Cétait un matin.
Une de ces aurores particulières, drapée dune lumière étrange, douce et ocre, orange et acre à la fois. Le soleil se levait, sélevait sans faille ; et moi je le regardais, couché, au ras du sol.
Après cette nuit froide et éloignée de tout repère, je méveillais au moment où les étoiles sestompent, le corps dans lherbe humide et la tête dans le bleu du jour naissant.
Cétait un matin, et je mimaginais le soir. A vrai dire, je ne savais plus ; je découvrais
Comme si la conscience de ma propre vie ne mapparaissait quà cet instant précis.
La rosée achevait son rôle et imprégnait mes os dune humidité accaparante. Je reconnaissais bien le monde alentour, mais, étrangement, je ne parvenais pas à comprendre mon étrange position géographique
Où, comment, pourquoi ?
Jétais perdu au beau milieu dune clairière, les bras lourds et la tête vide ; et je regardais poindre ce jour sans pouvoir récapituler ceux qui lavaient précédé.
Cétait un matin. Jétais ce matin !
Froides et inéluctables, les ombres forestières entamèrent leurs parcours quotidiens dans la course du levant, accentuant au grès des minutes mon immobilité. Je ne bougeais pas dun pouce. Jétais lourd comme la tonne et persuadé de faire partie intégrante du sol. Une étreinte minérale et terreuse mempêchait dobserver mon propre corps. Limpression dêtre ici depuis la nuit des temps mangoissait terriblement.
Syndrome de lenterré vivant
Pourtant, je nétais pas sous terre. Jétais bien là, étendu les bras en croix au centre dun endroit en apparence sans âmes qui vivent, seul et peureux comme un gamin. Je ne sentais plus mes pieds.
Et puis le vent sétait levé. Par à coups et rafales légères. Ca chatouillait mes affres et les atténuait. Il me semblait connaître déjà cette atmosphère. Une autre vie sans doute
Quoi quil en soit, le soleil était maintenant à son zénith et méblouissait de ses rayons sans que jai la moindre solution pour len empêcher. Impossible de lever les bras, et encore moins les phalanges pour masquer un tant soit peu lardeur du feu lumineux. Seules quelques branches au-dessus moffraient sporadiquement lombrage salvateur. Par intermittence, le feuillage, sous laction du souffle de la brise, me laissait en paix histoire de quelques secondes avant que lastre ne reprenne sur moi sa torture.
Prisonnier.
Une mésange est venue se poser sur un de mes bras. Sur son perchoir, elle a sautillé, a nerveusement picoré en trois coups de bec ma peau nue et a finit par rejoindre en deux coups dailes lune des branches du chêne voisin.
Ca me titillait encore pourtant
De la tête aux pieds, un flux étrange me parcourait le corps. Picotements. Gargouillis. Des milliers de ruisseaux sécoulaient le long de mes veines. Comme sous perfusions, javais le sentiment dêtre abreuvé.
Intraveineuse forestière
Alors je cherchais une nouvelle fois à me mouvoir. Je me sentais plus fort, prêt à soulever des montagnes, à broyer dun geste le carcan qui me clouait au sol ; mais non, rien à faire. Mes agissements nétaient que sensations.
Je ne faisais rien, je ressentais. Il fallait me rendre à lévidence.
Et puis soudain : la peur
Par delà les sonorités naturelles environnantes auxquelles je métais habitué, un bruissement sec et étranger mavertit dun danger proche. Dans un sentiment mêlé de puissance et de fragilité, jattendais anxieux la suite de cet événement qui se rapprochait rapidement vers moi. La terre qui me clouait à sa surface oscillait subrepticement. Mauvaises vibrations. Elle reprenait le rythme cadencé de la menace en progrès et les bom, bom, bom lourds et déterminés qui samplifiaient à chaque mesure nourrissaient ma peur jusquà lindigestion.
Sens en alerte.
