Mundus Pacis
de Manon Abéla



Décembre 2050, Paris. La neige recouvre le périphérique depuis 3 jours maintenant, la vie est ralentie, comme un sang coagulé par le froid. Il va falloir se débrouiller pendant encore quelques temps sans ravitaillement. Cela arrive quelques fois l'an c'est alors que la ville devient une jungle où le marché noir est le seul moyen de subsister.
«- Pff la neige ne cesse quasiment plus depuis ce matin, en plus ils prévoient une tempête ce soir il paraît. Jamais les blocos ne tiendront! » Sandra a lancé cette phrase à la volée en me cherchant du regard ; ça y est elle m'a repéré et s'assoit avec moi à la petite table du vieux café. Elle n'ose me regarder dans les yeux, elle a honte, elle aussi, comme tous mes anciens élèves, comme tous ceux qui m'ont vu vieillir et qui ont vu le régime se durcir sans être capable d'y changer quoique ce soit, ou si peu. Pourquoi? Par peur de perdre sa vie et sa raison, dans un combat inégal. Pourtant Sandra s'est battue, elle.
Enfin, elle me regarde en face, elle regarde mes traits, empâtés par l'âge, elle a trouvé mes yeux et je me vois dans les siens, bleus, emplis de vie. Ses traits à elle sont doux, ses joues rondes, ses sourcils noirs alliés à ses yeux bleus clairs créent un regard envoûtant au possible, insoutenable pour celui qui aurait quelque chose à cacher. Tous ses traits respirent la joie. Malgré elle, ses mains chantent dès qu'elle parle. Tout son être aspire à l'amour, si bien qu'on ne peut s'empêcher de se demander en la voyant dans notre Force Résistante Mondiale comment elle peut se battre, mener des attentats, regarder en face des gens qu'elle peut mener à la mort sans que, instinctivement elle ne se jette dans leurs bras et les accables de mots doux. Et pourtant, elle n'est pas du tout ce qu'on pourrait appeler une fille niaise, elle lutte juste contre sa propre nature. Sauf en cours, là elle se laisse aller ; ou du moins se laissait aller. Car le temps où j'enseignais est loin. Je suis une retraitée depuis un certain temps maintenant sans compter qu'enseignant est un métier à risque à présent… Retraitée, à 59ans, ça en aurait fait rêver certains il y a 45 ans, mais pour moi ça signifie une mort proche. En effet mes 60 ans je les fêterais l'injection mortelle dans les veines. C'est la loi. Et si Sandra est là, c'est justement car j'ai décidé que je ne me laisserai pas faire, je mettrai tout en œuvre pour survivre dans le but d'aider la FRM. Tandis que je remue ces pensées, Sandra m'a retrouvée dans mes yeux, elle a retrouvé un peu de la flamme d'antan qui m'animait lorsque j'enseignais et maintenant qu'elle est à nouveau en présence de son professeur dynamique et engagé, Sandra peu parler. « Cela faisait longtemps…. Je suis heureuse de vous revoir mais j'aurai préféré d'autres circonstances. Oui, j'aurais tant aimé… » Avant qu'un silence gêné ne s'installe, elle reprend.
« Oui le problème n'est pas là et il faut agir dès maintenant. Avant tout vous allez me suivre au blocos de l'association de Paris Est car à Paris Ouest, comme vous le savez plus rien n'est sur, il est sur le point d'être découvert et nous ne pouvons nous permettre de vous perdre. Je suis revenue la semaine dernière d'une mission aux États-Unis. Rien ne va plus nulle part, New York est une vraie jungle, les membres de la FRM que j'ai trouvé là-bas sont séparés et sans aucun pouvoir. L'été trop chaud a tué énormément de monde, les blocos sont devenus des charniers, les rues empestent les cadavres. Les réserves d'eau viennent du ciel, c'est leur seule ressource ; la nourriture je n'en parle même pas. C'est à nous d'agir, ce n'est plus possible et pour cela nous avons besoin de vous. Elle murmura d'un trait ce discours sans me lâcher du regard, étudiant mes réactions.
-Je ne comprends pas, je n'ai jamais été qu'un pion dans cette association et je ne demande qu'à aider donc ça me va très bien mais je n'ai aucun pouvoir.
