(Contes exilistes)
Le bouton de cuivre
La tour aux singes
Le chien
Les livres
Le ventilateur
Le rhum
La poupée d'Algérie
LE BOUTON DE CUIVRE
Nicolas Nikolayev urina. Il ne secoua pas son pénis, comme il le faisait d'ordinaire lorsqu'il se réveillait plein d'allant, mais le laissa retomber entre ses cuisses, sans même l'examiner, trop occupé qu'il était à inspecter son vis-à-vis dans le miroir du lavabo:"
des cheveux blonds filasses en oriflamme, un teint cireux, des plis aux coins des yeux, un nez ayant promis mais apparemment triste et bête, des pommettes saillantes. Plus bas, deux tranchées s'enfonçaient sous ses clavicules et les veines, qui sillonnaient ses bras, étaient boursouflées...".
Il arracha un poil blanc de son menton et l'examina avec stupeur, le roulant entre le pouce et l'index, le triturant nerveusement. Lorsque son dentier tomba sur sa lèvre inférieure, le rire qu'il ébauchait se transforma en rictus : " Hum ! haoum! " soupira-t-il. Se massant des deux mains les joues et les tempes, il marmonna :" Ouais ! Ouais
".
Ayant ouvert la fenêtre qui donnait sur un mur décrépi et triste, il se pencha pour prendre un peu de ciel, fit trois respirations presque distraitement et demeura sur place, la lèvre amère, les bras ballants, fixant le mur qui coupait la vue et la lumière. « Ce mur est sale ! » ronchonna-t-il, en lui tournant le dos, et gagnant le lavabo, le blaireau maintenu un instant au-dessus du nez, il marmonna encore : « Ce mur est dégoûtant ! », puis il se savonna énergiquement, se couvrant de mousse le nez et les oreilles.
Lorsque la mousse onctueuse fut abondamment répandue sur son visage, depuis les tempes jusqu'aux pommettes et partout sous le menton jusqu'aux lobes des oreilles, il déposa la brosse, et tout en s'essuyant les mains dans une serviette bleue décrochée au passage, il courut au salon et mit en marche un transistor.
On entendit d'abord le bruit d'une brosse à dents qui racleraient une tôle ondulée, auquel se substitua progressivement la voix gommeuse d'une chanteuse de cabaret qui modulait le slow délavé d'une époque démodée. Les paroles se firent peu à peu indistinctes tandis qu'il regagnait le lavabo, mais la mélodie le suivit. C'était un air mélancolique qui évoquait des balançoires oubliées sur des feuilles mortes et des terrasses de café à l'heure de fermeture, un air lointain venu d'un autre continent, où il n'y a ni saison de pluie ni saison sèche, mais un soleil discret et des fleurs au printemps, du givre, en hiver, sur des carreaux luisants.
Tout en sifflotant la musique, à coups de rasoir, en gestes précis, il racla le savon étalée sur ses joues, traçant sur sa peau des bandes roses et régulières comme le ferait une tondeuse sur la fesse crépue d'une brebis. Du doigt, il appréciait le travail, le parachevant à l'occasion. Il s'y remit plus de trois fois sur la pomme d'Adam .A à la troisième fois, il se blessa, comme tous les jours d'ailleurs. « Merde ! Cette foutue pomme ! » s'exclama-t-il. Et sur l'air martial qu'entonnait le transistor, il passa sous la douche
« Un bouton ! Un bouton ! » l'entendit-on soudain crier."Bien étrange bouton !".Il le tenait cérémonieusement, devant lui, entre le pouce et l'index, lorsqu'il surgit de la douche. Penché à la fenêtre, il le fit jouer dans la pauvre lumière.
C'était un bouton de cuivre doré. Percé en son centre de deux trous carrés, il était traversé de part en part par une mince rigole zigzagante formant un "N".
Planté dans l'eau qui dégoulinait à ses pieds, il tournait et retournait celui-ci entre ses doigts ou le faisait sauter sur sa main ouverte comme pour en apprécier le prix, en estimer le poids. Regard scrutateur épinglé sur un objet vulgaire, il n'entendait pas et ne voyait pas les rumeurs et les bruits de la rue qui, débarqués par les courants d'air, s'entassaient dans l'appartement, autour de lui, sur le lit défait, parmi les effets dispersés dans un grand désordre, parmi les feuillets épars et les livres, les mégots de cigarettes et les cendres qui couvraient le bureau en un méli-mélo indescriptible ; dans les verres à bière abandonnés sur les tablettes, dans les vases, parmi les objets de toilette déjetés, les tubes, les essuies, les brosses à dents.
Il fallut la sonnerie d'un réveil pour le ramener à la réalité des choses.
« Sept heures dix ! Ce bureau, encore ce bureau toujours ce bureau ! » soupira-t-il. Et se collant le bouton sur le téton droit, il se planta devant le miroir du lavabo et fit des poses.
S'adressant au bouton, il demanda :" Qui es-tu, toi ? D'où viens-tu ? Je te connais. Où nous sommes-nous connus ? Quand ? Et pourquoi ?".
Personne ne lui répondit sinon une douleur aiguë qui résonna en lui tel un éclair suivi du tonnerre.Il en localisa la racine, du doigt. Elle se situait juste en dessous du sternum, légèrement à droite sous l'attache de la dernière côte. « C'est une vraie taupe ! » l'entendit-on grogner, « Une taupe de taupe ! » Et le doigt enfoncé sur l'endroit douloureux, il lâchait, par le nez et par la bouche, des sifflements libérateurs : "fufusinn, sinfu...".
Il était sept heures trente lorsqu'il prit définitivement pieds dans la réalité. Il salua d'abord son ombre, à laquelle il n'avait pas encore porté attention jusqu'ici : "Bonjour toi. T'as bien dormi ? J'ai
fait un rêve ... Pas toi ? J'ai rêvé, c'est sûr, mais de quoi ? Je sens que c'était d'importance extrême, et impossible d'en suivre le fil. Vois-tu ce bouton ? D'où vient-il celui-là ? Tu ne sais ? Pas plus que moi ? C'est un bouton pas bien plus étrange que les autres, et pourtant ce n'est pas un bouton comme les autres. D'abord je ne possède aucun bouton qui lui ressemble et je l'ai trouvé ici, sous la douche, dans cet appartement qui est à nous et où personne d'autre que nous, n'entre...De plus, j'ai comme l'impression qu'il jouait un rôle dans ce rêve
.
Il consulta sa montre. "Sept heures trente ! Faudra faire vite ! Et le « 'N », d'après toi, que signifie-t-il ? Nathalie ? Peut-être "NON !", mais aussi bien : "Nalingi" ou "Nalingi te", ou "Nagazaki", ou "Ni vu, Ni connu", ou "Nombril", ou "Nicolas" ? Qu'en penses-tu ?"».
Sur ces mots, il sauta dans son pantalon .L'enfilant d'une main, entra de l'autre dans sa chemise, fixa ses boutons de manchette tout en prenant place dans ses souliers, bailla à se décrocher les mâchoires, et son veston de tergal brun sur le dos, laça ses souliers tout en épiant sa montre. Elle marquait : "trente quatre". Il logeait au troisième ; en trois enjambées, il fut en bas. Sur le trottoir, il hésita un instant, ébloui par la métallique lumière qui tranchait, telle un glaive d'argent, l'ombre géante des immeubles, puis plantant son melon marron sur la tête, il fonça dans la rue vers l'arrêt du bus que l'on distinguait à hauteur du premier carrefour sous le couvert d'une allée de manguiers,
Il n'était pas seul à courir. Tout un monde paraissait, comme lui, engagé dans une course dont il était d'ailleurs difficile de déterminer le point d'arrivée. On courait, en effet, en tous sens. Ou bien plusieurs courses avaient lieu en même temps, ou bien certains coureurs avaient sur les autres une sérieuse avance et les recoupaient déjà dans un circuit fermé. Quelques rares personnes, attardées sur les seuils ou assises à leur balcon, suivaient avec une morne satisfaction cette course insensée.
Porté et déporté par le flot des concurrents, Nicolas Nikolayev parut un moment perdre pieds et disparaître dans la masse confuse, mais bientôt, on vit pointer, avec soulagement, le sommet de son melon, puis sa tête toute entière. Coincé dans un groupe d'abonnés, il s'immobilisa avec eux au long du trottoir qui sentait l'urine et la transpiration, et attendit là, cherchant d'un oeil inquiet son ombre qui, piétinée sans ménagement, n'en supportait pas moins l'épreuve, sans une plainte, sans un grognement.
Un ronflement sourd déboucha d'une rue latérale et vrombit dans l'allée, faisant trembler le béton et les manguiers. Un mastodonte jaune orange vint se ranger le long du trottoir, poussa un long soupir, en ouvrant ses portières, lançant le signal d'une nouvelle ruée. Catapulté par les concurrents qui le suivaient, Nicolas Nikolayev se vit projeté vers une banquette miraculeusement vide. Encore une fois l'odeur d'urine, de sueur et de tabac souillé le prit à la gorge.
Seul blanc parmi les noirs, tous l'observaient, inquisiteurs, certains hostiles, la plupart hospitaliers et rieurs. En face de lui, un nègre entre deux âges, grisonnant et myope, proprement rangé dans un costume sans teinte comme un dossier confidentiel dans la mallette d'un petit fonctionnaire, le surveillait benoîtement.
« Moins cinq !», soupira laconiquement Nicolas, tandis que le bus décollait.
Quand j'étais jeune, observa le petit fonctionnaire, il m'arrivait souvent de le manquer. J'étais trop sûr de moi. Aujourd'hui c'est tout le contraire : je pars beaucoup trop tôt, parfois des heures à l'avance. Je n'en dors plus, vous comprenez cela ? Il se moucha, et le nez toujours dans son mouchoir, ajouta :" Je me prive de mon thé dans la crainte de le manquer, voyez-vous ça !".
Une fillette survint à cet instant ; il se tassa dans son coin pour lui faire place et se tint coi, préoccupé par son nez qui le démangeait.
Nicolas était dans l'expectative. Il avait l'impression de connaître la jeune fille mais ne parvenait pas à la situer dans sa mémoire. Il avait beau faire défiler ses souvenirs, fouiller les moindres recoins de sa mémoire, il n'en trouvait trace.
C'est alors que son regard tomba sur les boutons qui ornaient le tailleur de la fille. Il en eut un coup au coeur : ils étaient en tout point identiques à celui qu'il avait déniché sous la douche.
- Dites-moi, lança-t-il, sans pouvoir retenir sa pensée, et fixant la fille avec une étrange insistance, ce bouton est-il à vous ? Est-il à vous ? Avouez ! Il criait : "Avouez ! Avouez !".
Surprise, puis effrayée, la jeune fille, retrouvant très vite son contrôle, le défia des yeux, eut une moue de mépris, détourna la tête en lançant, du coin des lèvres, un chuintement pas très propre et, haussant les épaules, se retrancha dans un mutisme dédaigneux, en occupant ses doigts à ajuster le ruban rose qui enserrait ses livres.
Les passagers s'étaient retournés sur eux et ne les quittaient plus du regard, guettant quelque chose, prêts à intervenir ou à s'amuser.
- Beaucoup de gens médisent des rêves et les accusent de tous les péchés du monde, intervint le petit fonctionnaire, et c'est là, tous préjugés. De mon côté, je respecte les rêves. Il ne m'ont jamais trompé, ni volé, ni injurié. Ils ne leur viendraient pas à l'esprit, par exemple, de prendre votre place. Ils sont discrets et peu voyants...
Nicolas Nikolayev chercha son ombre. Elle était étalée sur le visage de la jeune fille, comme une écharpe de soie amoureuse." Un peu de tenue !" siffla-t-il à son intention. La jeune fille tira son petit tailleur sur ses genoux.
Elle avait de beaux genoux, bien ronds, bien lisses, aux reflets de cuivre patiné, une lèvre charnue et fragile, un cou effilé qui supportait, en équilibre, une tête d'ébène sculpté.
-Bien, sûr, reprit son vis-à-vis, il faut y prendre garde; à trop fortes doses, ils sont indigestes .Etant jeune, j'étais souvent indisposé pour en avoir abusé. Ah ! Les indigestions de la jeunesse !
Le nez à la vitre, Nicolas Nikolayev se trouvait à nouveau déconnecté des conversations. Les acacias en fleurs, plantés en bordure de l'avenue tels des sapins de noël saupoudrés de neige jaune, le remplissaient de nostalgie. Il se laissa envahir par le ronronnement du bus et la fuite des images. Objet véhiculé parmi les objets, il éprouvait une tendresse toute délicate pour son espèce qui un jour était apparue sur cette terre, s'y était implantée, avait dessiné le paysage, avait matérialisé ses rêves. Il éprouva l'envie d'embrasser le petit fonctionnaire, la jeune fille, en face de lui, de leur confier ce qu'il ressentait et puis il se dégonfla en rencontrant le regard méfiant d'un passager sur la banquette voisine.
Ayant retrouvé la parole, la jeune négresse s'écria :
- Pourquoi nous interdit-on la vente libre des rêves ? Pourquoi ? C'est inhumain. J'ai tant de rêves moi ! Je pourrais les vendre et en vivre !
Elle avait fermé les yeux et joint les mains dans un geste de supplication passionnée. Lorsqu'elle vit les sourires idiots et mesquins des voyageurs, elle se cacha dans ses mains et on l'entendit pleurer. Le temps de se reprendre, elle fut prise d'un rire hystérique, et bredouilla :
- Laissez-moi ! Je suis ridicule, hi, hi. ! Je n'en ferai jamais d'autre. Mais c'est la faute à ma mère ; c'est elle qui a bercé de rêves toute mon enfance.
Elle se tamponna les yeux. Le bus stoppa devant une petite gare joliment fleurie de rosiers sauvages, de sceptres de pharaon, de jeunes frangipaniers aux fleurs blanches étalées comme des ailes de papillons endormis. Les portières se déplièrent dans un sifflement asthmatique et les compartiments se vidèrent de presque tous leurs passagers. Le trio, composé de Nicolas Nikolayev, du petit fonctionnaire et de la jeune fille, ne bougea pas ou à peine .La jeune fille se recula sur sa banquette vers le couloir de dégagement, le petit fonctionnaire se mit à l'aise et Nicolas Nikolayev étira ses jambes.
- Ils n'ont bien souvent ni queue ni tête, reprit le petit fonctionnaire, mais lorsqu'ils nous quittent, on garde l'impression qu'ils nous ont livré un message que nous n'avons pas pu déchiffrer.
- C'est cela, c'est exactement cela, s'enthousiasma Nicolas.Nikolayev .Après on se sent mal à l'aise ; on croit avoir entendu quelque chose d'essentiel et qui nous échappe. On cherche à reconstituer une certaine logique dans nos rêves et on n'y parvient pas.
A l'arrêt suivant, la jeune fille descendit. Les deux hommes la suivirent des yeux.
- La connaissez-vous ? interrogea le petit fonctionnaire.
Nicolas Nikolayev fit jouer le bouton de cuivre entre ses doigts, s'enquit de son ombre, maintenant couchée sur la banquette, à l'emplacement vide et chaud laissé par l'adolescente au long col de cygne noir, prit un air connaisseur et mystérieux :
- Sait-on jamais, fit-il. Peut-être oui... Peut-être.non, et pourtant
.Comment dire ?
Il parut fixer quelque mouvement insolite en lui. Des yeux, d'un hochement de tête, son compagnon l'encourageait à la confidence. Il tapota, enfin, sa mallette de cuir noir et proposa :
- Si nous tentions de démêler tout cela. Ayez confiance. Je m'y connais plus que vous ne pourriez le croire. Chez nous, ça tient de famille, et mon grand-père était sorcier. Chez vous, on les appelle devin, je crois...
Soudain, Nicolas Nikolayev claqua des doigts.
- Je l'ai !
- Vous l'avez ?
- Oui, le rêve... J'y ai vu cette fille et le bouton de cuivre. Vous aussi, vous y étiez. Qu'en dites-vous ? Hein ! C'est incroyable et c'est vrai ! Qu'en dites-vous ?
Il exhiba le bouton de cuivre, le fit voyager, très excité, sous les yeux ahuris de son vis-à-vis.
- Voyez ! Voyez ! bredouillait-il.
- Exprimez-vous plus clairement, je vous prie, insista le nègre, en pinçant la voix et les lèvres. Je veux tout savoir. Fermez les yeux et laissez-vous aller...
Nicolas prit une grande inspiration, cherchant à dominer son émotion, passa la main dans ses cheveux et, probablement, pour se donner plus d'assurance, fit un clin d'oeil à son ombre. Elle dormait, la pauvre, indifférente à tout ce micmac des hommes dont elle n'était que l'ombre. Elle ronflait vulgairement, emportée dans un rêve habité d'enfants enrhumés.
- Elle ne m'a jamais lâché, commenta Nicolas, montrant du doigt son ombre. Elle s'égare bien de temps à autre- question d'éclairage- mais en fait elle est toujours là, à mes côtés ou sur moi-même, même si je ne la distingue pas. Quand je n'ai personne à qui parler, c'est à elle que je m'adresse, et elle m'écoute sans broncher, très amicalement, compréhensive et tolérante. Nous formons un couple parfait : deux personnes en une : je la projette et elle me reflète
Un chien peut être fidèle, mais il faut tout le temps s'en occuper, et il s'accapare de vous, au point de vous rendre esclave de ses petits besoins et de ses caprices, et puis c'est incommode en ville, et quand il est en chaleur, il faut tout le temps le gronder. Tandis qu'une ombre...
- Je vous comprends parfaitement bien, mais, au fait, qu'avez-vous rêvé ? renchérit le petit fonctionnaire. Surtout ne vous gênez pas pour moi. Je suis en mesure de comprendre bien des choses. C'est de famille, voyez-vous ?
Nicolas Nikolayev ferma les yeux, et comme sous l'effet d'un hypnotique, se mit à ahaner des mots sans suite :
- Ballon dirigeable... Ville jaune et bleue... Est-ce un ballon ? Un parc français, derrière de hautes grilles noires prolongées en lance royale
", et les images se succédaient comme si elles tentaient d'attraper les mots au vol, pour les remettre dans leur contexte et les rendre plus cohérents, plus poétiques. "
Prairie tondue et vallonnée, descendant en pente douce vers un fleuve
un fleuve de rapides et d'îles comme un mer intérieure qui s'écoulerait dans le vide ... Du beau soleil étalé... Un parasol déplié rougeoyant de soleil..., Des enfants, dans les allées... Ils cueillent des fleurs furtivement et les jettent quand ils se sentent découverts par les gardiens du domaine... Des enfants à la peau rose, à la peau noire... Des gardiens tous noirs... Et voilà un prêtre en robe noire qui fait trois pas mesurés. "Une, deux, trois" compte-t-il. Là-dessus il s'agenouille, psalmodie : "mea culpa, mea culpa " et repart sur trois nouveaux pas : "une, deux, trois" ...
A nouveau, le bus stoppa. Un bâillement de portières, un claquement, "Pas un bas sans Bata" Pas un pas sans Bata". Le bus déchira le panneau publicitaire et s'éloigna.
Nicolas secoua la tête."Tout ça ne mène à rien", s'exclama-t-il, bien décidé à se taire.
- Allons ! Ne vous découragez pas, coupa le fonctionnaire, en se grattant l'occiput. C'est toujours pénible au début, mais il suffit d'insister et ensuite, tout coule de source. Je vous écoute. Continuez... Vous n'êtes pas un enfant que je sache ! Du cran ! Hop ! Du cran !
Nicolas saliva...
