Duel
de Luis Alfredo
Que restait-il des villes bruyantes, grouillantes de vie, qui sélançaient fièrement vers le ciel, des verts pâturages où paissaient paisiblement des troupeaux de bovins repus, des bovinés eux-mêmes et de leurs cousins les ovins, des villages et de leur place déglise, des collines vallonnées et arborées ?
Rien ! ... Rien pour linstant !. Le néant... celui de la guerre, totale, absolue, éternelle, sans issue... de la guerre de positions, dusure !
Il ne restait que des galeries obscures et nauséabondes que les hommes disputaient à la vermine ou aux meutes de rats ; des boyaux infinis où se massaient des individus pouilleux, aux haillons moisis... des restes amorphes de lhumanité... des armées dhommes vaincus... dhommes avec pour seul avenir de vagues souvenirs... de pâles réminiscences dépoux comblés... avec rivée au ventre une haine farouche, solide, indestructible.
Au fond des tranchées, sous leurs vareuses pourries, les combattants, trempés jusquà los, sabritaient de la pluie glaciale, incessante... céleste.
Parfois, des cris, des hurlements, naissaient au loin, de quelque part sous terre, et se propageaient le long des boyaux sombres : le sol sétait effondré ! La boue engloutissait des hommes, des inconnus ! ... les bouffait ! ... les avalait ! ... et ils beuglaient leurs regrets, leur refus de mourir, de disparaître.
Lennemi... lirréductible ennemie ! ... ladversaire de toujours, celui contre qui, depuis la nuit des temps, dès laube de la création ils luttaient, se terrait, à une centaine de mètres, en face, au-delà de la ligne de barbelés, du champ de mines, après les cratères dobus, au fond de ses tranchées, de ses trous à rats.
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Jean-Pierre Janus errait au hasard des boyaux gorgés deau noirâtre. La pluie glacée, qui tombait drue, sinfiltrait sous ses vêtements, ruisselait le long de son dos, de ses fesses, de ses jambes. Il grelottait et ses muscles engourdis, comme anesthésiés par le froid, ne lui obéissaient quimparfaitement. Chacun de ses gestes, de ses pas, se muait en une atroce torture et lui labourait profondément le corps, jusquà lui arracher des larmes... des larmes invisibles parmi les gouttes deau.
Il enjamba un corps avachi dans leau boueuse.
- Alors mon pote... tes nouveau ici ? lui lança lhomme en sébrouant.
- A quoi voyez-vous ça ? demanda Jean-Pierre, les yeux fixés sur linconnu.
- A tes fringues ! ... Tes juste mouillé ! ... Tes pas encore crasseux... Tu tes pas encore chié dessus ! ...
Jean-Pierre Janus considéra son interlocuteur avec une pointe de mépris aux lèvres.
- Cest ça mon pote ! ... fous-toi de ma gueule ! ... Tu verras, ça viendra !... Tu te chieras dessus... comme tout le monde !
Janus haussa, in-petto, les épaules avant dabandonner limportun à sa puanteur.
Et si ce type avait raison ? Et si tout le monde se chiait dessus ?
Un peu plus loin, il croisa un cadavre qui flottait, face contre terre, au fil de leau. Il simmobilisa, tétanisé, cloué par la peur. Un subit remous propulsa le mort entre ses jambes. Il se plaqua à la paroi de la tranchée, leva les yeux au ciel...
- La compagnie des morts vous déplaît ? ricana une voix dhomme qui jaillit des entrailles de la terre
Il sursauta et braqua son regard vers le trou doù venaient de surgir ces paroles.
Mais le frôlement du cadavre accapara son attention et il ne discerna pas immédiatement lindividu qui se dressait devant lui.
- On voit bien que vous débarquez ! ... Il ne faut pas rester planté là !
Linconnu, qui le détaillait dun air amusé, se tenait à deux pas de lui, dans lenfoncement dune cavité que dissimulait, dordinaire, une vieille couverture fangeuse.
- Pourquoi ? ... demanda-t-il en réprimant un frisson, où se mélangeaient le froid, la peur et le dégoût.
Son vis-à-vis éclata de rire. Il souleva complètement la bâche et dun geste de la main linvita à rentrer.
- Si le général Tsara Oustra vous trouve là, vous êtes bon pour une sortie...