-Non, vous ne vous rendez pas compte, je vous ai entendu parler avec toute la passion dont vous êtes capable, je suis peut être plus connue dans le parti, il n'empêche que des gens comme moi on peut en retrouver. Pour le moment il nous faut quelqu'un qui soit capable de mener les foules vers une révolte. Car réunir un peu la poudre suffirai pour qu'elle s'enflamme et mette le feu à tout le baril. L'étincelle n'est pas nécessaire, il suffit juste de réunir.
-S'il ne suffit que de cela, pourquoi ça n'a pas été tenté plus tôt?
-Car la situation n'était pas propice ; il manquait un but, et surtout l'orateur qui saurait les réunir. Cette personne qui pourrait les guider les uns vers les autres afin qu'ils s'organisent contre l'Intelligentsia. Si l'on arrive à cela non seulement la FRM répondra toute entière à l'appel mais surtout les peuples acculés, comme l'Amérique! C'est elle qui nous manquait pour réussir. » Je la regarde septique et acquiesce. Elle me sourit et me prend la main comme on le fait à une petite vieille.
« Allez viens maman, on rentre maintenant. » Tout le monde dans le bar semble soulager de cette sage décision. On me tient la porte on me dit « au revoir Madame » on est rassuré que je parte, je pue la mort maintenant. Les gens dans la rue changent de trottoir quand ils me voient. Je ne suis plus fréquentable, j'ai 59 ans après tout, je rappelle aux gens que eux aussi vont devoir renoncer à leur grand âge. Ils veulent vivre insouciants jusqu'au dernier moment et moi, égoïste que je suis, je sors encore de chez moi, je mange, je lutte, je parle aux gens, je vis, comme si j'allais voir l'hiver prochain et les suivants. Non, je ne suis pas sensée revoir le sol couvert de neige et les tristes mines des passants, plus jamais. Mais je les reverrais, je me battrais. Sandra joue comme un antidote à ce dégoût. Elle se fait remercier par les badauds, certains lui glissent même un peu d'argent, lui proposent un peu d'eau pour mettre dans sa gourde. C'est la garde vieux que tout le monde voudrait pour épurer un peu les rues d'abord, puis, pour soi en second lieu: c'est vrai, qu'est-ce qu'on doit avoir du mal à marcher au bout de 59 hivers, comme les articulations doivent être douloureuses ! Ils ne se rendent pas compte que 59 n'est rien et que, avant que la mort ne soit réglée à 60ans, on pouvait vivre jusqu'à 120 ou du moins 80 ans sans que les gens ne trouvent cela rare. 20ans, ce n'est pas grand-chose à cet âge là se dit-on mais c'est surtout ne pas savoir quand on va mourir qui rend la vie belle et supportable car on ne sent pas sur soi le poids affreux de l'ultimatum bien qu'il existe toujours. J'arrivais avec Sandra aux blocos de Paris Est. L'appartement de la FRM est encore plus miteux que tous ceux que j'ai pu voir jusqu'ici: le béton n'est même pas masqué par un quelconque bout de papier ou de moquette, le seul mobilier présent est une petite table basse. Contre les murs, on devine un amas de tissus et il faut y regarder à deux fois pour distinguer différents matelas entassés les uns sur les autres : empilés pour laisser de la place dans la petite pièce pendant la journée. Deux hommes sont assis par terre autour de la petite table bancale en bois noir. L'un totalement crasseux pourrait être un clochard, et doit l'être d'ailleurs. Sandra m'informe qu'il a 61 ans. Dans quelques mois, je serai dans la même situation d'irrégularité que lui, quel clin d'œil sordide du destin. Pour chasser les pensées noires qui m'assaillent, je porte toute mon attention sur le second homme, il porte une casquette à la gavroche noire et élimée au possible, sa veste de coton devait être marron au départ mais elle est tellement couverte de tâches de gras que sa couleur actuelle est indéfinissable. Son pantalon est trop grand pour lui, les morceaux qui traînent par terre sont encore humides et boueux et partent en lambeaux. Il s'est poussé pour me laisser m'asseoir devant la table de sorte que, maintenant, son visage est en plein dans la lumière et non plus caché par le rebord de la casquette. Ses yeux sont verts perçants et ses cheveux ont la couleur du pelage d'un écureuil, ses traits sont fins: ses mâchoires saillantes et son nez aquilin rendent son visage encore plus anguleux. Sa voix est douce et chaude, il roule les r d'une façon adorable. Il me semble reconnaître cet homme…. Il me regarde dans les yeux. Je n'aurai pas pu me tromper, c'est mon ancienne élève, Eva, j'aurais du deviner que c'était elle, ma plus brillante élève, réduite à se déguiser en homme.
