Il buta contre la bordure du trottoir et maugréa en reprenant son équilibre : « Même pas capable de lever les pieds ! » et continua son chemin sur le ciment gris, au ralenti, évitant les passants trop pressés, les groupes trop bruyants, les jeunes à rollers et à sac à dos.
Rien à faire : marcher, sarrêter, attendre lapparition du bonhomme vert pour franchir une rue, à nouveau marcher. Des feuilles dun brun sale et collées au sol humide lui rappelèrent que cétait lautomne : pas lautomne triomphant de sa jeunesse campagnarde avec toute la gamme des rouges et des ors qui revêtaient les forêts, avec le bruissement incessant des feuilles remuées quand il sabotait dans les sentes, accompagné de son vieil épagneul
« Pardon », fit-il en bousculant un passant quil navait pas vu, perdu dans ses souvenirs. Cet incident lavait ramené à la réalité du moment, le gris de la ville avec les seules taches colorées des affiches, des vitrines et parfois des toilettes de quelques jeunes femmes. « Pardon » avait-il dit, comme un réflexe ; avec bonjour et merci, toute une bonne éducation ! Et toujours il sétait excusé de passer devant quelquun, dinterrompre une conversation et même en marchant sur la queue du chien ou en heurtant un arbre. Signe du dominé ? Sexcuser dêtre malade au près de son médecin, davoir raté sa paella auprès de ses invités,
de vivre peut-être, mais alors à qui présenter ses regrets ?
Il sarrêta près dun kiosque à journaux et alluma difficilement une cigarette : il ne retrouvait plus son briquet et gâcha la moitié de la boîte dallumettes à cause du vent. En même temps son regard glissa sur la nudité de la jolie fille qui ornait la couverture dun magazine : les seins provocants aux pointes dressées, le bassin évasé, le ventre légèrement bombé, les jambes fuselées et, à leur fourche la fente fermée du sexe rasé. Il y avait bien longtemps que ses doigts navaient senti la douceur dune peau féminine, que ses mains ouvertes navaient épousé les formes dun corps à lui abandonné. Il tira une bouffée de sa cigarette et continua son chemin au hasard des croisements, mais ses pensées, maintenant, étaient bien orientées : retrouver la dernière fois quil
Difficile de trouver le terme exact. Il naimait pas la vulgarité des mots trop crus qui convenaient pourtant, sémantiquement parlant, pas plus dailleurs quil nappréciait limage du coït dans les films porno : dans lacte, il avait besoin de tendresse, de caresses et de sourires, de sentiment, quoi ! et dans son expression, de mots lisses et dimages suggérées et un peu floues. « Intellectuel mal-baisant » aurait dit sa femme qui, elle, ne sembarrassait pas de périphrases. Ah ! non ! ne pas rester sur cette période si lointaine quil lui semblait lavoir lue et non vécue : trop jeunes, trop différents, une séparation rapide simposait. Pour elle qui put en toute liberté à son occupation favorite, aguicher les mâles de rencontre, et pour lui qui réussit ainsi à retrouver un quotidien paisible. Un vieil aphorisme sur le mariage lui revint à lesprit « Echange de mauvaise humeur le jour, de mauvaises odeurs la nuit » et il se demanda quel était lauteur de cette observation ironique et quelle triste expérience lavait provoquée.
