Plage
de Jean-Claude Chambon




1


Les notes
clapotent en creux d'anse
et dansent
grains de sable fin
et gouttes d'eau
à l'exact tempo
du ressac.
Et comme des goélands fous
aux ailes battantes
nos âmes haletantes
bondissent
et s'élancent vers le ciel déchiré
d'où sourd
le dernier rayon d'espérance
du couchant bariolé
.



Etendu sur le dos, les bras en croix et les yeux clos, il laissait le soleil envelopper son corps. Le cri des mouettes brodant à l’aigu sur l’ostinato du ressac chantait en lui la joie des vacances, de ses premières vacances face à la mer.
Libre de l’emploi de son temps, il savourait chaque instant de découverte: pêcher à marée basse, pas tant pour les petites crevettes dansant au creux de son filet ou la poignée de palourdes au fond de son sac, mais plutôt pour les rochers tapissés d’algues variqueuses et glissantes, pour le bruit de cascade de l’eau fuyant entre les cailloux vers le large ou vers la terre selon le moment.
Il s’assit, donna un coup d’œil à la plage déserte, et décida de se baigner avant de retourner au village. Il franchit la ligne noire ondulée des varechs desséchés qui marquait la limite de la marée et trouva le sable lisse et fin sur lequel la mer s’avançait, vague après vague. Il choisit une cuvette peu profonde et s’allongea dans l’eau tiède ; un crabe surpris biaisa vers le refuge d’une grosse pierre. Son corps maigre avait bruni après huit jours de cette vie sauvage où, en tennis et maillot de bain, il arpentait les dunes tout juste déminées et les plages que dominaient encore les blockhaus abandonnés du Mur de l’Atlantique.
Après s’être rapidement essuyé le visage, il ramassa son tee-shirt et ses espadrilles, et remonta la plage où le sable commençait à chauffer : le temps d’arriver, il aurait perdu tout le bénéfice du bain !…heureusement qu’il avait l’espoir d’une bonne douche. Il atteignait le petit chemin entre les dunes et se trouva nez à nez avec une jeune femme blonde dont les lunettes de soleil mangeaient une partie du visage. Une jupe légère qui dansait autour de ses jambes et un haut de maillot laissaient voir un corps fin et bronzé ; elle tenait à la main un sac de plage multicolore.
- Bonjour, fit-elle en laissant tomber le sac à ses pieds, je m’appelle Eléonore mais tout le monde dit Nora, et vous, vous êtes le neveu de Madame Lebuc…
- …Lucien. Mais vous êtes bien renseignée sur les gens qui viennent en vacances ici !
- Ce n’est pas difficile dans un tout petit village avec très peu « d’étrangers » ; je suis votre voisine et votre tante est très bavarde quand elle parle de son neveu, dit-elle en riant.
- Je suis très heureux de vous avoir rencontrée, Nora, j’espère que j’aurai le plaisir de vous revoir.
- Le contraire serait étonnant, …Lucien, j’ai encore quinze jours de vacances, cria-t-elle en s’élançant vers la plage.
Il était en sueur quand il atteignit la maison blanche aux volets bleus. Une dame à lunettes, au chignon poivre et sel, l’accueillit, faussement grondeuse :“ Dépêche-toi de prendre ta douche et d’enfiler une chemise, vaurien, mon « frigti » n’attend pas ! ” Jeanne Lebuc avait été très heureuse de recevoir son neveu ; depuis la mort de son mari elle ne quittait plus son village du bord de mer et la solitude lui pesait parfois. Rafraîchi et correctement vêtu, il s’installa devant une montagne de langoustines et attaqua le repas avec appétit ; mais, tout en décortiquant les crustacés, il pensait à sa rencontre avec la jeune fille.
- Dis, ma tante, tu connais la voisine, cette jeune femme blonde qui se prénomme Nora ?
- Nora Pariage ? c’est une gentille fille, polie, souriante; depuis deux ans elle vient passer ses vacances dans la maison du père d’Auguste Bihan , tu vois, l’épicier du bout de la rue.
Il voyait bien l’épicerie en question: un entassement de cagettes avec des fruits et quelques rayonnages avec nouilles, farine, riz et conserves. Depuis la mort de son père, et les touristes revenant, l’Auguste, comme l’appelaient les gens du village, louait la maison paternelle pendant les mois d’été. Il laissait causer sa tante et apprit ainsi en vrac que Nora avait vingt-huit ans, qu’elle travaillait dans un laboratoire à Paris où elle demeurait, qu’elle passait sa journée, demi-nue, occupée à lire ou à bronzer, mais elle n’était pas la seule (et elle pointait un doigt accusateur vers son neveu)……