- Un baldaquin de toile cirée, reprit-il. Vous me suivez ? Vous me suivez ? Un baldaquin de toile cirée montée sur roues de bicyclette... Avachi dans le landau, bonnet de dentelle et layette de soie rose, je fume un énorme cigare, et j'agite un hochet... Mes jambes pendent hors du landau, mes pieds traînent sur le sol
- Excellent ! Excellent, tout cela ! s'enthousiasma le petit fonctionnaire, en se cognant les genoux en cadence. Excellent ! Nous brûlons ! Voyez-vous, il faut faire la part des choses. Certains détails ne sont là que pour nous égarer. Avec un peu d'expérience cependant et beaucoup d'intuition on arrive, je vous l'assure, à traduire l'essentiel. Parfois c'est un infime détail qui donne la clef. Efforcez-vous d'être précis, de plus en plus précis, s'il vous plaît.
Nicolas serra les dents.
- Des voix... rien que des voix, cristallines et sonores sur le décor métallique et phosphorescent. Dans mes pieds qui traînent, des pieds qui marchent; escarpins noirs, socquettes rouges, peau noire, qui marchent, qui marchent, et je fume béatement mon cigare.
- La marque ? Intervint le nègre.
- Quelle marque ?
- La marque du cigare, voyons ! C'est un indice très sérieux.
- Je ne fume jamais le cigare, s'excusa Nicolas, alors, la marque !
- Tant pis, se résigna le petit fonctionnaire. Nous aviserons sans elle. Continuez, je vous prie.
- Un passage clouté... Au centre du carrefour, posé à même le sol au milieu d'un cercle dessiné à la craie, un bouchon... Il supporte... nous y sommes enfin... il supporte un pile de boutons identiques à celui-ci .annonça-t-il triomphant.
Il fit sauter le bouton sur sa main ouverte :"En cuivre doré...".
-En cuivre doré ! s'exclama le petit fonctionnaire.Voyons cela de plus près ! Et tout en tirant une loupe de sa serviette, il attrapa la main de Nicolas et ordonna;".Ouvrez bien la main que je vois cela au plus près.".Courbant la tête, le nez dans la main de Nicolas, il se mit alors à examiner le bouton, comme s'il eut s'agit d'un bijou fabuleux, éloignant et rapprochant sa loupe, poussant des soupirs et murmurant des incantations. Lorsqu'il releva la tête, son visage exprimait une réelle inquiétude. Celle-ci lui traversait le front de part en part sous la forme de trois rides étirant ses paupières vers les pommettes." Je vois, mon pauvre garçon, laissa-t-il tomber, il vous faudra faire preuve de beaucoup de courage. Seul vous n'y arriverez pas. Priez la Vierge Marie ! Elle est toute grâce et toute disponibilité envers des gens comme vous.Elle seule peut encore vous aider
".
Mais Nicolas Nikolayev, toujours embarqué dans la reconstitution de son rêve, continuait à en suivre les traces :
-De part et d'autre du passage clouté, sur toute la longueur du trottoir, des joueurs.de pétanque
Avez-vous pratiqué ce jeu, Monsieur ? s'enquit-il à l'adresse du vieux sage. Sans attendre une réponse,il enchaîna: " Ils tiennent une boule dans la main et visent tous le bouchon planté au centre du passage
On me descend du landau; on m'arrache mon cigare; on me plaque une boule dans la main... « Allez, champion, lance la boule ! » crie une voix. Sans hésiter, je lance la boule qui frappe le bouchon de plein fouet... Oh, oh, oh ! Ah, ah, ah ! Autour de moi, c'est le délire. On hurle. On me porte en triomphe... Une jeune fille... oui, c'est elle -Je la reconnais maintenant -, m'offre le bouquet du vainqueur. On se congratule, on s'embrasse. Sa peau a la tiédeur d'une pêche exposée au soleil du printemps et le parfum des roses de Bulgarie
Un vieux monsieur, tout noir, tout rabougri, oui, je vous reconnais aussi- c'était vous n'est-ce pas ?- me passe au cou, le Grand Cordon de l'Ordre du bouton Doré et me fait l'accolade tandis que, débouchant du fond de l'avenue principale, un car de police, toute sirène dehors, fonce vers nous.
-Pour le cordon, vous repasserez ! Ce n'était pas moi !s'insurgea le petit fonctionnaire. D'ailleurs je ne suis pas si rabougri que cela ! La preuve, à ce moment que vous dites, moi, j'étais au lit, en train d'accomplir mon devoir conjugal. Ma femme vous le confirmera. Depuis toujours, c'est notre alibi maison, comme on dit. , et pour votre gouverne, la pétanque, je ne connais pas.
Le bus stoppa. "Terminus .tout le monde descend !» annonça une voix anonyme. Nicolas avait repris ses esprits. Il se leva, prit son ombre dans ses bras et, sans faire plus attention à son partenaire, sauta sur le trottoir et partit d'un bon pas. Le petit fonctionnaire qui l'avait suivi, insista :
-C'est assez clair, fit-il sentencieusement .Tout cela est cohérent et tellement symbolique.
-Et ça alors ? S'insurgea Nicolas en lui fourrant sous le nez, le bouton doré. C'est symbolique ça ? Allons, laissez-moi, je suis pressé ! Et décidé à semer l'importun, il allongea le pas.
- Le plus souvent, il s'agit d'une simple réminiscence, professa le petit fonctionnaire, nullement démonté. Ce n'est que là, dans le crâne, ajouta-t'il, en s'épongeant le sien qu'il avait lisse comme une boule de pétanque.Pourtant, dans ce cas, je pencherais plutôt pour un signal d'avertissement, compte tenu, en effet, de l'existence matérielle du bouton doré.
Sur cette dernière réflexion, ils aboutirent ensemble à hauteur d'un carrefour. Soudain Nicolas Nicolayev tendit le bras vers le centre du carrefour." C'est lui, c'est lui, vous voyez bien !s'exclama-t-il, désignant du doigt l'agent de police qui, perché sur un bouchon géant, réglait la circulation. Et dire que je l'ai fait voler en éclat à mon premier essai ! Quel coup de maître, ne pensez-vous pas ! s'enthousiasmait-t-il. Je n'en reviens pas moi-même.
- Est-ce ici votre trajet habituel ? interrogea le négre qui s'animait au fur et à mesure que les événements se précisaient. Se faisant craquer les doigts, il ajouta : « Pour ne rien vous cacher l'un de mes ancêtres était sorcier et je tiens de lui l'art deviner l'avenir.
Nicolas Nikolayev sourcilla.
-Où voulez-vous donc en venir ?
-Je m'échine à vous le dire. S'énerva le petit fonctionnaire. Certains rêves se réalisent tels qu'ils sont rêvés et le vôtre est de cette nature Vous avez fait un rêve « prémonitionnel », et il a commencé à se réaliser, conclut-il.
-Prémonitoire, corrigea Nicolas, prémonitoire .Voulez-vous dire par là que nous allons jouer, ici, à l'instant même, à la pétanque ? -Pas nous, coupa le sorcier, vous, comme dans le rêve.
Le policier pivota d'un quart de tour. Nicolas Nikolayev s'empressa de gagner l'autre côté de la rue,laissant sur place l'arrière petit fils du sorcier,qui s'était mis en tête de mesurer la distance entre le trottoir et le cercle blanc qui marquait le centre du carrefour. Bravant la circulation il fit ainsi un aller et retour à grands pas mesurés, et se tournant dans la direction de Nicolas, les mains en porte-voix, annonça : « Vingt pas exactement ! ».
Bloqué sur son trottoir, Nicolas Nikolayev présentait d'étranges signes de turbulence. Il faisait du sur place, sautillant d'un pied sur l'autre et secouant la tête comme s'il était poursuivi par la mouche du coche ou obsédé par une décision difficile à prendre. Une main anonyme lui avait glissé une boule dans la main droite, et lui soufflait à l'oreille : « Allez, champion ! Lance la boule !"
Entraîné par une force obscure, pointant le policier de la main gauche, il catapulta la boule, de sa main droite, avec une force qu'il ne se connaissait pas. Celle-ci fila tel un obus, prit de l'altitude, décrivit l'arc parfait tel que décrit par la balistique, pour retomber à hauteur de l'estrade et la fracasser de plein fouet, sous les exclamations admiratives des badauds qui avaient suivi la scène. Sous l'impact, l'estrade s'effondra, entraînant le policier dans sa chute.
-Je le savais, jubilait le petit fonctionnaire qui avait rejoint Nicolas. Je m'en doutais, Chez nous, voyez-vous, c'est un don de famille, et il s'attribuait l'événement. Ne l'avait-il pas provoqué en le prévoyant ? Emporté par ce succès, il se laissa aller à battre des mains et des pieds, soudain habité par le rythme du tam-tam de ses ancêtres. Les spectateurs ne résistèrent pas longtemps à cette invitation publique; emportés par la magie du rythme, ils se mirent, dans un bel ensemble, à battre des pieds en cadence. Et puis chacun retrouvant les rythmes de son terroir, ce fut,très vite,sur la place,un charivari indescriptible,une cacophonie endiablée de trilles,de cris,de sifflets,de roulades,de chants grégoriens,de negro-spirituals et de raps,de danse du ventre et de derviches tourneurs.
Dans l'effervescence, les barrières de sécurités qui séparaient les trottoirs de la rue furent renversées. Se prenant par la main dans un mouvement unanime, ceux qui, jusque-là s'étaient tenus tranquilles, se laissèrent porter par l'ivresse collective et entamèrent une farandole qui gagna le centre du carrefour, fit la ronde autour du policier qui, toujours assis sur son arrière-train n'avait pas encore réalisé ce qui lui était arrivé, pas plus qu'il ne réalisait ce qui se passait à l'instant sous ses yeux. Eberlué, il tentait de saisir une certaine logique dans ce qui se passait, cherchant du regard à accrocher quelque chose ou quelqu'un de plus ou moins compréhensible, fouillant, semblait-il, son cerveau en quête d'un argument susceptible de l'aider à retrouver ses esprits. N'ayant rien trouvé de sensé en quoi que ce soit, il lui vint à l'idée, comme une illumination, de consulter son règlement de police.
« Un, deux, trois : je suis un malfrat" énonçait l'article premier. "Quatre, cinq, six : je suis une incise" décrétait le deuxième. Le troisième y allait d'un :" Sept, huit neuf ne fait pas dix-neuf ! ", Avant d'affirmer au quatrième que " dix, onze, douze, ça donne un barbouze !"
Excédé, fou de rage, d'un coup de rein énergique, il se rétablit sur ses pieds et, embouchant son sifflet, prétendit rétablir l'ordre et la respect à coups de trilles. Mais le public n'en avait cure et s'agitait de plus belle, tournoyant autour de l'agent, lui lançant des grimaces et des quolibets. Si bien qu'a bout de nerf, surpris par un délire incontrôlable, ce dernier, jetant son képi dans la foule, se lança dans un numéro de streap-tease inattendu. Apres s'être débarrassé de sa matraque, de sa veste, de sa chemise, de ses bottines et de ses chaussette, il déboucla son ceinturon et laissa glisser sur ses jambes poilues, son ceinturon, dévoilant à la foule médusée, son sexe pendouillant. Se pliant ensuite vers l'avant pour lui exhiber son cul, il s'époumona une dernière fois sur son sifflet, avant de s'agenouiller, et les mains jointes en prière, les pupilles tournées vers le ciel, de psalmodier : " Pardonnez-leur Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font !".
-Ce sera bientôt au tour du car de police d'entrer en scène, annonça le petit fonctionnaire qui se frottait les mains du plaisir de constater à quel point le scénario prévu devenait réalité.
-A mon avis, intervint, Nicolas Nikolayev, ce n'est pas un car de police mais l'ambulance de l'hôpital psychiatrique qui devrait entrer en scène !
-C'est un détail sans importance, vous savez !commenta le devin qui n'aimait pas qu'on le précède dans l'annonce. Sirène de car de police ou sirène d'ambulance, nous restons fidèles aux grandes lignes du scénario. Tous les éléments envisagés sont maintenant en place. Dans peu de temps, vous allez voir le rideau tomber, et vous pourrez enfin sortir de ce méchant rêve.
A bout de souffle, l'agent de l'ordre s'était maintenant affaissé de tout son long sur le dos, bras et jambes écartés, comme mort. Figé dans la stupeur, à l'affût d'un rebondissement annoncé, le public se tint coi. Ce fut un instant de parfaite attente dans le grand tout informulé. Le carrefour était bondé de silence et de respirations contenues que soulignaient les pleurs d'un bébé et les râles d'un vieillard asthmatique. Alors du fin fond de la ville, là-bas où le vent déchire les affiches, monta inexorablement la plainte d'une sirène. Tous les participants du spectacle se penchèrent pour aller la chercher, la hissèrent d'un coup sec du bout de la rue au centre du carrefour et la déposèrent, haletante, aux côtés de la victime, toujours prostrée dans les limbes de l'absurde. On entendit des piétinements, des sanglots, des portières claquer, et la sirène ayant retrouvé sa voix de grande croisière, s'enfuit vers le fond de la ville et se dispersa dans les brumes.
-C'était prévu, commenta le vieux devin. On n'échappe pas à son destin. En jouant au policier on en arrive, un jour ou l'autre, à abuser de son pouvoir. C'est pareil pour tout le monde, dans toutes les professions. Et ici, il y a abandon de service, transgression du principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat, injure aux bons citoyens, attentat à la pudeur et exhibitionnisme La sanction minimum lorsque l'on cumule autant d'erreurs, c'est l'asile, sans doute. C'est la seule parade possible pour échapper au tribunal populaire et à un éventuel procès du système lui-même. On ne juge pas les fous
Toujours planté sur son coin de trottoir, Nicolas Nikolayev envoya son bouton de cuivre au diable, marmonnant entre ses dents : « Ce négre a enfin fini de me faire chier ! »Et la dessus, il reprit la route,en compagnie de son melon et de son ombre, à la recherche de ce qu'il cherchait , ne sachant toujours pas pourquoi il s'obstinait à chercher, et s'il y avait quelque chose à trouver.
LA TOUR
Dans son élan vaniteux et téméraire qui transperçait le ciel, la tour dégageait un pouvoir fascinant. Son effort de grandir était pareil à celui que fournirait une aiguille dans l'intention de troubler la mer en la piquant. Par-dessus le paysage de bétons légers et téméraires qui se chevauchaient, s'entrecroisaient, faisaient le gros dos ou le col de cygne, en travers d'un ciel supporté à bout de doigts d'antennes, couché sur le hamac des fils, elle se dressait telle 1e chandelier d'une église planétaire, lançant des éclairs à queue rouge et verte, luminescents dans la lumière.
Subjugué par l'ordonnance de ce grand désordre, la majesté fabuleuse du monument libéré de toute pesanteur dans ses lignes droites et arquées, qui formaient un canevas étincelant de chrome et de verre, Nicolas Nikolayev s'arrêta, se retint d'une main à un poteau de signalisation comme s'il eut craint d'être aspiré et anéanti. Et il est vrai qu'elle écrasait la vue, cette tour gigantesque ancrée de tout son poids sur ses huit pattes de béton blanc dont les talons s'enfonçaient à l'angle que les avenues formaient deux à deux en se rencontrant.
Nicolas Nikolayev lâcha le poteau et, secouant la tête, se dirigea, suivi par son ombre, vers le pied d'une arche pour pénétrer dedans. L'arche était creuse. Un long tunnel éclairé au sodium ronronnait dans ses escaliers mécaniques dont l'un s'élevait et l'autre descendait, transportant avec lui des ombres stratifiées et falotes.
Il se laissa enlever vers les insondables hauteurs.
- Pardon, bien pardon, jeune homme ! S'excusa une voix chevrotante. Nous nous connaissons, n'est ce pas ?
Il se retourna pour dévisager la dame qui l'interpellait. C'était une petite vieille en deuil - elles sont toutes vieilles, et petites, et en deuil - elle s'agrippait des deux mains aux rampes et se tenait maladroitement, presque assise sur les marches, serrant à la hanche, telle une mitraillette, un parapluie dont pointait la tête, en forme de pointe de lance.
- Je ne pense pas, fit-il, après une brève hésitation.
- Jouez-vous parfois au cerceau ? reprit la vieille. Peut-être aux billes ? Oui, oui, je me souviens ! - Elle battit des mains - nous avons joué ensemble au cerceau.
- Ni au cerceau, ni aux billes, coupa Nicolas, en se renfrognant.
- Ah ! J'y suis. Vous écrivez des livres ?
Nicolas Nikolayev baissa la tête et surveilla, d'un oeil trop intéressé que pour l'être vraiment, la cheville de la jeune femme qui le précédait, et qui tenait, par la main, un enfant. Par-dessus le silence oppressant qui rayonnait alentour, on percevait plus distinctement le ronronnement tamisé d'un moteur, le glissement feutré des pas, les quintes de toux, les murmures, les soupirs, les plaintes.
- Prout ! Prout ! fit la vieille, expirant son mépris. Poète ! Il ne manquait plus que cela ! Et ajustant sa mitraillette sous son bras, elle haussa les épaules et se détourna.
Devant, la cheville de la nurse se souleva, signalant que le tapis roulant atteignait un palier. Nicolas Nikolayev constata que sa propre cheville faisait de même ainsi que, derrière lui, la cheville de la petite vieille. C'est ainsi, qu'ils débouchèrent ensemble sur une esplanade en plein vent. Surpris par le vent cinglant et froid, Nicolas Nikolayev boutonna son veston, en releva le col et s'avança derrière la nurse et l'enfant qui, les yeux au ciel, semblait hypnotisé par la beauté effilée de la flèche. Celle-ci se dressait au centre de l'esplanade telle un fusée interplanétaire sur sa rampe de lancement. Evasée à la base, elle montait contre le ciel, en se rétrécissant, défilant à perte de vue ses étages luisants, pointillés de hublots comme autant de soleils.
"Sur la tour il y a des corbeaux ô ô, des corbeaux verts, des corbeaux rouges..." chantonna-t-il pour lui-même, reprenant les paroles de la chanson que fredonnaient des écoliers qui tournaient en rond, main dans la main tandis que des vieillards caressaient le ventre dénudé d'une Vénus en cuivre repoussé scellé à front de mur. Les plus fervents l'embrassaient sur le nombril. Gravé dans le socle, on, pouvait lire : « Je donnerai du sucre aux pauvres, de l'Omega3 aux faibles, de la coke aux impuissants ; je donnerai fertilité aux femmes et à la terre, la foi à ceux qui doutent, la parole aux bègues, et ferai grandir les enfants. Je montre la voie à suivre à ceux qui la cherchent. A tous, j'apporte une seconde jeunesse, la certitude de vivre longtemps ".
Nicolas Nikolayev gagna la balustrade qui surplombait, à plus de huit cents pieds, le carrefour octopode et dominait les collines aux alentours. Déchirées par les balcons, les jetées de béton et les courants d'air, les rumeurs de la cité montaient jusqu'à lui en crachotant. L'appel aigu d'une sirène égratigna le murmure balancé de l'air. En bas, les véhicules, fourmis laborieuses, regagnaient leurs fourmilières ou s'en éloignaient, en un cheminement têtu, se séparant pour se rejoindre ensuite à quelque carrefour intermédiaire et descendre à nouveau, par rang de quatre, pour s'engouffrer sous les arches géantes, et disparaître à jamais.
- La maison de papa, où elle est ? demanda le garçonnet déguisé en mousse, et qui tentait pour mieux voir, de grimper, dans les haubans de sa nurse. Celle-ci le prit dans ses bras, et l'index pointé vers l'est, dit.
- Tu vois, là-bas, sur la colline ?
