La Bohémienne
de Jonathan Collins


C’était le chaos.
C’était l’irréparable.
L’inconcevable.
La foule fourmillait et les violonistes violonaient comme des cigales prêtes à crier famine à la fourmi, la voisine grincheuse qui portait le nom de Banque Sans-le-Sou. Y’avait des gens partout ; ça se bousculait, ça se basculait : les têtes en bas, les pieds en l’air. Ça chahutait, ça s’insultait à coups de répliques tranchantes et de valises de cuir. On ne s’empêchait pas de passer quand bien même le trottoir était opaque de vestons-cravates. Certains traversaient la rue, se faufilant parmi les taxis aux klaxons hurlants qui n’appuyaient jamais sur la pédale des freins : Faut pas arriver en retard! Faut surtout pas arriver en retard! Ce qui était certain, c’était que dans toute cette apocalypse moderne, il n’était pas question de se tourner les pouces : Vous gênez monsieur! Dégagez le passage! Moi, j’avais pas l’intention de courir! Pas question de me mêler aux occidentaux! J’étais touriste et j’étais en ville seulement pour tourister. J’avais choisi mon coin de rue, là où il n’y avait aucun musicien, magicien, sans-abri ou militant, et j’attendais l’autobus avec impatience.
Mes billets d’avion, je les avais payés très chers. J’avais choisi un hôtel cinq étoiles, le plus chic de la ville, et j’allais assister à des dizaines de spectacles sur la grande Avenue. Mais plus j’y pensais, et plus l’idée de rester enfermé dans une salle sans lumière avec une bande de pressés en sueur ne m’enchantait pas. Quel plaisir aurais-je à être constamment dérangé par ces « m’as-tu-vu? » qui s’exhibaient comme des nudistes, une version contemporaine d’Adam et d’Ève avec des porte-feuilles à la place des feuilles de figuiers ?
Y’avait pas de place pour respirer en ville ! L’air était étouffant, les buildings avaient l’air d’imposantes pierres mégalithiques s’élevant à travers le smog nauséabonde. Il faisait toujours plus chaud qu’ailleurs : la chaleur du soleil était doublée par ces vapeurs d’asphalte qui montaient de sous nos pieds. C’était à peine si les semelles de mes chaussures de se liquéfiaient pas au contact du sol.
Décidément, cet autobus tardait à venir. Il était probablement coincé dans un bouchon de circulation. Quel être malveillant avait pu inventer les bouchons de circulation ? Comme si on n’en avait pas déjà assez des bouchons de bouteilles, il fallait qu’il essaie d’inventer quelque chose d’original. Si un jour je rencontrais ce mec, je lui refilerais mon poing sur sa gueule de prétentieux. Vieux con.
Un vieillard à l’allure douteuse me fixait de son regard énucléé, la barbe mal rasée et un sourire édenté comme seul compliment à son visage ridé. Je lui envoyai la main dans l’espoir qu’il me rendit la salutation, mais il détourna la tête et pointa le ciel de son majeur. Je grimaçai, un peu offusqué, et détournai la tête à ma tour.
Midi passait et la foule se dissipait lentement. Comme mon autobus ne venait toujours pas, je décidai d’engager la conversation avec une femme qui attendait l’autobus à ma droite. Elle avait à peu près mon âge. Ses cheveux blonds étaient coiffés en deux tresses aplaties de chaque côté de sa petite tête, encerclant son visage trop pâle. Elle portait une robe de bohémienne aux couleurs flamboyantes et ses bras étaient couverts de bracelets de plastique.
Elle est plutôt jolie. J’aime la manière qu’elle a de se pincer les lèvres nerveusement quand elle réfléchie. Je me demande à quoi elle pense. Ou à qui? A-t-elle un amoureux? Quel est son nom?
- Quel est votre nom? demandais-je sans trop réfléchir, comme je l’aurais fait dans mon petit village natal. Là-bas, les étrangers devenaient rapidement des amis.
Elle se tourna vers moi et je sus qu’elle m’avait remarqué depuis un moment déjà. Elle ne fut pas surprise de m’entendre demander la question : elle continuait de se mordiller la lèvre inférieure en me regardant attentivement.
- Je suis Joseph Segal, poursuivais-je avec entêtement, mais on me surnomme le Vaillant.
Ça me faisait du bien de discuter avec quelqu’un : je n’avais pas discuté depuis trois jours déjà. Certes, elle ne m’avait pas encore répondu, et mon discours se résumait en un monologue pour l’instant, mais ça me faisait du bien quand même.
- Le Vaillant, vous dîtes ? Assez campagnard comme surnom ; je dirais même que c’est un tantinet médiéval et grotesque. Vous ne trouvez pas?
Je restai bouche bée. À Ste-Marguerite, les gens ne répliquaient pas aussi sèchement aux inconnus. À Ste-Marguerite, on se serrait la main, on se présentait, on buvait une bière à la taverne histoire d’apprendre à se connaître, et on ne s’oubliait pas. Chaque personne qui passait dans le village restait gravée dans nos souvenirs comme le symbole d’une amitié de plus. Je mis quelques instants à trouver une répartie qui tomba immédiatement à plat.
- Je suis plus vaillant que j’en ai l’air, vous savez !
Elle fronça les sourcils et regarda dans la direction opposée. Qu’est-ce qu’ils ont tous à regarder ailleurs? Je leur fais honte ou quoi?
- J’essayais seulement d’engager la conversation.
- Voilà l’autobus qui arrive. Il va nous falloir terminer cette charmante conversation et se séparer.
- Mais je monte dans cet autobus, moi aussi!
- Non, je ne crois pas. La ville c’est pas votre truc. Traversez la rue et prenez l’autobus qui vous ramènera chez vous, peu importe d’où vous arrivez, et ne revenez pas. Je crois que vous en avez suffisamment vu, alors la Grosse Pomme vous dit : « Goodbye! ». Allez raconter votre périple à vos camarades de beuverie et souvenez-vous à quel point nous ne sommes jamais mieux que chez soi.
Je ne montai pas dans l’autobus. La bohémienne y monta, m’ayant déjà probablement oublié. De l’autre côté de la rue, trois autobus passèrent avant que je me décidai à traverser. J’avais été bousculé, basculé et chahuté à la manière des hommes urbains. Je ne m’en remettrais probablement jamais ; c’était le genre de choc culturel qui vous laissaient un goût amer dans la bouche.
Je retournai à Ste-Marguerite le lendemain et racontai effectivement mon aventure à mes amis. Un peu à la manière du conteur de la légende du monstre du Loch Ness, on ne me crut pas, ou du moins, la plupart se montrèrent sceptiques. J’aurais réagi de la même façon. Qui pourrait croire que le monde des Grands, celui que l’on regardait de bas avec émerveillement, s’avérait être souillé – et ses habitants, par le fait même, pestiférés? À une certaine époque, les gens étaient passés à travers la peste noire et la peste bubonique ; j’osais espéré que la peste grise, celle des immeubles qui vous étranglaient, disparaîtrait un jour.
Mais mon espoir était sûrement futile.

FIN

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