Adieu
de Jonathan Collins
Voilà aujourd'hui deux mois que tu es partie. Notre séparation ne m'a rien apporté de bien comme tu l'aurais cru
ça ne m'a que blessé, choqué
il est aussi très probable aussi que j'exagère en écrivant cette lettre car tu ne la liras probablement même pas
car ils ne trouveront sûrement pas mon corps avant des jours et des jours
et tu m'as dit que tu partais pour la Californie demain
à quoi me sert d'écrire cette lettre si tu ne la verras jamais ? J'imagine que j'ai besoin de raconter le motif de mon acte
c'est stupide
Tout d'abord, évidemment, ton départ m'a apporté une lourde peine
ton départ m'a montré à quel point j'étais vieux
sans intérêt
tu es partie, je ne te méritais pas.
Ensuite, ça été la mort de ma mère. La crise cardiaque qui lui a enlevé la vie m'a profondément troublé
elle était si jeune, si vive, si gentille. La seule qui l'ait été d'ailleurs
j'étais son chouchou
mon frère lui, est loin d'ici, en Grèce
en voyage. Puis, il partira directement pour la Caroline du Nord
rejoindre sa femme. Car lui il en a une
car lui il est heureux
et maintenant, il va être père. Il ne le sait pas encore car sa femme ne lui a pas annoncé mais elle me l'a dit
elle voulait avoir un conseil. Elle ne savait pas comment lui apprendre une telle nouvelle. Quelle surprise à son retour ! Ce qu'il va être heureux n'est-ce pas ? Et moi, je vais venir son plaisir
il devra venir à mes funérailles
à moins qu'il soit trop cruel pour m'oublier même sous ma tombe
Et d'ailleurs, qui aura-t-il à ces funérailles ? Toi, tu es en Californie
mon frère, je n'ai aucune idée s'il va revenir de la Grèce à temps
ma mère est morte
il n'y a plus personne
plus personne qui m'aime
mes funérailles se feront sans personne
sous la pluie
ils vont probablement m'incinérer
tu sais, j'ai même pensé un instant que j'allais m'arroser de kérosène et me brûler à vif pour m'enlever la douleur de ton départ
j'imagine que je suis plus fou que je le pensais
Il est l'heure
je crois maintenant que tu as pu comprendre pourquoi j'ai fait ça
le pistolet est à côté, avec une balle
si je rate mon coup, il sera trop tard
vous viendrez me chercher et vous m'enverrez dans un hôpital psychiatrique
je ne suis pas si fou
je suis très lucide en faisant ça
mais pourtant, j'ai peu de chance d'en arriver à l'asile
il n'est pas très difficile de se rater lorsqu'on appuie le canon sur sa tempe
J'espère seulement que mon départ te fera pleurer
crier, hurler
et que tu regretteras de m'avoir laissé à mon triste sort. Je l'espère tellement
peut-être en viendras-tu à la même solution que moi
Il ne me reste maintenant qu'à te dire adieu
on se reverra en enfer
Paul
Fin