- Où ça ?
- Là-bas, voyons : tu vois ?
- Où ça ? reprit le gosse, observant tour à tour, la nurse, la flèche et Nicolas Nikolayev qui se trouvait à côté.
- Regarde et suis mon doigt, conseilla la nurse, très douce.
- Pourquoi tu ne l'essuies pas toi-même ?
- Je te dis de suivre mon doigt ! Là, tu vois maintenant ?
- Oui, dit le polisson résigné, examinant avec circonspection le doigt humide de sa nurse. Et après ?
- Après, c'est le jardin à papa, déclama la nurse.
- Et maman alors ?
- Maman ou papa, c'est tout pareil ; on t'aime.
- Qui t'aime ?
- Tout le monde, quoi ! C'est une façon de parler.
- Et après ?
- Après, c'est tout, trancha la nurse excédée, puis souriant à Nicolas Nikolayev qui, surpris, détourna les yeux et feignit de s'intéresser à ce que racontait un professeur à ses élèves." Les services d'astrologie et de météorologie, de cosmologie occupent les trois derniers étages, expliquait-il. Ensuite vous avez successivement le bureau des voyages interplanétaires, la radiotélévision spatiale, le sanatorium, la police de l'air et, au vingt cinquième étage, le comptoir de dégustation de bol d'air". Tout en discourant, il s'était confectionné, dans un prospectus, un avion qu'il lança par- dessus le parapet. Aspiré par les courants, l'avion prit vite de l'altitude et disparut derrière un mur de soutènement. " Plus léger que l'air, commenta-t-il. Attraction et pesanteur, vous entendez ? Attraction et pesanteur... De ceci à vous demander cela, il n'y a qu'un pas. D'où vient le vent ? Personne ne répond naturellement. Le vent vient de l'eau et du soleil ; c'est de l'eau ensoleillée ". Il marqua un temps d'arrêt et reprit, pointant le doigt vers un avion qui traversait le ciel : " Du plus lourd que l'air - Force de portance - et si vous vous penchez vers la terre, vous entendrez les rumeurs qui en parviennent, tenues, déformées, vitesse du son : 340 m à la seconde. Bang ! Le mur du son vient d'être défoncé ! Rien n'échappe, mes enfants, à l'appétit insatiable de l'homme. La tour n'en est qu'un petit exemple ". Il se lécha les lèvres d'un rapide coup de langue, se lissa la barbichette et prophétisa ceci : "Machine à traduction instantanée pour l'an 2005 .Pour l'an 2O10 : occupation de Mars, ordinateur intelligent, ville sous-marine - la vitesse de la lumière battue sur le fil par une fusée en dents de scie. L'immortalité sera sans doute acquise pour l'an 2050.Qu'en dites-vous, hein ! Qu'en dites-vous ?". Et comme un enfant ravi de revoir sa vieille tante, il se mit à sautiller sur place en battant des mains. " Bon, revenons-en à notre tour ! Le socle de la flèche compte à lui seul, vous disais-je, quatre-vingt huit étages... ". Il se déchaussa le nez de ses lunettes, s'appliqua à en faire reluire les verres, et se rechaussant, dit : " Alors monsieur... voyons ? Monsieur ... ". Il chercha parmi les élèves celui que le hasard lui désignerait
" Graindorge, c'est ça, Grain d'orge " épela-t-il," Combien d'étages fait donc la tour, socle et flèche compris ?". Et sans attendre la réponse, il croisa les mains derrière le dos et gagna l'autre côté de l'esplanade, toujours suivi par ses élèves qui semblaient lui vouer une adoration extrême.
Nicolas Nikolayev interrogea du regard la jeune femme qui, réfugiée dans ses pensées, tapotait le nez de l'enfant.
- Excusez-moi, fit-il, à son intention, je reviens dans un instant. Et il se précipita vers le professeur. "Monsieur ! Monsieur le professeur ! »
Accroupi sous ses verres, celui-ci rentra le cou dans les épaules, et lorsque Nicolas Nicolayev fut à sa hauteur, il récita d'un trait :
- Que puis-je pour vous, mon enfant ? Vous avez perdu vos parents ? Et oui ! On rêve et on s'égare. Le rêve est bien mauvais conducteur comme le caoutchouc, par ailleurs, le plomb et le bois d'orient.
Nicolas Nikolayev se fit tout petit.
- Je voulais vous dire
vous demander pourquoi avez-vous omis de parler de la corniche aux oiseaux... et du parc aux singes ?
Le professeur parut se troubler; ce fut bref et à peine sensible; il se ressaisit aussitôt et, se raidissant, toisa Nicolas de toute sa dignité et de sa science outragées.
- Il n'y a plus d'oiseaux, plus de singes ! Voilà bien des sujets futiles et néfastes. A part nous, il n'y a rien... Et que personne ne s'avise d'emboîter le pas à ce fou ! hurla-t-il, hors de lui, en toisant ses élèves. Je prétends qu'il n'y a pas d'oiseaux et pas de singes ! En parler serait une perte de temps, et notre temps est compté.
- Il y aura toujours des oiseaux, soutint Nicolas d'une voix sourde, des oiseaux rouges, verts, noirs et blancs, des oiseaux chantants. Entendez les pépier ! Quelle merveilleuse musique ils font !
- Vous délirez, lança le professeur, et sa voix aiguë traversa l'esplanade, en tous sens, portée et déportée par les vents. Fait-on le monde avec de la musique ?De la musique d'oiseau ou de la monnaie de singe, c'est du pareil au même. Fou que vous êtes, fou je vous dis !". Et son insulte fila, telle une balle traçante, dans la pénombre qui s'installait doucement au-dessus de la ville. On la vit traverser l'esplanade, prendre de la hauteur, puis perdre de la vitesse, décrire une courbe et tomber, fleur fanée, sur une terrasse au milieu des fleurs et des pots." Fou à lier ! " conclut-il définitivement en se détournant, pour s'éloigner d'un pas pressé, suivi, comme son ombre, de ses élèves silencieux et tremblants.
Comme Nicolas Nikolayev revenait, dépité vers la nurse, celle-ci croisant les mains en geste de supplication, tomba à genoux et dit : "Je suis pour vous. Ils ne peuvent mourir. Les oiseaux ne peuvent mourir, et les singes sont charmants !"
- Je vous en prie, fit Nicolas attendri, pas d'adoration vaine. Relevez-vous ,amie !
- Je le dirai à papa ! Je le dirai à maman ! hurla le mousse. A papa ! A maman ! Moi, je veux voir les singes avant. Il tapa des pieds et cracha dans les mains de sa nurse.
- Oh ! Oui, fit celle-ci, à l'intention de Nicolas... Et après, le gosse sera content, et nous pourrons nous aimer sur un banc.
- Je le dirai à papa ! À maman ! enchaîna le mousse. A papa, à maman ! Et il pinçait les cuisses de sa nurse.
Ils prirent donc l'ascenseur qui menait au parc aux singes.
-O la pesanteur ! O l'attraction ! Soupira Nicolas Nikolayev. se collant à la nurse. "L'attraction '" répéta celle-ci, en lui souriant tendrement...
Main dans la main, ils débouchèrent ainsi sur une plateforme fleurie envahie par des enfants turbulents et des nurses attentives.
Dans les fourrés, on entendait pépier les oiseaux bleus et caqueter les singes. A l'ombre des parasoliers, des autruches, fort plaisantes sous leur bonnet de dentelle rose et dans leur tablier blanc amidonné, desservaient des buffets de dégustation. Des kangourous tenaient la caisse, et les pièces d'argent tintaient comme des grelots dans leur grande poche ventrale. D'autres kangourous, colporteurs attitrés, sautaient de groupe en groupe, et vendaient des cacahuètes, des marrons, des amandes, des flacons de ciel bleu pour les oiseaux bleus.
Se frayant un passage à travers la colonie d'enfants qui piétinaient les plateformes, Nicolas Nikolayev, la nurse et le mousse gagnèrent le fond du jardin où, devant un portail en arc de triomphe, tressé de palmes, un singe en uniforme de portier, faisait les cents pas. Lorsqu'il les aperçut, il sauta au cou de la nurse très cérémonieusement.
- Bienvenue au quartier des singes ! Entrez et faites comme chez vous ! déclama-t-il, en hôte stylé.
Nicolas Nicolayev ne résista pas à l'envie de lui tapoter gentiment le museau, et ils pénétrèrent tous quatre dans le domaine, tandis que la grille se refermait sur eux.
Le portier avait les yeux ronds et brillants d'un enfant de génie, le nez petit, les lèvres minces, les moustaches assorties à son pelage doré. Assis à califourchon sur les épaules de la nurse, il ne cessait de se gratter la peau de ventre, avec la virtuosité et l'apparente indifférence d'un guitariste professionnel condamné à jouer de son instrument devant un micro non branché. De temps en temps il s'interrompait, observait quelque chose quelque, part, puis reprenait sa guitare. Fatigué, semble-t-il, il la laissa soudain tomber et, le nez bas, les sourcils froncés, se mit à fouiller avec une frénésie débordante, la chevelure de la nurse. Ne trouvant rien là à se mettre sous la dent, il la quitta et bondit sur l'épaule de Nicolas Nicolayev, puis s'installa définitivement dans les bras du mousse qui le réclamait à grands cris.
Devant la tribune imposante sur laquelle ils avaient été invités à prendre place, une compagnie des singes, rangés sur une longue file, au garde-à-vous, les attendaient.
- Présentez arme ! hurla un sergent-major qui portait les moustaches de son grade.
Parfaitement drillés, les ouistitis, dans un ensemble parfait empoignèrent à deux mains leur longue queue de soie, et la ramenant par devant eux, la dressèrent à la verticale, comme un fusil de parade.
Le portier expliqua
- Ils vous rendent les honneurs.
- A nous, et pourquoi donc ? s'enquit Nicolas.
Le sergent-major fit un demi-tour, s'avança à pas mesurés et posant sa queue successivement sur l'épaule de Nicolas, de la nurse et de l'enfant, déclama d'une voix émue et académique :
- Au nom de la compagnie, je vous nomme "Membre d'honneur de l'Association Sans But Lucratif des Ouistitis Hurleurs !"
Il fit demi-tour, leva la queue et lança un ban.
- Ouïs !
- Titi ! , répondirent les singes en choeur.
Le portier colla alors son museau à l'oreille de Nicolas :
- L'homme se distingue du singe par son goût prononcé des discours, souffla-t-il sentencieusement.
- Oui, oui un discours ! Un discours ! réclamèrent les singes. Et brisant les rangs, ils entourèrent Nicolas Nikolayev, et le pressèrent de s'exécuter. Comme il tardait, certains s'énervèrent, se mirent à grogner et l'un d'entre eux brisa à coups de queue la vaisselle en porcelaine destinée au cocktail.
- Faites gaffe, prévint le portier, ils sont très irritables.
Ahuri, Nicolas Nicolayev serra la main de la nurse, y cherchant réconfort et inspiration, se racla la gorge...
- Mes amis, mes amis, un peu de patience !soupira-t-il. Il me faut rassembler mes mots et les disposer un par un à la place qu'il convient !
Il ramassa un pétale de rose peint sur une porcelaine brisée, le caressa du bout des doigts, lui donna un baiser, et l'offrit à la nurse qui le pressa sur son coeur.
- Je le dirai à papa ! Je le dirai à maman ! miaula le garnement.
- Mes amis, mes chers amis, reprit Nicolas, la chaleur de votre accueil nous a émus jusqu'aux larmes. Nous vous aimons. Vous êtes nos frères, même si parfois la folie vous égare, et vous pousse à des galipettes pas toujours recommandables
-un murmure de désapprobation le fit hésiter-cependant je vous pardonne, car vous apportez tant de joie et de spontanéité dans votre démesure que vous vengez en quelque sorte la condition qui nous est faite, à nous, pauvres humains, qui nous distinguons de toutes les espèces animales par notre sérieux... -Il les entendit rire-.. Et il n'en est pas moins vrai que vu la constance que vous montrez à ...
- Continue sur ta lancée, petit ! tu es sur la bonne voie ! lança un singe.
- Vas-y, lança un autre, tu es dans le ton !
Le singe portier lui tira l'oreille.
- Alors quoi ? On s'endort ?
- Mes amis, mes bons amis, je disais donc que c'est un réel plaisir pour nous trois que de nous trouver ici, et un plaisir aussi grand pour vous que de nous trouver là
( La bande du magnétophone se cassa. Ce fut vite réparé)
d'autant plus que tout ceci n'a pas de sens, et en aurait-il, qu'il serait néanmoins ridicule d'y attacher de l'importance. On tient trop à ce qu'une histoire ait un commencement et une fin, mais c'est là, n'est-ce pas, une déformation et un préjugé inexcusables, car la vie elle-même a-t-elle queue et tête ? Quand nous sommes entrés dans ce, jardin, était-ce le commencement ? Je vous rencontre. : est-ce la fin ? Il est, voyez vous, très difficile de faire la part des choses et d'organiser ce qui ne demande pas de l'être. Peut-être l'événement est-il déjà terminé ?
- Oh ! Non ! fit la nurse, en se cachant les yeux dans les mains, non !
- De toute façon, aussi grotesque que soit ce problème, il mérite d'être posé, proposa Nicolas Nikolayev. Dès que j'aurai tout éclairci, Je vous promets solennellement de vous en rendre compte. Je suis venu expressément pour vous faire part de cette intention. Vous êtes les premiers concernés, et vous en serez les premiers avisés. D'ailleurs le temps et le bonheur sont étroitement liés !
Il caressa d'une main distraite la tête du mousse et donna une tape sur l'arrière-train de la nurse.
- En attendant, il faut s'armer de patience, soupira-t-il.
I1 les fixa dans les yeux.
- Mais je sais qu'envers et contre tout, je peux compter sur vous.
- Vous avez parfaitement raison en cela, approuva le sergent-major. Nous sommes avec vous de queue et de tête.
Il claqua dans ses doigts et les singes, à ce signal, se détendirent, aggripèrent les basses branches d'un parasolier et entamèrent une partie étourdissante de voltiges. Tandis que certains d'entre eux virevoltaient là-haut à donner le vertige, d'autres vinrent, tour à tour, faire aux pieds du trio, leur petit solo de contorsions et de pirouettes. Leurs tours étaient si imprévus, leurs esquives si promptes, leurs grimaces si bien venues, que Nicolas Nikolayev, perdant son sérieux sentit le rire lui chatouiller la gorge, lui remplir la bouche, et puis lui sortir par le nez. Ce fut "psitt", d'un rire retenu, 'mpêmpê" d'un rire qui s'échappe et "ha ! Ha ! Ha !" d'un rire aigu et nerveux. Pince-sans-rire, les singes multipliaient les trouvailles et les incongruités, faisaient la toupie sur la tête, imitaient la démarche du kangourou sauteur, liaient leur queue deux à deux tandis qu'un troisième y venait sauter à la corde ou s'en faisait une balançoire ou un hamac, le temps de rêvasser et de brûler un cigare, ou encore, jouant au fildefériste, empruntait ce pont de queues pour passer d'un singe à l'autre, ballerine académique en blanc tutu.
-Oh ! Que c'est bon ! reprirent en chur Nicolas et la nurse, bien décidés à mettre au clou leur réserve. Jetant, au diable, l'un son melon, l'autre sa cornette, il se laissèrent tomber dans l'herbe." Que c'est bon ! Que c'est bon !",c'est là tout ce qu'il trouvait à dire, entre leurs rires et les larmes de leurs rires, entre les audaces de leurs doigts qui s'amusaient ,comme deux petits crabes,à se chatouiller l'un l,'autre ,en poussant des petits cri, des « kili kili », des. « Hihihi
haha ha», et ensuite des soupirs ressemblant à des râles d'amour.
Tandis que par--dessus, les singes continuaient de voltiger en tous sens, dans les acacias, à donner le vertige, Nicolas Nicolayev voyaient tourbillonner, dans les yeux de la nurse, des papillons orange et or, tachetés d'herbes et d'étoiles, et bientôt il se retrouva les mains remplies du corps duveteux de la nurse dont les seins roses, à force de tressauter, avaient déchiré le corsage et prenaient l'air et la liberté.
- Et moi, et moi, pour quoi je compte ? protestait le mousse dont ils avaient oublié l'existence
Aussi très en colère, il ouvrit sa braguette et, prenant la pose du "mannekenpis", agitant son zizi, en tous sens, il pissa sur les amoureux."Je le dirai à maman, je le dirai à papa ! hurlait-il, arrosant largement les deux complices qui ne sentaient et n'entendaient rien, tout accaparés par un frénétique plaisir.
"A mammanmanmanman ! A papa ! A mamannananan! A papapapapa, répétait sans fin le bambin, et ses cris se perdirent dans leur propre écho.
LE CHIEN
C'était l'instant silencieux et paisible des après-midi entre deux coups d'envoi. Les voitures glissaient sur des tapis de feutre gris, moteur au ralenti. Les badauds avaient enfilé, par dessus leurs chaussures, des chaussettes de laine pour amortir le bruit de leurs pas, et les tables et les chaises du "Grand café" étaient montées sur des sabots en caoutchouc.
Attablé à la terrasse, Nicolas Nikolayev suçait une tranche de citron. Le tonic qu'il venait d'absorber lui avait remis l'estomac en place, et maintenant, il contemplait la mèche pétrole du soleil qui tournait dans son verre vide avec l'ombre déformée des passants.
" Ce sera tout ?", demanda le garçon, en déposant une soucoupe de chips sur la table. Et sans attendre la réponse, il repartit sur les pointes, comme une danseuse, évitant les bris de verre et les bâtons d'allumettes.
Sous le regard assoiffé d'un chien, assis sur son arrière-train, à la table voisine, Nicolas s'empressa de déguster les amuse-gueule, non sans exhibitionnisme. Il les posait un à un sur le bout de sa langue, les tenait un instant en équilibre sous le nez et les gobait enfin avec une succion bruyante, tandis que le bâtard blanc, taché de mousse au chocolat, suivait d'un regard avide, les oreilles dressées, chacun de ses gestes. N'en pouvant plus d'attendre une obole qui ne venait pas, il baissa les oreilles et gémit lamentablement. Il se coucha enfin sur le ventre, et le museau entre les pattes, se pourlécha les babines. Touché par une sollicitation aussi éloquente, Nicolas Nikolayev fit revenir un éclat d'étoile sous sa langue, le cracha sur sa paume ouverte et le tendit prudemment à la bête. Celle-ci n'en fit qu'une bouchée, si mince d'ailleurs, que les yeux écarquillés et les oreilles dressées, elle chercha longuement, sur son museau, le sel de la chose qu'elle n'avait pas eu le temps de goûter.
- Il est si intelligent, si instruit aussi, intervint une voix polie mais ferme.
Nicolas Nikolayev sursauta... C'était une petite dame endeuillée et sur l'âge des coffrets à souvenir qui parlait ainsi. Elle se tenait un peu à l'écart, à côté du chien, toute dissimulée sous un chapeau à fruits, de telle sorte qu'on pouvait ne pas l'apercevoir de prime abord. Elle leva les yeux par dessus le passe-montagne qu'elle tricotait fébrilement, esquissa un sourire et repartit sur ses aiguilles, rendant toute la place au silence ensoleillé qui régnait. L'air méditait comme un yoga sur sa fleur de lotus. Les panneaux d'ombre et de soleil étaient de draps amidonnés; la ville, un musée d'hommes de cire et d'animaux empaillés; le paysage, un décor de cinéma quand les machinistes sont en grève. Le chien mit sa queue en chasse-mouche et prit un air goguenard il semblait dire : "Laisse la radoter ! Elle ne raconte que des sornettes.".