Quand ce monde cessera-t-il de réduire nos talents au silence? Je la serre contre moi, après tout c'est une attitude de grand-mère et maintenant que j'en ai l'âge je peux me le permettre. Quand je la relâche, je constate qu'elle en a les larmes aux yeux. J'aurais du reconnaître tout de suite ce visage fin quoique avec les privations de notre temps il parait plus émacié qu'autre chose. Sandra commence à s'activer autour de nous. Nous l'aidons tous à mettre les bouts de tissus grossiers et de papier carton sur les vitres pour nous cacher des blocos en face du notre. Puis, nous disposons des bougies partout dans la pièce ce qui donne l'impression d'une veillée funèbre. Pour le repas de ce soir, quelques boîtes de conserves de haricot. Deux ou trois personnes entrent dans le blocos et viennent s'asseoir devant la table basse puis, le repas commence vraiment et s'anime un peu. Eva lâche peu de mots et je reste carrément muette ; sourde et muette à l'agitation ambiante car je regarde Eva je suis toute occupée par elle, sa silhouette se détache du brouhaha, du temps. Je la revois dans la même position, devant sa table lors d'une après midi d'octobre. Un soleil radieux brille derrière les vitres froides. L'air doit être frais et pur dehors, le monde semble figé par le froid. Seules les feuilles tombantes montrent que le temps passe. C'était quelques temps avant que tout bascule. On ne se rend jamais compte à temps que ce que l'on vit est une période de félicitée. On ne s'en rend compte que dans la tourmente. Lorsque l'on regarde le bonheur qui était à notre porté peut de temps avant et qui a filé. C'est l'histoire des guerres mais celle de notre temps est plus insidieuse. Tout a glissé, je suppose que ça se fait comme ça en général mais c'est tellement surprenant quand c'est à nous que ça arrive, quand c'est notre tour de réagir ; ça n'est jamais facile.
Au début, c'était le progrès, le rêve: l'Union Européenne possédait le même gouvernement: l'Europe n'était plus qu'un grand état qui s'est agrandit d'ailleurs et très vite, l'ASEAN s'est jointe à nous. Cela nous à surpris mais tout s'explique et ici l'explication est simple: tout le monde craignait une 3e guerre mondiale et avec les bombes atomiques, si cette guerre avait eu lieue, elle aurait ravagée le monde. Donc « l'Europe » comprenait tout le continent eurasiatique plus l'Indonésie et autres « broutilles ». D'ailleurs cette organisation s'auto nomma Mundus Pacis, le monde en paix littéralement. Mundus Pacis proposa à l'Australie de s'y joindre, les États-Unis prirent peur de rester sur la touche et ils s'y joignirent, il ne restait plus que la grosse Russie à convaincre et devant cet argument mondial, elle se joignit au tout, suivie tout de suite par les pays d'Amérique du Sud et de la totalité des États d'Afrique et enfin, le Moyen Orient, réticent, arriva bon dernier. Cela semblait fou, tellement nouveau, imaginez! Tout le monde faisait partie de la même patrie. A l'époque, on nous cachait déjà les révoltes que cela provoquait et la façon violente dont elles étaient réprimées. Je dois avouer que, jusque là, rien ne me gênait et je n'ai rien dit, pour moi le cauchemar a commencé lorsque le gouvernement en place a voulu supprimer le problème des retraites. Car, pour notre génération, les conséquences du baby boom étaient énormes économiquement. Au début, cela comportait dans des sanctions économiques pour les retraités: toujours plus de taxes ce qui rendait bien souvent leur situation précaire. Ceci comportait déjà une injustice majeure contre laquelle je m'insurgeais ; mais il y avait trop de gens que cela arrangeait. Alors tout le monde s'est fait à cela. Le pouvoir s'est durcit, la censure est apparue mais au nom de la sécurité bien sur et avec des tests scientifiques qui prouvaient que trop d'informations provoquaient trop de stress chez les spectateurs donc une mauvaise productivité etc. tout nos malheurs semblaient avoir pour source l'information alors on nous a laissé dans la sombre ignorance. Là aussi je suis descendue dans la rue, mais ça n'a rien changé. De plus en plus de réformes limitaient nos libertés et amputaient l'égalité mais toutes étaient justifiées par des statistiques scientifiques irréfutables. Peu à peu, pour être sur que nous n'ayons plus accès