Doris Hall
de Jonathan Collins



Plus personne au quatrième étage du bâtiment. Doris Hall quitte son bureau en refermant la porte derrière elle. Ses talons claquent sur le plancher et le bruit fait écho dans les corridors. Elle tient une large mallette qui pèse au bout de son bras. Dans la mallette reposent quatorze dossiers à régler pour le lundi suivant. Chacun de ces dossiers lui demandera plusieurs heures de travail. Ce qui veut dire que de tout le week-end, elle ne pourra consacrer la moindre seconde à Charles. Elle s’enfermera dans son bureau à la maison, le nez collé à l’écran de son ordinateur, buvant café sur café, de huit heures du matin à huit heures du soir. Elle mangera les sandwichs ou les plats réchauffés que son mari lui apportera sans jamais même goûter à la nourriture. Ce dernier passera la journée dans le garage en compagnie de leur voisin Roger, un quinquagénaire mécanicien. Quand viendra huit heures, elle embrassera Charles sur la joue et ira directement au lit.
Doris soupire bruyamment. Elle est maintenant dehors. Sa voiture est la seule stationnée devant l’immeuble. C’est un vieux trois-portes noir qu’elle conduit depuis onze ans. Son père le lui avait offert comme cadeau de mariage.
En voulant atteindre ses clés au fond de sa poche, Doris échappe la mallette qui s’ouvre. Comble de malchance, un vent soudain vient emprisonner dans son souffle quelques documents qui ont glissé de l’un des dossiers. Après quelques vaines tentatives, Doris parvient à rattraper les papiers. Ils sont maintenant froissés, mais elle ne s’en préoccupe pas. Elle monte dans la voiture, jette avec empressement son porte-documents sur la banquette arrière et part en trombe.
Quand elle arrive finalement chez elle, elle remarque l’absence d’éclairage dans la maison. Charles se serait-il endormi sans même l’attendre ? Elle remonte l’allée sans sa mallette qu’elle a oubliée dans l’auto. La porte est entrouverte. Doris fronce les sourcils, mais entre quand même. Son cœur palpite dans sa poitrine tandis qu’elle se déchausse. Elle ouvre la bouche, prête à crier « Charles! », mais se retient. Ce n’est pas une décision consciente et réfléchie, mais instinctive. Elle ne sait pas qui peut l’entendre.
Elle s’avance jusqu’au salon. Le téléviseur est allumé : Doris entend son bourdonnement continu par-dessus de ses pulsations cardiaques. Dans l’obscurité, elle tâtonne les murs pour ne pas se cogner. Tout est immobile, statique comme figé, de glace. Le soir écoute et observe.
Doris atteint finalement l’escalier qui mène à l’étage. Elle s’est maintenant habituée à la lueur de la lune. D’un pas prudent, elle monte, marche après marche. Chaque mouvement interrompt sa respiration comme si elle pouvait mettre le pied dans un piège à tout moment. Comme si les marches allaient céder et l’emporter dans les ténèbres. Doris s’agrippe à la rampe en se promettant de bien en rire le lendemain.
En atteignant la dernière marche, elle s’arrête. Son corps se pétrifie d’effroi. Une lourde et profonde respiration provient de sa chambre. Elle essaie de se convaincre que ce n’est que Charles, mais quelque chose dans cette respiration lui est étranger. Quelqu’un d’autre attend à l’intérieur. Quelqu’un qui n’attendait qu’elle.
Peut-être aurait-elle dû faire demi-tour. Mais dès que ses pieds se remettent en mouvement, il n’est plus question de les arrêter. Elle pense déjà aux objets dans sa chambre qui pourraient lui servir d’arme. Ses pensées se succèdent à un rythme effréné. Elle pose la main sur la porte fermée, trouve la poignée, la tourne et entre brusquement. Son doigt soulève l’interrupteur et la lumière jaillit de l’ampoule au plafond.
Doris est tout d’abord aveuglée. Elle entend des cris affolés. Ce sont des voix familières qui scandent son nom. Quand elle parvient finalement à distinguer les visages, son cœur se serre et elle pousse un cri effroyable.
Devant elle, le corps à moitié caché sous les couvertures, se tiennent Roger et sa femme, l’air franchement déboussolés.
« Doris, grand Dieu, veux-tu bien m’expliquer ce que tu fais chez moi? »

F I N

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