Mais Nicolas Nikolayev voulait lier conversation. Il demanda:
- Jusqu'à combien compte-t-il ?
- Jusqu'à neuf, Monsieur, fit la vieille, sans hésitation.
- Ne me dites pas qu'il sait lire !
- Il parle, Monsieur, et je le comprends, et il me comprend aussi.
On entendit un gémissement étouffé, un gargouillement de ventre, le cliquetis des aiguilles, le battement rythmé de la queue du chien sur la manche de la vieille dame.
- Pour le moment, par exemple, il me dit qu'il aimerait manger vos chips
Elle se pencha, et avant que Nicolas ait pu faire un geste, amena l'assiette sous le museau du chien dont la queue tremblotait comme l'aiguille d'un compteur Geiger sur un filon d'uranium. D'un coup de gueule, il vida la soucoupe.
- Je suis trop bonne avec lui, s'excusa la vieille. Je ne peux rien lui refuser, hein, mon pou pou, mon chienchien, mon Léonard. !
- Trop bonne ! protesta Nicolas Mais qu'ai-je donc à faire de votre Léonard ?
Oeil de coquillage délavé sur masque de carton flétri, la vieille se redressa.
- Léonard, c'est mon mari, lança-t-elle d'une voix aiguë. Il était si bon ! Paix à sa mémoire !
Elle se tamponna les yeux, attrapa une larme au vol et la fourra dans son mouchoir de soie bleue. Les plis de son visage accablé de tristesse frémissaient comme un vieux rideau dans un vieux courant d'air. Elle joignit les mains en adoration.
- Mon pauvre Léonard ! Il aurait aujourd'hui trente cinq ans pleins !
Elle fureta dans son sac à main, en retira une photographie qu'elle tendit à Nicolas. On ne voyait pas grand chose sur la photo jaunie
Un homme, vu de dos, assis à une table, et qui semblait écrire.
- O, vous ne saurez jamais combien j'ai souffert ! S'il n'y avait eu Kiki ! Ah ! Kiki ! Un chien, c'est un chien, monsieur, mais Kiki c'est un ange !
Nicolas observa le chien.
- Il aimait son maître, allez ! Si vous l'aviez entendu gémir après ça ! Il a hurlé pendant des semaines. Il ne mangeait plus. C'était une vraie misère à voir. Pauvre Kiki ! Un jour, ses cordes vocales se sont brisées. Il hurlait encore mais on le l'entendait plus. Alors il m'a regardé avec ses yeux mouillés, et j'ai pleuré avec lui, tout bas. Il avait perdu la voix de son maître.
Retroussant d'une main tremblante, le pavillon de son oreille droite, plissant les yeux, se concentrant de tout le corps sur le silence, elle sembla vouloir capter quelque message mais visiblement, à la façon dont elle laissa retomber la main, elle n'avait rien entendu. Au dos de la photographie Nicolas lisait : "J'écris donc je suis; je suis donc j'existe; j'existe donc je vis..."
- Depuis ce jour-là, c'est un autre chien, mon Kiki. Autant il était querelleur et mettait les chiens du quartier sens dessus dessous, autant il est depuis lors doux et attentionné, aussi bien avec moi qu'avec tous les autres chiens. Il n'aboie pas à tout bout de champs comme les roquets qui se trouent les tympans à force d'aboyer. Et puis, il veille sur moi, mon Kiki chéri ! Sans lui, monsieur, ah ! Sans lui...Elle n'acheva pas sa pensée, mais reprit :"Voyez-vous, Kiki c'est mon cher Léonard, et mon cher Léonard c'est Kiki ! C'est une consolation, allez !
Elle attrapa une dernière larme et la déposa délicatement, avec des soupirs maniérés, sur la table, entre ses aiguilles.
- C'est un peu ma faute, monsieur. Il s'est tué à écrire, et j'aurais dû l'en empêcher. Heureusement Kiki n'a pas cette maladie là, sans quoi je le ferais soigner. Il écrivait pour écrire, voyez-vous. Or avec les mots, on n'en finit jamais. Il était à sa table de travail comme un joueur devant une machine à sous qui perd toujours plus qu'il n'espère gagner. Il n'était jamais content et disait toujours qu'il n'avait encore rien écrit de ce qu'il voulait écrire, et c'était cela qui le rongeait. En fait il ne savait pas ce qu'il voulait écrire mais il sentait que ce qu'il avait écrit n'était pas ce qu'il voulait écrire. Comprenez-vous ça ?
- C'est ça, c'est tout à fait ça ! s'exclama Nicolas Nikolayev.
La vieille sourcilla. Elle portait un ruban mauve à la boutonnière et trois anneaux d'or à l'annulaire droit. Elle se mit à jouer avec l'un de ses anneaux, le faisant tourner distraitement autour de son doigt.
- J'ai tant souffert, monsieur, j'ai tant souffert ! Heureusement kiki est ma consolation dernière.
Kiki remâchait les chips. Il passait tout le temps la langue comme un sale garçon vautré sur son sucre d'orge.
- Oh ! Il a aussi des défauts ! Qui n'en a pas ? Elle se pencha vers Nicolas, la main devant la bouche et lui souffla : « Il est jaloux ! Jaloux ! ».
- Ca se voit, opina Nicolas, sans oser regarder Kiki. La vieille releva le menton :" Comment ça ?".
- Il a le nez humide, le poil gras, commenta Nicolas Nikolayev...
Kiki grogna. La vieille serra les lèvres. Un tic nerveux lui démangea le menton et les doigts plissés de sa main fatiguée s'affairèrent sur son nez comme s'ils eussent voulu y démêler une pelote de laine." Quand je mourrai, il mourra, trancha-t-elle. Et s'il meurt le premier, je ne lui survivrai pas !".Elle arracha la photographie des mains de Nicolas et dit encore d'une voix hachée
- Vous n'aimez pas les chiens !
- Mais...
- I1 n'y a pas de "mais" qui tienne ! Vous n'aimez pas les chiens, voilà tout ! Ah ! Mon Dieu !
Elle empoigna son chien et, le protégeant de ses avant-bras, elle se lamenta une nouvelle fois;" Ah ! Mon Dieu !"Puis elle sauta sur ses pieds et s'enfuit à reculons, le regard terrorisé. Son corps donnait l'impression de vouloir passer par-dessus ses épaules comme s'il était resté, dix années durant, suspendu à la languette d'un portemanteau. Dans ses bras, tous poils dressés, kiki aboyait, du moins en donnait-il l'impression car il avait beau montrer les dents et secouer sa gueule, aucun son n'en sortait.Et le silence tout autour n'en était que plus poignant. C'était le vide sur le grand vide d'une terrasse déserte, en plein ciel, en plein vent; c'était le vide d'une palissade placardée d'affiches déchirées, d'un terrain vague. dans le silence des fougères et des herbes brûlées.C'était le vide d'une ville qui avait perdu ses habitants.
- Un chips ! hurla Nicolas Nikolayev, de fort mauvaise humeur.
Affalé dans un fauteuil, à l'ombre, le garçon, réveillé en sursaut, jeta un regard égaré autour de lui, sauta sur ses pieds et se précipita vers la rue pour y chercher je ne sais quoi. Se retournant, il aperçut Nicolas qui agitait son assiette vide. Retrouvant ses esprits, "Un chips !"hurla-t-il en écho, se précipitant vers le bar, pour réapparaître aussitôt avec la commande. Automate désarticulé sur le pont d'un bâteau bousculé par la houle, il tenta, plateau en équilibre sur une main, d'atteindre Nicolas. En vain. Heurtant tables et chaises, basculant verres et cendriers, pour couronner l'exploit, il lâcha son plateau qui claqua sur le ciment et roula avec un bruit de tonnerre , ce qui eut pour effet, semble-t-il, de réveiller le monde. Une sirène hurla sur la cité à ce moment même, et comme s'il s'était rassemblé sur une ligne, dans l'attente de ce signal, le charroi bondit, déferla sur la chaussée dans un vacarme assourdissant. En un flot ininterrompu, des hommes chutèrent, par grappe, des murs et, pieds au trottoir, se lancèrent au grand galop, bras aux coudes, la bouche ouverte, dans toutes les directions. Des cris, des coups de sifflet, des appels de klaxons, le vrombissement des moteurs, le martèlement des pieds, le claquement des portières, le bruit et la fureur se débattit un temps dans la lumière. Une panique incompréhensible s'était emparée des hommes et des choses, et les propulsait vers les bouches d'égouts, les couloirs souterrains, le plus loin possible hors de la ville, tels les rats qui désertent le navire frappé par la peste.
Dans l'affolement général, les gens se piétinaient, d'autres s'appelaient d'une rue à l'autre, s'encourageaient, s'attendaient, s'étreignaient enfin, sans ralentir leur course.
Le mouvement d'exode dura le temps qu'il fallut pour que se vide la ville. En fait, cela ne prit pas longtemps ou à peine. Et quand le dernier des humains et les feux arrière de la dernière voiture eurent disparu au lointain, il ne restait à la ville pour toute trace de son occupation récente que des bois d'allumettes, des emballages de cigarettes, des taches de moutarde, l'oeil vitreux d'un crachat, des cornets vides de frites et, ça et là, un morceau d'oignon
. A la terrasse du "Grand Café", Nicolas Nikolayev entama sa troisième portion de.chips
LES LIVRES
Toujours accompagné de son melon et de son ombre, Nicolas Nicolayev remontait ce jour-là, le boulevard Lumumba. L'avenue, métallisée de soleil, était déserte, et les buildings anonymes et clos, disposés tout au long, faisaient comme un décor désaffecté de cinéma. Humant l'air suspendu et l'odeur tiède des fossés, Nicolas Nikolayev allait devant lui, heureux d'être seul, et pourtant, de ce fait même, légèrement inquiet. Une petite vieille, venant à sa rencontre, raviva son malaise. Elle agitait la tête en avançant, et semblait se parler à elle-même. Elle croisa Nicolas sans le voir et il l'entendit marmonner :"C'est lui ! C'est lui !" comme si elle confiait un renseignement de grande valeur à la personne qui l'accompagnait. « Mais personne ne l'accompagne !" constata Nicolas Nicolayev, sur le qui-vive. Il haussa les épaules...Mais à quelques pas de là, lorsqu'il laissa tomber une pièce d'argent dans la sébile d'un aveugle qui mendiait sous l,'ombre d'un manguier, celui-ci, immobile jusque là, s'agita soudain et, d'une voix monocorde, récita : " C'est lui, c'est lui ! " Nicolas qui s'éloignait déjà, revint sur ses pas.
- Vous voulez dire : "Merci ?", mon pauvre, s'informa-t-il, très prudemment.
- Merci, merci, fit l'aveugle, agitant sa sébile.
Mais à peine Nicolas avait-il repris sa marche, qu'il l'entendit distinctement répéter : "C'est lui ! C'est lui. ! », Et cela eut pour effet, cette fois, de l'intriguer sérieusement.
Non loin de là , comme il parvenait à la hauteur d' un prêtre qui avançait à petit pas, l'index collé au feuillet déteint d'un bréviaire,il l' entendit , psalmodier: "C'est lui! C'est lui !".
-Mais de qui s'agit-il donc ? intervint Nicolas, posant la main sur le bras du prêtre.
- De qui voulez-vous qu'il s'agisse, mon fils ? répondit le prêtre.
Nicolas hésita...
- Vous pensez vraiment... que "lui" ne peut être quelqu'un d'autre ?
- Où voulez-vous en venir, vous ? sourcilla l'abbé. Mais se ravisant, après avoir examiné furtivement les environs, il chuchota à l'oreille de Nicolas :" Je suis avec vous, de tout coeur, mon fils, même si je dois m'en cacher. Je voudrais
", mais averti par un bruit, insolite, il n'acheva pas pensée, se signa, et prit une voie de traverse.
Nicolas Nikolayev en était à se convaincre qu'il était la victime d'une hallucination lorsqu'une voix, qui ne venait de nulle part et sortait de partout, gronda dans l'espace "C'est lui ! C'est lui !"rugissait-t-elle, rebondissant en écho sur les façades aveugles des buildings,agitant les mille branches des manguiers qui longeaient l'avenue, pour exploser enfin, en gerbes d'artifice, dans le ciel bleu d'acier. Fouillant l'espace autour de lui, afin de repérer le porteur de voix, Nicolas Nicolayev n'aperçut rien qui vaille, ni derrière, ni devant, ni sous ses talons, ni sous son ombre. Tout était désert autour de lui et, à perte de vue, l'avenue semblait inhabitée.
Soudain, comme dans une action concertée, ou sous la poussée d'un coup de vent violent, les fenêtres, dans les murs, jusque là hermétiquement fermées, s'ouvrirent à grands battants, et munis d'un porte-voix, tous les résidents, se penchant par les fenêtres, se mirent à brailler d'une seule voix : « C'est lui ! C'est lui ! » Et sur ce, aussi brusquement qu'elles s'étaient ouvertes, les portes et fenêtres se refermèrent en claquant.
Emporté par une peur inconsidérée, d'autant que le phénomène était inexplicable, Nicolas Nicolayev s'encourut sur les champs, suivi péniblement par son ombre qui souffrait depuis peu d'une tendinopathie d'insertion au talon d'Achille. Dans sa course affolée, il traversa une cour d'école, sauta sur une occasion, emprunta un passage clouté qu'il remit aussitôt à son propriétaire, tourna trois fois sur lui-même pour semer ses poursuivants en se semant lui-même, et déboucha enfin dans une ruelle en cul-de-sac. Cernée, de part et d'autre, de hautes murailles de carton pâte, clôturée sur l'avant d'une palissade de madriers roussis, elle sentait mauvais la ruelle, le vinaigre et le navet bouilli. Essoufflé, Nicolas Nikolayev se laissa tomber à l'ombre d'un mur dans laquelle son ombre se perdit, et le melon sur les yeux, brûla un cigarette, en suivant des yeux les ronds de fumée .qu'il expirait.
Les voix menaçantes s'étaient tues. Le corpus du silence, à la lisière d'un soleil mat, offrait à toute invasion bruyante et intempestive, le défi d'un mur épais et inexpugnable. Visité par l'atmosphère ambiante, Nicolas Nicolayev voyait dans la vibration des ondes lumineuses qui lançaient des éclairs, des plages punaisées de coquillages, des prairies en dos d'âne, blondes mamelles éventées par la brise. Des parachutistes cotonneux voguaient d'un pissenlit à l'autre, des poissons à moustaches se rasaient dans les roseaux, des yeux fleurissaient à tous les épis d'un champ de blé. Il sortit un carnet et prit note de ces images originales qui défilaient dans son esprit, que son ombre, qui s'était blottie entre ses jambes, semblait contempler en ronronnant de plaisir.
"C'est lui ! C'est lui ! Des hurlements aigus, comme lancées par des rabatteurs en période de chasse, lui firent lâcher son crayon. Il ne les avait pas vu venir. Ils occupaient, en un groupe compact et houleux le fond de la ruelle. Ballet saisi par la pellicule, ils s'agitaient dans le soleil, tout en le désignant, d'un doigt accusateur, les bras tendus dans sa direction. Ils montraient les dents, ,à la fois sardoniques et arrogants,comme ces adolescents désoeuvrés ,organisés en bande, toujours prêts à en découdre au moindre prétexte.,capables de toutes les vilénies.
L'un d'eux se détacha du groupe et marcha vers Nicolas. I1 était nu comme un oeil de verre fumé et portait, dans sa main ouverte par devant lui, une boule rouge donnant sur l'orange. Il avait les cheveux crépus et une croix de cuivre se balançait sur sa poitrine. A mi-chemin, il stoppa, lança un il complice vers la troupe, qui s'était immobilisée dans l'attente, aurait-t- on dit, de la mise en action d'un scénario répété à l'avance, souleva la balle au-dessus de sa tête, la fit miroiter dans la lumière, puis la fit rouler délicatement, dans la direction de Nicolas qui la regardait venir à lui sans réaliser ce que cela signifiait. Ce n'était qu'une simple balle en caoutchouc, semblait-t-il, mais il constata, à son grand étonnement, qu'elle avait le pouvoir magique d'entraîner dans son mouvement, toute la bande derrière elle. Lorsque la balle lui heurta le pieds, il se trouva, en même temps, encerclé par un troupeau endiablé, poussant des glapissements sauvages. " C'est lui ! C'est lui ! " hurlaient-ils, le pressant contre le mur et le souillant de crachats. Débraillés, portant pour tout signe distinctif, une lourde croix de cuivre qui leur pendait sur la poitrine, ils s'efforçaient d'effrayer leur victime par toutes sortes de grimaces aussi simiesques l'une que l'autre. Certains montraient la langue, se retournaient les oreilles; d'autres, d'un index s'écrasaient le nez, et s'étiraient, en même temps, la peau sous les yeux, avec les autres doigts, se donnant ainsi un air repoussant et dangereux. Un des plus grands se roulait par terre, et se masturbant d'une main tandis qu'il se fouillait le nez de l'autre, poussait des halètements vicieux.
''Paix ! "ordonna leur chef. Il se distinguait des autres par le nombre invraisemblable de bagues et de bracelets de toutes formes et d'origine diverses qu'il portait aux chevilles, aux doigts et aux poignets .A son commandement, la racaille se figea sur place. Le chef fit un pas en avant et défia Nicolas de tout son haut, avant de lui cracher au visage. C'était le signal d'autorisation d'agression directe. Nicolas n'eut pas le temps d'esquisser un geste qu'il se retrouva, ceinturé par derrière, et jeté au sol, le nez dans la poussière. +
Un coup de pied, le retourna."Lève-toi, mauviette !" lui lança-t-on sur un ton goguenard. Il s'essuya, du revers du bras, la bouche maculée de poussière, leva la tête et découvrit, sous un angle tronqué, le chef qui, un index dans chaque oreille, le narguait. Il avait une hernie comme second sexe sur le ventre qu'il se mit à caresser, en salivant dégoûtamment. Les jambes flageolantes, Nicolas Nikolayev se remit sur ses pieds, encerclé par la meute aux aguets.
- Passe-moi ton revolver, fit le chef à l'adresse d'un petit déluré qui jouait à « Pan ! Pan ! T'es mort !"
Il fit le geste d'armer son joujou et le braqua sur les tempes de sa victime. Les bras au ciel, les galopins, dans un ensemble parfait, crièrent : « Nous voulons le retour à la loi naturelle... » Le chef appuya sur la gâchette
Un filet de gaz vert gicla du revolver, répandant une odeur de soufre. Un écran de fumée s'interposa entre opérants et opérés. Profitant de la situation, Nicolas Nikolayev bondit vers la palissade, qui clôturait la ruelle, s'agrippa au faîte des madriers, se détendit, fit un tonneau, cisailla, d'un jeu vif des jambes, le soleil éberlué, et disparût de ; l'autre côté.
- Sus à l'intellectuel ! jura le chef de bande qui, déjà aux trousses de sa victime, était venu s'écraser contre les madriers suivi par la meute qui, pas plus que lui, n'eut le temps de freiner.
Tandis qu'aux cris de rage impuissante de la meute, succédait un inquiétant silence, de l'autre côté, Nicolas Nikolayev tentait de s'orienter. C'était dans l'enclos ,semble-t-il déserté depuis belle lurette, un entassement désordonné de feuillets imprimés et délavés, de livres éventrés, de cartonnages pourris, de pots d'encre défoncés. Tout était de la couleur grise râpeuse du ciment pris dans la poussière et la pluie, telle la peau d'une galère immergée, galeuse de coraux et de sable. Au fond, un hangar à étages, ouvert à tous les vents, surplombait un canal de dérivation, fleurant les mauvaises odeurs des déjections de la ville. Enjambant les matériaux épars, Nicolas Nikolayev se dirigea vers l'entrepôt.