Une âpre résonance métallique retentit brutalement et se propagea dans toute la forêt dans un écho apocalyptique. Des nuées doiseaux séchappèrent à tire dailes sans encore connaître leurs destinations ; et pendant que la faune terrestre prenait ses pattes à son coup, moi je restais là, anéantis par cet ancrage qui entravait ma fuite et me laissait seul la peur au ventre.
Puis, comme un fantôme qui se découvre, lombre de la menace se détacha de celle des arbres qui le cachait. Cétait un homme
Enfin ! Sans nul doute, il mavait vu : il marchait vers moi dun pas ferme et décidé. Il venait pour me délivrer et allait pouvoir tout mexpliquer.
Mais, arrivé à mes pieds, il ne me dit rien. Il resta planté là, me scrutant avec attention. Par intermittence, son regard fuyait sur la droite et revenait immanquablement sur moi. Il paraissait hésiter.
Limpuissant étendu que jétais voyais cet homme sec et trapu haut comme un géant. Mes lèvres étaient aussi closes que le reste de mon être. Je le regardais faire, médusé et étouffé de stupeur. Que voulait til ?
Arrimé à son poing, sa machine ronronnait toujours, impatiente de passer à laction. Il regarda de plus en plus longuement sur le côté, et sapprocha finalement dun arbre qui me surplombait. Il estima naturellement la distance et déchaîna sa tronçonneuse sur son tronc épais.
Dans un vacarme assourdissant, il sciait avec force et acharnement.
Lacéré de douleur, jentendais la poussière de copeaux tomber mollement sur les feuilles et la terre. Atroce audition : je ressentais le cri silencieux du noble végétal.
Horrible découverte
La souffrance du vieux chêne me pénétrait. Jétais lui, il était moi ; et cet insoutenable symbiose nous unissait au creux de ce destin tragique incompréhensible. Dans un craquement lugubre, larbre sécroula de toute sa masse et manqua de peu son assassin qui, face au péril, sétait réfugié derrière moi.
Le bûcheron mignorait toujours.
Une fois son ennemi lâchement vaincu, il poursuivit sa vilaine activité. Une immense tristesse sempara de moi à mesure quil découpait méthodiquement en larges tranches mon ami abattu.
Meurtre en direct et dépeçage en règle.
Je voulais crier, mettre fin à linfamie
mais aucun son ne daignait séchapper de ma bouche. Aphone et misérable que jétais. Le monstre acheva son labeur en assemblant sur plusieurs piles les rondins découpés. Il essuya la sueur de son front qui perlait à grosses gouttes, et tout en revenant vers moi, dégrafa son pantalon kaki. Il murina sur les jambes.
Humiliation incrédule
Alors, il regarda tout autour de lui comme sil se sentait épié, et sen retourna par où il était venu en sifflotant la satisfaction du travail accomplit et la délivrance de sa vessie dégonflée.
De nouveau seul, janalysais la mélancolie de mon désarroi. Le destin se jouait til de moi ? Je ne connaissais rien de mon identité, je perdais tout sens logique et le règne dun cauchemar permanent achevait dans luf chacune de mes perspectives.
Le soleil, je ne men étais pas encore rendu compte, déclinait maintenant et dilatait les ombres sylvestres dans la clarté décroissante. Je mestompais dans la pénombre. Enraciné à ce terreau inconnu, je ne savais pas, je ne savais plus
Prisonnier amnésique.
La lune était là maintenant. Toute en rondeur et blonde comme je ne lavais jamais perçue auparavant. Je la savais bienveillante et généreuse de ses richesses. Sereine et mystérieuse, elle laissait deviner ses cratères, et cétait autant de questions que je lançais dans cet espace dincompréhension absolu. La faune autochtone noctambule sanimait progressivement à lappel de la nuit.
Petits bruits de compagnie.
Jétais à la fois létranger peureux et le maître des lieux ; à laise et anxieux, noble et pouilleux
Nuit noire. La grande ourse pile en face, javais le froid aux os et le malaise du mauvais rêve. Je métais certainement assoupi. Au clair de lune, un écureuil est venu me rendre visite aux moment où les larmes menvahissaient. Il ma reniflé plusieurs fois avant de venir se lover sur mon ventre. Il était tiède, ça me faisais du bien. Je crois quil sest endormi avant moi.