Jean-Pierre Janus sengouffra dans labri souterrain. Il esquissa un mouvement de recul en découvrant le terrier, creusé à la pelle et à la pioche ; le plafond bas, soutenu par des madriers quétayaient des traverses de voie ferrée ; les murs suintaient leau et luisaient, sous la caresse de la lumière blafarde que diffusait la lampe à pétrole accrochée à une poutre.
- Monsieur vient darriver ! annonça linconnu.
- Jai entendu... Il ne connaît pas le général Tsara Oustra... commenta un type prostré dans un coin de la tanière.
- En effet ! ... je ne connais pas ce général ! riposta, agacé, Jean-Pierre Janus.
- Tu es là pour les mêmes raisons que nous ! ... Personne nest là par hasard ! ... Par erreur ! ... Pour réduire ses cors aux pieds !... Alors arrête de jouer les innocents !
- Mais...
- Mais quoi ? ... Tu ne vas pas prétendre que tu es en voyage de noces ! ...
Jean-Pierre Janus ne pipa mot.
- Tu es là parce que tu demandes réparation ! ... Parce que tu veux laver loffense !
- Tsara Oustra est là pour ces mêmes raisons ! ... Tout le monde est là pour ces mêmes raisons ! ...
- Mais lui, il souhaite transformer nos conflits privés, nos joutes conjugales, en une bataille, une guerre totale entre deux principes irréductibles ! Et il enrôle le premier venu dans ses armées... Et il lexpédie à lassaut des tranchées adverses...
- Et ces couillons se précipitent ! ... Trop contents quils sont dêtre cent ! ... Grisés à lidée de noyer leur différend, leur ordalie personnelle dans une conflagration générale... de profiter de la mêlée pour laver, en douce, leur honneur !
Jean-Pierre Janus ébaucha un signe de recul.
- Seulement personne nest jamais revenu de là-bas ! ... Personne ne franchit le champ de mines...
- Et le général Tsara Oustra lève son armée en toute impunité... Car, prudent, il ne monte jamais à lassaut !
Jean-Pierre Janus quitta le réduit précipitamment et se mit à courir... à courir de plus en plus vite... de plus en plus vite... jusquà ce quune brûlure horrible au poumon le paralyse. Alors, les yeux rivés au ciel gris, au ciel doù tombait la pluie, il hurla.
Combien de temps devrait-il rester là ? Combien de jours ? De mois ? Dannées ?
A bout de forces, de nerfs, il sécroula dans leau.
- Faut pas faire ça ! ... faut pas tdésespérer ! lui dit une voix.
Il se redressa péniblement et sassit par terre, dans les dix centimètres deau qui inondaient le fond de la tranchée.
- Pourquoi ? gémit-il.
- Moi jmen fous... tu fais cque tu veux. mais faut jamais baisser sa garde...
- A cause du général Tsara Oustra ?
La voix ricana.
- Qui tas raconté ctte connerie ? ... Le général Tsara Oustra ! ... Lexiste pas ce type... Cest chacun dnous... Chacun dnous est là pour régler son conflit... par leau, le fer, les armes !
Une silhouette se dégagea de la muraille obscure en brandissant un poignard.
- Ici faut dabord survivre ! ... si tu fais pas gaffe, un pouilleux te piquera tes chaussures... tes fringues... Ya plein de mecs qui se font couper les pieds pendant quils dorment ! ... Alors ne dors jamais avec tes chaussures aux pieds !... Noffre jamais ton dos à linconnu...
Subitement, des éclairs embrasèrent le ciel et des explosions retentirent tout près.
Instinctivement, Jean-Pierre Janus se protégea la tête sous ses bras.
- Inutile de taffoler... Les obus ne tombent jamais ici ! ... Cest juste pour faire du bruit... Ces salopes font ça pour nous maintenir sous pression ! ... Remarque, on leur rend... parfois.
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On lui avait dérobé ses chaussures, pendant son sommeil.
Il regarda ses pieds. Cétait deux masses de chair bleu, difformes, rabougries par leau, deux moignons dont il navait quune conscience visuelle.
Il se redressa en appuyant son dos à la paroi contre laquelle il avait dormi.
Il réprima un frison. Depuis combien de temps pourrissait-il au fond de ce cloaque, sous le regard dun dieu incertain, pour une ordalie païenne ?