"Musée du livre" pouvait-on lire, sur l'enseigne clouée au fronton du hangar. A l'intérieur, des écriteaux branlants et poussiéreux renseignaient sur les objets exposés : "Papier à la fiente de pigeon" - Papyrus, spécialité égyptienne" - "Première presse à bras" ...précédaient une collection de livres de tous genres, brochés, cartonnés, reliés, livres blancs, livres rouges, livres noirs, atlas, almanachs, annuaires, catalogues, guides, indicateurs, traités, qui s'entassaient là en tas bien distincts, classés par ordre chronologique. Certains bouquins étaient exposés sous vitrine tels, par exemple, la première édition du livre rouge de Mao, la maîtresse d'O, et "Terres étrangères " de José Tairhumène. D'autres livres étaient exposés, pêle-mêle, comme à la braderie. Beaucoup enfin faisaient office de pavement, de tapisserie ou de plafond, pour la plupart oeuvres absolument ignorées ou imposées par l'Académie, et rejetées depuis lors par le temps, presque toutes datant de la fin du siècle et particulièrement d'auteurs français.
Nicolas Nikolayev en déchiffrait les titres et en relevait les auteurs, lorsqu'un cri vainqueur retentit, derrière lui, sur les palissades La meute avait surmonté l'obstacle et se regroupait avant de reprendre la poursuite. Il se jeta sous une table à brocher, mais le chef de la bande, perché sur un poteau électrique suivait ses mouvements et téléguidait ses comparses.
"A la reliure !" hurla-t-il, les mains en porte voix, et les voyous, d'un même élan, se précipitèrent vers le hangar.
Une échelle montait dans les combles. Nicolas l'emprunta, pour déboucher dans un fantastique amoncellement de dictionnaires géants et d'encyclopédies. Dressés en faisceaux ou entrouverts et reposant sur la tranche de leur couverture cartonnée montée de fer et de cuivre, d'ébène ou d'ivoire, les livres offraient sous leur toit ou entre leurs pages monumentales d'interminables cachettes. Avant que la meute n'atteigne la plate-forme, Nicolas s'était glissé entre les pages d'un guide de voyage
-Tous à l'étage !", ordonna le chef du haut de son perchoir." Cinq sur la gauche ! Cinq sur la droite ! Et tous les autres, sus à la bête !"
Il lança un sifflement modulé, et les rabatteurs se lancèrent dans la chasse, bousculant les livres, déchirant les feuillets, martelant les couvertures de cuir à grand bruit. De temps à autre, un nouveau coup de sifflet plus perçant les faisait taire... L'ouïe aux aguets, ils épiaient alors quelque mouvement étranger aux combles et repartaient ensuite dans un plus grand tapage.
Armés de gommes, de filets, de crayons rouge ou bleu à la pointe effilée comme une pointe de lance, la meute passa au peigne fin les labyrinthes, se divisant par petites équipes, entre toutes les voies de fuite qui se multipliaient sur leur passage. Sautant d'une cachette à l'autre, selon la direction des bruits et l'orientation de la chasse, Nicolas Nikolayev parvenait à leur échapper.
La chasse se prolongea avec des lenteurs étudiées et des palpitations vaines jusqu'à ce que le soleil s'écrase dans le canal, éclaboussant dans sa chute les berges et l'entrepôt. Une lame d'eau boueuse reflua dans les combles, fauchant plusieurs piles de livres dont les oeuvres complètes de Malherbes. Puis, la trame de la nuit s'épaississant, les chuchotements se perdirent dans les estampes.
A bout de souffle, Nicolas Nikolayev aboutit, à l'extrémité nord de la plate-forme pour tomber en arrêt devant un livre cyclopéen, aux feuillets faisant quatre mètres de hauteur sur deux de large, les lettres atteignant certainement 20 centimètres de hauteur Elles étaient frappées en relief et recouvertes d'un produit qui les rendait phosphorescentes. Quant au livre lui-même, il était animé par un mouvement perpétuel de telle sorte que les pages tournaient d'elles-mêmes. Elles tournaient très vite comme le générique d'un vieux film, et s'il était possible de saisir au vol les premiers mots, ceux-ci retirés de leur contexte, n'avaient aucun sens. Nicolas Nikolayev cacha mal son impatience. Il avait l'impression que chaque mot ainsi surpris le conduisait à quelque révélation, mais jamais révélée puisque les mots se perdaient dans les mots de la page suivante.
Une équipe de chasseurs surgit à cet instant et l'obligea à abandonner sa quête. Il se blottit derrière le grand livre tandis que les chasseurs se mettaient à l'affût pas loin de là.
Il les entendit chuchoter :
- Si on l'attrape, qu'est-ce qu'on en fait ?
- Si c'est un scribouillard, on l'enfourche; un philosophe, on lui fend la tête à coups de hache et on le saigne sur place.
- Et si c'est lui ?
- Ah ! Si ça pouvait être lui, le poète ! On te le prend au filet, on te ferme la ruelle aux deux bouts et on te l'y lache.
- Une flèche dans l'oeil droit, siffla l'un.
- Une flèche dans l'oeil gauche, renchérit un autre.
- Une flèche dans chaque oreille et puis dans le groin, et puis dans les pattes et puis dans les mamelles et puis dans la langue, hi ! Hi ! Hi ! ricanèrent-ils en choeur.
Toujours perché sur son poteau, le chef tenta de ranimer l'ardeur des chasseurs dont on n'entendait plus les mouvements. Transis par la nuit tombante, ceux-ci soufflaient dans leurs mains, pour les réchauffer et tiraient la jambe.
- Oh, ha ! Ohé ! cria-t-il. Vous dormez ou quoi ?
- Oh,ho ! Ohé ! firent des voix en écho.
Et il y eut un bref remue-ménage, aussitôt étouffé.
- Dites les gars ! cria un chasseur, et sa voix rebondit de faisceaux en faisceaux, de piles de livres en pile de livres, on n'y voit plus rien, si on rentrait ?
- On rentre, on rentre ! C'est plus la peine ! acquiescèrent plusieurs voix. Et l'un après l'autre, on les entendit débusquer. Les chasseurs à l'affût, à quelques pas de Nicolas, s'éloignèrent à leur tour. Et il n'y eut bientôt plus, dans les combles, que le chef de la bande qui, perché sur la plus grande encyclopédie, recouvrait de son ombre fantomatique les dents des faisceaux.
- On n'a pas fini avec toi, va ! grogna-t-il, en se laissant glisser sur la plateforme pour suivre les déserteurs.
Debout, en équilibre sur la palissade, les mains en cornet, il avertit Nicolas :"On t'attend dans la ruelle, hé poète ! Ne te réjouis pas trop !". Puis il sauta dans la ruelle et disparut au regard de Nicolas qui, accroupi derrière son grand livre, suivait ses mouvements. Assuré d'être enfin seul, il flamba une allumette afin d'y voir un peu plus clair et de se repérer dans cette cambuse encombrée d'obstacles, et n'offrant aucun repère directionnel. Il s'aventura donc au jugé, heurtant un livre ici et là, se perdant dans les pages.et dans les couloirs d'accès ménagés entre les rayons de livres. I1 tourna en rond dans l'histoire de la littérature pendant ce qui lui sembla être une éternité, et lorsqu'il déboucha par miracle sur la corniche, a quelques pas de l'échelle, il poussa un soupir de soulagement et se moucha pour se dégager de toute cette poussière amalgamée par les siècles.
Là-bas, dans la ruelle, il faisait nuit d'encre. Il n'y avait pas d'éclairage public, mais des rectangles jaunes projetaient sur les murailles des lueurs diffuses. Des ombres traversaient les panneaux lumineux comme des ombres chinoises. Il s'attarda prudemment sur son observatoire, épiant les bruits dans la ruelle et ne pouvant se détacher des livres et de leur odeur. Il revenait sur ses pas pour les caresser, en humer le parfum désuet, en reconnaître, sous ses doigts, le velours granulé. Mais la nuit s'épaissit encore et les rectangles jaunes, dans les murailles, s'obscurcirent dans les rideaux. Il prit enfin sa décision. Le temps de débosseler son melon et de s'épousseter, il se laissa glisser de l'échelle et, tâtonnant, gagna la palissade.
Lorsqu'il la sauta de l'autre côté,il sombra dans la nuit, et toute forme disparut sur le monde, même son ombre.
LE VENTILATEUR
- A vous ! fit le policier.
Nicolas Nikolayev se leva. Engourdi par une longue attente, il éprouva quelque peine à faire le premier pas. Il secoua sa jambe ankylosée, réveilla son ombre, et s'engagea dans un couloir enfumé, se laissant guider par une flèche lumineuse qui longeait le mur à hauteur d'homme. Il parvint ainsi devant une porte qui s'ouvrit d'elle-même, coulissant sur un rail et découvrant à mesure une pièce illuminée de lampes globuleuses. Surpris par leur éclat il ferma les yeux et pénétra à tâtons dans la place, tandis que derrière lui la porte se refermait d'un coup sec.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se trouvait à mi-chemin entre 1e crâne luisant et noir de ce qui devait être le commissaire et l'entrée qu'il venait de franchir. Il se découvrit et, balançant son melon au devant de lui, fit un pas en avant, pour s'arrêter sous un ventilateur qui, nombril au plafond, ronronnait d'une manière inquiétante dans ses hélices d'ébonite rouge. Dès l'abord, mal à l'aise, il s'accroupit, délaça sa bottine gauche et, époussetant l'autre de son mouchoir, il tint à l'oeil les ombres qui hachaient obstinément la lumière, remplissant la pièce de leurs furtifs éclats. Elle tournaient sur les murs, rôdaient dans les encoignures et, par instants, se jetaient sur lui, cherchant à le transpercer. Pas plus rassurée que lui, sa propre ombre s'était réfugiée entre ses pieds, tel un petit chien de salon surpris en rue, par une meute.
Sa bottine relacée, il se releva de mauvais gré et rencontra le regard critique du commissaire : de petits yeux perçants, légèrement étirés vers les tempes et dissimulés en partie sous des sourcils épais. Une verrue sur l'arcade sourcilière gauche, touffue comme la queue d'une jument, déséquilibrait les traits du visage.
- Un Toshiba 1200, n'est-ce pas ? formula Nicolas d'un ton superbement technique, le doigt dressé vers le ventilateur. Rapide et silencieux, belle pièce, à tête mouvante, bien sûr. Connaissez-vous le dernier modèle ? Ils y ont encore apporté des perfectionnements. La technique, aujourd'hui, n'a plus de freins. Oui, oui ! Toujours mieux, c'est la devise de la grande entreprise. La tête est désormais orientable à distance et les palles en un métal plus fin et plus étudié remuent mieux l'air...
Le commissaire joignit les mains à hauteur de son nez, une belle aubergine, prit appui dessus et se le cura dévotement.
- Prenez place, fit-il sèchement, tout en déposant sa morve dans un cendrier de marbre blanc. Je suis à vous dans un instant, et il se replongea dans ses dossiers.
Toujours épiant le ventilateur, Nicolas Nikolayev contourna un fauteuil monumental et se laissa tomber dedans. Ses deux mains agrippées aux accoudoirs, là-haut, et son melon, le suivirent peu après dans les profondeurs froides et lisses de cuir noir et rebondi. Il les inspecta avec circonspection; c'était les siennes, c'était son melon.
Du commissaire, on ne voyait plus que la verrue qui s'élevait et retombait sur son nez chaque fois que s'élevait et retombait sa plume à parapher. Il apposa ainsi son visa sur une centaine de feuillets, puis poussant un soupir de satisfaction, il éleva les bras devant lui comme s'il s'apprêtait à embrasser le monde, poussa un soupir en les laissant retomber sur le bureau; et les ramenant enfin brusquement l'un vers l'autre en raclant la planche, il rassembla en une informe brassée les papiers paraphés, les chiffonna et d'un air attristé, les jeta au panier.
-Voilà qui est fait, s'exclama-t-il. Je suis tout à vous Et d'un coup de pouce il se débarrassa, sous les yeux ahuris de Nicolas Nikolayev, de son nez et de sa verrue postiches, effaçant le policier rébarbatif pour lui substituer ce genre d'homme doux et conciliant auquel on est de suite disposé à se confier ou à porter assistance, en cas de besoin.
- Il m'est difficile de faire plus que je n'ai fait, fit le commissaire désabusé. Mais j'ai lu vos écrits et je pense que vous pourrez nous aider; non pas que vos idées soient particulièrement convaincantes - d'ailleurs vous n'en avez pas - mais l'essentiel est que vous créez, et un créateur,je le pense sincèrement, a toujours des idées originales...
Il jeta un furtif regard vers le ventilateur, se repiqua la verrue sous l'oeil droit et fixa Nicolas Nikolayev d'un regard dominateur.
- Quand je suis entré, vous l'aviez sur l'oeil gauche, observa Nicolas Nikolayev décidé à garder l'avantage.
- Eh oui ! soupira le commissaire. Il essaya ensuite de rentrer dans son nez postiche mais n'y parvint pas; sa main tremblait. Il feignit s'intéresser à un dossier mais le referma rageusement. Il avait l'air tout piteux de celui qui est pris la main dans le sac. Il se fit violence et, fixant le plafond d'un doigt vindicatif, il annonça :"C''est lui, la faute de tout cela, ce foutu ventilateur !" ! Il pinça les lèvres, fronça les sourcils et laissa tomber la tête de côté d'un air abattu.
Nicolas Nikolayev écoutait le ronronnement inquiétant des hélices sur sa nuque. Son ombre, à croupeton entre ses cuisses, frissonnait dans l'air fouetté. Il n'osait pas lever la tête. Il ne voulait pas savoir ce dont parlait le commissaire.
- Pour
Pour ne rien vous cacher, hésita le commissaire, cette ombre qui fait la nique aux autres, la plus grande
Vous voyez ? Celle qui ondoie à hauteur de la porte et fait tout le temps des grimaces...
Cette fois, Nicolas, sur l'insistance de commissaire, jeta un regard furtif vers l'arrière.
- Parfaitement, fit-t-il, bien que n'ayant rien saisi de particulier.
- Et bien, ce n'est pas elle !
- Comment ça ?
- C'est une ombre de rechange; l'autre, la vraie a pris la fuite.ou bien nous a été enlevée.- J'ai fait ratisser toute la pièce, notez. Mais rien, vous m'entendez, rien !
Le commissaire avait baissé la voix et épiait les alentours.
- Peut-être s'est-elle cachée derrière les autres ? suggéra Nicolas Nikolayev sans trop penser à ce qu'il disait.
- Nous y avons pensé avant vous. C'est une pensée idiote, absolument idiote ! Vous m'entendez ?
Les ombres, pendant ce temps, continuaient de tourner, lentes et maléfiques, et la plus grande à hauteur de la porte, avait l'air, il est vrai, de s'en foutre; elle n'était plus de plein coeur dans le circuit et manquait visiblement de souffle.
Le commissaire s'était levé, et avait gagné la fenêtre. Corps perdu dans un paysage de terrasse au soleil, d'antennes griffues et de corniches bleues, il semblait méditer... Il fit volte-face.
- Ce n'est, pas tout ! Une autre fois, le ventilateur lui-même s'est détaché tout de go de son crochet et s'est lancé, tournoyant, dans la pièce. Il fonçait entre les murs, s'y heurtant, rebondissant, cherchant certainement une porte de sortie. J'ai vite fermé la fenêtre, vous comprenez !
- Parfaitement, lança Nicolas, en se frappant la cuisse.
- Cela l'a rendu furieux; je n'ai eu que le temps ensuite de me jeter sous le bureau. Il n'a pu m'y atteindre et cela a suffi à l'enrager.
Il a tout cassé. Depuis lors, il n'est plus le même. I1 s'est fait mal quelque part et prépare sa revanche, j'en suis persuadé.
- Ha oui !
- Il n'y a pas longtemps, en pleine conférence, il s'est brusquement arrêté de tourner. Sans prévenir. Comme ça !
- Allons donc !
- Aucun de nos ingénieurs n'a trouvé la panne. C'est un bricoleur breveté recommandé par l'Inspection Générale qui l'a remis en marche. Ah ! Un artiste dans son genre, celui-là !
- Parfois les bricoleurs...osa Nicolas.
- Il est entré dans mon bureau, sans s'annoncer- je m'en souviendrai toute ma vie -et m'a dévisagé d'un air soupçonneux. C'est humiliant pour un commissaire d'être ainsi remis en question par un subalterne protégé, aussi me suis-je insurgé."Qu'est-ce qui vous permet de frapper sans entrer dans le bureau d'un supérieur ? Savez-vous à qui vous avez à faire ? Lui ai-je dit. " A un ventilateur, m'a-t-il répondu, et en la matière, c'est moi, l'expert. Entendu ! Et puis faut pas me déranger pour des vétilles, hein, mon vieux. J'ai autre chose de plus important à faire que de mettre en, marche un ventilateur. Je ne suis pas votre esclave que je sache ! a-t-il bougonné. Puis il a mis le doigt sur l'interrupteur, et "psitt", comme par miracle, le ventilateur s'est remis à fonctionner. Qu'en pensez-vous ? Hein !
Nicolas Nikolayev examina le ventilateur, toute peur oubliée, en technicien qu'on lui demandait d'être pour la circonstance. Il se lissa la lèvre inférieure de l'index vers la droite, du pouce vers la gauche, toussota d'un air entendu.
- Quelqu'un avait enfoncé l'interrupteur d'arrêt, expliqua le commissaire. Notez, J'ai fait ouvrir une enquête Personne n'était entré dans ce bureau, à ce moment-là. L'interrupteur se trouve, juste sous mon coude. Il est impossible à quiconque, aussi habile soit-il, d'y a voir accès, sans que je ne m'en aperçoive. Impossible, impossible...
Comme il laissait retomber pesamment les bras sur le bureau pour appuyer son allégation, le ventilateur perdit de la vitesse, crachota, s'immobilisa. Pétrifiée, la lumière se solidifia de haut en bas.et les ombres disparurent dans une chape de silence.
- Bon ! Voilà qu'il s'arrête à nouveau ! lâcha le commissaire, exaspéré.
- Si l'on enfonçait le bouton de mise en marche, proposa Nicolas sournoisement.
- C'est ce que je compte faire, mon petit. Le bricoleur breveté m'a refilé le tuyau. Il m'a dit : "Si ça arrive encore, mon vieux, poussez sur le bouton de la pointe de votre pied droit, et ça marchera."
-Le pied, est-ce vraiment nécessaire ?" lui ai-je demandé.
-Non pas, c'est si au cas où vous auriez les mains et le pied gauche occupés à quelque affaire urgente, vieux schnoque !" ricana-t-il. Et du pied, il enfonça le bouton de mise en marche, et le ventilateur se ranima.
- C'est un as ! s'exclama Nicolas Nikolayev pour se mettre au diapason du commissaire.
- Ce n'était donc pas un bricoleur ?s'étonna le commissaire. L'inspecteur m'avait pourtant assuré... Mais trêve de commentaires, coupa-t-il, tout en relançant, du pied, le ventilateur. Il s'agit cette fois de prendre des dispositions, beaucoup plus importantes. C'est pour cela que je vous ai convoqué Je suis persuadé qu'à nous deux, nous nous sortirons de ce mauvais pas. Dites-moi que vous en êtes ! Vous en êtes, n'est-ce pas ?
- Mais... protesta Nicolas, qui répugnait à tout engagement, d'autant plus qu'il en ignorait les termes.