à l'information, un nouveau langage à été mis au point, mélange de grec ancien, de latin et d'esperanto. Seule l'Intelligentsia la connaissait. L'Intelligentsia comprenait tous les dirigeants bien sur, mais pas seulement, les intellectuels étaient attirés par cette caste qui donnait le pouvoir: le pouvoir de la connaissance, de la supériorité sociale… Énormément se laissèrent séduire et alors les artistes qui auraient pu dénoncer ce régime se retrouvèrent du côté de l'Intelligentsia. Ils avaient assez de pouvoir maintenant pour faire ce qu'ils voulaient et c'est-ce qu'ils ont fait. Pour supprimer le problème des retraites, ils ont décidés de supprimer les plus de 80ans. Tout le monde s'est récrié mais l'armée était là, l'Intelligentsia était puissante et ce fut fait. Les gens se firent à cela aussi, c'est ainsi que je dus laisser exécuter mes parents qui avaient eu le malheur de vieillir à la mauvaise époque. Petit à petit, ils baissèrent cette limite car la pression démographique devenait énorme. Le globe se couvrait de ces blocos immondes, c'est comme cela que l'on nomme ces « logements fonctionnels » censé régler tous les problèmes que l'on voit partout aujourd'hui. Et nous voilà au point où nous en sommes aujourd'hui, sous une dictature mondiale, où les « vieux » sont exterminés. Beaucoup d'écrivains avaient fantasmé sur ce sujet mais qui aurait cru cela vrai? Qui aurait pu penser à une prophétie dans des romans de science-fiction?
Eva me parle tout bas et me ramène au présent. Le vide s'est fait autour de nous avec l'obscurité. Seule une lueur venant de la pleine lune, magnifique, nous éclaire. Eva a enlevé les bouts de cartons et autre : elle n'a pas supporté de ne pas voir le ciel; et puis quel importance maintenant que tout est éteint et que les autres sont couchés?
« Raconte-moi ce que tu es devenue? J'articule difficilement car je sens que ce n'est pas nécessaire avec Eva, tous ces longs discours dont on ne garde que la frénésie sont inutiles entre nous, je sais ce qu'elle est devenue et pourquoi elle est là : pour se battre, pour survivre, comme nous tous. Son histoire n'a plus tellement d'importance maintenant, les rêves de chacun sont écrasés par la nécessité de la survie immédiate.
-Oh, vous savez bien ce qui s'est passé, la même chose qu'à vous. » D'un geste elle ouvre la fenêtre qui mène à un espèce de balcon minuscule, elle m'intime silencieusement de la rejoindre dehors. Nous nous asseyons en laissant nos jambes dépasser de la barrière, elles pendent dans le vide et semblent appartenir à des pantins désarticulés. Elle plonge ses longs doigts dans la poche de sa veste boueuse pour en sortir un paquet de cigarette tandis que son autre main sort de l'autre poche un briquet mais pas un briquet à essence ni même à gaz, produits de luxe en cette période; mais un gros briquet à friction. De ceux dont on avait oublié l'existence, qui étaient cachés dans le grenier, le briquet de grand papa.
« Vous en voulez une? J'accepte, je n'ai jamais fumé de ma vie mais j'en ai envie, là avec elle, sous le regard bienveillant de la lune. Elle me tend le petit cylindre et me l'allume, je ne sais pas fumer. La première bouffée m'arrache une toux de gosse, ce n'est plus de mon âge. Le froid s'infiltre peu à peu dans mon manteau mais la cigarette tient ma poitrine au chaud, le goût entêtant de la nicotine est partout dans ma bouche et je regarde la fumée de cigarette se mêler aux nuages de buée qui s'échappent de ma bouche quand je respire. Cet instant de bonheur dans la tourmente je le béni déjà et je sais que je devrais attendre longtemps pour en revivre un autre aussi puissant. Je tourne la tête pour regarder Eva, bien plus à l'aise que moi pour fumer mais ce n'est qu'un détail. Je voudrais que cette cigarette dure toujours, j'ai peur que, à peine soit-elle finie que le rêve s'arrête et que nous retournions dans le blocos à l'atmosphère étouffante pour dormir et tout oublier. Elle rompt ce silence diaphane qui semblait devoir durer tant que la lune brillerait pour dire :
« C'est marrant hein, ces balcons dans ces blocos qui sont si pauvre, mais c'est pour permettre aux gens de récolter l'eau de pluie… Tout a changé si vite, on se rend compte maintenant de la valeur de tout ce que l'on goûte, ce n'était pas le cas avant.
