Maman s'en vient me chercher...
Par Jonathan Collins


Il y avait déjà une heure que Kathryn patientait sur son banc de parc, - car après toutes ces années passées dessus, il lui appartenait, n'est-ce pas? - observant la foule de gens d'affaires qui se ruaient, mallettes à la main, vers leurs édifices aux bureaux sans fenêtres. Elle les plaignait de ne pas connaître la vie de dehors; cette vie qu'elle menait depuis son adolescence. Cela devait faire près de quatorze ans - elle avait cessé de compter les années. Elle les plaignait parce qu'ils se croyaient indestructibles tout comme elle avait cru l'être jadis. Mais regardez-la maintenant: elle mène une vie d'itinérante déambulant dans les rues de New-York sans but précis. Elle préférait certes cette existence que celle de prostituée, mais aurait aimé réaliser ses rêves.
On ne le lui en avait jamais offert la chance.
Elle attendait quelqu'un, pour la première fois depuis longtemps, sur son banc de parc. Quelqu'un qui viendrait la sortir de son trou de merde.
- Kathryn?
Elle sursauta. Cette voix si familière qui l'avait si souvent réconfortée. Elle se retourna avec enchantement. C'était sa mère. Une belle femme aux cheveux encore blonds malgré l'âge, aux yeux encore pétillants de joie de vivre, à la silhouette parfaite d'une dame qui se respecte.
- Maman, je...
Sa mère lui fit signe de se taire en posant doucement son index sur sa bouche.
- Je suis venue te chercher. Tu ne resteras plus dans cette misère un instant de plus. Tu mérites beaucoup plus que ça. Viens.
Kathryn ne se fit pas prier et posa sa main dans celle de la femme. Lorsqu'elle se leva, elle ressentit un profond soulagement. Une bouffée de bonheur l'enveloppa tandis qu'elle quittait cette vie difficile. Elles avancèrent sans marcher vraiment, comme soulevées au-dessus du sol.
"Ton esprit déraille encore, ma petite."
Mais pourtant, cela donnait vraiment l'impression qu'elle flottait, qu'elle volait presque.
- Nous volons, ma douce. Je t'emmène ailleurs, dans des lieux plus rassurants.
Dans sa main, celle de sa mère sembla se dématérialisée. Kathryn faillit perdre prise et tomber en bas. Oui, bon Dieu, ils volaient. Ils s'élevaient plus haut, vers les nuages. La jeune femme regarda en bas et les vit, les fonctionnaires, les gens d'affaires, marcher d'un pas solennel. Puis elle vit son corps, étendu sur le banc de parc, les yeux clos, la bouche en forme de "O". Elle vit un homme s'approcher et essayer de la réveiller. Mais elle se réveillait pas.
"Je suis là-haut!"
Il ne la voyait pas. Il ne l'entendait pas. Elle se retourna vers sa mère. Cette dernière n'était plus là. Kathryn flottait seule vers une lumière de plus en plus brillante qui la capturerait bientôt. Elle refusa d'avoir peur.
Elle était morte....
...mais sa mère l'attendait là-haut.

FIN

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