2


Et ton corps inconnu
que ma pensée dénude
et que mon désir recrée
comment l'habiller de mots
qui feraient un poème
et quels mots?
mot nuage, flou et mouvant
pour mon rêve éveillé
mot ciel, mot azur
pour tes yeux qui sourient
mot arbre
pour tes membres qui se tendent
mot herbe, mot mousse
pour le velours de ta peau
mot soie ou satin pour la douceur de tes seins
(et je les sens déjà durcir sous mes caresses)
mot vent, brise ou zéphyr léger
pour le plat de ton ventre
pour le doux de ta cuisse
à peine effleurée
et les mots feu, soleil, volcan
pour ton sexe brûlant
pour ton sexe béant, dévorant...




Le lendemain matin, Lucien retarda un peu le moment d’aller sur la petite plage sauvage en espérant revoir Nora : hélas ! il eut beau scruter les dunes, elle ne vint pas.
L’après-midi, le ciel ennuagé et le vent frais n’invitaient pas les baigneurs à se tremper dans une mer agitée, ni à paresser sur la plage où les grains de sable fouettaient désagréablement la peau nue. Le garçon opta pour une visite du phare à quelques kilomètres de là ; il enfila son caban et sortit la petite moto récemment acquise. Il n’aimait pas l’exposer au vent toujours chargé d’embruns pour éviter une oxydation prématurée, et il la laissait d’habitude sous une vieille couverture, bien à l’abri dans la cabane à outils derrière la maison.
Il venait de prendre son ticket pour la prochaine visite et se demandait comment il allait tuer le temps pendant l’heure d’attente, quand il heurta presque une jeune personne en pantalon qu’il faillit ne pas reconnaître : « Nora ! ! quelle coïncidence ! Vous êtes seule ? Alors je serai votre chevalier servant. » Elle était venue par le car du matin, avait déjeuné chez une amie qui avait ouvert une crêperie et se proposait de jouer les touristes avant de rentrer comme elle était venue.
Ils essayèrent une promenade du côté de la jetée où les vagues se brisaient dans une poussière d’écume. Le vent et le froid les firent se replier vers un bar plus accueillant. Devant un chocolat chaud ils bavardèrent comme de vieux amis, en toute liberté ; Nora apprit ainsi que Lucien qui venait de passer son bac hésitait entre l’enseignement et l’administration, pourquoi pas à la SNCF où son grand-père avait été employé ? Elle pensait que cet adolescent rêvait sa vie et que la dure réalité aurait vite fait de le décevoir, de le rendre dur et amer pour lui permettre de survivre. Son expérience d’un mariage raté qui l’avait laissée seule et son travail au laboratoire qui n’avait rien de comparable avec celui d’une Marie Curie en avait fait une jeune femme – vingt-huit ans déjà !- assez pessimiste et renfermée. Mais c’est avec le sourire et sur le ton de la plaisanterie qu’elle lui raconta tout cela.
Il était temps de grimper les cent et quelques marches qui les amenèrent tout en haut du phare près de l’énorme lanterne ; ils tentèrent de sortir sur une sorte de chemin de ronde protégé par un haut parapet de ciment qui encerclait le haut de la tour. Ils purent ainsi admirer le spectacle de l’océan, immense champ mal labouré où dansaient de crête en crête des paquets d’écume, et la ligne sinueuse de la côte qui allait se perdre dans la brume de l’horizon. Prise de vertige, Nora s’agrippa au bras de Lucien et ils se réfugièrent à l’intérieur.
Lucien lui proposa de la ramener sur sa moto et elle accepta en battant des mains comme une petite fille : “ C’était la première fois qu’elle montait sur un tel engin !” Quelques minutes plus tard, elle descendit du tan-sad devant chez elle.
“Demain, il fera beau : nous irons nous baigner ensemble, d’accord ? Et merci pour le transport !”
Elle se pencha et déposa un rapide baiser sur la joue du garçon rougissant.
“J’irai vous prendre vers les onze heures !”