Je ne vois pas où elle veut en venir, elle reprend.
-Je ne sais pas si, comme nous le rabâche Sandra, vous êtes celle qu'il faut pour que la révolution s'organise mais moi je crois en vous. » Je lui souris, rien de plus, je suis touchée par sa vivacité, sa fraîcheur… sa jeunesse. Nous finissons malgré tout nos fines cigarettes et nous rentrons. La lune éclaire la pièce d'une lueur qui semble blafarde dans ce taudis de misère. Je me couche et essaye de m'endormir mais je ne cesse de tourner et de retourner.

Les jours passent, on me transbahute de blocos en blocos pour me cacher à la police qui me traque. En effet, les gens sont classés par dangerosité, et plus ils sont jugés nuisibles, plus on les arrête tôt pour être sur de les avoir à l'œil. J'étais dans l'une des premières catégories…

J'ai fait quelques discours qui ont semblé soulever l'enthousiasme, cela n'a rien à voir avec moi, je le vois bien. Mais Sandra avait raison: la révolte est prête, tout est une question de mois, dans un an, maximum, le monde aura encore changé de face…
Sandra voudrait aller à New York mais les privations hivernales empêchent ce voyage trop hasardeux car il faut prendre la mer, il faudra donc attendre le printemps. Paris est totalement coupé du monde, alors nous avons tous décidé de sortir pour chercher des vivres et respirer un air qui ne soit pas confiné et nauséabond. La neige recouvre la plupart des rues, je marche à travers ce Paris mort, sans âme, les blocos ont tout remplacé, les grandes avenues, les places, plus rien n'a la grandeur d'antan. Les monuments vermoulus nous contemplent, immobiles et sales. Cette ville n'a plus rien de la capitale mondiale qu'elle a été, la culture n'a de valeur que pour l'Intelligentsia, c'est elle qui possède tout les trésors qui faisaient la richesse de Paris. Les blocos ont remplacé la plupart des grands immeubles haussmanniens ou autre, on a juste gardé les monuments qui font maintenant tache dans le paysage immonde et insipide. Nous retournons au blocos où Sandra m'avait conduit le jour de nos retrouvailles, nous avons un peu épuisé nos cachettes ; il faut dire que le fait qu'aucun membre de la FRM ne travaille ne nous facilite pas la tâche: ils sont quasiment tous fichés et nous n'avons pas beaucoup de contact externe, pas d'alliés à qui nous raccrocher en cas de besoin, ou si peu. Car le chômage, comme la vieillesse est devenue peu à peu passible de mort, la société ne « pouvait se permettre de traîner de tels boulets » du moins c'est comme ça qu'on l'a justifié. Le blocos est totalement dévasté, le peu que nous avions laissé derrière nous est totalement chamboulé, Sandra tente courageusement de remettre un peu d'ordre. J'ai été dans un tel bouillonnement ces derniers temps, toujours entourée de gens inconnus, comme une immense valse qui se serait jouée tout spécialement pour moi. Pour une fois il n'y a que Sandra, Eva et moi. L'odeur de l'appartement est trop insupportable: les cartons que nous avions abandonnés ont moisis et répandent cette odeur nauséabonde dans le petit appartement. J'ouvre la vitre et la bouffée de froid me submerge tout de suite. Le temps ne s'est pas radoucit pour un sou. Je pense à cette soirée que j'avais passée avec Eva à ce même balcon sous la lune. « Ferme, tu es folle! » Sandra se précipite aussitôt sur la vitre et la referme aussi sec. Depuis quelques temps, elle est devenue maniaque avec sa santé : ça frôle parfois l'hypocondrie. La soirée passe mais il n'y a pas de lune ce soir. En plein milieu de la nuit, la porte saute, des mains nous arrachent toutes trois à nos couchages mais Eva a réagit à temps, elle tient en joue un des policiers, car s'en est, et leur ordonne de nous lâcher, il y a un moment de suspens, je donne un grand coup de coude dans le ventre de l'homme qui me tient et je pars en courant aussi vite que mes jambes peuvent me le permettre. J'entends derrière moi des cris et Eva qui me hurle « cours, cours ». Je sors en trombe du blocos. Heureusement qu'il n'y en a pas qui sont restés postés au pied de l'immeuble! Je pars d'un côté de la rue. Tout en moi est chaos, peur, honte. Au fur et à mesure que mon corps fatigue, l'angoisse et la honte remontent. Je trouve un recoin et je m'affale dans la neige à moitié fondue, salle. Je suis à bout de souffle, suante, morte d'inquiétude, je suis partie sans elles, je n'arrive toujours pas à comprendre, est-ce mon instinct de survie qui a pris le dessus, ou ma couardise. Suis-je couarde? Que s'est-il passé en moi pour que j'agisse ainsi? Comment vont-elles? Je sais pourtant que retourner là bas, c'est me condamner à coup sur. Mais ces questions continuent à flotter dans ma tête. J'avise une bouche d'égout et m'y glisse, machinalement, espérant peut être trouver un passage qui pourra me mener au métro condamné qui est, dit-on, rempli de membres de la FRM.
