Les trois cambrioleurs
suivi de Trois milles minutes à vivre
de Jonathan Collins

Les trois cambrioleurs
de Jonathan Collins


1 : La porte est fermée
2 : Fermée.
3 : Fermée…
1 : La porte est fermée.
2 : Fermée…
1 : La porte est fermée…
2 : Ouvre la porte.
3 : Oui, ouvre-la.
1 : La porte est verrouillée.
3 : Passe par la fenêtre.
2 : La fenêtre…
1 : La fenêtre est fermée.
2 : Est-elle verrouillée ?
3 : La fenêtre…
2 : Est-elle verrouillée ?
3 : Elle est verrouillée.
3 : Regarde, celle à l’étage est ouverte.
2 : J’y monte.
1 : Grimpe sur mon dos.
2 : C’est encore trop haut.
3 : Grimpe sur le mien.
1 : Grimpe sur le sien.
2 : Ça y est, j’y suis.
3 : Il y a quelqu’un ?
2 : Je ne vois personne.
1 : Personne….
3 : Fais-moi voir.
2 : Prend ma main.
3 : C’est trop haut.
1 : Grimpe sur mon dos.
2 : Grimpe sur son dos.
3 : C’est trop haut.
2 : Prend ma main.
3 : Ça y est, j’y suis.
1 : Il y a quelqu’un ?
3 : Je ne vois personne.
2 : Je te l’avais bien dit.
1 : Faîtes-moi voir !
3 : C’est trop haut !
1 : Donne-moi ta main.
2 : C’est beaucoup trop haut.
1 : Donne-moi ton dos !

(2 et 3 se regardent et vont fermer la fenêtre)

3 : La fenêtre est fermée.
2 : La fenêtre est fermée !
1 : Ouvre-la !
3 : Elle est verrouillée.
2 : Verrouillée.
3 : (moqueur) Passe par la porte !
2 : La porte est verrouillée.
1 : Pas grave, j’ai la clé…
2 : Il a la clé.
3 : Tu as la clé ?
1 : La porte est maintenant ouverte.
2 : La porte est ouverte.
3 : Tu as ouvert la porte ?
1 : Avec la clé. (Pause) Comment je monte ?
2 : Monte par l’escalier.
3 : L’escalier…
1 : Je ne le trouve pas.
3 : Il ne le trouve pas.
2 : Tu ne trouves pas l’escalier ?
1 : Non.
3 : Je descend pour te le montrer.
1 : Descend, puis je vais monter.

(#3 descend. Pendant ce temps, #1 observe une peinture accrochée au mur)

3 : Je suis descendu.
1 : Regarde le beau tableau.
3 : Quel tableau ?
1 : Le beau.
3 : Tu crois qu’il vaut cher ?

2 : Je suis à l’étage.

1 : Je ne sais pas. Tu crois qu’il vaut cher ?
3 : Quelques centaines de dollars sûrement.
1 : Deux cents ?
3 : Plus.
1 : Trois cents ?
3 : Je ne sais pas.

2 : Je suis toujours à l’étage.

1 : Peut-être que ça en vaut mille.
3 : Peut-être.
1 : On peut le prendre ?
3 : Je ne sais pas. Demandons à l’autre.
1 : Oui, demandons-lui.
3 : Eh ! Descend, une minute !
2 : Je descend !

Longue pause.

3 : Tu arrives ?
2 : J’arrive tout de suite.

Longue pause.

3 : Que fais-tu là-haut ?
2 : Je cherche.
1 : Que fait-il ?
3 : Il cherche.
1 : Tu cherches quoi ?
2 : L’escalier.
3 : Il est à côté de la rampe.
2 : Je l’ai !
1 : Tu descends ?
2 : Me voilà !
3 : Voilà !
1 : Voilà le tableau !
2 : Quel tableau ?
1 : Le beau !
2 : Celui qui vaut peut-être mille dollars ?
3 : Peut-être… tu le connais ?
2 : Peut-être…
1 : On peut le prendre ?
2 : Non.
3 : Il a dit non.
1 : Pourquoi ?
3 : Je ne sais pas, demande-lui.
1 : Pourquoi ?
2 : Parce que ce n’est pas ça…
3 : …que nous sommes venus chercher.
2 : C’est ça.
1 : C’est quoi ?
2 : C’est tout.
1 : Tout ?
2 : Tout, sauf le tableau.
3 : Nous sommes venus chercher tout…
1 : …sauf le tableau.
2 : C’était ça le plan.
3 : On prend tout ce qui vaut rien.
2 : Et le tableau vaut quelque chose.
1 : Mille dollars…
3 : Peut-être.
2 : On ne peut pas le prendre.
1 : On ne peut pas…
3 : Ne sois pas triste.
1 : Je ne suis pas triste.
3 : Ne pleure pas.
2 : Ne pleure surtout pas !
1 : Je ne pleure pas. J’ai une poussière dans l’œil.
3 : Laisse-moi voir.
2 : Souffle dans son œil.
3 : Tu crois ?
2 : Je crois que oui.