Le soleil brillait en effet ce matin-là. Lucien, tôt réveillé, tournait en rond dans la maison en attendant l’heure convenue avec Nora. Sa tante, excédée, était sortie faire ses courses et il essayait de calmer son impatience en lisant le journal de la veille ou l’horaire des marées.
Il jugea qu’il avait assez attendu, sortit en claquant la porte et se hâta vers la maison voisine. Il s’arrêta devant l’entrée et frappa. Comme personne ne venait, il tourna la poignée et entra dans une grande pièce aux poutres apparentes. Un sac de plage était posé sur la table : sa propriétaire ne devait pas être très loin. Il appela :“Nora ! ?” une voix qu’il reconnut lui répondit.
Cela venait de l’extérieur ; il avisa une autre porte, au fond, et quand il l’eut ouverte, il vit un petit jardin à l’abandon et une chaise-longue au milieu des herbes folles au-dessus de laquelle une main s’agitait :“Approchez, je suis là !” Elle était là, en effet, avec juste un slip de bain, offrant sa peau au soleil. Jamais auparavant, il n’avait vu un corps de femme dénudé, si ce n’est sur quelques rares revues paillardes que les lycéens se passaient en cachette ; quant à ses « flirts » ils n’avaient guère dépassé le stade de la main glissée dans un corsage ou sous une jupe. Debout, immobile près de la jeune femme, il contemplait tout ce jeu de courbes qui avaient inspiré les peintres depuis des siècles, et son regard s’attarda sur les seins un peu moins bronzés avant de glisser sur le ventre plat et buter sur le bout de tissu qui en recouvrait une minime partie.
Nora avait retiré ses lunettes et comprit parfaitement l’émoi du jeune homme : “ Vous ne m’avez même pas saluée, et vous me cachez le soleil ! Si ma tenue vous gêne, je peux me rhabiller !
- Ce serait dommage, réussit-il à articuler, je vous trouve très belle comme ça.
- Vous êtes un vilain flatteur, mais il faut bien que je mette quelque chose pour aller à la plage, sinon cela ferait jaser.”
Prestement, elle remit son soutien-gorge et le précéda vers la maison où elle enfila une jupe et un corsage
Pendant le trajet, il reprit ses esprits et lui raconta son attente avec naïveté, ce qui la fit sourire; puis elle partit en courant et dévala la dune en lui criant que l’impatience l’avait aussi réveillée, elle aussi, de très bonne heure. Il s’élança à sa poursuite et eut vite fait de la rattraper : il la renversa sur le sable. Elle ne riait plus quand il se pencha sur elle et prit sa tête entre ses mains. Lentement le visage de Lucien s’approcha du sien et c’est elle qui lui offrit ses lèvres. Puis il se redressa et la fit se lever ; lentement il défit les boutons du corsage, les agrafes de la jupe qui tomba aux pieds de la jeune femme et s’acharna sur la fermeture du soutien-gorge, ce qui la fit rire. “Allez donc vous baigner, je me débrouillerai toute seule, dit-elle un peu moqueuse.”

Il nagea comme un fou, plongea, heureux, pleinement heureux. Il fit « la planche » pour se remplir les yeux d’un décor qu’il voulait inoubliable : un ciel légèrement voilé qui, d’un côté, s’unissait à la mer et, à l’opposé, était barré par l’ondulation des dunes, avec le ballet incessant des oiseaux de mer. Quand il sortit, tout dégoulinant, Nora vint à sa rencontre, une serviette à la main. A chaque pas, ses seins dansaient ; il voulut la prendre dans ses bras, mais elle protesta :“Non ! Vous êtes tout mouillé ! Laissez-moi vous essuyer !”
Elle commença par le visage, frotta le dos, la poitrine un peu maigre, le ventre plat et s’accroupit pour sécher ses jambes: le va-et-vient de la serviette était devenu caresse, marquant un temps d’arrêt en haut de ses cuisses. Il sentait alors la présence insistante des doigts de Nora à travers l’épaisseur des tissus, sentit raidir son sexe et pensa avec confusion qu’elle ne devait rien ignorer de l’effet qu’elle lui faisait. Il lui arracha la serviette, l’enlaça, et porta son doux fardeau jusqu’à l’endroit qu’elle avait choisi pour son bain de soleil et que limitaient les vêtements épars.
Les lèvres fraîches de Lucien cherchèrent les lèvres chaudes de Nora, parcoururent son visage, glissèrent le long de son cou jusqu’aux seins aux pointes dressées qu’il lécha. Puis il s’écarta pour mieux la voir et ses mains glissèrent sur la peau ocrée, redessinant son corps. Nora restait immobile, jouissant des caresses du jeune homme : elle suivait avec délice le parcours des doigts qui remontaient le long de ses bras, s’égaraient sous ses aisselles, agaçaient ses tétons, s’attardaient sur son ventre puis allaient d’un saut jusqu'à ses pieds et reprenaient leur périple le long de la jambe, enserrant les genoux et massant les cuisses jusqu’à leur fourche…Alors elle se redressa, obligea Lucien à s’étendre avança sa main sous le slip encore humide et caressa la verge durcie du jeune homme ; il osa alors glisser ses doigts sur le sexe de Nora qu’il se mit à pétrir doucement.





