Une odeur de cannelle émane de la cuisine de Rose. Une odeur douce qui sintensifie tandis que ses tartes aux pommes cuisent au four. Lorsquelle ouvre les volets au-dessus de lévier, cet arôme séchappe et senvole dans quelques fébriles brises dautomne. Tout le village de Saint-Augustin est alors enveloppé par la suavité de ce parfum. Un parfum qui se mêle divinement à celui de locéan.
Rose hume ce parfum et se souvient des matins froids dans lesquels Xavier sengouffrait, vêtu de son imperméable jaune et de son suroît assorti. Il descendait au quai 9 pour sembarquer sur le Big Hope et partait à la pêche avec ses quatre autres compagnons.
Si elle arrivait parfois, seule dans le silence de la chambre à coucher, à capter quelques parcelles dun souvenir de qui il fut réellement, des larmes se mettaient inévitablement à couler et elle sobligeait à fermer les yeux pour loublier à nouveau.
Le jour où il était parti, Xavier lui avait souri. Cétait un sourire qui, le croyait-elle, était destiné à Dieu et non à Rose. Un sourire de connivence, comme si le vieil homme avait signé un contrat avec le barbu là-haut. Une sorte de pacte, une entente secrète qui le mènerait inévitablement à son dernier voyage.
Le ciel était dun gris de mauvais augure. La lune ne sétait pas montrée de toute la nuit, ensevelie par de menaçants nuages. Rose se souvient avoir voulu le retenir, mais ne pas lavoir fait. Il paraissait si heureux. De sa fenêtre, elle lavait regardé partir avec un pincement au cur, comme si tout son être savait déjà quelle ne le reverrait plus jamais. Comme si elle savait déjà que la tempête népargnerait personne.
Pour arriver au port, il fallait descendre une pente abrupte à quelques mètres de la maison. Xavier lavait habilement descendue en crabe. Et lorsquil fut trop bas pour quelle puisse le voir, elle sétait assise sur une des chaises de la salle à manger et y était restée pendant des heures. Ce soir-là, tandis que des rafales de pluie noyaient la terre, Rose reçut lappel dHélène, lépouse dun des pêcheurs du Big Hope. Elle lui demanda si Robert était là. Il nétait pas rentré à la maison lui non plus.
- Non, Hélène, je nai vu ni Robert, ni Xavier, ni qui que ce soit du Big Hope. Et tu sais quoi, je ne me ferais pas trop dillusions si jétais toi. Avec la tempête quil y a, si par miracle ils ont trouvé refuge sur une île ou dans un village côtier, ils y resteront pour la nuit. Il savent que ce serait beaucoup trop dangereux de retourner en mer avec ce déluge.
- Jai la trouille Rosie. La mer na jamais été aussi agitée depuis longtemps et ils nont pas lhabitude daffronter les vagues et
La communication fut coupée et toutes les lumières séteignirent. Plongée dans lobscurité, le combiné silencieux toujours appuyé contre son oreille, Rose se mit à pleurer.
Le lendemain, une fois que la mer se fut calmée, des bateaux se lancèrent à la recherche du Big Hope. Il ne fallut que quelques heures pour le retrouver, sa proue en relief au-dessus de leau. Avant la nuit, les corps de quatre pêcheurs furent remontés à la surface. Robert était parmi eux. Jim, David et Marc aussi. Xavier, par contre, était toujours introuvable.
Une phrase que sa mère lui avait dite avant de mourir lui revint à lesprit. Cétait le genre de phrases qui ressurgissaient toujours au moment le plus inopportun. Rose ne loublierait plus jamais.
« Ma chérie, certaines bonnes histoires se terminent très mal. »
*
* *
Les tartes aux pommes reposent sur le dormant de la fenêtre. Elles sont aussi froides que cette fin dautomne. Leur odeur sest envolée au gré du vent. Rose les a oubliées. Perdue dans quelques souvenirs dissipés de Xavier en imperméable jaune, elle nentend pas les pas dans le vestibule. Des pas qui résonnent comme les sabots dun cheval heurtant le plancher. Mais lorsquelle aperçoit linconnu vêtu dun manteau noir, dune paire de richelieus et coiffé dun panama, le bruit a disparu. Il ne demeure que le frémissement des feuilles mortes des chênes enracinés près de la maison.