Il mata le ciel, comme à la recherche dun indice, dune réponse. Mais, des cieux il nentrevit quune voûte anthracite, vomissant de leau glacée et fétide.
Il fallait quil sorte de là ! . Quil rejoignit le monde ! ... Quil retrouve le soleil ! ... la vie !
Mais comment senfuir ? Par où sévader ?
Il avait marché, des jours durant, au hasard des boyaux, des douves ; il avait parcouru, dans tous les sens ces fossés ; il sétait aventuré jusquaux recoins les plus reculés de ces sillons terreux. Et toujours ces mêmes canaux, ces mêmes rencontres incertaines, ces mêmes paroles aux frontières de la folie, ce même froid.. Un froid, pestilentiel, marécageux, sibérien, brûlant !
Et sil nexistait pas dissue ?
Il se décolla du mur de terre. Inutile de rester là ! Il devait marcher... marcher pour ne pas crever de froid.
" Dhypothermie ! ricana-t-il. "
- Tas plus dgrolles... affirma lindividu quil croisa, au détour dun méandre.
Jean-Pierre Janus regarda ses pieds. Ils baignaient dans leau, jusquà la cheville Alors comment ce type savait-il quil navait pas de chaussures ?
Il lui sauta dessus, le saisit par le cou et hurla :
- Cest toi qui ma volé mes chaussures !
Mais lautre ne lentendit pas de cette oreille. Il se rebella et lui asséna un violent coup de genou.
- Rends-moi mes chaussures !
- Va te faire foutre ! ... Jtai pas piqué tes groles !
- Menteur !
- Tu perds ton temps ! ... inutile de me provoquer !... Jrépondrais pas !
- Salopard ! ... Menteur ! ... Rends-moi mes chaussures !
- Jtai pas piqué tes groles !
- Alors comment tu le sais quon me les a volées ?
- Parce que jai vu le mec !
- Tas vu le mec ! ... Il a vu le mec ! ... Espèces de con ! ... Tu pouvais pas me réveiller !
- Cest pas mon problème ! ... tas quà faire gaffe à tes affaires !
- Merde !
- Remets-toi mon pote ! ... Cest ton jour de chance ! ... Jte donne les miennes !
Jean-Pierre Janus, sidère, considéra, longuement, son interlocuteur. Où était le piège ?
- Pourquoi ?
- Parce que jen ai plus besoin ! ... Parce que jarrête !... Parce que je fous le camp !
- Tu fous le camp ? ... Par où ?... Tu as découvert une issue ?
- Bien sûr ! ...
- Où ?
- Là ! ... en face ! ...
Jean-Pierre Janus sappuya au mur. Là, en face... sétendait le champ de mines et, au-delà, les tranchées où se terrait lennemie. Ce type délirait !... Comme chacun ici !
- Je devine ce que tu penses ! ... Que je suis fou !... et pourtant je ne suis pas fou ! ... je vais faire ce pour quoi je suis là... ce pour quoi tu es là... Ce pour quoi nous sommes tous là ! ... Je vais aller dans le pré, sur le terrain ! ... cest la seule voie ! ... Aide moi à escalader la tranchée.
- Tu es fou ! ... Personne nest jamais revenu de là-bas !
- Et tu ne tes jamais demandé pourquoi ? ...
- Non.
- Parce quils sont sortis... sortis de là... de cette merde !
- Tu crois ?
- Viens avec moi... Ta femme est en face... viens et règle tes problèmes ! ... votre querelle est privée !... Ne tenferme pas ici !... Ne transforme pas ce qui nest quun conflit personnel en un duel guerrier !
- Mais cette salope...
- La mienne aussi est une salope... et elle est en face... Je ne veux pas crever... Je nexige plus réparation... Je ne veux que vivre...
- Alors tu capitules !
- Libre à toi de vivre la tête haute mais les pieds dans la merde... libre à toi de vivre dans le conflit, dans le duel permanent et général... libre à toi de poursuivre cette guerre de position, dusure... Moi je refuse ! ... Et je vais vivre !
Lhomme enjamba la fosse. Sa silhouette se dessina un moment au-dessus de la tranchée.
Jean-Pierre Janus enfila les chaussures que linconnu lui avait jetées avant de disparaître, puis il gonfla ses poumons et reprit sa marche.
Fin.