Sa cigarette était éteinte ; napercevant pas de poubelle à proximité, il jeta son mégot sur le trottoir et lécrasa du bout de la semelle. Comment en était-il arrivé à la première femme de sa vie alors quil recherchait la dernière ? Quand on laisse les rênes sur lencolure de sa monture, elle peut aller nimporte où, donc tenir en bride ses pensées ! Il aperçut la gare de lautre côté du pont et sy dirigea ; un bref coup dil sur sa montre lui apprit quil était largement en avance, mais il commençait à en avoir assez de marcher et la perspective de sasseoir, même une demi-heure avant le départ de son train, ne lui déplaisait pas. Il franchit le boulevard qui longeait la Seine et ralentit sur le pont pour regarder un bateau-mouche qui remontait le courant avec son plein de touristes. Des vaguelettes se formaient à son passage, clapotaient contre les piles et soudain, comme la scène dun théâtre apparaît brillamment éclairée quand le rideau souvre, il revit très nettement une rivière, sa rive escarpée et cette petite plate-forme herbue quil était impossible de repérer en restant sur la route
Il passait quelques jours de vacances dans les Cévennes et avait pris pension dans lunique auberge du village. Tous les jours, il parcourait les chemins caillouteux entre les châtaigneraies qui dévalaient de muret en muret jusquau val verdoyant où courait le torrent : on y trouvait goujons et truites, lui avait-on dit, mais il nétait pas pêcheur. Un après-midi, il prit un maillot et alla se baigner dans un trou deau que le torrent avait creusé en aval dun grand rocher. Pour se faire sécher au soleil, il grimpa vers le petit coin à peu près plan quil avait repéré à la descente au milieu des arbustes et des pierres roulantes. Mais en y arrivant, il saperçut quil était occupé par une baigneuse, dorée comme un abricot et les seins nus. Il la reconnut aussitôt : cétait la nièce de laubergiste quil avait déjà croisée plusieurs fois quand elle passait saluer son oncle. Leur relations en étaient toujours au « bonjour» de politesse ; il ne savait rien delle si ce nest son regard clair, sa démarche dansante et son apparente insensibilité aux plaisanteries grivoises des habitués du bar. Sans gêne apparente, elle sécarta un peu pour lui faire place ; il balbutia quelques excuses et sinstalla près delle. Il ne se rappelait plus les banalités échangées, seulement le contact de leurs bras tant lespace était limité. Il se redressa sur un coude et contempla avec une certaine émotion le corps de sa voisine quand celle-ci lui dit, un peu moqueuse : « Vous pouvez toucher, si le cur vous en dit. » Et comme il ne bougeait pas, surpris sans doute, elle leva la main et effleura sa joue. Il se pencha alors et se mit à caresser doucement son visage, sa poitrine, ses longues cuisses : sa peau était étonnamment douce et ses doigts ne se lassaient pas de la parcourir. Quand il délaça le mini-slip, elle ne protesta pas. Leurs sexes sunirent pour leur plus grand plaisir, mais ce qui lui restait de cette rencontre cétait surtout la douceur des caresses échangées, la tendresse et le naturel qui présidèrent à leur corps à corps.
Tout à ses pensées, il était arrivé au bout du pont. Les bâtiments noirs de la gare se dressaient un peu sur sa gauche. Il se dirigea lentement vers la partie qui le concernait quindiquaient les lettres géantes du mot « DEPARTS » ; toujours il avait aimé partir, nimporte où, ailleurs, comme si le changement de lieu, de climat, de milieu social, pouvait atténuer son « mal-à-vivre » comme il disait. Au fond, il savait bien quil néchapperait jamais à lui-même, quil aille aux pôles ou sous les tropiques. Un instant, il sarrêta pour regarder tous ce gens, parfois encombrés de bagages et qui allaient partir, eux aussi. Quelles étaient leurs raisons ? Rentre chez soi dans sa petite maison de province ? Visiter des clients ? Retrouver quelquun qui attendrait sur le quai, regard qui cherche, visage anxieux et qui soudain sillumine ? Il haussa les épaules, donna un dernier coup dil à la noria des taxis et pénétra dans le hall.
Un grand tableau lumineux à lentrée des quais lui indiqua que son train était formé voie13 : porte-bonheur ? Il acheta un paquet de bonbons et remonta son train Corail jusquau premier wagon où il était permis de fumer. Il choisit une place en bordure de lallée : il naimait pas être coincé près de la vitre et ainsi obligé de déranger son voisin sil avait besoin de quitter son siège. Il quitta son manteau, le mit dans le porte-bagages et sassit avec plaisir. Sa longue promenade dans les rues lavait vraiment fatigué. Le wagon se remplissait peu à peu et, au passage, un bras ou un sac lui touchait lépaule. Il sortit un recueil de mots-croisés et sabsorba dans la résolution dune grille muette.
« Pardon, Monsieur », une voix claire interrompit ses recherches : une petite dame, jupe noire et rouge, pull noir à manches longues et col roulé se tenait debout dans lallée. Elle ajouta : « Si vous le permettez, je vais occuper la place que jai réservée ». Il se leva précipitamment pour la laisser passer. Ses cheveux châtain clair frôlèrent son menton : elle sentait la mandarine. Elle avait posé sur ses genoux un sac blanc en plastique doù émergeait un journal ; elle y plongea la main pour en sortir un paquet de cigarettes et un briquet. Comme le cendrier était au bout de laccoudoir qui les séparait, il serra sa veste contre lui. A nouveau la voix claire, un peu ironique, se fit entendre : « Nayez crainte, je ne ferai pas tomber de cendres sur vos vêtements ».
