L'amant de Marguerite
de Jonathan Collins
La veille, j'étais resté assis une bonne heure, réfléchissant à ce qu'advenait mon mariage avec Marguerite. Tout cela avait duré très longtemps. Quarante ans, demain. Quarante ans où j'avais naïvement cru au parfait bonheur perpétuel en nageant aveuglément dans un océan sans fond et sans rivages. Maintenant, je n'étais point capable de m'en délivrer.
Marguerite. Ma femme. Ma dulcinée. Le soleil de ma vie. Que seraient mes jours sans elle ? Sûrement un univers sans juste milieu, sans joies, sans peines
la routine, quoi ! Une routine morne et ennuyante
Non. Cela ne pouvait plus s'achever. Pas maintenant. Plus maintenant. Je m'étais délibérément aventuré dans un amour impossible. Un amour de mensonges, de trahisons
Elle croyait que je n'allais jamais le découvrir. Jacques. Son amant. Sa nouvelle passion d'après ce que me racontaient ses yeux enflammés. Elle se croyait bêtement être en mesure de me le cacher. Elle s'était trompée. Je suis malin. Très malin. Et elle avait commis un geste inhabituel : elle s'était maquillée.
Vous trouvez cela étrange ? Vous croyez que toutes les femmes s'enterrent de produits cosmétiques tels rouges à lèvres et fond de teint. Non. Pas Marguerite. Ma femme est naturellement belle. Même dans la soixantaine, elle resplendit de beauté ! Je comprends son amant d'avoir été attiré par cette perle rare. Mais je ne peux lui pardonner.
Il est mon ennemi, mon rival
Ma proie
Aujourd'hui, premier jour de décembre, je suis fin prêt. Marguerite est partie au marché, acheter quelques tomates pour le dîner. Moi, seul à la salle à dîner, contemplant le chandelier posé devant moi, j'attends. Un pistolet est posé entre mes mains, sur la table. Jacques doit venir. J'ai déposé une lettre parfumée sur son perron, signée au nom de ma femme. Il ne pourra résister à la tentation.
Dehors, il n'y a aucun signe de l'hiver. Pas de neige. La température est fraîche, certes, mais encore loin des tempêtes de janvier. Les météorologues racontent que tout cela est causé par l'effet de serre. Bah ! Je m'en fiche bien. Ma mort arrivera bien avant la fin du monde.
Un ronronnement de moteur. Je me retournai vers la fenêtre et contemplai la motocyclette qui s'engageait dans l'allée de la maison. Une motocyclette ! À son âge ! Ce ne serait sûrement pas moi qui risquerais ma vie à ce point-là ! Je tiens à la dizaine d'années qu'il me reste.
Un homme débarqua. Jacques évidemment ! Il ne prit pas la peine de retirer son casque, appuya sa moto contre le garage et marcha à grands pas vers la porte.
Je me levai et glissai l'arme dans la poche de mon veston. Le carillon se fit entendre. Je me dirigeai à pas lents vers la porte et l'ouvris. Derrière le casque, j'aperçus les yeux de l'homme s'agrandir de terreur en apercevant le fusil sortir de ma poche. Je braquai le canon vers l'étranger en murmurant ces mots :
"Que ton âme pourrisse en enfer !"
J'appuyai sur la détente. Il y eut une légère explosion puis le projectile alla se loger dans la poitrine de l'homme. Je fis feu une seconde fois
puis une troisième
jusqu'à ce que les explosions se fassent silencieuses.
À chaque coup, le corps avait reculé d'un pas jusqu'à ce qu'il perde pied et dévale d'un coup les six marches du petit escalier du perron avant d'atterrir violemment sur le ciment.
"Bien fait, rat d'égout !"
Je projetai l'arme dans le couloir et entrepris de tirer le cadavre au sous-sol. Marguerite n'y allait jamais. Au bout de dix minutes, je remontai l'escalier de la cave, satisfait de mon travail. Il ne restait plus qu'à nettoyer le sang.
Un ronronnement de moteur. Marguerite revenait du marché. Déjà ! Elle allait voir le sang !
Une idée, bien qu'elle ne me plaisait guère, me traversa l'esprit. Je m'emparai d'un couteau et, les dents serrées, me pratiquai une ouverture sur l'avant-bras. En me rendant à la porte, je pris bien soin de couvrir la blessure d'un bandage. Lorsque j'ouvris la porte pour accueillir ma femme, je faillis m'étouffer.
Un homme d'âge mûr se tenait devant moi, la lettre parfumée dans une main, un bouquet de fleurs dans l'autre.
"Bonjour, dit-il, je m'appelle Jacques. Est-ce que Marguerite est là ?"
Fin