ABC d’un assassin – la suite
Par Jonathan Collins


Une main glaciale empoigna l’épaule de Karine Hébert ce qui eut pour effet de faire sursauter la jeune femme. Elle fit volte-face et se retrouva nez à nez avec son petit ami Martin Grenier.
- Je t’ai effrayée ? lui demanda-t-il, moqueur.
Karine grogna et lui tourna le dos. C’était sa façon de lui signifier qu’elle l’avait effectivement été.
Nous étions mardi le 4 janvier. Les événements horribles et troublants de 1999 s’étaient atténués avec le temps. La douleur était disparue, la blessure cicatrisée ne laissait place qu’à une profonde nostalgie. Rita, Corinne et Sonia, toutes trois sauvagement assassinées.
Le seul souvenir de Rosalie Armand et de Linda Zuniga, le A et le Z du crime, provoquait en Karine une crise de panique interminable.
Et ce rêve, ce cauchemar infernal où elle assassinait Rosalie s’était répété nuit après nuit durant des semaines entières. Karine y avait presque cru un jour.
- Grégoire va venir au party, annonça Martin en rejoignant Karine qui s’éloignait à grands pas.
Le party ! Elle avait presque oublié cette stupide fête de début de millénaire ! Martin s’était promis de célébrer l’an 2000 avec ses copains avant la rentrée des classes.
- Je ne sais pas si je viendrai, dit Karine en baissant les yeux.
- Quoi ? Mais tu ne peux pas rater un tel événement !
Karine s’arrêta brusquement et se retint de sangloter.
- Demain, expliqua-t-elle, cela fera un an que Rita a été tuée. Je n’ai vraiment pas l’esprit à la fête !
- Justement ma douce, nous pourrons nous remémorer les bons et moins bons moments passés avec elle. Ce sera une sorte de messe d’adieu.
- Non Martin, non !
Et elle s’éloigna à grands pas. Martin la suivit du regard, déconcerté. L’amour s’était depuis longtemps éteint.

Grégoire avait un horrible pressentiment. Il ressemblait à celui qui l’avait torturé avant la dernière tuerie.
Un mauvais sort planait sur leurs têtes, à lui et à ses copains. Tout allait se jouer ce soir, au party de Martin. La seule raison pourquoi il avait accepté l’invitation était parce qu’il devait préserver la mémoire de sa bien-aimée et de ses anciens amis en évitant un second bain de sang – si un bain de sang est la vraie raison de ses tourments.
Il en était persuadé. Ce fut pour cette raison qu’il jugea prudent de s’armer de l’un de ses couteaux de cuisine.
Juste au cas où…

Marie Young était invitée ce soir. Sa robe avait été achetée depuis deux semaines déjà. Elle était rouge sang : une pure merveille ! Et avec ça, elle aurait toutes les chances de s’emparer du cœur de Martin.
D’ailleurs, qui voudrait d’une médiocre Karine Hébert ? Décidément, cette fête serait un véritable conte de fées !

Martin versa le cocktail dans les quinze verres en plastique, un sourire aux lèvres. Depuis le temps qu’il attendait ce moment !
D’un pas assuré, il alla ranger le reste de la boisson dans le réfrigérateur. Puis, reprenant son sérieux, il s’empara d’une boîte dans l’armoire.
De la mort-aux-rats… ça lui sera utile.