Il se tourna vers elle et sourit. Et comme elle avait écrasé sa cigarette dans le cendrier, il lui offrit un bonbon.
- Tenez, ce sera plus doux pour votre gorge.
- Merci. Jai réussi à tenir trois semaines sans tabac, mais comme vous le voyez, jai rechuté.
Elle avait des yeux noisette qui semblaient rire indépendamment de la bouche mince et qui vous regardaient bien en face. Elle appuya sa tête contre le dossier et parut sassoupir tandis quil se replongeait dans ses mots croisés. Mais elle se redressa bientôt et frotta ses jambes en murmurant :
- Jai la moitié du corps gelée !
Il leva la tête et dit, moqueur :
- Comme douceurs javais songé aux bonbons, pas aux après-skis ! Mais je crois cependant que jai une solution.
Il prit son manteau dans le porte-bagages, le déplia et létala sur les genoux et les jambes de sa voisine.
- Cest du loden, dans cinq minutes vous naurez plus froid.
- Vous êtes très gentil, je ne sais comment vous remercier.
Ses lèvres souriaient aussi, accompagnant léclat de ses yeux légèrement plissés ; il pensa quelle était vraiment charmante et quil avait envie de lembrasser. Il sourit, abaissa la tablette liée au dossier du siège situé devant lui, y posa son recueil de mots-croisés, mais il ne sy intéressait plus, étonné davoir souri sans que ce fut sarcastique ou amer. Au fond de sa déprime, il sentit quelque chose de doux de clair, un petit bonheur ?
Il eut limpression dêtre observé, tourna la tête. Sa voisine n avait pas bougé, mais ses yeux le fixaient.
- Je suis bien sous votre manteau, vous savez.
- Jimagine, et jen suis heureux
- Tenez, rendez-vous compte.
Elle prit sa main dautorité, la glissa sous le loden et labandonna sur un genou, tout chaud en effet et il en fut ému. Pour se donner une contenance, il dit :
- Le nylon des bas ne protège guère du froid humide de novembre, je pense.
- Jaurais dû mettre un pantalon.
Ses doigts remuèrent sur le genou. Il rit :
- Pour ma part, je crois que je préfère le nylon.
Il avait levé la tête, et la regarda bien en face, pendant que ses doigts glissaient lentement du genou à la cuisse. Elle avait un sourire énigmatique. Elle se pencha légèrement en avant, releva laccoudoir qui les séparait, sa main alla chercher la sienne sous la jupe et lamena entre eux sur la banquette. Son visage souriait toujours quand leurs doigts senlacèrent sous le manteau protecteur : sa main confiante palpitait dans la sienne comme un oiseau. Il ferma les yeux, le temps sétait arrêté.
Soudain, il la sentit se raidir près de lui et dune voix un peu rauque elle dit : « Je descends à la prochaine station ». Il comprit et retira sa main tandis quelle mettait un peu dordre dans ses vêtements. Elle secoua ses boucles et, se penchant vers lui, déposa un léger baiser sur sa joue.
- Je vous remercie pour toutes les douceurs que vous mavez prodiguées. Je nai jamais fait ce trajet de façon aussi agréable.
- Il en est de même pour moi, dit-il, ému ; jaurais aimé un train magique qui aurait quitté la Terre pour nous emmener, la main dans la main, au milieu des étoiles !
Dans un crissement de freins, le convoi réduisait son allure. Elle vérifia encore sa tenue, saisit son sac avec le journal quelle navait pas lu et se leva ; il limita en remontant la tablette pour la laisser passer. Elle sarrêta tout contre lui :
- Ne regrettons rien, beaucoup de peintres ont laissé des esquisses qui valent des tableaux, nest-ce pas ?
- Et les musiciens nont pas toujours pu ou voulu terminer leurs uvres
Elle le regarda encore une fois, et ses yeux riaient :
- Le souvenir de ce duo inachevé nous poursuivra peut-être, mais ce sera un bon souvenir. Adieu !
Et elle séloigna dans lallée, sans se retourner.
Le train hoqueta au départ avant de prendre de la vitesse. Il regarda les arbres dénudés défiler derrière la vitre embuée, sous le ciel fuligineux et tira à lui le manteau abandonné qui avait gardé un peu de sa chaleur.
Il y enfouit son visage et perçut un léger parfum de mandarine