- Vous en êtes donc ! Que vous me faites plaisir ! jubilait le commissaire. Je vois que vous en êtes.
Nicolas Nikolayev, mal à l'aise, fixait la verrue sous l'oeil du commissaire. C'était comme une crête de coq qu'il avait là, sous le front. Elle était remarquable de mobilité et de caractère, et changeait de couleur et d'intensité selon les humeurs de son locataire. Les ombres que déployait le ventilateur et cette verrue caméléonesque lui donnaient des hallucinations. Il vit la verrue prendre la dimension d'une pomme de terre, une de ces pommes de terre enfournées dans les caves, l'hiver, et qui cherchent par toutes leurs radicelles, la lumière;quant aux ombres elles prenaient des formes monstrueuses et se faisaient menaçantes. Lorsque le ventilateur se mit à cracher du feu, il empoigna les accoudoirs de son fauteuil, prêt à fuir... Mais l'instant d'après, la machine avait repris son régime normal et ronronnait benoîtement dans ses pales légères comme des ailes de colombe. Tout cela se passa si vite, .si furtivement, que le commissaire ne se rendit compte de rien.
- Parfait ! Vous en êtes.!se réjouissait-t-il. Nous allons donc conclure cela sur papier. Rien de tel qu'un contrat en bonne et due forme.
La bouche ouverte, Nicolas Nikolayev ne savait que dire. I1 ne voulait pas indisposer le commissaire, ni affronter sa verrue, et d'autre part, il n'avait nullement l'intention de prendre parti dans une affaire qui ne l'intéressait pas ou si peu, et dont il ne percevait pas l'enjeu. On prend si souvent parti à la légère,mais d'autre part,c'est si mal vu de ne pas avoir d'opinion qu'on en arrive à se laisser gagner par le mouvement ambiant ,et a perdre tout discernement .
Le commissaire rentra dans son nez de carton, ajusta sa verrue et enfonça un bouton sur une boîte d'ébonite noire, à l'angle mort de son bureau. "Je vous écoute, monsieur cher commissaire.» minauda une voix féminine
-Mireille, ma petite, êtes-vous libre à l'instant ?
- Le temps de prendre une douche et je suis à vous, mon
chéri ! - Il ne s'agit pas de cela, petite gourde..." Il jeta un regard complice et grivois vers Nicolas.
-Je vous attends avec le dossier et le contrat.
Nicolas Nikolayev se renfrogna dans son fauteuil, le regard perdu dans l'admirable miroir plombé qu'était le crâne du commissaire, il y suivait les reflets des ombres qui papillonnaient furtives et légères comme des caresses maternelles, et il sentait, à mesure, sa résistance mollir.
Pénétrant par une porte dérobée, la secrétaire alla droit au but. Elle jeta sur le bureau de son chef un dossier de chaise, et les quatre pieds en dessous du bras, elle fit mine de se retirer.
- Des dossiers, des dossiers de cette sorte, j'en ai toute une pile, se plaignit amèrement le commissaire. Quand m'apporterez-vous le dossier contrat ?
- Le contrat, rédigez-le vous-même, explosa la secrétaire. Moi aussi, j'en ai assez. Et je vous rends mon tablier. Je ne suis plus votre secrétaire. Des contrats ! Toujours des contrats qu'on ne respecte pas ! se récria-t-elle, en se tordant les doigts, .et quand il s'agit de les signer, vous faites appel à tout venant et moi, vous m'oubliez. J'en ai assez !
Elle disparut en claquant la porte, avec une telle brutalité, que le ventilateur, tout secoué, se remit à s'agiter. Le visage décomposé, Nicolas s'était enfoncé dans son fauteuil, tentant d'échapper à la sarabande folle des ombres qui tournaient autour de lui et cherchaient à le transpercer.
- Mon fils, mon cher fils, murmura le commissaire. Vous êtes témoin de ce qui m'arrive à moi, à tout moment ! Allez-vous m'abandonner ? Vous répugnez aux grandes adhésions, je le sais, mais je suis seul à vivre ce drame auquel personne ne croit. Vous êtes romancier; vous êtes le seul à pouvoir m'aider en de telles circonstances. Voyez à quoi j'en suis réduit et quel danger me menace ! Le sort d'un homme, noir de surcroît, d'un membre de votre espèce est entre vos mains. Il ne s'agit plus de l'idée que nous défendons, ni de prendre parti, mais d'assister la veuve et l'orphelin, le célibataire que je suis. Ma vie est en jeu. Aidez-moi à survivre. L'envahisseur est désormais l'ennemi qu'il faut combattre et occire. Sus au ventilateur ! Allons, dépêchons !
Posant un index d'état-major sur un contrat rédigé à la hâte, il tendit un stylo à Nicolas Nikolayev et l'invita, d'un " là ! " retentissant, à signer en bas de page.
Mis sous pression, le ventilateur sifflait rageusement et lançait des ombres pointues. Ligoté par la peur et la pitié, transporté par un grand mouvement de l'âme, où l'amour-propre, la charité, l'orgueil et le défi se contredisaient simultanément, Nicolas Nikolayev se décramponna, non sans rechigner, de son fauteuil, se traîna vers le bureau et, s'agrippant au stylo qui lui était tendu, jeta sur le papier son paraphe et ses larmes.
- Vous êtes dégoûtant ! Permettez-moi ce mot, ronchonna le commissaire, tout en séchant le dossier de son mouchoir à carreaux rouges. Enfin, voilà qui est fait ! L'autorité de l'homme d'action et l'imagination fertile du poète se sont associées pour le meilleur et pour le pire. Que pourrait-il encore nous arriver ? Et, tout en se frottant les mains de satisfaction, il contourna son bureau à la rencontre de son associé, pour le serrer dans ses bras. Lui mouchant le nez et lui tamponnant les yeux, il disait : "Allons donc ! Reprenez-vous ! Le plus gros est fait!
Par dessus leur tête, pourtant, se préparait un ouragan. Fâché par ce complot ourdi contre lui, le ventilateur s'était mis à tourner méchamment, et si vite, que ses hélices se confondaient à la lumière. Le plafond cracha éclairs et tonnerres. Il y eut un formidable coup de vent qui nettoya le bureau de ses feuillets, les lançant aux quatre coins de la pièce. Le nez postiche et la verrue du commissaire lui furent arrachés et la vitre vola en éclats sur les terrasses.
- Aux âmes fortes, la violence et l'horreur ne font pas peur, tonna le commissaire, le poing levé vers le ventilateur Dieu, nègre chauve, dressé dans l'orage, il retrouva l'éloquence de la tribu lointaine et se mit à déclamer;" Où l'amitié s'appuie toute cause est grande et belle, et mourir en héros rend la vie éternelle. Faisons front, mon ami, avec dignité et courage. La victoire est à celui qui affronte l'orage !"; Tournoyant sur lui-même, il frappait des deux bras et repoussait les ombres, tandis qu'à reculons, Nicolas Nikolayev, entamait une retraite prudente.
- Sus au ventilateur, cet avion de platine, introduit par nos soins sur foi de sa bonne mine ! Sus à l'usurpateur ! Littéralement fouetté par ses propres paroles, le commissaire, coursier sans crinière, se lança dans un galop infernal autour de la pièce,l'écume au crâne,la bave aux lèvres, l'oeil rageur et injecté de sang, défiant la machine dont le vrombissement devenait insupportable au tympan le plus résistant.
Son enthousiasme ramené au plus bas, Nicolas Nikolayev, ce chevalier de si peu de conviction, glissait sournoisement, une jambe après l'autre, vers l'arrière. Il fut bientôt à quelques pas de la porte. Il entendit, dans son dos, la mise en marche de l'ouverture automatique.
- Non ! Non ! se récria le commissaire qui avait enfin découvert ses intentions. Ne faites pas cela. A genoux aux pieds de Nicolas, les mains jointes, il le suppliait :" Ne m'abandonnez pas ! Je vous en prie ! Je vous aime, nous nous aimons. Nous nous sommes promis de tuer la bête !". Puis changeant de ton :" Vous avez signé. Vous ne pouvez vous désister. Je vous ferai poursuivre pour parjure, J'irai en justice. J'ai de bons amis, magistrats. Vous serez arrêté, jeté en prison, au secret, dans la geôle du bas, avec les souris, avec les rats, avec les poux, avec les chats... aux fers, au silence. Je vous ferai arracher les yeux, les oreilles, les doigts de pieds, la langue et les cheveux... Vous serez beau comme ça ! Vous y avez pensé ? Vous serez beau comme ça ! Ah ! Ah ! Tout pelé, tout chauve, hi ! Hi !
Encore un pas en retrait, Nicolas franchit la porte. Un autre pas, celle-ci se referma devant lui, sectionnant la tête répugnante des ombres de pointe.
De l'autre côté, un objet tranchant racla la porte ,des coups sourds heurtèrent les murs. On entendit un grand cri rogue.
Nicolas Nikolayev hésita. Pris de remord, il revint vers la porte mais celle-ci resta bloquée. Tambourinant la porte, il se mit à crier :
" Attendez-moi ! Je suis là. Votre cause ne m'intéresse pas mais je suis un homme de parole. Je ne vous laisserai pas tomber. Attendez-moi ! Je viens ! Me voici!
Il se tut, l'oreille.collée au panneau de la porte
Il ne perçut qu'un dramatique silence. Il était trop tard. Il n'y avait plus rien à entendre
Son ombre, couchée entre ses pieds, se cachait la tête entre les pattes .Avait-t-elle honte pour lui ?
- C'est la faute à la porte se justifia Nicolas. Et puis, allons donc, cet homme là valait-il qu'on le supporte. ?
LE RHUM
Mal à l'aise, Nicolas Nikolayev, de plus en plus mal
à l'aise, allait sous la lumière diffuse des réverbères du vieux quartier, refuge des artistes et des clochards. Son ombre l'accompagnait, nantie d'une nouvelle vie, plus alerte dans la nuit, son domaine. Elle ne tenait pas en place; ici prenant les devants, s'étirant à perdre corps; là se tassant sur ses arrières. Selon les plans de l'éclairage, elle allait et venait telle un chien qui suit une piste et la perd à tout instant.
Sur le ciel dégagé, on distinguait des milliards de mondes. On ne savait pas ce qu'ils faisaient là, où ils allaient et ce qu'ils deviendraient. A trop les regarder, Nicolas Nikolayev avait le vertige des espaces et de la solitude; de l'ennui et de l'exil. Par instant, il éprouvait l'envie de s'y consumer, de n'être plus ce que l'on est quand on est trop soi-même, d'être en même temps tout le monde : un végétal ou un objet. Et objet parmi d'autres objets, il se déplaçait dans la nuit d'une rue, avec son melon et son ombre, sans trop savoir pourquoi, ni vers où il allait.
Il mit le pied sur un carré jaune de lumière crue; il s'y figea, faisant face à la vitre qui l'éclairait. Il détailla son reflet : un visage plat, des oreilles en éventail, un nez et des lèvres écrasés, des mains, sorte de grandes palmes mélancoliques sur une panse fatiguée, des pieds comme des marchepieds de tram. Sur sa tête, son melon avait l'air d'un pot de chambre retourné sur une cymbale. D'une chiquenaude, il en frappa le bord, qui tinta; il le souleva comme pour le saluer. Le pot de chambre s'écrasa à ses pieds et se brisa en mille éclats. Il ne lui restait plus qu'une auréole de cuivre sur le front. Il était donc un saint; il l'ignorait, tout autant que son ombre d'ailleurs qui virevoltait furieusement autour de lui et le faisait trébucher à chaque pas.
-Au pied ! ordonna-t-il, au pied !
L'ombre se calma; se mit à sa droite, un peu en retrait, très digne, comme un chien qui ne cherche aucune piste, ne renifle d'odeur que celle de son maître. Et tous deux, ils continuèrent leur chemin, aux pas, soldats ébréchés par la guerre, fredonnant une rengaine, chargée de nostalgie et de regrets.
Ils reprenaient la rengaine pour la troisième fois lorsque le "la" qu'ils prolongeaient, exagérément,se perdit dans la cacophonie endiablée d'une musique de juke-box qu'une porte brusquement ouverte avait libérée. La musique déferla sur le trottoir dans un tintamarre assourdissant. Dominant la furie des sons, une voix rogue résonnait dans un micro, portée par le vagissement d'une trompette bouchée, les trémolos étirés des saxos, la lamentation syncopée des guitares électriques, l'explosion métallique des cymbales, le martèlement sourd des tambourins, le frétillement osseux des maracas, la rumeur confuse des piétinements et des cris. Ce fut, un instant, dans la nuit, L'expression pure d'une rage démesurée, puis la musique expira aussi sèchement qu'elle s'était imposée, la porte, comme si elle ne s'était entrouverte que sous la poussée des sons, s'était rabattue sur son chambranle, rendant à la rue la pesanteur de son silence, la tranquillité habituelle de ses bruits.
Nicolas Nikolayev pénétra dans la boite à musique... Un couloir tapissé d'épais tapis, rougeoyant de lueurs inverties, descendait par un escalier étroit et raide vers les rumeurs d'une salle bondée; il l'emprunta. Une jeune négresse, portant juste où il fallait un coquillage rose, l'accueillit au bas de l'escalier, lui offrant un sourire blanc sur le plateau d'une bouche fardée.
- Par ici, missié.
Elle le débarrassa de son auréole en échange d'un jeton et entrouvrit la porte du salon. Un instant désorienté par les cris, les piétinements, l'ombre sournoise des lampes occultées, il hésita, mais une hôtesse survint aussitôt. Peau de chocolat, souple et claire, jambes musclées, éclat de coquillage sur chaque sein, coque d'huître sur le ventre, de moule sur l'arrière-train, elle proposa:
- Une table, missié ?
- Le comptoir. ,rétorqua-t-il.Et il emboîta le pas à son guide, méduse sur une mer doucement agitée dans le roulis élastique de ses fesses.
Le comptoir en arc de cercle tenait le fond de la pièce, séparé de l'orchestre par une piste de danse, des tables et des chaises, des tabourets. Une femme, soeur des autres par le teint, l'avarice de l'uniforme et l'efflorescence bulbeuse de la gorge, le desservait.
- Vous désirez, missié ?
Il promena le regard sur la panoplie des bouteilles glauques, couleur de miel et de pieuvre, s'attarda sur le front lisse et noir de la serveuse affaissée sur son verre vide, et échoua sur une de ses mains, abandonnée comme une étoile de mer sur une plage déserte. C'était une main d'ébène, fine comme une encre de Chine; les doigts, prolongés d'ongles vernis de jaune et aiguisés comme des dents de sirènes, avaient un air mystérieux et ironique à la fois. Sur l'index, une pierre verte, enchâssée sur un anneau d'or, lançait des clins d'oeil complices, et d'une perversité ingénue.
- Un double whisky bien tassé, avec un glaçon, s'il vous plaît.
Tandis que l'orchestre repartait sur son second souffle, la main s'éleva, plana dans la lumière diffuse et alla se poser sur une bouteille au ventre bulbeux, couleur de tourbillon et de cuivre en fusion. La voix qui chantait était rogue et enfumée. Elle s'insinuait dans les nerfs, caressait les peaux, créait un climat envoûtant dans lequel les corps se laissaient aller, rêvant de langueur et d'étreinte moite et infiniment prolongée.
L'oeil égaré dans la cohue moutonnante des danseurs, Nicolas Nikolayev tâtonna, cherchant son verre. Il le porta à ses lèvres et le vida d'un trait. Il écoutait la voix; il était seul à l'entendre. Il la suivait de l'autre coté des murs, par-delà les plaines et les montagnes, par-delà la mer, tandis qu'empêtrés dans un champ d'algues, les danseurs se noyaient sans une plainte.
-Un rroum, pour monsieur Raymond ! tonitrua un nègre qui venait de prendre place aux côtés de Nicolas Nikolayev Il sortait tout droit d'une ambassade, avec son frac noir de haute coupe aux revers lustrés. Avec ses mains de terre cuite, qui surgissaient de leur manchette d'un blanc impeccable telles des gants de boxe de la cape hermine du "champion'', il sortait tout droit des coulisses de la boxe. Il riait, et c'était sur son visage comme une tonne de chaux répandue sur une mare de goudron.
- Si, si, je vous en prie ! Il s'adressait à Nicolas Nikolayev qui faisait mine de refuser.
- Ah ! Le rroum! Ah ! Les filles ! Hahaha!
Il laissa rire la blancheur immaculée de ses dents sur la tablette ébène du comptoir, se recueillit un bref instant, et ajouta, levant son verre :
- A votre santé, Monsieur Raymond ! Il but, claqua de la langue." C'est si longtemps tout ça ...
Les yeux dans les gencives Nicolas Nikolayev voulut protester.
- Longtemps ? Que voulez-vous dire ?
- Et Madame Raymond, que devient-elle ?enchaîna le nègre.
Nicolas Nikolayev haussa les épaules, résigné.
- Ca va, .laissa-t-il tomber, espérant clôturer ainsi le sujet entamé.
- Couci-couça, hein ? Si, si, je vous comprends.Savez ?
La même chose, indiqua-t-il, d'un hochement de menton, à la serveuse.
Celle-ci, qui avait devancé la commande, poussa négligemment les deux mesures à leur portée, enfonça son menton dans l'une de ses mains repliée en accoudoir et oublia l'autre sur le poignet du nègre, le palpant, évasive et prudente, cherchant la veine, cherchant le pouls. "Ah ! Le rroum! Ah ! Les filles !" soupira ce dernier tout en épiant la main qui montait sur la sienne. En cet état d'expectative en alerte, il avait l'air d'un crabe qui rencontre un autre crabe et ne sait pas encore s'il va l'attaquer ou lui faire la cour. Insensiblement la main remontait son bras, pénétrant sous la manche, à fleur de pinces, avec des douceurs expertes.
De son côté, Nicolas Nikolayev se laissait porter par la voix envoûtante de la chanteuse qui avait entamé une nouvelle chanson.
"Crabe, mon crabe
"Mon petit crabe doré
"Doré mi doré
"Je dormirai
"Entre tes pinces
"Que rincent
" Le sable et l'eau
".
Il était donc question de sable et de crabe qui s'aimaient dans une lagune, au soleil des tropiques, et qui mourraient de s'être étreints trop fort...Sur la piste, les couples enlacés tanguaient lascivement passant du vert au mauve, et de la lie de vin au jaune safran sous le regard des projecteurs qui tournaient au rythme du tango.
"Tout beau, tout beau
"Je rêverai de pinces
"De pinces
Et je mourrai entre tes pinces
"Mon beau crabe d'eau
" Hôhôôô, hôhôôô
Les deux crabes allaient-ils s'affronter ? L'un avait un menton carré, d'épais sourcils, des muscles durs; l'autre, une bouche vorace, des yeux aigris
Non, le nègre mit fin à la parade amoureuse en retirant sa main.
- A votre santé ! lança-t-il, en faisant tinter son verre sur celui de Nicolas Nikolayev. A votre santé, Monsieur Raymond ! Il avala son verre d'un trait et réclama une nouvelle mesure. On entendit le verre pilé crisser entre ses dents. Il asséna une tape amicale sur l'épaule de Nicolas Nikolayev
Content de vous revoir... Il y a si longtemps ! Vous écrivez toujours ? Et elle, qu'est-elle devenue ? J'oublie toujours son nom ? Voyons ! La petite, vous vous souvenez ? Elle savait s'amuser
Il renifla son verre, le fit pivoter amoureusement sous son nez."- Ecoutez, Monsieur Raymond, je veux vous faire un aveu...".Il s'appuya de tout le poids de sa décision sur l'épaule de Nicolas Nikolayev Il plongea son regard dans le sien, l'examinant avec l'attention soupçonneuse d'un poivrot, la lèvre critique, le nez pincé.
