Quai 9
de Jonathan Collins



Une odeur de cannelle émane de la cuisine de Rose. Une odeur douce qui s’intensifie tandis que ses tartes aux pommes cuisent au four. Lorsqu’elle ouvre les volets au-dessus de l’évier, cet arôme s’échappe et s’envole dans quelques fébriles brises d’automne. Tout le village de Saint-Augustin est alors enveloppé par la suavité de ce parfum. Un parfum qui se mêle divinement à celui de l’océan.
Rose hume ce parfum et se souvient des matins froids dans lesquels Xavier s’engouffrait, vêtu de son imperméable jaune et de son suroît assorti. Il descendait au quai 9 pour s’embarquer sur le Big Hope et partait à la pêche avec ses quatre autres compagnons.
Si elle arrivait parfois, seule dans le silence de la chambre à coucher, à capter quelques parcelles d’un souvenir de qui il fut réellement, des larmes se mettaient inévitablement à couler et elle s’obligeait à fermer les yeux pour l’oublier à nouveau.
Le jour où il était parti, Xavier lui avait souri. C’était un sourire qui, le croyait-elle, était destiné à Dieu et non à Rose. Un sourire de connivence, comme si le vieil homme avait signé un contrat avec le barbu là-haut. Une sorte de pacte, une entente secrète qui le mènerait inévitablement à son dernier voyage.
Le ciel était d’un gris de mauvais augure. La lune ne s’était pas montrée de toute la nuit, ensevelie par de menaçants nuages. Rose se souvient avoir voulu le retenir, mais ne pas l’avoir fait. Il paraissait si heureux. De sa fenêtre, elle l’avait regardé partir avec un pincement au cœur, comme si tout son être savait déjà qu’elle ne le reverrait plus jamais. Comme si elle savait déjà que la tempête n’épargnerait personne.
Pour arriver au port, il fallait descendre une pente abrupte à quelques mètres de la maison. Xavier l’avait habilement descendue en crabe. Et lorsqu’il fut trop bas pour qu’elle puisse le voir, elle s’était assise sur une des chaises de la salle à manger et y était restée pendant des heures. Ce soir-là, tandis que des rafales de pluie noyaient la terre, Rose reçut l’appel d’Hélène, l’épouse d’un des pêcheurs du Big Hope. Elle lui demanda si Robert était là. Il n’était pas rentré à la maison lui non plus.
- Non, Hélène, je n’ai vu ni Robert, ni Xavier, ni qui que ce soit du Big Hope. Et tu sais quoi, je ne me ferais pas trop d’illusions si j’étais toi. Avec la tempête qu’il y a, si par miracle ils ont trouvé refuge sur une île ou dans un village côtier, ils y resteront pour la nuit. Il savent que ce serait beaucoup trop dangereux de retourner en mer avec ce déluge.
- J’ai la trouille Rosie. La mer n’a jamais été aussi agitée depuis longtemps et ils n’ont pas l’habitude d’affronter les vagues et…
La communication fut coupée et toutes les lumières s’éteignirent. Plongée dans l’obscurité, le combiné silencieux toujours appuyé contre son oreille, Rose se mit à pleurer.
Le lendemain, une fois que la mer se fut calmée, des bateaux se lancèrent à la recherche du Big Hope. Il ne fallut que quelques heures pour le retrouver, sa proue en relief au-dessus de l’eau. Avant la nuit, les corps de quatre pêcheurs furent remontés à la surface. Robert était parmi eux. Jim, David et Marc aussi. Xavier, par contre, était toujours introuvable.
Une phrase que sa mère lui avait dite avant de mourir lui revint à l’esprit. C’était le genre de phrases qui ressurgissaient toujours au moment le plus inopportun. Rose ne l’oublierait plus jamais.
« Ma chérie, certaines bonnes histoires se terminent très mal. »
*
* *
Les tartes aux pommes reposent sur le dormant de la fenêtre. Elles sont aussi froides que cette fin d’automne. Leur odeur s’est envolée au gré du vent. Rose les a oubliées. Perdue dans quelques souvenirs dissipés de Xavier en imperméable jaune, elle n’entend pas les pas dans le vestibule. Des pas qui résonnent comme les sabots d’un cheval heurtant le plancher. Mais lorsqu’elle aperçoit l’inconnu vêtu d’un manteau noir, d’une paire de richelieus et coiffé d’un panama, le bruit a disparu. Il ne demeure que le frémissement des feuilles mortes des chênes enracinés près de la maison.
