La baie vitrée occupait presque tout le mur du salon et filtrait la lumière chancelante du soleil couchant. Doù les deux berceuses se trouvaient, on distinguait la rue des Chênes, déserte comme à son habitude, bien quaussi large quun boulevard. De lautre côté, sétendait un champ qui se prolongeait jusquà la chênaie, point sombre à la jonction du ciel et de la terre. Édouard Malenfant se rappelait que, quelque fois, au crépuscule, tandis que le reste de la faune diurne sassoupissait, un renard saventurait jusquau bord de la route de gravillons. Il semblait, à son tour, contempler silencieusement lintérieur de la maison par la grande baie. Sept années sétaient écoulées, mais il ne lavait jamais revu. Cinq jours avant la mort de Marguerite, lanimal avait cessé de venir, comme sil avait pressenti le destin fatidique de la vieille femme.
Marguerite ne sasseyait désormais plus à côté dÉdouard. Son fauteuil à bascule demeurait immobile et sempoussiérait sous la grisaille. Il simaginait parfois la chaise qui grinçait à nouveau. Il entendait souvent la voix de sa femme dans les méandres de son esprit, mais dès que le souvenir se dissipait, la maison se vidait de ses fantômes et sengourdissait davantage dans sa mélancolie.
Ce jour-là, assis sur sa chaise, tandis quil scrutait lhorizon, Édouard crut apercevoir un renard séchapper des ombres des bois. Était-ce le même ? Lui qui sétait absenté durant toutes ces années, pourquoi revenait-il la hanter ? Indifférent à ces questions, lanimal progressait solennellement jusquà la route. Il sinstalla comme autrefois devant la maison et épia son occupant.
La chaise sétait ancrée au plancher comme si la stupeur de lhomme avait figé non seulement ses muscles, mais tout le mécanisme du meuble sur lequel il était assis. Jamais il ne se demanda comment pareil animal, dont la longévité ne dépassait que très rarement une dizaine dannées, avait pu survivre aussi longtemps. Il sétait passé au moins quatorze ans, entre le moment où il lavait remarqué pour la première fois et aujourdhui. Dailleurs, il avait lair aussi jeune et vif que dans ses souvenirs, comme si le temps sétait arrêté pour lui lorsque Marguerite était morte.
Quelquun chantait.
Dans la forêt lointaine
On entend le coucou
Du haut de son grand chêne,
Il répond au hibou,
Coucou, coucou,
On entend le coucou.
Doù provenait la voix denfant qui fredonnait cet air dautrefois ? Appartenait-elle à la réalité ou était-elle le symptôme de sa solitude ?
Le renard tourna la tête vers la gauche et Édouard suivit son regard. Il remarqua un garçon. Celui-ci portait une salopette en jeans et une casquette rouge enfoncée jusquaux yeux. Ses pieds étaient chaussés de petit souliers noirs qui, Édouard sen souvenait, claquaient bruyamment sur le pavé. Il ne marchait ni ne courait : il gambadait allégrement, un sac de billes multicolores appuyé contre sa poitrine.
La première pensée du vieil homme fut de se dire que lenfant était en danger, que le renard risquait de le mordre, mais il fut bien forcé de chasser cette idée en voyant que lanimal était imperturbable dans sa contemplation du salon et quil ne portait plus attention au gamin. Ce dernier non plus ne semblait pas être dérangé par la présence de la bête : il lignorait simplement, comme si les deux personnages appartenaient à deux réalités distinctes et parallèles et quils ne pouvaient ni se voir ni se toucher.
Soudain, lenfant fit volte-face. De lest de la rue des Chênes, derrière le volant de son camion blanc des Glaces Martinez, Jose-Louis arrivait. Édouard entendit aussitôt les clochettes tintinnabuler, comme si la pâle vision avait engendré une harmonieuse mélodie. À lextérieur, le jeune garçon laissa tomber son sac de billes, qui se vida de son contenu, et courut en direction du véhicule, les mains dans les poches à la recherche de quelques centimes.
- Bonjour, mon bonhomme! Quest-ce que je te donne cet après-midi ?
- Une glace au chocolat, répondirent en chur lenfant et Édouard. Deux boules!
Édouard leva lindex et le majeur en même temps que lenfant, comme en signe de paix, pour désigner les deux boules désirées. Quand le gamin sempara du cornet de crème glacée, leurs sourires sélargirent symétriquement de chaque côté de la baie vitrée. Jose-Louis refusa les quelques centimes de lenfant en répliquant quil sagissait dun « cadeau ». Puis il repartit aussi vite quil était apparu. Édouard ressentit immédiatement une profonde amertume de ne pas pouvoir goûter à la glace au chocolat.
Tout à coup, le renard détacha son regard de la maison. Il avait remarqué les dizaines de billes dagate éparpillées sur le sol. Il fit un mouvement pour sen approcher, mais fut interrompu par le cri de lenfant.
- Touche pas à ça! Ce sont mes billes!
