Je tombai dans le fauteuil, exténuée par ma journée. Entre mes mains, une caisse. Les yeux fixés dans le vide, je laissai mon esprit vagabonder. Il y avait si longtemps
Pourtant, je me rappelais chaque détail, je revoyais avec une acuité aiguë les scènes qui sétaient déroulées il y avait maintenant 20 ans.
Je navais alors quune vingtaine dannées. Jeune assistante sociale, mon métier me passionnait plus que tout autre chose et je my dévouais corps et âme. Mes premiers clients navaient été jusque là quune succession de clochards, rustres et mal habillés. Tous les jours, les mêmes visages revenaient, la barbe touffue, les yeux pochés, lhaleine empestée. Et tous les jours, je leur consacrais mon temps, tel un ange au milieu de la pauvreté. Mes cheveux alors blonds et ondulés, mes yeux verts pétillants, ma beauté et ma simplicité donnaient de moi lapparence dune petite fille fragile. Et il était vrai que jétais encore bien naïve et crédule. Enfant chérie et gâtée, je navais appris à ne me méfier de rien ni de personne. Ma vie navait été jusque là quun long fleuve tranquille.
Un jour, alors que je mapprêtais à recevoir un de mes nombreux clients, je remarquai dans la salle dattente bruyante et bondée, le visage dune femme. Elle était encore jeune, son regard était étrange, énigmatique. Une prestance et une élégance émanaient delle et je fus immédiatement sous son charme. Elle se tenait droite, le cou dégagé, les épaules en arrière. Ses vêtements sales et souillés laissaient tout de même transparaître une ancienne tenue qui ne pouvait provenir de quelquun dordinaire. Ses mains, courtes et potelées, trituraient nerveusement un mouchoir. Mais ce qui me frappa le plus dans cette singulière personne cétait ses yeux. Des yeux bleus et métalliques, à vous glacer le sang mais pourtant étrangement captivants.
Elle sétait présentée : « Oriane Bakmathov. Et vous ? ». Le sourire ravageur, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Javais alors relevé : « Bakmathov, ce nest pas courant comme nom pour une femme. Ne rajoute-t-on pas un « a » à la fin des noms féminins salves ? ». Linconnue avait étrangement répondu un « mon père ny tenais pas » et javais vite oublié cet incident, honteuse déjà de mêtre montrée si indiscrète. Je métait tout simplement contentée de dire le traditionnel « en quoi puis-je vous aider Oriane ? ». Et celle-ci mavait alors contée son histoire. Sa mère étant partie peu après sa naissance, elle avait été élevée par son père, Alexandre. Enfant génie et virtuose du violon, elle sétait empressée de suivre des cours à lAcadémie puis au Conservatoire. Elle avait vécu une enfance heureuse jusquà ce que son père ne meure. De quoi ? Je naurais pour rien au monde commis limpolitesse de le demander. La mort de son père avait plongé Oriane dans un profond désespoir ainsi que dans une grande pauvreté. Mais jamais elle navait abandonné sa passion. Le violon représentait désormais sa seule attache et bien quil ne lui permît pas de vivre décemment, elle avait décidé den faire son métier. Elle me confia quelle navait encore jamais pu livrer ces anciennes blessures et que depuis la mort de son père, elle cherchait en vain le repos. Elle avait cependant une totale confiance en moi et espérait que je pourrais la délivrer de son fardeau. Je fus touchée par les propos de la jeune femme et lui promis de lui apporter toute laide qui était en mon pouvoir. Jaurais même été prête, si je lavais pu, à prendre sur moi une partie de sa souffrance. Moi-même violoniste amatrice, lhistoire dOriane, artiste en détresse, mavait profondément ébranlée et avait touché une de mes cordes sensibles. Je lui vouais en réalité une énorme admiration, elle me captivait, mensorcelait presque. Et avec toute la passion de mes 20 ans, je métais promise de la tirer de cette situation envers et contre tout.
Oriane revint tous les jours. Je métais habituée à la régularité de ses visites, à cette présence quotidienne. Son visage pâle et énigmatique métait devenu familier. Elle semblait sortie de nulle part. Elle navait ni papiers, ni famille. Personne ne la connaissait, elle navait aucun ami. Je décidai donc den faire une cliente privilégiée que je gratifiais, sans le vouloir et de mon amitié et de mon émerveillement devant sa personnalité et devant tout ce quelle avait déjà enduré. Chaque jour, Oriane me racontait avec passion ses heures de répétition acharnées, ses nouveaux morceaux et ses difficultés. Jécoutais avec ravissement les récits de cette artiste, je nen doutais pas, hors du commun. Aucun détail ne métait épargné. En fermant les yeux, je pouvais déjà entendre le son aigu et perçant du violon qui mentraînait dans des cadences effrénées. Je limaginais jouant furieusement, avec passion. Sa dextérité devait être sans égale. Je finis même par la presser demmener son violon afin quelle me fasse, enfin, une démonstration de ses talents. Mais chaque jour, le violon était absent. Il était en réparation chez le luthier, en prêt à lAcadémie ou encore tout simplement oublié. Un jour pourtant, elle finit par mapporter linstrument. Cependant, elle sabstint den jouer, un crise de rhumatisme lempêchant ce jour-là de faire usage de ses précieux doigts. Oriane possédait un violon tout à fait particulier, dun bois clair et rare. Sa sonorité était, disait-elle, la plus pure quelle nait jamais rencontrée. Il navait quun défaut. A gauche des cordes, sur la table dharmonie, un petit coup de forme ovale lui avait été infligé. Oriane laissa cependant très vite entendre que ce violon était particulier. Elle prétendait que celui-ci choisissait lui-même son maître et que cétait depuis linstant où elle lavait possédé que ses ennuis avaient commencé. Elle ne parvenait cependant pas à sen séparer ; il était, disait-elle, plus fort quelle. Je mis ces hallucinations sur le compte de la solitude et de la détresse de la jeune femme. On avait souvent vu des personnes isolées donner vie aux objets leurs étant chers. Tout être humain ne cherchait-il pas le coupable de ses malheurs ? Pour Oriane, il sagissait de son violon, comme dautres auraient prétendu reconnaître le coupable dans la personne de leur voisin ou de leur femme. Mais javoue que ce violon mavait intriguée, un peu hypnotisée. Le coup quil possédait ressemblait curieusement à une petite cicatrice quOriane portait sur la joue, à gauche du nez.