- Jurez-moi que vous n'en direz rien à personne. On est copain, hein, Monsieur Raymond !
- Oui, oui, approuva machinalement Nicolas Nikolayev, tout en cherchant à amener un des deux verres à sa portée.
- Non, non, jurez d'abord. Je ne peux rien vous dire si vous ne jurez pas avant !
Il étreignait Nicolas Nikolayev avec insistance. Celui-ci contemplait son verre vide avec dégoût. Sur le comptoir, il voyait quatre verres pleins jusqu'au bord, mais il ne parvenait pas à en saisir un seul; c'était chaque fois le vide qu'il accrochait.
- Je ne jure pas, coupa Nicolas, fâché. Je ne jurerai pas. Et laissez-moi tranquille. Je ne suis pas Monsieur Raymond. Je n'ai jamais écrit de livres et je ne connais pas la fille dont vous voulez parler. Foutez-moi donc la paix !
- Oh ! Si, vous êtes Monsieur Raymond, s'entêta le nègre. Il n'y a pas deux Monsieur Raymond. Et d'ailleurs vous la connaissez. Là-bas, vous étiez Monsieur Raymond et vous écriviez des livres. Je suis Samuel et nous avons été à la chasse ensemble, et nous avons bu du "cécé" Il avait saisi Nicolas Nikolayev par le cou et le secouait sans ménagement comme il l'aurait fait d'un chasse-mouche.
- Vous êtes un faux jeton, un blanc de blanc. Là-bas vous étiez bien content de nous avoir près de vous. Ici, vous nous méprisez. Il lâcha Nicolas Nikolayev et se mit à pleurer.
L'orchestre avait entamé une nouvelle mélodie. Elle était triste; il pleuvait; la piste était mouillée. On entendait renifler les filles et gémir les saxos. Les trompettes bouchées lançaient dans la fumée de longs sanglots.
- Monsieur Raymond, souvenez-vous, je vous en prie ! suppliait le nègre,
- Deux rhum, bredouilla Nicolas Nikolayev à bout d'arguments.
- Ah ! Le rroum! Ah ! Les filles ! Le nègre avait oublié sa tristesse pour saisir son verre. Vous souvenez-vous, Monsieur Raymond ! C'était le beau temps !
Ragaillardi, il asséna, de sa main libre des claques de chapelier, sur le dos tassé de son voisin.
- Vous souvenez-vous ? Et quelle fille c'était, alors !
Comme pour rester dans le ton, l'orchestre improvisa une samba
"N'oublie pas Marie
"N'oublie pas Maria
"Que t'es trop jolie
"Pour moi
"Marie, Marie
"Si à la mairie
"LeMaire te marie
" Et donne ta main
"Dis-toi, dis-toi bien
"Que t'es trop jolie
Ha ! Ha ! Ha ! rigolait maintenant le nègre, frappant à coups redoublés, et de plus en plus énergiquement le dos de Nicolas Nikolayev, qui comptait les coups au rythme de la samba.
"Un mari c'est rien-Un
"Car t'es trop jolie-Deux
"Trois amants, c'est mieux-Trois
"Marie, Marie-Quatre
"Dis-toi, dis-toi bien-Cinq
"Que t'es trop jolie-Six
-Quel était déjà son nom, à la fille ? insista le négre
- Hélène, balbutia Nicolas Nikolayev, jouant le jeu.
- Hélène, hein... Hélène ? Oui, je me souviens, Hélène... Hochant la tête, le nègre fit tournoyer son verre sur la tablette du comptoir. Hélène, Hélène... Hélène, l'aimiez, hein ? L'aimiez, bien
L'aimiez, ma petite soeur. Elle avait des seins comme des nids d'abeilles. Sa peau était lisse et brillante comme une truite de Sankuru. Quand elle riait, et elle riait tout le temps, la forêt s'allumait comme une lampe à pression. Elle se donnait à vous tant et plus et, après l'avoir toute prise, vous l'avez toute oubliée. Elle est morte toute seule dans une case où elle n'avait connu que vous. Ah ! Hélène!
Nicolas Nikolayev entendit gronder les tam-tams. Des chants gutturaux et rythmés s'élevèrent dans la pièce. Une forêt se déplia de ses ombres et de ses cris de bêtes. Une jeune négresse tournait la manivelle d'un phonographe, levait la tête et lui souriait. Le disque lancé, elle ajusta son pagne et entama un pas de danse. , invitant Nicolas Nikolayev à le rejoindre. Elle était jeune, elle était belle, elle était souple, elle était indolente, et elle faisait partie intégrante de la nature vierge et promise à toutes les noces
Des souvenirs plus précis remontèrent à la surface,favorisés par les vapeurs de la l'alcool. Il les suivit ,oublieux du temps et de l'endroit. .
Lorsqu'il émergea de ses souvenirs,il repéra, devant lui, cinq verres vides...La piste de danse aussi était vide. Tout le monde avait quitté les lieux ; Les filles étaient parties. L'orchestre avait déserté l'estrade, les tambourins avaient déserté les lieux. Nicolas Nikolayev et le boxeur négre étaient les seuls à occuper le comptoir. Si les bouteilles sur les tables étaient vides, les cendriers étaient remplis de mégots et de cendre. La salle s'était entre-temps affaissée dans une obscurité ouateuse. La serveuse de rôle s'était endormie. Elle n'avait pu entendre le roulement des tam-tams et le chant guttural du sorcier. Au comptoir, la rougeur diffuse d'un feu de bois cernait les bouteilles, les émaux et le plafond.
- Ah ! soupira le nègre, embrassant Nicolas Nikolayev, moi aussi, je l'aimais. Il s'accroupit sur son verre, se tassa dans la nostalgie
On est copain, n'est-ce pas nous deux, larmoya-t-il, on est des vrais; on ne se quittera plus jamais, hein ? On s'aime et puis on se perd de vue. On reste seul, tout seul, tout vide... Et pour renforcer le poids de la grande solitude et du grand vide, il abattit sa lourde main de boxeur sur l'épaule de Nicolas Nikolayev qui, déjà vacillant, perdit tout à fait l'équilibre, décrocha de son perchoir et se retrouva par terre, abasourdi et grommelant. "Je ne suis pas Monsieur Raymond, pas Monsieur Raymond..." répétait-il dans cet entêtement que donne l'ivresse. Enfin, il se remit tant bien que mal sur ses pieds, défia le nègre, cria. "Pas Monsieur Raymond !" Et s'éloigna d'un pas décisif mais louvoyant.
- Hé là, où vous allez, vous ? s'enquit le nègre. On ne se quitte plus, hein promis
- Ouais... ouais... grommela Nicolas Nikolayev, Mais tout en chassant d'une main un poursuivant imaginaire, il continuait son exploration de l'arrière-salle.
- Oh là ! Oh là ! fit encore le nègre, qui, bousculant au passage tables et chaises, faisant voler de son battoir les bouteilles, lui emboîtait le pas." Hélène ! Hélène !" criait-il.
L'un derrière l'autre, ils aboutirent à ciel ouvert dans l'arrière-cour de l'immeuble. Ca puait l'alcool, l'urine, l'éther, et la marihuana. On entendait des jets d'eau éclabousser les pierres. Plus loin, on n'entendait rien. Il faisait une nuit de nègre et les étoiles brillaient à peine. Dansant des talons sur les pointes, tourniquant sur eux-mêmes, ils traversèrent la lueur jaune d'une fenêtre et rallièrent les vespasiennes.
- Ha ! Ha ! Ha ! rigolait le nègre; Le rroum ! Les filles ! Il rota.
Nicolas Nikolayev aussi rota, puis fut pris d'un fou rire. Il riait, il pleurait et il pissait, tout en suivant le jet déchiré de son urine qui explosait sur la pierre, avant de rassembler ses éclats dans la rigole et de disparaître en flots tumultueux dans le goulot de sortie. Tanguant comme un vieux rafiot sur l'eau lourde d'un port, il buvait ses larmes et dessinait sur la pierre, des arabesques évasives. Un moment il perdit l'équilibre, se rattrapa sur l'épaule droite et demeura dans son cadre, de guingois, agitant rêveusement son pénis à sec, le contemplant avec amertume.
- Hélène ! Ça c'était un fille ! proférait le nègre, à côté lui Il rota de plus belle et, du plat de la main, frappa la pierre lisse, qui résonna comme le claquement d'un coup de feu dans la nuit.
Nicolas Nikolayev frissonna. Il se remit sur son centre de gravité, et la main empêtrée dans sa braguette, s'extraya de la pissotière.
- Hélène ! Oah ! appelait le nègre. Oahou ! Hélène !
Son appel dans la nuit était celui de tous les hommes égarés dans les sables mouvants de la vie, au bout d'un long voyage, et qui ont peur, qui espèrent encore et s'accrochent à l'espoir parce qu'ils ont peur...
Revenu sur ses pas, Nicolas Nikolayev avait traversé la salle et retrouvé la rue. Tanguant sous son melon, et s'empêtrant les pieds dans son ombre, il remontait maintenant une interminable piste d'aviation incendiée d'abeilles d'or qui lui martelaient les pupilles et les tempes; autogyres obsédants, le harcelaient de tous côtés. Il sautait fiévreusement, cherchant à les éviter, et poussait un cri rogue, chaque fois que sain et sauf, il retombait sur ses pieds. Mais il y avait des milliards d'abeilles. A raz de terre, à hauteur d'homme; elles revenaient sans cesse à la charge
Il pensa à voix haute : "Voici un essaim d'abeilles, et moi, je suis la confiture !", et se servant de son melon comme d'un filet à papillons, il attaqua les abeilles, tentant de les plaquer sous son chapeau. Ce fut en vain : aucune ne se laissa prendre. Furieux, il entra dedans des mains et des pieds. C'était une scène étrange que de le voir se démener contre quoi et injurier qui dans cette nuit blanche.
Il se battit ainsi le temps de perdre souffle. Vaincu, il se laissa tomber à l'abri d'un porche et attendit que les bestioles se lassent. Et c'est à croire qu'elles bouclaient un circuit fermé, car plus il en passait, plus il en revenait à la charge. Fondant sur lui, elles sifflaient : "Hélène, ah ! Hélène!".
Et voici que les abeilles se transformaient en guerriers négres à plumes. Le tronc peinturluré de tatouages effrayants, une main armée d'un bouclier et l'autre le menaçant d'une lance, ils tournoyaient autour de lui au rythme du tam-tam Puis il les vit se désarticuler à mesure que les rythmes s'emballaient. Ici c'était des pieds,là des mains,des troncs,des bras,des seins des yeux disproportionnés par la rage,des bouches en forme de gueule de crocodile ,des dents de léopards,tous morceaux d'un puzzle éclaté. La terre bascula sur elle-même et il se sentit partir avec elle dans le grand fossé de l'espace. Son coeur se déchira. .En flots verdâtres et amers, il se dégorgea de lui d'un trait.
Lorsqu'il se releva, plus ou moins soulagé, les abeilles, semble-t-il, avaient enfin abandonné les lieux. Seuls, les cris du négre boxeur résonnait encore dans sous ses tempes :" Ah, le rroum ! Ah, les filles ", puis se perdirent dans le lointain
Autour de lui, il n'y avait plus que le vide transparent d'une rue déserte, dans la nuit. Il se défripa, rajusta son melon et repartit mélancoliquement dans cette rue qui ressemblait à toutes les autres; dans cette nuit de toutes les nuits, tranquille et sereine dans ses globes blancs comme des couveuses sur la lumière, écoutant avec recueillement le chant étoilé de l'univers
LA POUPEE D'ALGERIE
Elle était mystérieuse comme une porte entrouverte et réconfortante comme un soupe à l'oignon. « Viens chéri ! », fit-elle d'un ton ferme et maternel. Elle entrouvrit son manteau de vison et, comme il hésitait, elle lui prit la tête dans ses mains, la bouche dans la sienne, et se frotta, de tout son long, à ses boutons. « Allons, chéri, viens ! Mon nom est Natacha ».L'agrippant par la manche de son manteau, elle s'enfonça avec lui, à reculons, dans la ruelle.
Elle avait L'odeur du pain blanc tout chaud, pas cuit encore mais qui va l'être, et Nicolas Nikolayev respirait dans le vison la pâte qui levait dans la chaleur moite du four. Il se laissa entraîner dans une cage d'escaliers,pataugea dans une moquette mal fixée, entendit le cliquetis d'une clef, s'enfonça dans une moquette plus épaisse et plus douce, et ouvrit les yeux lorsqu'il sentit l'odeur et la chaleur du vison se détacher de lui.
Elle était toujours là ; elle avait seulement fait un pas en arrière, et se tenait devant lui, le vison à ses pieds, nue, toute nue, sinon sur le pubis une aile d'oiseau en fils de soie entrecroisés. Elle avait de la paille roulée en chignon sur le haut de la tête, et ses bras, repliés par-dessus, faisaient comme deux tendeurs qui lui relevaient la poitrine. Ses mains coururent dans le chignon qui se déplia sur ses épaules en un chute de paille légère .Dans ses grands yeux, qui échancraient d'opale son visage blanc, se reflétaient les lampes.
Ce que vit alors Nicolas Nikolayev, personne n'aurait pu le voir de la même manière. Il fallait son imagination, son grain de folie pour y arriver : le nombril de la fille était un rire d'enfant dans une botte de blé. I entra dans le blé. Il faisait tourner son melon au faîte de ses mains jointes et contemplait ses pieds. Tout vibrait en lui comme dans une fête foraine,avec des beignets bien chauds,des barbes à papa,des carrousels aux chevaux de bois,et des rengaines d'accordéon.
Entretemps,la fille avait pivoté sur les pointes et se contemplait dans un miroir dressé dans un cadre doré. On ne voyait plus d'elle que sa croupe rose.
- Comment me trouves-tu ? fit-elle, tout en jouant de la taille.
Désarçonné,Nicolas fit semblant de s'intéresser au mouvement de son melon,qu'il faisait tournoyer autour de ses mains.
- Faudrait d'abord s'entendre, enchaina-t-elle, sans se retourner. Que désires-tu,mon chéri? Le tapis persan, la prise allemande ou le panier chinois ? Elle se déhancha, marqua un temps d'arrêt, dévisageant, par-dessus son épaule, Nicolas Nikolayev, qui était toujours dans la contemplation de son melon.
- Il y a mieux,bien sûr, insinua-t-elle, la poupée d'Algérie, par exemple. Elle s'étira de toute sa chair blonde, pénétra dans le miroir, se salua : "Bonjour, bienheureuse de vous voir. A plus tard, j'ai mon client pour la soirée. .". Elle repassa du bon coté, et examina Nicolas Nikolayev qui ne savait où se mettre
Il portait de fines lunettes d'écaille sur un grand nez triste. Il y avait quelque chose de pitoyable et de doux en lui comme de la poésie égarée dans un piano mécanique.
- Oh, oui, la poupée d'Algérie !chanta-t-elle, tout à coup très joyeuse, se tapant dans les mains. Et, se retournant vers le miroir avec une lenteur étudiée, elle ajouta : « C'est plus cher que le panier chinois, mais tout ce qui est rare est cher, et comme la poupée d'Algérie est rare, elle est aussi, plus chère ».
Elle rit à haute voix, se saisit d'une brosse a cheveux, et les brossa dans un ample déploiement du bras. Tout son corps ondulait de la tète aux pieds en suivant les mouvements de la brosse et de sa chevelure. Elle gémissait de plaisir. Fasciné par la beauté du spectacle Nicolas Nikolayev ne pouvait en détacher ses yeux. Sa cigarette lui brûlait le nez et le faisait pleurer. Pourquoi cette scène lui rappelait-t-il son enfance ? Il suspendit donc son melon à la basse branche d'un palétuvier, s'assit sous son l'ombre, sortit un crayon et une feuille de papier, et se mit à dessiner, observant furtivement Natacha entre deux traits de crayon.
- Bon Dieu, mon chou ! Qu'est-ce que tu fais là ? intervint-elle.
Il sursauta, .et se mit à lécher la mine de son crayon d'un air appliqué.
- La poupée d'Algérie, de quoi ça à l'air ? s'enquit-il d'une voix timide.
La brosse dérapa ; la longue chevelure dansa sur les épaules de Nathalie.
- C'est difficile à dire, ma foi ! Voilà !Tu te regardes dans un miroir; c'est toi que tu vois et pourtant ce n'est pas toi.
Tout étant dit, semble-t-il, elle reprit son travail de lissage, tout en serinant un air à la mode.
Nicolas Nikolayev prit le temps de croquer son crayon et de cracher une mie de bois, .avant d'annoncer, envoyant au diable son crayon:" Va pour la poupée d'Algérie !"
Nathalie se retourna d'une seule pièce.
Tu
Vous
La poupée
bredouillait-elle, comme prise de court. Elle parut tout-à-coup très embarrasée de se trouver dans l'état où elle était.Eklle plaqua les mains sur son ventre et fit tomber d'un mouvement d'épaules ses cheveux sur sa poitrine nue.Effarouchée comme une jeune vierge surprise à la sortie du bain,elle poussa un petit cri et se sauva dans la chambre attenante.
Abandonné à lui-même, Nicolas Nikolayev ne savait que penser. Quelque chose d'insolite se passaitmais il n'en trouvait pas l'explication.Il fixa la porte derrière laquelle la fille avait disparu, épiant les bruits de l'autre côté.Commes il n'y avait rien à entendre. Il inspecta la pièce dans laquelle il se trouvqait.
Il y avait dans le salon quatre fauteuils : l'un damassé de renoncules, l'autre de bleuets, le troisième de genêts en fleur et le dernier de pervenches. Une commode en bois doré, une tablette ronde en sapin verni, un rideau de raphia en travers de la baie complétaient l'ameublement de la pièce. Sur le parquet, un tapis en poils de chamelle et, dans tous les coins, des poupées... "Une chambre toute de jaune à part les bleuets.Il faisait le compte des poupées lorsque Natacha réapparut.
Etait-ce bien elle ? Elle était transfigurée. Rajeunie et émerveillée, elle s'avançait vers lui dans une robe d'été à fleurs jaunes qui la prenait sous les épaules et lui tenait la taille très au-dessus des genoux. Elle souriait dans la paille de ses cheveux déroulés. Elle était pure et fragile. "Pas toucher ! Voir mais pas toucher ! ".
- Petit chéri, ronronna-t-elle, viens ici et parlons de nous. Elle . Elle vint vers Nicolas,lui prit les mains délicatement et l'attira vers les fauteuils, l'installant sur celui à renoncules. Elle s'assit elle-même sur celui à pervenches, croisa les mains sur ses genoux réunis et se tint tranquille comme une petite fille docile.
Nicolas Nikolayev croisa les jambes et, voulant se donner de l'allure, balança le pied. Très détaché ou se forçant à le paraître, il offrit à la petite rêveuse une cigarette, le feu d'une allumette. Elle sursauta quand la flamme lui lécha les yeux. Entrouvrant d'une main gracieuse ses longs cheveux dorés, elle se pencha, prit la main tendue dans les siennes, l'enveloppa doucement comme s'il s'agissait d'un chaton et aspira la fumée, les cils relevés, dévisageant son partenaire qui se sentait fondre dans ce climat de complicité romantique
- Je m'appelle Nathalie, minauda-t-elle enfin, et vous ?
Elle se mordit les lèvres et se retrancha dans un silence gêné.
Nicolas Nikolayev examinait le mur devant lui. Du pouce, il indiqua une photo de famille.