Elle ne crie pas comme si la venue du visiteur était anticipée. Elle lexamine de la tête aux pieds avec le même regard quon porterait à un tableau dans une galerie dart. Elle létudie avec une fascination nullement dissimulée. Il ressemble vaguement à une image quelle a déjà vue du Colonel Mustard du jeu Clue avec sa moustache en croc dune blancheur immaculée. Il ne manque à lévocation surnaturelle du personnage quun monocle sans bordure porté à lil droit et Rose aurait éclaté de rire. Ce quelle ne fait pas, bien entendu, car le sombre individu na rien damusant. Caricatural dans son ensemble, il affiche un regard sévère et arbitraire. Sa bouche aux lèvres roses et charnues sétire vers lavant comme sil sapprêtait à lembrasser.
- Je vous ai remarquée, Rose, dit-il dune voix grave.
Cette phrase sonne comme la plus grotesque des déclarations damour. Le genre auquel on pouvait assister dans les ciné-parcs les plus fréquentés par les adolescents des années 60. Je vous ai observée, je vous ai choisie, vous mappartenez.
- Tout comme je nai pu mempêcher de remarquer votre chagrin, Rose.
Il prononce son prénom comme si elle est une fleur magnifique aux pétales dun rouge exquis et cela la gêne davantage. Elle baisse la tête et feint la timidité. Il ne lui vient aucunement à lesprit que cet homme est entré chez elle sans frapper. Et elle naurait jamais eu une idée aussi saugrenue que celle de trouver curieux quil na même pas ouvert la porte pour entrer. Quelle ne la pas entendue souvrir ni se refermer, cette porte. Quil est simplement apparu dans le vestibule comme par magie.
- Rose, poursuit-il, regardez-moi.
Elle lui obéit comme une machine obéirait à son ouvrier. Relevant la tête, elle remarque pour la première fois la pureté de lazur de ses yeux. La couleur des yeux dun bambin. Elle se sent rassurée par ce regard, comme si cette couleur ne pouvait être synonyme que dinnocence.
- Je connais tous les remèdes à vos tourments, Rose.
Elle veut baisser les yeux à nouveau, mais il tend sa main gantée de cuir et retient son menton avec délicatesse. Même à travers le vêtement, ses doigts dégagent une certaine chaleur. Une chaleur quelle aurait normalement associée à la flamme dune bougie.
- Qui êtes-vous ? ose-t-elle demander.
Il a un léger sourire qui disparaît rapidement.
- Qui je suis importe peu en comparaison à ce que je peux vous offrir.
- Et que pouvez-vous moffrir?
- Je vois dans votre regard que le doute vous empêche de me faire confiance. Je comprends cela. Je comprends aussi que les derniers jours vous ont semblé pénibles.
- Ils lont été, bien plus que vous ne le croyez.
- Je ne vous laisserai pas gaspiller votre énergie à calfeutrer les fentes de votre carapace vitale. Vous avez suffisamment souffert la mort de votre mari, ma chère Rose. Il est temps pour vous de renouer avec vous-même. Et de fermer la porte sur le passé.
- Que voulez-vous dire ?
Rose fronce les sourcils, ne comprenant pas où veut en venir létranger.
- La vie ma simplement doté de certains pouvoirs, certains dons miraculeux qui me servent dans mes desseins. Je les utilise pour aider ceux qui souffrent, ceux qui voient le monde entier sécrouler autour deux. Je veux vous aider.
Il lui prend la main et la caresse doucement.
- Je vous offre de passer la nuit qui vient avec Xavier. Ne vous faîtes pas de faux espoirs, je ne peux pas le ramener indéfiniment à la vie. Tout comme je ne peux pas vous conduire à lui dans la mort.
La vérité, même si elle avait refusé de laccepter, lui semble en ce moment inévitable : Xavier est mort. Son corps repose à quelque part dans labysse de locéan, sans vie et sans espoir dêtre ramené à la surface un jour. Rien ni personne ne pourrait y changer quoi que ce soit. Malgré tout, la possibilité de le revoir, ne serait-ce que le temps de lui dire quelques adieux est si attirante. Elle écoute attentivement la voix suave du vieux moustachu.
- Je ne peux pas vous promettre la félicité, mais je peux vous offrir un maigre bonheur qui vous aidera à passer à travers le deuil qui vous afflige. Par contre, comme je suis aussi homme daffaires, je ne peux mempêcher de marchander avec vous. Une telle proposition possède son prix, vous comprenez ?
- Je suis prête à me vendre corps et âme pour être capable de serrer mon Xavier à nouveau dans mes bras.