Elle ne crie pas comme si la venue du visiteur était anticipée. Elle l’examine de la tête aux pieds avec le même regard qu’on porterait à un tableau dans une galerie d’art. Elle l’étudie avec une fascination nullement dissimulée. Il ressemble vaguement à une image qu’elle a déjà vue du Colonel Mustard du jeu Clue avec sa moustache en croc d’une blancheur immaculée. Il ne manque à l’évocation surnaturelle du personnage qu’un monocle sans bordure porté à l’œil droit et Rose aurait éclaté de rire. Ce qu’elle ne fait pas, bien entendu, car le sombre individu n’a rien d’amusant. Caricatural dans son ensemble, il affiche un regard sévère et arbitraire. Sa bouche aux lèvres roses et charnues s’étire vers l’avant comme s’il s’apprêtait à l’embrasser.
- Je vous ai remarquée, Rose, dit-il d’une voix grave.
Cette phrase sonne comme la plus grotesque des déclarations d’amour. Le genre auquel on pouvait assister dans les ciné-parcs les plus fréquentés par les adolescents des années 60. Je vous ai observée, je vous ai choisie, vous m’appartenez.
- Tout comme je n’ai pu m’empêcher de remarquer votre chagrin, Rose.
Il prononce son prénom comme si elle est une fleur magnifique aux pétales d’un rouge exquis et cela la gêne davantage. Elle baisse la tête et feint la timidité. Il ne lui vient aucunement à l’esprit que cet homme est entré chez elle sans frapper. Et elle n’aurait jamais eu une idée aussi saugrenue que celle de trouver curieux qu’il n’a même pas ouvert la porte pour entrer. Qu’elle ne l’a pas entendue s’ouvrir ni se refermer, cette porte. Qu’il est simplement apparu dans le vestibule comme par magie.
- Rose, poursuit-il, regardez-moi.
Elle lui obéit comme une machine obéirait à son ouvrier. Relevant la tête, elle remarque pour la première fois la pureté de l’azur de ses yeux. La couleur des yeux d’un bambin. Elle se sent rassurée par ce regard, comme si cette couleur ne pouvait être synonyme que d’innocence.
- Je connais tous les remèdes à vos tourments, Rose.
Elle veut baisser les yeux à nouveau, mais il tend sa main gantée de cuir et retient son menton avec délicatesse. Même à travers le vêtement, ses doigts dégagent une certaine chaleur. Une chaleur qu’elle aurait normalement associée à la flamme d’une bougie.
- Qui êtes-vous ? ose-t-elle demander.
Il a un léger sourire qui disparaît rapidement.
- Qui je suis importe peu en comparaison à ce que je peux vous offrir.
- Et que pouvez-vous m’offrir?
- Je vois dans votre regard que le doute vous empêche de me faire confiance. Je comprends cela. Je comprends aussi que les derniers jours vous ont semblé pénibles.
- Ils l’ont été, bien plus que vous ne le croyez.
- Je ne vous laisserai pas gaspiller votre énergie à calfeutrer les fentes de votre carapace vitale. Vous avez suffisamment souffert la mort de votre mari, ma chère Rose. Il est temps pour vous de renouer avec vous-même. Et de fermer la porte sur le passé.
- Que voulez-vous dire ?
Rose fronce les sourcils, ne comprenant pas où veut en venir l’étranger.
- La vie m’a simplement doté de certains pouvoirs, certains dons miraculeux qui me servent dans mes desseins. Je les utilise pour aider ceux qui souffrent, ceux qui voient le monde entier s’écrouler autour d’eux. Je veux vous aider.
Il lui prend la main et la caresse doucement.
- Je vous offre de passer la nuit qui vient avec Xavier. Ne vous faîtes pas de faux espoirs, je ne peux pas le ramener indéfiniment à la vie. Tout comme je ne peux pas vous conduire à lui dans la mort.
La vérité, même si elle avait refusé de l’accepter, lui semble en ce moment inévitable : Xavier est mort. Son corps repose à quelque part dans l’abysse de l’océan, sans vie et sans espoir d’être ramené à la surface un jour. Rien ni personne ne pourrait y changer quoi que ce soit. Malgré tout, la possibilité de le revoir, ne serait-ce que le temps de lui dire quelques adieux est si attirante. Elle écoute attentivement la voix suave du vieux moustachu.
- Je ne peux pas vous promettre la félicité, mais je peux vous offrir un maigre bonheur qui vous aidera à passer à travers le deuil qui vous afflige. Par contre, comme je suis aussi homme d’affaires, je ne peux m’empêcher de marchander avec vous. Une telle proposition possède son prix, vous comprenez ?
- Je suis prête à me vendre corps et âme pour être capable de serrer mon Xavier à nouveau dans mes bras.
