Dors, douce enfant
de Jonathan Collins
Fais dodo, Colas mon petit frère
Dormir. Oui. Suzie voulait dormir plus que tout. Mais l'insomnie qui la torturait l'en empêchait. Sa psychologue racontait que c'était à cause des troubles émotionnels que lui avait causé le divorce récent de ses parents.
Suzie avait grandi avec eux depuis quinze ans déjà. Voir son père quitter la maison aussi abruptement était effectivement difficile à accepter, mais au point de ne plus pouvoir dormir
Elle en doutait fort bien. Elle avait survécu à de nombreuses épreuves dans sa vie : la mort de son grand-père, le départ de sa sur aînée vers une nouvelle vie à Montréal, son échec en sixième année, son petit ami qui l'avait laissé l'année dernière après deux ans de fréquentation
Non. Sa psychologue avait tort. D'ailleurs, tous les psychologues du monde ont toujours tort. Ils n'existent que pour rendre les gens plus fous qu'ils ne le sont déjà.
Suzie consulta le réveille-matin. Déjà vingt-trois heures trente. Cela faisait plus de deux heures qu'elle était étendue dans son lit, fixant intensément le plafond. Le lendemain, elle avait une entrevue pour un emploi de gardienne. Elle serait horrible à voir. D'ailleurs, cela ne ferait pas changement aux deux précédentes semaines.
"Tu n'auras pas cet emploi Suzie. Tu as des cernes qui descendent jusqu'aux joues."
On frappa à la porte de sa chambre ce qui eut pour effet de la tirer de ses pensées.
- Entre maman ! s'exclama-t-elle, sachant que la seule personne qui pouvait venir frapper à sa porte à une telle heure était sa mère.
Mais cette dernière n'entra pas. Elle ne lui répondit même pas.
- Maman ! Je suis là ! Tu peux entrer !
Aucune réponse. Suzie se défit de ses couvertures, s'assit dans son lit et observa la porte avec interrogation. Elle fut parcourue d'un frisson. Ce n'était pas sa mère derrière la porte. Sa mère serait entrée immédiatement. Il y avait quelqu'un d'autre.
Elle recula, effrayée, contre le mur. Elle regarda sous la porte. Il y avait effectivement une ombre qui faisait contraste au couloir éclairé.
- Qui est là ? hurla-t-elle. Que voulez-vous ?
Elle éclata en sanglots et se plaça en boule. Elle appuya son front contre ses genoux et se berça comme pour se réconforter.
Fais dodo, Colas mon petit frère
Pourquoi ne dormait-elle pas ? Si elle avait été dans le monde des rêves, elle n'aurait pas entendu frapper à la porte
elle n'aurait pas été aussi effrayée
"Stupide Suzie ! Tu n'es qu'une cinglée ! Tu t'imagines des choses !"
Mais l'ombre sous la porte était bel et bien réelle. Et comme pour la contredire, l'ombre disparut.
"Non ! Reviens ! Reviens l'ombre ! Reviens me voir !"
Et elle revint. Mais
il y avait une seconde personne. Ils étaient deux ! Ses pleurs redoublèrent d'ardeur. Ils étaient deux. Deux pour la tuer
Fais dodo, Colas mon petit frère
La porte s'entrouvrit. Un jet de lumière éclaira la pièce. Une main
une main surgit de l'ouverture. Une frêle main
pâle comme la mort.
Suzie hurla. Son cri ne cessait plus. La porte s'ouvrit entièrement. Deux ombres
deux personnages.
Sa mère
sa psychologue
Mais cela ne fit pas arrêter Suzie qui continua de crier. Et même si sa mère voulut la réconforter
et même si sa psychologue tenta de la calmer, rien ne réussit. Suzie hurlait, démente.
Quand le soleil réapparut, on l'avait déjà internée dans un hôpital psychiatrique. Cela faisait déjà sept heures que Suzie hurlait, sanglotait, divaguait
Oh non ! Suzie ne dormit plus jamais
non
elle hurla et hurla jusqu'à sa mort, un mois plus tard.
Encore aujourd'hui, on murmure son nom en frémissant
L'insomniaque
Fin