votre ami Maurice était là son regard serait moins admiratif.

Elle se donna deux petites gifles et, à Philippe :

  Merci d’être venu à mon secours et de m’avoir invitée chez vous, il y fait bien moins chaud.

Philippe lui proposa alors une boisson fraîche : elle accepta mais voulut absolument s’en occuper elle-même.

              Je sais parfaitement où sont les verres, la bouteille de grenadine la cruche et les glaçons.

Pendant qu’elle s’activait dans la cuisine, il rangea le disque dans sa pochette. Soudain, un cri suivi du fracas de verres qui se brisent le fit se précipiter vers la cuisine : devant la mine désolée de Perrine, les bras ballants au milieu des débris, il ne put s’empêcher d’éclater de rire.

            J’ai voulu tout emmener d’un coup, un verre a glissé, j’ai tenté de le rattraper …  et le reste à suivi, je n’ai même pas sauvé le sirop ! Je vais ramasser les morceaux, c’est bien le moins. Pourquoi riez-vous encore ?

             La grenadine n’a pas été complètement perdue, regardez-vous !

Perrine constata alors que le sirop avait coulé sur sa robe de chambre et sa chemise de nuit : elle fondit en larmes :

     Je suis toute poisseuse, je rentre chez moi, renifla-t-elle.

            Jamais, dit Philippe qui la prit par la main et l’emmena à la salle d’eau. Ne bougez  pas, j’arrive !

Il revint avec un paquet de vêtements

            Fermez la porte, déshabillez-vous, prenez une bonne douche et habillez vous « en Philippe » : au choix ce vieux peignoir ou ce tee-shirt. Et voici une serviette ; pendant ce temps je vais faire le ménage.

La colère des éléments semblait s’être calmée quand Perrine sortit de la salle d’eau, toute fraîche et souriante sous un peignoir vert dont elle avait retroussé les manches et qui lui battait les mollets et déclara :

            Merci, Philippe, je me sens très bien dans vos vêtements !

            Et dans mes bras ? Venez, ma petite amie, je viens de remettre le slow de cette après-midi.

Elle noue ses bras autour du cou du garçon.

Il l’attire tout contre lui et, au rythme de la musique, il promène ses mains le long de son dos, de la nuque aux reins et plus bas encore pour remonter et redescendre en une longue caresse qui semble ne pas devoir finir.

Elle pose sa joue sur la poitrine de Philippe, ses bras l’enserrent et, timidement, elle essaie de l’imiter.

Le peignoir s’est entrouvert et le contact de leurs cuises nues ajoute à leur émoi. Il glisse une main dans les cheveux bouclés et encore un peu humides, renverse son visage et pose un rapide baiser sur sa bouche.

            Tes lèvres ont encore un goût de grenadine j’aime bien.

Elle se hausse sur la pointe des pieds, s’étire contre lui et l’embrasse à son tour : leurs lèvres se cherchent, s’abandonnent, se retrouvent, leurs langues et leur salive se mêlent.

Dehors, le tonnerre ricane.

Leurs corps se détachent. Les yeux dans les yeux, ils se regardent, sans sourire. Maladroitement, il veut dénouer la ceinture du peignoir : ça la fait rire, elle l’aide et le vêtement tombe à ses pieds. Le tee-shirt est bien court et elle essaie de tirer dessus pour qu’il soit plus décent. Et lui gentiment se moque :

            Enfin, je peux  admirer les jambes de Perrine … jusqu’en haut.

Soudain la lumière s’éteint tandis qu’un éclair éblouissant illumine la pièce, le claquement de la foudre se répercute en échos de plus en plus lointain : la pluie se met à tomber et fouette les toitures et les vitres.

Elle s’est jeté contre lui, il embrasse ses cheveux et la caresse : ses mains s’attardent sur les fesses, puis remontent sous le tee-shirt sur la chair nue qui frémit ; il sent les lèvres humides du sexe contre sa cuisse. Alors :

            Perrine…

            Philippe ?

            Veux-tu retourner dans ta chambre ?

Elle s’est écartée un peu de lui et se débarrasse du tee-shirt ; elle colle son corps nu contre celui de Philippe :

            Tu ne veux pas me garder ? pour cette nuit ?

Il se baisse, passe ses bras sous les genoux de Perrine, l’enlève et l’emporte dans la chambre : il connaît le chemin et n’a pas besoin de lumière.

Ils sont nus tous les deux, côte à côte sur le grand lit : ses mains et ses lèvres à lui parcourt  la chair offerte. Par vagues, le plaisir envahit le corps écartelé de la jeune fille, elle gémit d’impatience, sa main se crispe sur le sexe de son compagnon.

            Viens !...

Un dernier éclair donne un coup de flash sur leurs corps enlacés.