- Vendre votre âme, avez-vous dit?
- C’est tout ce qu’il me reste à vous offrir en échange.
- Il en sera ainsi, déclare-t-il en lui tournant le dos, mais n’oubliez pas…
Il s’immobilise pour ajuster son chapeau et ses gants, puis tourne à peine la tête pour qu’elle entre dans son champ de vision.
- Votre promesse a été entendue jusqu’aux plus intimes entrailles de ce monde et elle sera gravée dans la pierre pour l’éternité.
Il la salue d’une brève révérence et lorsqu’il relève la tête, Rose croit entrevoir une lueur dans son regard. Elle ne comprend pas, outre que par un frisson qui lui traverse l’épine dorsale, ce que signifie cette lueur au coin de l’œil du visiteur. Ce n’est que bien plus tard qu’elle comprendra de quoi il s’agissait. C’était la lueur maléfique des flammes de l’Enfer.
*
* *

- Rosie, chuchote la voix, ma belle Rosie.
Dans le silence de la nuit, Rose entend cette voix. Elle lui apparaît comme issue d’un songe, dissipée dans les volutes du brouillard. La voix est douce et rassurante. Elle console tous les chagrins : elle est à la fois l’épaule contre laquelle on pleure et la main qui essuie les larmes. Seule dans son lit, Rose entend la voix. Elle est soufflée dans le creux de son oreille, même si personne n’est dans la pièce. Et pourtant, elle sent sa présence.
Rose se blottit contre son oreiller. Son lit est encore froid. Elle n’arrive pas à le réchauffer. Le lit est si grand, si vide, et son corps, trop petit. Un courant d’air glacial pénètre furtivement dans la chambre. Il lui transperce la peau et s’infiltre en elle. Elle ferme les yeux et s’abandonne à l’hiver précoce.
C’est alors qu’elle entend à nouveau sa voix. Il est plus près et pour la première fois sa voix n’a plus la texture du souvenir.
- Rosie, c’est toi Rosie…
Elle ouvre les yeux et le voit. Il est tel qu’il était le jour où il est descendu au quai 9. Il porte encore son imperméable jaune. Même dans l’ombre, elle peut discerner un léger sourire se dessiner sur ses lèvres.
- Je t’ai tant attendu, finit-elle par dire après l’avoir longtemps observé. C’est toi, oui c’est toi.
Rose se redresse dans son lit. Xavier quitte son poste d’un pas rapide et serre sa bien-aimée dans ses bras. Elle hume son parfum, goûte à ses lèvres, l’embrasse avec passion. Il lui rend ses baisers noyés de larmes.
- Pourquoi as-tu fais ça Rosie, sanglote-t-il, pourquoi ?
Il répète « pourquoi » encore plusieurs fois, comme un écho qui s’atténue à chaque répétition et qui disparaît peu à peu. Il ne reste enfin plus que des spasmes d’affliction qui secouent les deux corps enlacés.
- Pourquoi avoir vendu ton âme, Rosie ?
Elle pose son index sur ses lèvres.
- Parce qu’il ne me restait plus rien.
- Je vais te quitter encore à l’aube.
- Ne me quitte pas. Je ne pourrais pas supporter de te voir partir encore une fois.
- Ferais-tu tout pour moi ? lui demande-t-il.
Elle hoche la tête sans hésitation. Sans un mot, il lui prend la main et l’entraîne dans une course à travers la maison. Ils sortent dehors. Le vent est glacial. Il claque sur leur peau et Rose se met à grelotter. Elle est nus pieds. Le froid de la terre est si intense qu’il lui donne l’impression de lui déchirer les talons. Xavier ne perd pas une seule seconde et l’attire vers la pente. Ils la descendent rapidement. Rose tombe presque à plusieurs reprises, mais Xavier est toujours là pour la retenir.
Ils arrivent au quai 9. C’est un vieux quai en bois d’une vingtaine de mètres de long. Des échardes percent les pieds de Rose, mais elle ignore la douleur et continue de suivre Xavier jusqu’au bout du quai. Ils s’arrêtent finalement au bord de l’eau. La mer s’étend à perte de vue. Rose observe Xavier et il lui rend son regard. Il n’a pas besoin de parler. Elle a compris. Elle s’accroche à sa main, inspire profondément et, avec lui, se jette dans les flots.
Si je ne peux t’avoir dans la vie, je t’aurai dans la mort.
- Ma chérie, lui avait dit sa mère, certaines histoires se terminent très mal. Nous avons tous des choix à faire. Ta fin dépendra des sacrifices que tu auras faits. Personne ne meurt le sourire aux lèvres.
- Moi, si.

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