3



Le vent léger balaie la plage sableuse,
Un oiseau tournoyant lance son cri rouillé.
Surprise et troublée par ce premier baiser,
Frémissante elle est là dans ses bras, si heureuse.

Un oiseau tournoyant lance son cri rouillé:
L'or du ciel crépite sur la mer paresseuse.
Frémissante elle est là dans ses bras, si heureuse;
D'une main agile il dénude un sein doré.

L'or du ciel crépite sur la mer paresseuse.
A petits coups, la vague lèche le rocher.
D'une main agile il dénude un sein doré:
Sans honte elle guide sa bouche aventureuse.

A petits coups la vague lèche le rocher
Et fait s'épanouir l'anémone vineuse.
Sans honte elle guide la bouche aventureuse:
Le plaisir inonde son corps écartelé...



Soudain, Nora s’écarta et libéra un Lucien étonné et frustré. “Ne fais pas cette tête-là, nigaud, et suis-moi, dit-elle en prenant sa serviette d’une main et en lui tendant l’autre. Je connais un coin tranquille, rien que pour nous deux !”
Ils gravirent la pente d’une dune et arrivèrent à une petite cuvette au milieu des tamaris. Nora étala la serviette sur le sable et allait s’y asseoir quand il la retint. “Attends, implora-t-il.” Il s’agenouilla devant elle, mit les mains sur les hanches rondes et fit descendre le slip jusqu’aux pieds de la jeune femme. Doucement, religieusement, il posa ses lèvres sur le pubis aux poils roux et frisottés, écarta de ses doigts les lèvres humides et lentement, longuement il caressa la douce fente de sa bouche, de sa langue, de tout son visage. Nora gémit de plaisir et ses doigts agrippèrent les cheveux de Lucien . Au bout d’un moment, elle l’interrompit avec douceur, puis elle retira le slip qui l’entravait et bousculant le garçon sur la serviette, elle dénoua les cordons de son maillot de bain. “A mon tour, murmura-t-elle en lui souriant.” Accroupie entre ses jambes, elle se pencha et prit dans sa bouche le sexe dressé, le faisant alternativement entrer jusqu’au fond de la gorge puis ressortir presque entièrement, variant la pression de ses lèvres et de sa langue.
Lucien, les yeux fermés, restait sans mouvement, avec la seule conscience de cette caresse répétée et d’un plaisir inconnu qui montait en lui comme un orage. Il tenta de se redresser et elle comprit qu’il ne pouvait plus attendre ; interrompant alors son manège elle s’avança un peu et fit pénétrer la verge du garçon dans son vagin pour continuer le doux va-et-vient et, si possible, partager son plaisir. Mais lui, cette première fois, ne pouvait ni ne voulait attendre : il la renversa, s’enfonça au plus profond d’elle et explosa en laissant échapper un cri rauque. Nora soupira et repoussa le corps qui l’écrasait. Le sexe de son compagnon gisait entre ses cuisses, tout flasque, et elle savait qu’il lui faudrait attendre pour avoir droit, elle aussi, à cette vague déferlante !