Karine gara sa voiture dans l’allée de Martin. Deux autres véhicules s’y trouvaient déjà. Celle de Martin et celle de…Marie !
La seule idée que Marie ait passé du temps, seule avec son petit ami ne l’enchantait pas du tout. Rapidement, elle grimpa l’escalier et entra en coup de vent à l’intérieur.
La première chose qui la frappa, ce fut cette odeur âcre qui flottait dans l’air. Elle en eut des nausées. Puis, ce fut cette tête ; une tête sans visage reliée à un corps nu. Le cadavre pendouillait depuis une épaisse corde rattachée à un crochet au plafond. Un immense crochet de pêcheur comme dans le film " I know what you did last summer " aux reflets argentés.
- Marie ! hurla Karine au cadavre aux seins dévoilés.
Elle voulut s’approcher mais une force à l’intérieur d’elle lui ordonna de fuir. Elle obéit sans résistance. S’il y avait une victime, une assassin ne se trouvait jamais loin. L’image de Rita, Corrine et Sonia réapparut dans son esprit et elle se retint de ne pas hurler : tout cela se répétait.
" Où est le tueur ? Où se cache le tueur ? Me surveille-t-il en ce moment ? "
Tu es sa prochaine victime…
Karine fit taire la voix dans sa tête et embarqua dans sa voiture. Elle verrouilla les portières et prit de grandes inspirations. Que faire ? Que faire, sinon fuir ?
Aucune autre solution ne s’offrait si elle tenait réellement à sa peau.
Elle démarra donc et recula dans l’allée sans vraiment trop regarder. Une voiture venant du nord frappa l’arrière de son automobile de plein fouet. Cette dernière se mit à tournoyer dans tous les sens. Karine s’agrippa au volant et tenta de contrôler la toupie qu’était devenue sa voiture. Les pneus crissaient sur la glace noire. Puis, après quelques secondes, tout stoppa. Elle était maintenant face à la clôture à la gauche de la maison de Martin.
Martin…où était-il ? Pourquoi n’était-il pas venu aider Marie ?
Parce qu’elle est morte…on ne peut pas aider une morte…d’ailleurs, toi, pourquoi fuis-tu ainsi ?
" Je vais chercher de l’aide. "
Menteuse.
" Je vais te prouver que je ne suis pas menteuse ! Je retourne à l’intérieur et je vais téléphoner aux flics ! "
Elle déverrouilla la porte et, reprenant peu à peu ses esprits, elle mit pied sur le pavé. L’autre conducteur…où se trouvait-il ?
La voiture était exactement où elle s’était arrêtée mais plus personne n’était au volant. Où était le foutu le conducteur ?
Elle s’avança lentement vers le véhicule et continua de chercher des yeux la personne disparue. Puis, elle remarqua que la portière du côté du conducteur était grande ouverte. Elle fit le tour du véhicule et vit le corps sur le sol enneigé.
Du sang s’était imbibé dans la neige. Karine remercia Dieu que le ciel s’était obscurcit : le cadavre était plus difficile à voir et elle était convaincu que le corps était mutilé. Mais elle savait qui il était : Linda Zuniga, l’une des deux tueuses de 1999.
- Elle voulait te prévenir du danger, fit une voix derrière elle. Karine se retourna vivement et vit Grégoire, un pistolet à la main.
- Grégoire, non ! Ne me touches pas !
- Ce n’est pas ce que tu penses ! Je suis venu pour te protéger !
Karine fonça dans la voiture de Linda Zuniga, ou plus probablement celle qu’elle avait volé, et verrouilla toutes les portières. Grégoire courut vers elle et essaya d’ouvrir celle du côté passager, en vain.
Les clés étaient encore dans le contact. Le moteur avait cessé de fonctionner, mais les clés étaient toujours là. Elle essaya de démarrer le véhicule mais le moteur s’étouffa.
- NON ! NON ! DÉMARRE !
- Elle ne démarrera pas, il n’y a plus d’essence…
Karine poussa un cri tant la voix était près d’elle. Elle pouvait sentir de souffle de la personne sur sa nuque.
- Martin ?
- Bonsoir ma douce, chuchota la voix à son oreille, tu t’amuses à ma petite fête ?
Karine jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Le visage de Martin était couvert de sueur. Il avait un regard terrifiant, un regard empreint de folie, celui du Mal. Dehors, Grégoire observait, impuissant. Martin était si près de sa petite amie qu’il était impossible à sa distance de bien viser avec son pistolet.
" Je dois l’éloigner de moi. Je dois permette à Grégoire de tirer ce petite salopard. "
Il tient un couteau…
" Je sais, je l’ai vu ! "
- Tout cela ne devait être qu’une fête comme toutes les autres, tu sais. Mais tu étais tellement obsédée par ton passé, cela me rendait complètement malade ! Je l’ai toujours été un peu depuis cet hiver dont tu ne cesses de parler. Tu ne t’ai jamais demandé pourquoi je n’ai pas été tué ce jour-là ? Tu n’as jamais pensé que j’aurais pu être le troisième violon de cet orchestre sanglant. Nous avions tous un motif de tuer quelqu’un. Seulement, tu vois, Linda a commis une stupide erreur en tentant de tuer pour vrai, à l’hôpital. C’est pour ça qu’elle est morte.
- Pourquoi Marie ? demanda-t-elle dans l’espoir de gagner du temps pour réfléchir à un moyen de l’éloigner.
- Elle était au mauvais endroit, au mauvais moment. Je l’aurais tuée de toute façon, je la détestais.
- Pourquoi moi alors ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
- Tu es la lettre " H " Karine. Karine Hébert. Tu es la prochaine ma douce.
- NON ! hurla-t-elle !
D’un mouvement brusque, elle retira les clés du contact et les envoya au visage de Martin, qui, surpris, lâcha son couteau pour se protéger le visage. Puis, tout se déroula en quelques secondes à peine qui lui semblèrent des heures. Elle se jeta entre la banquette et le volant et hurla le nom de Grégoire. Martin voulut l’attraper, mais un coup de feu fit tout arrêter : la vitre du côté passager explosa sous le coup des projectiles qui la traversaient à une vitesse phénoménale. Pendant un instant, Karine crut que Grégoire l’avait fusillée, elle, mais lorsqu’il n’y eut plus aucun bruit, elle était encore vivante. Elle regarda autour d’elle, certaine de voir Martin bondir sur elle, mais elle ne trouva qu’une voiture tachée de sang et des banquettes couvertes d’éclats de verre.
- Je suis vivante, murmura-t-elle pour se convaincre.
- KARINE !
Grégoire courut vers elle et lui ouvrit la porte. Karine sortit du véhicule doucement, encore en état de choc. Martin, l’amour de sa vie, une passion qu’elle croyait éternelle, s’était éteint sous le poids de sa folie.
- Ça va Karine ? lui demanda Grégoire et la soutenant sur son épaule.
- Partons d’ici d’accord ? Partons.
Et, le cœur encore lourd d’émotions, ils partirent. S’ils étaient restés quelques minutes de plus, il auraient pu voir une silhouette s’échapper de l’automobile de Linda Zuniga. Une silhouette armée d’un couteau.

Fin