Plus personne au quatrième étage du bâtiment. Doris Hall quitte son bureau en refermant la porte derrière elle. Ses talons claquent sur le plancher et le bruit fait écho dans les corridors. Elle tient une large mallette qui pèse au bout de son bras. Dans la mallette reposent quatorze dossiers à régler pour le lundi suivant. Chacun de ces dossiers lui demandera plusieurs heures de travail. Ce qui veut dire que de tout le week-end, elle ne pourra consacrer la moindre seconde à Charles. Elle senfermera dans son bureau à la maison, le nez collé à lécran de son ordinateur, buvant café sur café, de huit heures du matin à huit heures du soir. Elle mangera les sandwichs ou les plats réchauffés que son mari lui apportera sans jamais même goûter à la nourriture. Ce dernier passera la journée dans le garage en compagnie de leur voisin Roger, un quinquagénaire mécanicien. Quand viendra huit heures, elle embrassera Charles sur la joue et ira directement au lit.
Doris soupire bruyamment. Elle est maintenant dehors. Sa voiture est la seule stationnée devant limmeuble. Cest un vieux trois-portes noir quelle conduit depuis onze ans. Son père le lui avait offert comme cadeau de mariage.
En voulant atteindre ses clés au fond de sa poche, Doris échappe la mallette qui souvre. Comble de malchance, un vent soudain vient emprisonner dans son souffle quelques documents qui ont glissé de lun des dossiers. Après quelques vaines tentatives, Doris parvient à rattraper les papiers. Ils sont maintenant froissés, mais elle ne sen préoccupe pas. Elle monte dans la voiture, jette avec empressement son porte-documents sur la banquette arrière et part en trombe.
Quand elle arrive finalement chez elle, elle remarque labsence déclairage dans la maison. Charles se serait-il endormi sans même lattendre ? Elle remonte lallée sans sa mallette quelle a oubliée dans lauto. La porte est entrouverte. Doris fronce les sourcils, mais entre quand même. Son cur palpite dans sa poitrine tandis quelle se déchausse. Elle ouvre la bouche, prête à crier « Charles! », mais se retient. Ce nest pas une décision consciente et réfléchie, mais instinctive. Elle ne sait pas qui peut lentendre.
Elle savance jusquau salon. Le téléviseur est allumé : Doris entend son bourdonnement continu par-dessus de ses pulsations cardiaques. Dans lobscurité, elle tâtonne les murs pour ne pas se cogner. Tout est immobile, statique comme figé, de glace. Le soir écoute et observe.
Doris atteint finalement lescalier qui mène à létage. Elle sest maintenant habituée à la lueur de la lune. Dun pas prudent, elle monte, marche après marche. Chaque mouvement interrompt sa respiration comme si elle pouvait mettre le pied dans un piège à tout moment. Comme si les marches allaient céder et lemporter dans les ténèbres. Doris sagrippe à la rampe en se promettant de bien en rire le lendemain.
En atteignant la dernière marche, elle sarrête. Son corps se pétrifie deffroi. Une lourde et profonde respiration provient de sa chambre. Elle essaie de se convaincre que ce nest que Charles, mais quelque chose dans cette respiration lui est étranger. Quelquun dautre attend à lintérieur. Quelquun qui nattendait quelle.
Peut-être aurait-elle dû faire demi-tour. Mais dès que ses pieds se remettent en mouvement, il nest plus question de les arrêter. Elle pense déjà aux objets dans sa chambre qui pourraient lui servir darme. Ses pensées se succèdent à un rythme effréné. Elle pose la main sur la porte fermée, trouve la poignée, la tourne et entre brusquement. Son doigt soulève linterrupteur et la lumière jaillit de lampoule au plafond.
Doris est tout dabord aveuglée. Elle entend des cris affolés. Ce sont des voix familières qui scandent son nom. Quand elle parvient finalement à distinguer les visages, son cur se serre et elle pousse un cri effroyable.
Devant elle, le corps à moitié caché sous les couvertures, se tiennent Roger et sa femme, lair franchement déboussolés.
« Doris, grand Dieu, veux-tu bien mexpliquer ce que tu fais chez moi? »
F I N