L'humidité et le froid me tétanisent d'abord mais je continue de marcher à travers les souterrains crasseux. Je comprends vite que je ne trouverai rien. Je comprends ou je sens? Tout se mélange en moi, j'ai envi de vivre, c'est mon but mais à quoi bon? Je ressors en plein milieu d'une rue. Je ne sais pas où je suis, je commence ma pérégrination parisienne.


Je me cache le jour et fouille dans les ordures que je peux trouver la nuit. La nuit est assassine, gelée, personne ne veut m'accueillir dans son blocos pour la nuit, je m'oblige à marcher tout du long pour ne pas m'endormir, pour ne pas sombrer dans le sommeil de la mort. Je regrette, au combien je regrette, je passe tout le crépuscule à me poser les mêmes questions et quand le jour point, je marche toujours, cherchant un lieu sur pour dormir, je n'espère plus allumer un feu ou toucher un chauffage, ces espoirs disparaissent bien vite. Mais la faim augmente la sensation de froid. Le froid reste intolérable. Le cycle infernal n'a pas de fin. Je crains de me faire arrêter et tuer. Je pense souvent au calvaire de ceux d'Auschwitz et j'essaye de me dire que mon sort pourrait être pire.


Une main me secoue, je m'éveille difficilement dans une ruelle salle, une jeune femme est penchée vers moi, ses joues sont rosées, ses cheveux noir attachés en queue de cheval, c'est Sandra.
« Je te cherche depuis des semaines! » Il ne flotte aucune reproche dans son regard, juste de l'inquiétude et une énorme appréhension mais je suis trop faible pour chercher à comprendre, elle me lève et elle me traîne dans un nouveau blocos, ou plutôt une cave emménagée. Le lieu est humide et putride au possible mais je n'ai pas le choix, c'est toujours plus chaud que l'extérieur. Nous sommes seules, elle m'entoure tout de suite de ses soins: elle m'enlève mes habits crasseux et scrute mon corps presque nu, à la recherche d'engelures ou autres, une fois ce constat fait, elle me donne vite de nouveaux oripeaux plus propres. Je mange et m'endort aussitôt, incapable de lui poser les questions qui me taraudent.

Lorsque je me réveille, elle est devant un petit poêle, elle tourne vers moi sa tête aux yeux rougit par les larmes qu'elle a su faire couler en silence pendant mon sommeil, elle me tend un morceau de pain garni qu'elle faisait réchauffer.
«Désolé, je n'aurai pas du partir, raconte-moi, que s'est-il passé? Ma voix sonne étrangement à mes oreilles, elle est éraillée, chevrotante, je la hais, je me hais.
-Rien n'est ta faute, ça n'aurai rien changé que tu sois arrêtée puis tuée, au contraire, mais Eva y a laissé sa vie. J'avais réussi à m'échapper avec elle mais ils nous ont rattrapées et vu qu'elle en avait blessé un, ils sont parti l'exécuter derrière le blocos et ils n'en ont laissé qu'un avec moi, je me suis dégagée et j'ai réussi à m'enfuir. Ils ont tué Eva, bien sur… Je repris contact avec la FRM et j'ai appris qu'ils ne savaient pas où tu étais, alors je t'ai cherché, espérant que tu ne te sois pas faite arrêtée. A travers ses larmes, elle sourit, je suis désolée murmure-t-elle. » Un gros bloc de glace paralyse mes pensées mais je la prends dans mes bras, j'ai besoin de chaleur humaine pour supporter l'idée que tout, tout est fini. Comment concevoir que tout nos souvenirs, en classe, sur le balcon du blocos, tout cela est fini, partir en poussière en même temps que sa vie. Nous pleurons, je me rendors, écrasée par cette nouvelle.