#3 souffle.

3 : Elle est partie ?
1 : Non.
2 : Souffle plus fort.

Pendant ce temps, #2 s’empare du tableau. # 3 souffle encore.

2 : Elle est partie, maintenant ?
1 : Oui, et l’autre aussi.
3 : L’autre ?
1 : L’autre est parti avec le tableau.
3 : L’autre poussière ?
1 : Non, l’autre voleur est parti avec le tableau.
3 : Quel tableau ?
1 : Le beau…

Fin



Trois milles minutes à vivre
Par Jonathan B. Collins

1 : Ça fait soixante ans que ça dure.
2 : Quoi ça ?
1 : Nous autres.
2 : Ça fait déjà soixante ans ? Va falloir renouveler la garantie !

(1 baisse les yeux)

2 : Fais pas une face de même.
1 : Je suis vieux pis t’es vieille.
2 : Y’a rien là. Faut faire avec, c’est pas un drame.
1 : Je pourrais l’accepter si j’étais pas si malade.
2 : Malade ? T’es pas malade, voyons. T’es pas malade, hein ?
1 : J’ai le cœur tout en miettes.
2 : Pourquoi ?
1 : Parce que je le sais que bientôt, on se verra plus.
2 : Pourquoi qu’on se verrait pu ? J’ai pas l’intention de partir et toi non plus.
1 : On va mourir un jour, tu le sais ça.
2 : C’est pas obligé d’être tout de suite. On n’est pas pressé, pas vrai ?
1 : Même si on voulait rester, la mort attendra pas après nous autres. Elle va venir nous chercher. Je la connais la mort. Je l’ai vue emporter tous nos l’amis, l’un après l’autre, pis y’en a qui étaient bin plus jeunes que nous autres. Jérôme, par exemple, il devait pas avoir plus que cinquante et un ans, cinquante-deux maximum.
2 : Je ne me sens pas vieille. Je pense qu’on peut juste mourir une fois qu’on commence à se sentir vieux. D’après moi, c’est comme ça qu’ils nous sélectionnent.
1 : Moi, je me sens vieux.

Court silence mal à l’aise.

2 : Tu te fais du souci pour rien. Je pense que peu importe ce que je vais dire, tu vas toujours trouver un argument pour me contredire. On risque d’y passer la nuit.
1 : Si au moins tu savais ce que c’est que de se sentir vieux. De se regarder dans le miroir le matin pis de compter nos rides jusqu’à ce que ce soit l’heure du lunch. D’avoir peur de se coucher le soir parce qu’on pourrait ne jamais se réveiller. Toujours vivre dans la peur. Vivre pour mourir.
2 : T’es vraiment l’homme le plus quétaine du monde. C’est normal avoir peur, mais faut pas se laisser emporter par des suppositions ou des angoisses. Ça ne tient pas debout. Regarde là, c’est l’heure des nouvelles. Ça va te changer les idées.
1 : Non ! Allume pas la télé !
2 : Bin là ! M’a aller la reporter au magasin si je peux pas la regarder.
1 : Je ne veux pas voir le monde.
2 : Bon, une autre affaire ast’heure. C’est quoi là, tu veux vivre en ermite ?
1 : Penses-tu qu’ils sont heureux ?
2 : Qui ça ?
1 : Les ermites.
2 : Je ne sais pas, va leur demander.
1 : Je ne peux pas. Ils sont beaucoup trop dures à trouver. C’est d’ailleurs pourquoi je veux me faire ermite. Peut-être qu’ainsi, la mort ne me trouvera pas.
2 : Ne sois pas pathétique. Cesse de penser à la mort constamment. Vis ! Sois vivant ! Je suis vivante et je suis heureuse moi. N’aimerais-tu pas ça être heureux toi ?
1 : Oui…
2 : Alors, reviens moi.
1 : C’est impossible !
2 : Qu’est-ce qui est impossible ?
1 : Tout ce que tu me racontes. Comment est-ce que je pourrais croire tes mensonges. C’est rien que du faux, du fabriqué sur mesure pour que je redevienne aveugle. Mais je vois clair maintenant, enfin.
2 : Pis moi, tu me vois-tu ? Est-ce que je compte encore à tes yeux ? Si tu m’as oubliée, si t’as oublié notre promesse, pourquoi est-ce que je continuerais à vivre ? T’es tout ce qui me reste, vas-tu le comprendre ?

(Elle s’écroule dans ses bras)

1 : Pleure pas, je le sais que c’est dure quand on le voit, mais faut pas lâcher ; il faut juste comprendre quand est-ce que la mort va venir nous chercher. Faut savoir où, pis comment. Le reste a pas d’importance.
2 : Je suis vieille.
1 : Je suis vieux, aussi.

(Elle ferme les yeux)

2 : Je suis vieille.

(Il ferme les yeux)

1 : Je suis vieux aussi, pis le reste a pas d’importance…

F in

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