Morne, morne la maison. Je n'étais pas seul.
Je connais l'emplacement de chacun des livres de la bibliothèque grâce à un système de classement efficace et méthodique inégalable. C'est pourquoi je remarquai immédiatement que Bleak house de Dickens avait été déplacé. Un regard moyen ne l'aurait probablement jamais remarqué, mais moi, Olivier Carpentier, je le savais. Je savais que quelqu'un s'était introduit dans la maison pendant mon absence et s'était intéressé aux bouquins.
Il y avait quelqu'un. L'air était si lourd et si mauvais que quelqu'un devait encore se trouver là. M'observait-il peut-être en ce moment en attendant le moment propice pour bondir de l'obscurité, tout vêtu de noir, et s'échapper à jamais. Non. Il ne pouvait pas. Je ne pouvais pas. Justice devait être faîte.
Ce fut à cet instant précis que je me décidai à ouvrir le troisième tiroir du bureau pour m'emparer du revolver. Lorsqu'il fut ouvert, mon cur se mit à se débattre dans ma poitrine. Mes jambes menaçaient de flancher. L'arme n'était plus à sa place.
J'écoutais ma respiration, rapide et saccadée. Je paniquais. Je me trouvais au mauvais endroit au mauvais moment. Sortir. Je devais sortir au plus vite avant qu'il ne me trouve.
- Je suis armé, fit une voix provenant de la pièce d'à-côté. Je vous conseille de vous la fermer et de vous placer face au mur immédiatement.
- S'il vous plaît, ne tirez pas.
- Faîtes ce que j'ai dit !
Et je lui obéis. Je sanglotais maintenant, comme un enfant après un cauchemar. Mais personne ne viendrait me rassurer ce soir. Je devais me débrouiller seul.
- Si vous me laissez partir, je ne vous ennuierez plus.
- Taisez-vous.
Je l'entendis faire quelques pas vers moi.
- Que faîtes-vous ici Olivier ?
Je restai silencieux, espérant qu'il n'attendait pas vraiment une réponse.
- M'écoutez-vous ? M'entendez-vous ? Je ne suis pas un homme patient, vous devriez le savoir, n'est-ce pas ?
- Vous ne deviez pas être ici ! J'avais tout bien préparé.
- Je connaissais votre plan, Olivier. Je savais que vous viendriez ce soir pour me voler un bouquin comme vous le faîtes chaque soir.
- Ils ne valent rien ces livres ! Pourquoi en faîtes-vous un si grand drame ?
- Vous m'avez pris pour trente mille dollars de livres déjà et ce soir, vous êtes venu pour me prendre ma version originale de Bleak House. Lorsque je vous ai engagé comme cuisinier ici, vous vous êtes vite aperçu que ma fortune devait cacher des secrets. Vous vous êtes mis à enquêter sur mon passé et vous avez découvert des choses forts intéressantes et compromettantes à mon sujet. Vous avez compris que j'avais volé pour près de deux millions en bouquins originaux. Et maintenant, vous voulez vous approprier cette fortune.
- C'est vous le méchant dans cette histoire, pas moi.
- Eh bien Olivier, pour une fois, le méchant va sortir victorieux.
Il y eut un coup de feu. J'étais atteint, mais je ne souffrais pas comme si mon corps était gelé, pétrifié. Une seconde explosion brisa le silence. Tout commença à s'embrouiller devant mes yeux ; les couleurs, les ombres et les lumières se mêlaient pour ne devenir qu'un épais nuage qui m'emportait. Je crus entendre un troisième un coup de feu au loin, mais bien avant qu'il ne me blesse, je me laissai emporter sur le nuage.
Morne, morne la maison, et ses livres, et son patron. Que Dieu pardonne aux hommes qui usèrent de leurs poings, au nom de la raison.
F I N