Les visites dOriane devinrent pour moi plus quune formalité professionnelle. Elles métaient à présent indispensables et si, par malheur, Oriane manquait de venir, je me sentais déboussolée ; mon cur se serrait, affolé.
Si mes journées se passaient dans lapaisement le plus total, il nen allait pas de même de mes nuits. Depuis que javais rencontré Oriane, le même rêve sans cesse me visitait. Dès que je massoupissais, inlassablement il se répétait.
Mon rêve commençait toujours par la même vision : un lac, un très beau lac au crépuscule. Tableau enchanteur. Au loin, un pêcheur et son chien. Je me trouvais inlassablement sur la berge, les regardant approcher. Ils arrivaient, doucement, au fil de leau. Ils nétaient cependant pas suffisamment proches pour que je puisse distinguer les traits de lhomme. Il portait un chapeau. Il voulait me parler, jen étais sûre. Me prévenir même. Mais de quoi ? Il allait bientôt pouvoir me le dire car il devenait de plus en plus proche. Mais
il était trop tard, je me réveillais à chaque fois en sursaut. Chaque soir, telle une litanie, le même rêve lancinant et presque agaçant me narguait de la sorte. Javais beau chercher, sa signification méchappait. Et chaque fois après, une sensation détouffement me prenait à la gorge. Celle-ci me revenait parfois de la journée, lorsque seule dans mon vaste et lugubre bureau, je me laissais aller à quelque songerie. Il me semblait alors que le ciel devenait un peu plus noir, les objets et les meubles du bureau un peu plus menaçants, latmosphère un peu plus lourde et limmense tableau qui me faisait face un peu plus inquiétant. Ce tableau torturé sétait toujours trouvé là et ni moi, ni les collègues me précédant navaient osé le déplacer. Il semblait défier le temps et aucune de nous navait pris le risque de le changer de place bien que sa vue ne me plût guère. Il sagissait dune copie conforme du Radeau de la Méduse de Géricault, uvre romantique et sombre. Jévitais la plupart du temps de le regarder car sa vue meffrayait et ne rendait que trop bien une image de mon âme en ces moments dinquiétude. Le tableau ne faisait en réalité que refléter les étranges sentiments qui magitaient. Parfois, javais limpression que lorsque Oriane entrait dans mon bureau, le tableau se ternissait davantage, le brun virait au noir et les formes prenaient des allures inquiétantes.
Bientôt, je me mis à éplucher les petites annonces des journaux dans lespoir de décrocher quelque chose dintéressant pour Oriane. Il ne me fallut que 2 semaines pour découvrir cet encart : « recherche musicien expérimenté pour animer une soirée de gala ». Lors de la visite suivante dOriane, je lui présentai lannonce, toute heureuse de ma trouvaille. Jallais enfin la sortir de sa misère, de sa vie pitoyable et lui donner loccasion de se faire remarquer, de sortir de lombre. Jétais fière de moi et je me serais attendue à une explosion de joie de la part de cette artiste démunie mais celle-ci ne se contentât que de pâlir. Pas même un sourire neffleura ses lèvres. Javais limpression quelle ne se permettait pas de jouer dans un tel endroit. Mais jinsistai tant et si bien, avec une telle force et une telle véhémence quelle ne put quaccepter. Elle me laissa cependant une condition : lui trouver une tenue acceptable et adéquate pour ce type de soirée. Mais je pus lire dans ses yeux une sorte de haine qui disait « tu nas rien compris, ce nest pas cela que jattends de toi » ce regard me lassa perplexe mais je ne me fis pas prier et aussitôt après son départ, je décrochai le combiné du téléphone et mempressai de composer le numéro de laide aux artistes nécessiteux. Une femme très aimable, je men souviens parfaitement, me répondit. Bien sûr, elle pouvait prêter une tenue de gala à une artiste dans le besoin.
« Et pour quel nom est-ce » avait-elle simplement demandé.
« Ce sera pour le nom de Bakmathov Oriane »
Un petit éclat de rire, suivit dun silence gêné, couru le long du combiné.
« Madame, me dit-elle, monsieur Bakmathov Alexandre est mort il y a plusieurs années dici. Il sest noyé alors quil pêchait sur un lac avec son chien. Sa fille Oriane, la pauvre chérie, ne sen est jamais remise vous savez. Elle sest mise à délirer et se prenait pour une grande violoniste. Mais la pauvre fille ne savait même pas comment tenir un archet sur le violon de son père ! Elle a cependant étrangement disparu il y a quelque temps dici et nous navons depuis plus jamais eu aucunes nouvelles delle »
Jai aujourdhui 42 ans et je nai jamais plus revu Oriane après cette conversation téléphonique. Sûrement avait-elle compris que je saurais bientôt une petite partie de la vérité. Une caisse étrange vient pourtant de me parvenir. En voyant son contenu, je nai pu mempêcher de pâlir tandis que le tableau qui me fait face a, me semble-t-il, prit une teinte plus foncée. En effet, à lintérieur de la caisse se trouve un violon en bois clair, avec à gauche des cordes, sur la table dharmonie, un petit coup ovale