Les coupables
Par Jonathan Collins


Je savais que l’un de nous avait assassiné mademoiselle Stevens. J’étudiais chacun des regards, essayant de déchiffrer la vérité. Qui était-ce? Sonia, la bonne, avec ses manières brusques? Elle avait servi Regina Stevens pendant dix-neuf ans sans la moindre reconnaissance. Ce motif était-il suffisant pour pousser la vieille femme de son balcon?
Il y avait aussi André, le chauffeur, désespéré à modifier son orientation de carrière. À quarante ans, Mademoiselle Stevens lui remplissait les poches d’argent, mais s’obligeait à entretenir une relation purement professionnelle avec lui, alors qu’il ne désirait que son amour. Je me questionnais sérieusement au sujet d’André. Il paraissait être un excellent suspect dans cette affaire.
Caroline, la fille de Regina, était recroquevillée sur sa chaise, les larmes aux yeux. Pourtant, sa relation avec sa mère n’avait jamais été satisfaisante. Égoïste comme aucune, la fille ne ressentait aucun respect envers la millionnaire. Ce meurtre aurait-il pu être une vengeance personnelle?
Le suivant, Harold, le majordome, semblait préoccupé. Si, par malheur, on l’accusait à tort, il ne pourrait pas profiter de la retraite méritée qu’il prévoyait pour l’année suivante. Aurait-il risqué autant pour si peu?
La dernière personne, Camilla, très grande amie de mademoiselle Stevens depuis le jardin d’enfant, était la seule héritière de la fortune quasi inestimable. Je me demandai si, en tant que sexagénaire, elle apprécierait autant d’argent. Si tel était le cas, cela correspondrait à un motif classique pour un meurtre.
Nous attendions tous le verdict fatidique du détective Bradley. Il les avait réunis dans la salle à manger, autour de la table ronde, pour déterminer le coupable. J’estimais me situer dans une bonne position puisque je connaissais à peine Regina, pour lui avoir parlé quelques fois lorsqu’elle se rendait au marché.
Bref, l’homme à l’imperméable marron les observait, dans un coin, connaissant déjà la solution à ce mystère. Son assistant, Luc, brandissait une paire de menottes, pressé de les enfiler aux poignets du meurtrier. Ce fut à cet instant que Bradley expliqua la situation.
- Devant les indices nombreux et preuves irréfutables que j’ai amassé durant ma longue enquête, j’ai pu reconstituer la scène du crime et en déterminer l’auteur. Mademoiselle Regina Stevens était l’objet de jalousie et de mépris de la part de vous tous. Nous ne pouvons vous les cacher, quelqu’un, dans cette pièce, a véritablement poussé cette pauvre vers une mort certaine. Je dois avouer que nul d’entre vous, innocent ou coupable, n’est à féliciter pour votre comportement désolant envers la défunte. En conclusion, j’en suis venu avec l’évidence même de la culpabilité de…
Un coup de feu l’interrompit. Paniquée, je me jetai sous la table. J’entendis un hurlement que je définis comme étant celui de Sonia. Un second coup de feu éclata. Lorsque tout devint silencieux, j’osai relever la tête. Étendu sur le sol, le détective Bradley baignait dans son sang, aux côtés de son assistant, lui aussi mort.
- C’est tout ce qu’ils méritaient! Me faire ça à moi!
Je me tournai en direction de la familière voix. Caroline tenait un pistolet dans sa tremblante main droite. J’ignorais d’où il provenait. Elle pointa le canon vers Camilla.
- Je n’irai pas en prison! J’ai toute une vie de plaisir devant moi! Cette garce, cette vieille folle sans cœur voulait me renvoyer chez mon père pour que je ne puisse pas profiter de sa fortune avec elle. Chiche! Voilà ce qu’elle était! Toute sa vie, elle ne pensait qu’à son argent. Elle m’avait oubliée.
Elle sanglotait maintenant. Soudainement, sans crier gare, elle tourna l’arme et l’appuya contre sa tempe.
- Qu’elle brûle en enfer! Moi, j’ai une autre vie bien meilleur qu’il m’attend là-haut!
- Caroline, non! hurlais-je.
Il était trop tard. Elle appuya sur la détente. Du sang gicla de par l’autre côté de sa tête. L’arme quitta ses doigts pour atterrir contre le sol. Le frêle corps suivit par la suite, lourd. D’où je me trouvais, j’aperçus une larme, une dernière, couler contre la joue de la malheureuse.

- FIN -

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