- Vendre votre âme, avez-vous dit?
- Cest tout ce quil me reste à vous offrir en échange.
- Il en sera ainsi, déclare-t-il en lui tournant le dos, mais noubliez pas
Il simmobilise pour ajuster son chapeau et ses gants, puis tourne à peine la tête pour quelle entre dans son champ de vision.
- Votre promesse a été entendue jusquaux plus intimes entrailles de ce monde et elle sera gravée dans la pierre pour léternité.
Il la salue dune brève révérence et lorsquil relève la tête, Rose croit entrevoir une lueur dans son regard. Elle ne comprend pas, outre que par un frisson qui lui traverse lépine dorsale, ce que signifie cette lueur au coin de lil du visiteur. Ce nest que bien plus tard quelle comprendra de quoi il sagissait. Cétait la lueur maléfique des flammes de lEnfer.
*
* *
- Rosie, chuchote la voix, ma belle Rosie.
Dans le silence de la nuit, Rose entend cette voix. Elle lui apparaît comme issue dun songe, dissipée dans les volutes du brouillard. La voix est douce et rassurante. Elle console tous les chagrins : elle est à la fois lépaule contre laquelle on pleure et la main qui essuie les larmes. Seule dans son lit, Rose entend la voix. Elle est soufflée dans le creux de son oreille, même si personne nest dans la pièce. Et pourtant, elle sent sa présence.
Rose se blottit contre son oreiller. Son lit est encore froid. Elle narrive pas à le réchauffer. Le lit est si grand, si vide, et son corps, trop petit. Un courant dair glacial pénètre furtivement dans la chambre. Il lui transperce la peau et sinfiltre en elle. Elle ferme les yeux et sabandonne à lhiver précoce.
Cest alors quelle entend à nouveau sa voix. Il est plus près et pour la première fois sa voix na plus la texture du souvenir.
- Rosie, cest toi Rosie
Elle ouvre les yeux et le voit. Il est tel quil était le jour où il est descendu au quai 9. Il porte encore son imperméable jaune. Même dans lombre, elle peut discerner un léger sourire se dessiner sur ses lèvres.
- Je tai tant attendu, finit-elle par dire après lavoir longtemps observé. Cest toi, oui cest toi.
Rose se redresse dans son lit. Xavier quitte son poste dun pas rapide et serre sa bien-aimée dans ses bras. Elle hume son parfum, goûte à ses lèvres, lembrasse avec passion. Il lui rend ses baisers noyés de larmes.
- Pourquoi as-tu fais ça Rosie, sanglote-t-il, pourquoi ?
Il répète « pourquoi » encore plusieurs fois, comme un écho qui satténue à chaque répétition et qui disparaît peu à peu. Il ne reste enfin plus que des spasmes daffliction qui secouent les deux corps enlacés.
- Pourquoi avoir vendu ton âme, Rosie ?
Elle pose son index sur ses lèvres.
- Parce quil ne me restait plus rien.
- Je vais te quitter encore à laube.
- Ne me quitte pas. Je ne pourrais pas supporter de te voir partir encore une fois.
- Ferais-tu tout pour moi ? lui demande-t-il.
Elle hoche la tête sans hésitation. Sans un mot, il lui prend la main et lentraîne dans une course à travers la maison. Ils sortent dehors. Le vent est glacial. Il claque sur leur peau et Rose se met à grelotter. Elle est nus pieds. Le froid de la terre est si intense quil lui donne limpression de lui déchirer les talons. Xavier ne perd pas une seule seconde et lattire vers la pente. Ils la descendent rapidement. Rose tombe presque à plusieurs reprises, mais Xavier est toujours là pour la retenir.
Ils arrivent au quai 9. Cest un vieux quai en bois dune vingtaine de mètres de long. Des échardes percent les pieds de Rose, mais elle ignore la douleur et continue de suivre Xavier jusquau bout du quai. Ils sarrêtent finalement au bord de leau. La mer sétend à perte de vue. Rose observe Xavier et il lui rend son regard. Il na pas besoin de parler. Elle a compris. Elle saccroche à sa main, inspire profondément et, avec lui, se jette dans les flots.
Si je ne peux tavoir dans la vie, je taurai dans la mort.
- Ma chérie, lui avait dit sa mère, certaines histoires se terminent très mal. Nous avons tous des choix à faire. Ta fin dépendra des sacrifices que tu auras faits. Personne ne meurt le sourire aux lèvres.
- Moi, si.
* * * * *