Claustrophobie
de Luis Alfredo
Iakkhos Hadès était un homme dune quarantaine dannées, à la silhouette élancée et élégante, au visage fin, coiffé dune chevelure poivre et sel, légèrement ondulée. Calme et souriant, il donnait de lui limage dun homme équilibré et assuré. Ses interlocuteurs tombaient très vite sous lemprise de sa forte personnalité. Un sentiment de quiétude les habitait et ils le quittaient, lesprit tranquille.
Le cabinet du docteur Iakkhos Hadès, spécialiste en gériatrie, ne désemplissait pas de la journée.
Il savait mieux que personne écouter les longs bavardages de ses vieux patients. Mal aux pieds, aux jambes, aux bras, vertiges, ménopause, rhumes, grippes, angines, cancers... angoisses... Il régnait sur cette cour des miracles, sur cette cour des maladies, avec une aisance inébranlable. Dun geste, dun mot, de trois pilules et de deux gouttes, il rassurait ses malades, faisait battre en retraite leurs peurs crépusculaires. Et quand, lordonnance dressée, il accompagnait son client jusquà la porte de son cabinet, il noubliait pas de lui lancer, devant ceux qui attendaient tristement leur tour, une parole tendre et plaisante, une parole qui semblait dire " Voyez comme Monsieur a bonne mine, voyez comme il va de nouveau bien... Il est guéri ! ". Et le vieillard senfonçait alors dans le tumulte de la ville, avec au cur cette pensée joyeuse : " Je vais beaucoup mieux. "
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Monsieur Iakkhos Hadès quitta son cabinet médical alors que le soleil disparaissait à lhorizon. Sans hésiter, il grimpa dans sa voiture et mit le cap sur la demeure de son père quune grave maladie clouait au lit depuis plusieurs mois.
Parvenu à destination, avant de franchir le portail, il stoppa sur le petit pont qui enjambait le fossé ceinturant la propriété, et fit un signe de la main à Charon, le vieux jardinier, qui curait cette tranchée.
Charon rabattit sur son crâne émacié la capuche de sa pèlerine noire puis, posant la faux sur son épaule, grimpa jusquà la voiture. Iakkhos lui offrit une cigarette, comme dautres donnent une piécette en obole. Charon le remercia et lui ouvrit le portail.
Iakkhos enfila le petit chemin qui traversait le bois. Il stationna devant la maison, sur la cour gravillonnée, escalada les sept marches du perron, franchit le palier et poussa la porte de la maison.
Il comprit, à la vue des mines sombres et défaites de linfirmière et de la cuisinière, quun malheur venait de se produire. Sans prononcer un mot, il marcha droit vers lescalier, et alors que Madame Eaque, la cuisinière, lançait une longue plainte, il gravit les degrés qui le séparaient du premier étage.
La porte de la chambre nétait pas fermée. Par lentrebaillernent, il vit le visage maigre, flétri, comme froissé de son père. Il nentra pas immédiatement. Immobile sur le seuil de la chambre, les yeux fixés sur la masse chétive, il laissa dériver son esprit au milieu des récifs tranchants du souvenir.
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Au sortir du cimetière, après avoir reçu les condoléances dune foule damis, il sinstalla à bord de sa voiture, et, sous le regard compatissant de Madame Minos, linfirmière, il prit la route de la maison paternelle.
La demeure était vide et silencieuse. Il y régnait une étrange odeur, une odeur de mort.
Sans hésiter, il se dirigea vers la chambre de son père. Son regard tomba sur la couche bosselée de celui-ci. Rhadamante, la femme de ménage, avait tiré avec soin le couvre-lit. Il haussa les épaules.
Brusquement, il se détourna et porta ses yeux vers le grand placard qui faisait face au lit. Un sanglot, quasiment inaudible, sen échappait.
Dun geste vif, il ouvrit la porte de larmoire.
Le fantôme était là. Après 35 ans, il était toujours vivant... Et toujours au même endroit.
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Il entra et referma, derrière lui, la porte...
Il glissa le long dune paroi et sassit sur le socle de la penderie. Ses mains coururent sur le bois du meuble, elles tâtèrent les panneaux et tentèrent de les repousser, de les écarter...
Inexorablement, lintérieur de larmoire se refermait. Lespace diminuait. Il sentait peser sur sa tête le haut du meuble, ses jambes ployaient sous la poussée des cloisons, son corps se recroquevillait. Lair devenait rare, brûlant. Sa trachée-artère était en feu... Il étouffait... Il banda ses muscles... Ses mains sautèrent dune paroi à lautre, comme cherchant une issue... Il devait résister, il devait empêcher que les cloisons se rabattent, lenrobent...
Un vertige le terrassa... Etait-il assis au fond dune armoire ? ... Etait-il couché dans son cercueil ?
Il hurla. Un sanglot le secoua, un sanglot qui se transforma en éclat de rire...
Huit ans... Huit ans... Il avait de nouveau huit ans ! ... Et il était de nouveau consigné dans le placard... Le placard... Et toujours ce même point lumineux au milieu de la nuit...
Il colla son il contre le trou de la serrure.
La chambre était vide. La maison était déserte et silencieuse.
Il naurait jamais plus à batailler contre les monstres qui hantent la nuit. Plus personne ne lenfermerait dans le placard... Plus personne... Son père reposait à sept pieds sous terre.
Il sortit de larmoire.
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La bête immonde, qui avait élu domicile dans les ténèbres, le dévorait. Elle lui avait méticuleusement grignoté les quatre membres. Il nétait plus quune tête et un tronc, sans jambes, sans bras.
Le souffle brûlant de lanimal lenveloppait. Le monstre tentait de le pénétrer. Il essayait de lui forcer lanus, de lui perforer le nombril...
Il devinait, à latroce douleur, que la tumeur se répandait dans sa poitrine. Il sentait lhorrible grouillement se couler le long de son sophage, gagner son estomac, atteindre son foie... et la nuit lui rongeait les entrailles.
A chaque inspiration, des lambeaux dobscurité simmisçaient en lui. Il en percevait les effets destructeurs sur ses poumons.
Et la nuit enserrait plus violemment encore son frêle corps de vieillard. Et la nuit résonnait dune palpitation brûlante, dun tam-tam incessant qui perforait, jusquau sang, ses tympans de vieillard.
La bête lui léchait la cervelle.
Il ne restait de lui quune tête, une petite tête toute ridée, écrabouillée par létau nocturne et baignant dans une mare de peur, de douleur et de folie... Une tête de mort par sept pieds sous terre.
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Iakkhos sortit de la maison, traversa le palier du perron, descendit les marches et monta dans sa voiture. Il quitta la cour gravillonnée à faible allure. La voiture prit de la vitesse quand il traversa le bois. Il ralentit avant de franchir le portail de la propriété
Lorsquil franchit le petit pont, Iakkhos poussa un soupir de soulagement. Il venait de franchir la septième circonvolution. Il pouvait séloigner des terres maudites quelles encerclaient.
A cette heure-ci, la drogue, quil avait administrée à son père sept jours durant, afin quil paraisse mort, avait cessé de faire effet. Celui qui lavait, si souvent, bouclé dans un placard avait dû reprendre conscience au fond de son cercueil, sous sept pieds de terre.