- Moi, c'est Nicolas. Et là qui c'est ?
- Je suis née en Algérie. Sur le chameau, c'est mon père; entre ses, jambes, c'est moi, et dans son ombre, c'est ma mère.
Elle sortit un jeune mouchoir de sa manche et se tamponna les yeux, en reniflant trois fois. « Il est mort»laissa-t-elle tomber dans un sanglot. « C'est le soleil qui l'a tué.»
Elle s'agenouilla alors, déchaussa Nicolas qui se laissa faire, glissa ses petites mains dans les souliers et, à quatre pattes, piétina sur place.
- C'est le chameau, voyez-vous ? Il attend que mon père le monte et il se fait du mauvais sang car il ne le voit pas venir.
- Les chameaux sont la patience même, observa Nicolas Nikolayev sur un ton conciliant, On les voit souvent en train d'attendre, si ce n'est pas des sacs de dattes, ce sont des colis postaux. Les chameaux sont les facteurs du désert. Ils attendent tout le temps des lettres et des colis postaux.
Elle le dévisagea, abandonna soudain les souliers.
- Qu'en savez-vous ? Pourquoi mentez-vous ? Et vous mentez, n'est-ce pas ! Mon père n'était pas facteur mais poète et marchand de fusils comme, Rimbaud.
Elle blottit sa tête entre les genoux de Nicolas Nikolayev qui se trouva emporté dans les sables brûlant et les mirages du désert. De nouveaux mots s'organisaient en lui et l'attiraient dans un décor de dunes et de cactus. Les roses des sables fleurissaient autour de lui et, dans le lointain, comme flottant sur les ondulations vibrantes de l'air qu'enflammait l'ardent soleil, une oasis rêvait dans ses palmiers et ses plans d'eau d'où émanait une ensorcelante musique de flûte, cette musique qu'il essayait en vain de capter et de retenir, cette musique qui est celle, du paradis.
"Ses cils azurés étaient l'oasis autour du point d'eau de ses yeux; ses cheveux, des bancs de sable et sa poitrine, des dunes de soleil..." Scintillante du reflet des grandes dunes, la musique glissait dans un silence de désert, sous le couvert de palmiers arborescents et de dattiers, déchiré ici et là par le rire édenté des hyènes. Sur une table de stuc, dans un cendrier d'améthyste, un joint se consumait en lentes volutes qui, après avoir dessiné dans l'espace deux accents circonflexes, se repliaient sur elles-mêmes et retournaient à la cigarette, la rechargeant indéfiniment de volutes. Les flûtes sifflotaient dans l'air mat.
- Hélas, pleurnicha Nathalie, tâchant de ses larmes ses avant-bras repliés, il est mort
-Tout cela c'est très bien, intervint Nicolas Nikolayev qui était sorti du désert, mais la poupée d'Algérie qu'en est-il ? Et, relevant la pleureuse, il l'assit sur ses genoux.
- Pauvre fille, pauvre fillette, compatissait-il, tout en lui pétrissant les seins avec une sombre énergie, ma petite pauvre, ma petite fille de pauvre !
- Je ne suis pas pauvre du tout. Qu'est-ce que vous dites là ? J'ai des champs d'arachides, moi ! Quand mon père est mort j'ai hérité des fusils et de tout.
- Si, si, ma petite riche, ma petite fille de riche, se reprit-il, ma riche petite !
Il sentait la chaleur de son jeune corps contre son ventre. "La poupée d'Algérie ?" s'interrogeait-t-il, mais il n'osait la presser. Il craignait de l'effaroucher, et maintenant qu'il l'avait sur ses genoux... Pour se calmer il laissa courir ses doigts dans sa longue chevelure et y fit des noeuds; des noeuds plats, des noeuds de scouts et de marins, des noeuds coulants, des neutrons, des neurones, des noeudèmes, et toutes sortes d'autres noeuds qu'il avait appris, enfant, à l'école. C'était un fouillis de noeuds la chevelure de Nathalie. Elle releva le visage et lui montra ses yeux mouillés de larmes.
- Voyez comme je pleure bien.
- Oh ! fit-il.
Il ouvrit son parapluie, la prit par le bras et ils s'en allèrent tous deux sous la pluie, sous le parapluie, dans l'automne pleurant. Il avait oublié la poupée d'Algérie. Il était si bien ainsi contre elle sous la pluie, à ressasser une tendre tristesse, un rire désolant. "J'irai avec toi jusqu'au bout du monde, sous la pluie, sous le parapluie, en silence, à petits pas." Il était tout à fait à l'aise. Il n'avait plus envie d'écrire. Il avait ouvert un livre plus émouvant que tous les livres qu'il pourrait écrire. Il en arrachait les pages, une à une, et, déjà, il en avait plein les mains.
- Vous allez bien vite en besogne ! coupa sèchement Nathalie.
Il sursauta et baissa la tête. Ne sachant plus que faire de ses mains, il les fourra en poche.
- C'est bien pour une fois ! Mais jurez sur votre nez que vous ne recommencerez pas ! Il détestait son nez; il était trop gras. Il ne voulait pas qu'on en parle.
- Allons, Jurez !
Elle posa les doigts sur sa braguette, le regarda d'un air sévère et fit sauter un bouton.
- Crachez sur vos doigts et dites : "Je l'jure!"
Elle fit sauter un second bouton. Vautré dans le fauteuil, Nicolas Nikolayev sans défense, songeait à la fameuse poupée d'Algérie.
- Vous êtes insupportable ! ronchonna-t-elle et, cessant d'insister, subitement attendrie, elle sauta sur ses genoux, lui prit la tête dans ses mains, se pelotonna contre lui, assoiffée de tendresse.
- Je ne connais rien de vous, répétait-elle inlassablement en lui peignant les cheveux.
Nicolas Nikolayev s'imagina être un grand-papa gâteau. Il protégeait sa petite fille des avances grivoises d'un douanier. "Allez-vous en, méchant loup !" criait-il, mais le douanier l'ignorait. Intraitable, il fouillait tout. "Pubère ou pas, il fait qu'on fouille" et il dévêtait la petite fille plus vite que le grand-papa ne la rhabillait. Il furetait ses oreilles, sa bouche, glissait ses doigts entre ses doigts de pieds et bousculait le Grand-père qui voulait s'interposer. "Le règlement c'est le règlement. Oui, oui, on dit ça mais un diamant, c'est vite passé ! Allons, écartez les jambes, je veux voir tout !" et la petite fille obtempérait en passant la langue, et le méchant douanier y fourrait le nez.
- Je viens de Bruxelles, coupa Nicolas Nikolayev . Mon père antiquaire vendait tout ce qu'il voulait. Il fumait deux paquets de Gauloise dans l'après-midi. Moi, j'écris des livres.
Fébrilement, le douanier fouillait la robe de la petite. De temps à autre, il souriait d'un air pincé puis reprenait son air autoritaire... Nathalie planta ses ongles dans le dossier. Nicolas Nikolayev ferma les yeux.
Le douanier se retira et fit place à une chamelle. Un modulement de flûtes descendit d'un minaret. Un homme en frac, chapeau buse et parapluie anglais, fit son entrée. Il pleurnichait : "J'y vois pas, j'y vois rien ! Où sont-elles mes lunettes ?" Il tourna fébrilement autour de la chamelle et fouilla le sable sous ses sabots. Dans l'ombre du minaret, il avisa une échelle couchée. Il la dressa contre l'arrière-train de la bête et en fit l'ascension. Arrivé à mi-hauteur, il passa la main entre les échelons, heurta l'anus, tâtonna un instant et découvrit l'orifice vaginal. Sa main dérapa entre les muqueuses parfaitement huilées et heurta l'utérus de plein fouet. "Mes lunettes ! Mes lunettes ! Se lamentait-il. Rends-moi mes lunettes, sale bête !
Nathalie serra les genoux.
- Vous ne m'avez pas tout dit ! Vous, qui êtes-vous ?
La main de Nicolas Nikolayev était coincée. Lorsqu'il parvint à l'extraire, elle était endormie. Il compta ses doigts; ils étaient là tous les cinq. Il éclata de rire.
- Eh bien quoi ! Qu'avez-vous donc à rire ? fit-elle, déroutée.
- Ecoutez ! dit-il, désormais fatigué de cette comédie, je vous aime et j'ai cinq doigts.
- Assez pour jouer de la flûte, rétorqua Nathalie. Mais avant Je veux entendre votre voix. Chantez-moi...
Nicolas Nikolayev se racla la gorge, prit son ombre dans ses bras et chanta :
- "Vous êtes belle comme une lampe électrique. Vos yeux éclairent la nuit comme des lampes électriques. Vos doigts vibrent comme les touches d'un tabulateur électrique. Votre bouche est une lampe de chevet et vos seins des globes de nacre sur des ampoules qui brûlent deux cent watts. Votre corps est une centrale électrique. Electrocutez-moi, je vous prie."
Il récita cela d'un trait, s'emberlificotant dans les fils et les lampes. Il cueillit encore des fleurs sur les canapés, des boutons d'or et des pervenches, et les mit en bouquet.
- Prenez-les; elles sont toutes fraîches, je viens de les cueillir.
Elle les pressa avec tant de passion sur son coeur, qu'elles pleurèrent, écrasées, des larmes d'or liquide. Et puis elle consulta sa montre. "Mon Dieu !" s'exclama-t-elle, fâchée, "23 heures. C'est plus que le compte..."
Elle pinça les lèvres et éclata de rire, déchira les fleurs, les écrasa sous ses petits pieds. Elle riait d'un rire fêlé qui avait envie de pleurer ou de blesser. Elle déchira toutes les fleurs de tous les fauteuils et du canapé et quand ce fut fait, elle inspira très fort, relâcha tout l'air qu'elle avait emmagasiné, s'étira, bailla et jeta un regard bref et méchant à l'homme qui ne comprenait rien à ce brusque revirement. Agenouillé sur la moquette, il la regardait comme un chien qui attend un os qu'on vient de lui retirer ou un idiot, trop bête que pour être enfermé.
Elle remonta sa précieuse montre de poignet et cueillant sur le canapé, une poupée, elle dit, articulant chaque mot et pesant dessus de tout le poids de sa cruauté :
- Ma pauvre Fathma ! Elle s'ennuie toute seule dans son coin. Ne boude pas, va ! Je suis à toi dans un instant. Monsieur s'apprête à partir...Et sans plus d'explication, elle se retira dans la chambre attenante.
Le salon n'avait pas changé; il était toujours tapissé de jaune, et pourtant quelque chose d'indéfinissable faisait qu'il n'était plus le même. Derrière la porte, on entendait la femme siffler.
On frappa trois coups, et elle réapparut. Elle avait revêtu son vison de travail. Son visage était dur et fermé; ses yeux cernés de vert et de mauve. Elle fit face à Nicolas.
- Alors quoi ! On s'en va. Tu n'es pas le seul client, mon paumé! Tu l'as eu ta poupée d'Algérie. Magne-toi ! Ça m'a creusé l'estomac toute cette salade ! C'est 125 euros, plus 50% pour la T.V.A sur produit de luxe. Si tu sais compter, tu y arriveras, que ça te plaise ou pas!
Elle tourna les talons et se contempla dans le miroir.
"La poupée d'Algérie, c'était donc ça" songea Nicolas avec dépit. "Une séance de sentiments, toute préparée à l'avance comme un plat, et bien minutée". Il se souvint d'une phrase qu'elle avait dite : "Tu te regardes dans un miroir; c'est toi que tu vois et pourtant ce n'est pas toi." Il observa la femme Il voulait la comprendre. Entre elle et lui, quoiqu'on en pense, il y avait beaucoup de complicité : avec ses livres, il fabriquait, lui aussi, de l'illusion et la vendait comme elle. Ses livres ne s'achetaient pas tous les jours, il est vrai. Il se nourrissait parfois de la mine de son crayon. Il fallait beaucoup de volonté et de courage pour survivre, beaucoup de poésie.
- Ca y est, mon maquillage est foutu !
Elle s'était retournée. Des larmes dégoulinaient sur ses joues, y traçaient d'épais sillons. Elle s'affala sur un fauteuil et le visage dans les mains, on l'entendit sangloter.
Jouait-elle une nouvelle comédie ? Elle pleurait pourtant si bien. Depuis longtemps, elle n'avait probablement plus pleuré ainsi. Et toutes les larmes qu'elle avait, jour après jour, refoulées, débordaient maintenant, les digues de la méchanceté rompues.
Nicolas Nikolayev savait ce qu'elle ressentait. Il lui avait décrit un beau pays rempli de soleil et de fleurs et ce pays l'avait conquise. Elle ne l'oublierait plus. Elle avait rêvé à l'amour bleu, organisé du rêve et s'était laissée prendre à son propre piège. La vie ordinaire ne valait plus la peine, désormais. Pris de remord et de pitié, il l'attira à lui, la prit dans ses bras et la berça, cruellement tendre et sereinement désolé. "On pleure toujours par où on a péché.".
- Nathalie, Nathalie, ne pleure pas, ne pleure plus ! Ce pays n'existe pas; ce n'était qu'une histoire dans un livre, psamoldiait-il.
- Je veux mourir ! Laissez-moi mourir ! répondait Nathalie, en écho.
C'était simple, elle voulait mourir. Elle avait découvert l'amour mais il était trop tard pour y croire. Alors elle voulait mourir
- Ecoute-moi, murmura Nicolas Nikolayev, soudain très sage: prends-moi la main et si tu ne la lâches pas avant, nous arriverons bien un jour dans ce pays rêvé. Je t'aime et ça ira. Suis-moi sans ronchonner...
- On dit ça ! Mais c'est si loin et après on perd patience ou on se fatigue. Non ! Si tu m'aimes, prouve-le de suite. Aide-moi à mourir, après on verra bien.
Il était doux, Nicolas, un peu poète ou beaucoup, un peu bête. Il fallait qu'il la tue s'il voulait qu'elle le croie. C'était logique comme tout et pourtant il avait la vague impression que ce ne l'était pas tant que ça. Il dansa sur les pieds, circonspect.
- Ce n'est pas une solution, insista-t-il. Te prouver que je t'aime en t'aidant à mourir, d'accord, mais moi qu'est-ce que je deviens après ça ?
- Quand on aime, on ne pense pas à soi, récita Nathalie et puis demain n'est pas le sujet de notre débat. Tu m'aimes ou tu ne m'aimes pas ! Moi, je n'en peux plus. Ce cinéma me tue à petit feu. J'en ai assez. Si tu m'aimes, tue-moi, voilà ! Et ne discute pas. Tu me dois 200 euros, n'oublie pas. Marché conclu !
- Bien ! Bon ! On dit ça ... on dit ça, bougonnait Nicolas. Mais après, quand c'est fait, on le regrette.
- Tu dis des bêtises, coupa Nathalie. Tu sais bien qu'il n'y a pas d'après. C'est ici, maintenant qu'on meure et jamais avant et jamais après. Alors fais ça pour moi. Aide-moi à mourir dignement comme une héroïne de roman, par amour, dans tes bras, tu me dois 200 euros, n'oublie pas.
Ainsi, amoureux comme il l'était, Nicolas Nikolayev ne vit d'autre solution que de la faire mourir comme elle le désirait.
- Bien ! Bon !
Il sortit un mouchoir de sa poche - c'était un mouchoir à carreaux rouges et bleus - il le tordit pour en faire un solide lacet, se glissa derrière elle et le lui passa au cou.
Elle tenait la tête très haut sur le dossier du fauteuil, rejetée en arrière, de telle sorte que sa gorge était bien dégagée; il noua les deux bouts du mouchoir juste sur la carotide, introduisit un crayon dans le noeud et le fit tourner sur lui-même, à l'horizontale comme une vis papillon, de telle sorte que le collet se resserra à mesure.
- Ne pleure plus, suppliait-il, tandis que le mouchoir s'enroulant autour de crayon, se resserrait sur le cou. Je t'aime, ne pleure plus. Tu le vois que je t'aime !
Il était au-dessus d'elle. Ses yeux de berger plongeaient dans les siens. Tout en faisant tourner le crayon d'une main, il caressait de l'autre ses longs cheveux de paille mouillés par la rosée du matin. Il l'embrassait partout, sur le nez, sur le front, sur les lèvres, dévotement et soudain fiévreux. Il la mouillait de ses propres larmes.
Lorsqu'elle poussa un sourd gémissement, sa tête tomba un peu plus vers l'arrière; ses larmes coulaient maintenant sur son front. Elle avait ouvert la bouche pour aspirer l'air qui lui manquait et de sa gorge sortait des gargouillements, tandis que Nicolas serrait toujours le licou, la couvrant de baisers, lui faisant des serments.
- Ne pleure pas, ne pleure plus. Tu vois bien que je t'aime! Je t'aimerai toujours. Rien ne nous séparera désormais. Je t'en fais le serment. Je t'aime !
Et serrant obstinément, il suivait amoureusement l'agonie de son amoureuse. Il voyait ses yeux de bête simple, purifiés par l'amour, couchés dans les pervenches et qui vont mourir et qui voient leur mort venir.
Il donna un nouveau tour de clef; elle passa la langue. C'était une petite langue rose, plus rose que la peau de ses seins, d'un rose violacé, toute perlée de papilles d'argent et traversée, par le milieu, et dans toute sa longueur, d'un raidillon bleu, aussi bleu que ses yeux, d'un bleu plus foncé. Un tour de crayon encore; sa tête bascula dans ses cheveux, ses longs cheveux de riz coupé, ses longs cheveux de morte.
Il la baisa délicatement sur le front, lui dit, désolé : "Es-tu contente maintenant que tu sais que je t'aime et que personne d'autre ne t'aimera plus que je t'ai aimée ? Dors mon amour, je reviendrai." Et il partit sur la pointe des pieds.
Quand il ouvrit la porte, sur le palier, il faisait nuit, et il n'y avait pas de minuterie, et l'ascenseur était bloqué. Il prit donc la rampe d'escalier, la mit en poche et s'enfonça tout seul dans un profond fossé, tout seul avec son ombre et son melon ; mais son ombre était indistincte, confondue à la nuit, toute rongée, assassinée par une ombre plus vaste, bien plus puissante qui couvrait tous les murs, tous les toits de toutes les villes, le ciel et la terre, et les escaliers...
Le mousse ricanait, la nurse éclata de rire. Entre deux hoquets, elle ahanait : Que c'est bon ! Oh !que c'est bon ! Et n'en pouvant plus, elle se laissa tomber dans la prairie et se roula dans les muguets.
- Oh, que c'est bon ! Oh, que c'est bon ! Et ils ne trouvaient rien d'autre à dire, investis qu'ils étaient par les forces tonifiantes du plaisir et de la complicité.
LE RHUM
Autogyre, boucan de lune
Charivari, boucan de pluie
Nous cueillerons toutes les prunes
Au verger flambant de la nuit
Tralala la lune lala la
Crabe, mon crabe
Mon petit crabe doré
Doré mi
Doré
Je dormirai
Entre tes pinces
Que rincent
Le sable et l'eau...
Tout beau tout beau
Je rêverai de pinces
De pinces
Et je mourrai entre tes pinces
Mon beau crabe d'eau
Hôhôôô, hôhôô
N'oublie pas Marie
N'oublie pas Maria
Que t'es trop jolie
Pour moi
Marie, Marie
Si à la mairie
Le Maire te marie
Et te prend la main
Dis-toi, dis-toi bien
Que t'es trop jolie
...pour moi
Un mari c'est rien-Un
Car t'es trop jolie-Deux
Trois amants c'est mieux-Trois
Marie, Marie Quatre
Dis-toi, dis-toi bien-cinq
Que t'es trop jolie-six...