Dhabitude, les rêves, je ne men souviens pas. Je ne garde au réveil quune vapeur de vagabondages qui sévapore à la première brise. Cette fois-ci, chaque image était ancrée en moi. Une vie que je ne connaissais pas. Que je navais jamais connu ?
Je dormais dans un lit. Son armature en bois arborait des motifs sculptés que je ne parvenais pas à déchiffrer. Jétais nu comme un ver, allongé sur le dos et les bras en croix
mon ventre montait et descendait à chaque respiration. Il faisait quasiment noir dans la pièce. Je dormais, mais paradoxalement, mes yeux restaient grands ouverts. Par la fenêtre, une lumière verte venait menvelopper de son halo. Une chaleur enivrante menvahissait alors. Tout mon corps bouillonnait dune force impérieuse. Je sentais mes veines gonfler, ma peau se tendre au point de lâcher prise, et soudain, les pupilles révulsées dhorreur, je voyais chacune de mes artères éclater tour à tour dans un liquide verdâtre improbable. Ca coulait plus que je ne pouvais en contenir, et le flot ne tarissait pas. Alors je devenais fou, je fermais enfin les yeux et me réveillais ce nouveau matin.
Le brouillard mempêchait de percevoir vraiment la frontière entre le rêve et la réalité. Le calme régnait sur mon univers. Silence et humidité. Le cycle diurne reprenait ses droits et je ne connaissais toujours pas mes devoirs. Le ciel était en colère. Moi aussi. Il tonnait méchamment et abandonnait déjà les premières gouttes annonciatrices du déluge imminent. Je lattendait, impatient
Il vint.
La pluie offrait sa meilleure cadence quand le désir de danser me transcenda. Cétait la fête, la vrai, la belle ! Sous laverse je sentais la vie refluer en moi. Le ciel mabreuvait de son liquide nourricier et offrait à chacune de mes veines une force incommensurable. Lespoir sémancipait, le mystère se noyait. Jétais prêt à tout, apte à chaque défi. Je voulais bouger, enfin ! Il était temps, marre et ras le bol de rester cloué sur place.
Foin des racines, donnez moi des ailes !
Et puis leuphorie sest éteinte doucement en même temps que lorage. Retour pathétique au statique, je ne men sortirais pas
Jai tout compris quand, avec le retour du soleil et le chants des oiseaux, la petite fille sest approchée en sautillant et sest jetée sur moi de tout son petit poids. Elle mavais fait un peu mal, mais elle sentais très bon.
Ils avaient mangé tout à côté. Maman, papa, Luna et Gadget, leur labrador fidèle avec qui javais sympathisé par lurine bien avant que la petite famille ne dresse la nappe sur le carré dherbe adjacent.
Il faut croire quon aimait se servir de moi pour marquer son territoire !
Elle avait abandonné son sandwich au jambon sans laccord de ses parents et grimpait déjà par ma face nord lorsquen moi tout devint claire et limpide. Elle sarrima à mi-hauteur et mamputa de quelques feuilles pour les laisser planer négligemment jusquau sol. Elle souriait malicieusement quand elle décida de gravir plus encore mon corps imposant. Agile et prudente, elle sinstalla près de la cime entre mes deux plus grosses branches et finit par trouver le meilleur équilibre.
Jai entendu le petit clic de la barrette quelle séparait de ses cheveux et jai sentis son souffle deffort sur mon tronc. Elle me gratta lépiderme énergiquement en repassant plusieurs fois sur les lettres quelle imprimait.
Ca me démangeais légèrement aux endroits où la sève sécoulait
Elle tira la langue pour plus dapplication et acheva de graver son message sur ma peau boisée en lenfermant dans un grand cur percé dune flèche :
Chêne et Luna : même combat !