Le soir même, Lucien dit à sa tante, qu’il avait décidé de courir un peu sur la plage, le matin de bonne heure, à la fraîche. Ce n’était qu’un prétexte pour les sorties matinales qui le menaient inévitablement chez Nora ; pour ne pas se faire remarquer, il passait par derrière la maison qui donnait sur une friche sablonneuse et entrait dans le petit jardin de sa première visite, par une vieille porte vermoulue. Celle de la maison qui donnait sur le jardin n’étant pas fermée à clé, il montait alors l’escalier en évitant de faire du bruit pour la surprendre dans son sommeil : et en effet, elle dormait, ou faisait semblant, ses cheveux blonds épars sur l’oreiller. Il se déshabillait rapidement et se glissait sous le drap, près d’elle toute nue et chaude.
C’était alors la fête des corps, de leur deux corps, engrenés, dénoués, retournés, caressés, ah ! caressés, caressés jusqu’au plaisir final. Dans un moment d’abandon, Lucien avait avoué à la jeune femme que c’était la « première fois », elle en avait été émue et quand leurs sexes s’unissaient, elle lui disait tout bas, à l’oreille :“Je te dépucelle, je te dépucelle..” prenant un curieux plaisir à répéter ces mots crus, inhabituels dans son langage courant. Et cela donnait au garçon encore plus de rage à obtenir leur plaisir commun.
Le reste de la journée était un jeu continuel . Ne pas se faire voir ensemble par les gens du village, ne plus faire l’amour sur la petite plage mais rester seulement étendus, côte à côte : qui aurait pu voir leurs mains enlacées dans le sable ? Ils parlaient de ce qui les intéressait et se trouvaient des goûts communs : «l es Visiteurs du Soir » pour le cinéma, Charles Trénet pour la chanson. Nora lui conseilla de lire « Le Château d’Argol » de Julien Gracq et Lucien lui vanta les poèmes sans pieds de Prévert. Pour s’aimer, ils avaient la grande maison de Nora et l’évasion à des kilomètres du village que leur permettait la moto du jeune homme.

Un jour, ils marchaient dans une ville « au milieu des terres », la main dans la main. Nora restait silencieuse. “Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
- Lucien, je t’aime, je suis heureuse avec toi, mais je ne serais pas honnête si je ne te disais pas certaines choses. J’ai été mariée, tu le sais, j’ai divorcé et j’ai vingt-huit ans…
- J’en ai rien à faire de ton âge, je t’aime, point.
Elle hésita, les yeux fixés sur ses sandales ; leurs mains s’étaient séparées et ils se faisaient face.
- Je suis déjà fiancée, lança-t-elle en le regardant, il est un peu plus âgé que moi, et travaille dans la même boîte.
Il eut l’impression que le monde s’écroulait autour de lui ; il la fixait avec des yeux incrédules puis éclata :
- Tu es fiancée !..et tu couches avec moi ! c’est ça l’amour ? eh ! bien c’est du propre, traîtresse ! s’emporta-t-il.
- Mais nous avons convenu que nous serions libres de notre corps jusqu’au moment où nous aurions une vie commune, ajouta-t-elle précipitamment en essayant de lui mettre ses bras autour du cou.
Il se dégagea, rageur.
- Belle mentalité ! ricana-t-il, et si tu es enceinte de mes œuvres, c’est lui qui héritera du marmot… et tu ne lui diras rien, bien sûr, dans l’intérêt de l’enfant.
Nora avait les yeux pleins de larmes et il en eut le cœur déchiré.
- Allons, viens, je te ramène chez toi.

Le lendemain matin, Nora attendit en vain la visite quotidienne. En fin de matinée, impatiente, elle sortit mais elle eut beau fouiller du regard les alentours, pas de Lucien. Elle revint tristement au village en se disant qu’elle avait tout gâché, qu’elle aurait mieux fait de ne rien dire. Elle entendit une voix l’appeler : c’était Madame Lebuc, sur le pas de sa porte.
“Vous saviez que mon neveu avait décidé de partir ? lui demanda-t-elle. Il m’a laissé un petit mot sur la table où il me dit qu’il terminerait ses vacances chez un ami. Sa moto n’est plus là. Ca m’ennuie un peu, cette soudaine lubie : que vais-je raconter à ses parents qui me l’avaient confié ?”
Mais Nora ne l’écoutait plus, comme une folle, elle courait vers les dunes, butant, tombant, se relevant, atteignit enfin « leur » plage et se jeta sur le sable en sanglotant.

La mer était à marée basse, découvrant les rochers tapissés d’algues luisantes: une sterne curieuse s’approcha d’elle en sautillant puis s’envola…

Jean-Claude CHAMBON




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