Un semblant d'héritage
par Jonathan Collins

Son esprit était impénétrable. Même si Jean la connaissait depuis les belles années du lycée, (ce qui lui paraissait des siècles passés) lorsqu’elle était en colère, elle restait toujours impénétrable. Son visage ne témoignait pas de ses pensées; il fallait jouer aux devinettes. Jean n’aimait pas les devinettes.
La vaisselle baignait toujours dans l’évier de la cuisine. L’eau savonneuse avait à présent d’horribles teintes violacées. Qu’avait-il donc fait?
Du calme Jean, tu n’as rendu à cette vieille folle la monnaie de sa pièce.
Même morte, elle semblait furieuse. Était-ce possible que la mort ne lui importât pas vraiment?

Le cercueil était fermé, par respect à la morte et à sa famille en deuil. Jean était là, parmi eux, innocent de son crime. Son regard ne se levait pas de ses pieds. Et si on l’observait? Et si la famille savait? Il ne voulait pas rencontrer ces regards de culpabilité; il n’était pas impénétrable comme cette démente l’était.
Pourquoi se repentir ainsi?
Ce n’est pas ainsi que ça devait se dérouler! Il devait la tuer durant la nuit, pas sur un coup de tête en lavant la vaisselle.
Croyait-il vraiment que son nom serait sur le testament? Elle devait bien lui avoir laissé quelque chose pour ces vingt-quatre années qu’ils avaient partagées. Et il connaissait cette fortune dont tout le monde parlait dans le village. Elle lui avait dit qu’elle avait des millions, là-bas.
L’église était pleine à craquer et pourtant, rares étaient ceux qui appréciaient sa compagnie. Elle avait un de ces caractères qu’il était impossible d’endurer.
Mais elle était riche, c’était ce qui comptait le plus. Et bientôt, lui aussi le serait.

Le notaire était devant eux, le document entre les mains. Tout le monde était suspendu à ses lèvres, surtout Jean.
- Je lis, comme il est écrit, dit le vieil homme.
Il s’éclaircit la voix. Jean bouillait d’excitation. Une fortune reposait seulement sur ce bout de papier.
- Moi, Amélia Jolicoeur Viger, lègue à ma mère, Regina Paquin, l’horloge qu’elle m’avait offerte pour mes dix-huit ans. Je n’ai pu donner naissance à un enfant pour poursuivre la tradition, et j’en suis sincèrement désolée.
" Abouti, merde! Pourquoi ne veut-il pas accélérer la cadence? "
- À mes sœurs, Francine et Jeanne, je lègue toute mon argenterie. À mon frère Antoine, je lègue toutes mes vidéocassettes et disques compacts, lui qui les adore. À mon mari, Jean Jolicoeur…
Enfin!
- …je laisse toutes mes dettes accumulées au cours de ma vie. En espérant qu’il trouve la fortune pour les payer.
- Non, c’est impossible! Il doit y avoir un erreur dans les documents, je…
Jean se leva et renversa maladroitement sa chaise.
- Je croyais que cette femme possédait une fortune.
Le notaire sourit.
- La seule fortune qu’elle possédait, c’était les dettes avait accumulé. Elle totalisent 250 000$. Mais, bien évidemment, avec votre richesse, vous pourrez tout effacer.
- Mais, je n’ai pas de richesses…
- Oui, répondit le notaire, celle du cœur.

Fin