La glace toujours en main, il courut pour ramasser ses billes. Lanimal, probablement effrayé, fit un pas en arrière et montra les dents. Édouard se leva enfin. Cette fois, il ny avait aucun doute, lenfant était en danger. Il quitta son poste et courut chercher sa carabine au sous-sol. Lendroit était divisé en quatre sections : la pièce principale à laquelle on accédait par lescalier, une minuscule salle de toilettes au fond, quil nutilisait plus depuis la mort de Marguerite, et deux pièces à débarras au centre. La première de ces pièces renfermait tous les objets ayant appartenu à sa femme et la seconde renfermait son fouillis à lui. Cétait dans cette seconde pièce quÉdouard espérait trouver son arme. Il sy rendit à toute vitesse et se mit à la chercher avec une panique grandissante. Où lavait-il laissée ? Il passa une bonne minute à la chercher en se répétant continuellement quil arriverait trop tard. Quand il la trouva, il la chargea et remonta lescalier. Une fois en haut, il entendit la voix de Marguerite protester :
- Fais pas lidiot Édouard! Range cette arme!
- Je nai pas le temps découter tes protestations, Margie! Cet enfant est en danger!
Arme en main, il sortit, sourd aux paroles de sa femme :
- Ne fais pas ça! Cet enfant est déjà mort!
Il ne lavait pas entendue. De toute façon, cette dernière ne réalisait pas le danger dans lequel se trouvait le garçon en saloppe. Lui, Édouard Malenfant, il le savait! Il savait comment la morsure dun renard pouvait être un vrai supplice.
Au début, cest comme se faire mordre par nimporte quel chien. Sur le coup, ça surprendre et on crie, on appelle au secours, en vain. Quand on est enfant, un renard peut nous paraître monstrueusement énorme et on est persuadé quon va mourir dans sa gueule. Quil va nous dévorer tout rond. Puis on tire pour se libérer de lemprise : tous nos muscles se contractent, travaillent ensemble, forcent pour faire cesser la douleurs et plus on tire, plus la douleur est intense. Peu à peu, notre main sengourdit, puis cest le tour de notre bras et on sent que nos jambes vont nous abandonner, quelles céderont sous le poids de la souffrance et nous laisser mourir sur le pavé parmi les billes dagate. Du sang séchappe de la plaie et ruisselle sur le pavé. Il y en a tellement quon se sent étourdi : on chancelle jusquà tomber. Notre main gauche collante de crème glacée rentient à peine notre poids tandis quon sécrase peu à peu. Bientôt, le renard nous lâchera avec la satisfaction de sêtre bien défendu.
Et Édouard sécrasait lui aussi peu à peu sur le perron, le fusil à la main, des larmes coulant le long de ses joues. Lenfant nétait plus là. Le renard non plus. Au loin, on ne voyait même plus Jose-Louis des Glaces Martinez. Peut-être sétait-il engagé sur une rue transversale. Peut-être sétait-il fusionné au soleil couchant, consumé au rythme de la fonte de ses crèmes glacées. Peut-être nexistait-il tout simplement pas. Appartenait-il plutôt à un rêve ? À un souvenir ? À un délire post-traumatique comme tout le reste ? Comme lenfant aux billes dagate et comme le renard à la pupille malveillante ?
À lextérieur, il faisait si chaud. Cétait bientôt le soir, mais le soleil frappait aussi durement quà midi. Édouard tira inutilement un coup en lair pour effrayer le renard qui, de toute façon, avait disparu. Par ailleurs, les billes avaient toutes était ramassées et le sang nettoyé. La rue des Chênes était à présent aussi déserte que dhabitude. Le vieil homme était seul dehors et sanglotait.
Eddie, vieux con, il est mort par ta faute!
Édouard leva les yeux et aperçut un groupe de personnes rassemblées en cercle dans la rue. Ils étaient sortis de nulle part. Ils regardaient tous le sol et le vieil homme fut pénétré par leur évidente affliction. Dans un mouvement de vague, ils levèrent tour à tour la tête et le dévisagèrent. Puis, ils pointèrent tous leur index dans sa direction.
Eddie, vieux con, tes arrivé trop tard!
Le cercle se brisa et laissa entrevoir un corps tordu et sanglant couché sur le pavé. Le vieil homme se leva et sapprocha. Ce nétait pas le corps de lenfant, mais celui de Marguerite. Elle lobservait dun regard fixe et lointain. Édouard allait se pencher pour la toucher afin dêtre certain quelle existait vraiment lorsquil distingua un autre corps un peu plus loin. Il sut immédiatement que cétait le sien et préféra ne pas sapprocher. Il ferma les yeux, serra les poings et espéra tout oublier : le renard, lenfant, Jose-Louis, les billes dagate. Il souhaita même intérieurement pouvoir oublier Marguerite. Il voulait se réveiller dans son lit et sapercevoir que tout ceci nétait quun horrible cauchemar. Quand il osa enfin regarder, la foule avait disparu, mais les deux corps étaient encore là.
« Cest le renard qui a fait ça » fut sa seule pensée.
Il serra on arme contre lui et prit une grande inspiration. Un long périple lattendait. Au loin, la forêt lappelait. Il savait que lenfant était là-bas, que le renard lavait apporté dans sa tanière pour le dévorer ou pour loffrir à ses renardeaux. Édouard devait aller le sauver.
Il contourna les cadavres sans leur jeter le moindre regard de crainte que la terreur le pétrifie et quil ne puisse plus jamais saventurer dans les bois. Et plus il avançait, plus il savait quil ne pourrait plus jamais revenir en arrière. Quil ne sassoirait plus jamais sur sa chaise berçante.
Car on ne peut jamais retourner de lautre côté de la baie vitrée.
Fin