Je ne fais presque que dormir.

Dans le roulis des jours, je vois Sandra qui revient toujours du dehors dans la petite cave puante dont nous ne bougeons pas car je prétexte que je suis trop faible pour sortir, en réalité c'est faux, je veux juste mourir ici. Je veux rester ici dans ma douleur et ne plus jamais bouger, ne plus jamais m'attacher comme je viens de le faire, quel folie! Quelle prétention! Je l'imaginais pourtant si bien, heureuse dans le monde que l'on allait construire, un monde beau, pas celui-là. Non pas elle, pas elle! Lorsque la peine de mort a été placée à 80ans puis, petit à petit, ramenée à 60, j'ai décidé de ne pas dédier ma vie à l'amour, de ne pas avoir d'enfants si c'est pour les voir devenir pourris ou accablés et devoir les quitter trop tôt. Dès que je me sentais amoureuse, je prenais le large, sans m'en rendre compte, je m'étais trop attachée à Eva et la revoir dans la FRM m'avais donné un espoir fou: celui de réussir.

Je me réveille, Sandra me regarde anxieusement, son visage s'est émaciée, elle semble épuisée et faible.
« Je sais que tu veux mourir, mais j'ai besoin de toi, désolé, c'est très égoïste mais c'est comme ça. »
Alors que je vais répliquer que la révolution ne m'intéresse plus, elle pose un doigt sur sa bouche et soulève sa veste et son pull, sous les couches de textiles, se trouve une bosse énorme, un durillon géant, elle pose délicatement ses mains dessus et je devine qu'elle sent les palpitations de ce petit cœur. Mon cœur à moi se met à battre à cent à l'heure, une vague de bonheur? Non, c'est bien plus fort, c'est de l'espoir pur. Je m'approche et pose mes mains crasseuses pour sentir les battements. A ce nouveau contact, je sens une pression de l'autre côté de la paroi de peau, le petit être vient à ma rencontre. Je retire mes mains et elle repose les vêtements sur son ventre. Maintenant, je me demande comment j'ai fait pour ne pas remarquer cette bosse sous les plis des tissus, comment ne pas comprendre ses douleurs, sa paranoïa…
« Combien de temps nous reste-t-il?
-Je ne sais pas, deux, trois semaines tout au plus.
-Tu ne peux pas accoucher ici, on va trouver un blocos de la FRM où tu seras en sécurité, y a-t-il un médecin à la FRM de Paris ou aux abords?
-Non, ils sont tous à l'Intelligentsia, mais on peut trouver une ou deux infirmières.
-On cherchera, préparons-nous à partir demain matin. » Ce discours creux et purement matérialiste nous rapproche l'une de l'autre car nous savons très bien que c'est pour cacher notre enthousiasme que nous agissons ainsi.

Le lendemain matin aux aurores, la rue est déserte et le sol complètement enneigée, le gris terne des blocos se perd dans le blanc criard que les pieds n'ont pas encore souillé. Nos pieds font des bruits surdimensionnés dans ce silence digne du désert. A cause de ça, nous n'osons pas parler et nous cheminons lentement à travers les blocos de béton ; elle de son pas hésitant de femme enceinte, et moi, de mon pas traînant d'ancêtre. Nous faisons une pause et, dans l'immensité blanche, nous entendons le bruit de pas cadencés résonner. Un homme sort à son balcon d'un air effrayé et nous crie : « cachez-vous, ce sont les troupes de l'Intelligentsia, ils viennent à Paris demain, les troupes font le ramassage dans la ville! » Nos regards se croisent mais la question ne m'effleure même pas l'esprit : nous cacher? Non, la cacher oui! Mais les ruelles n'offrent aucun abri, nous nous mettons à courir et c'est notre respiration saccadée qui les attire dans notre direction. J'ai l'horrible impression d'être dans un de ces rêves où l'on ne peut pas courir aussi vite que l'on voudrait, où tout se passe au ralentit. La troupe d'élite nous rattrape mais ne nous abat pas, ils ne me regardent même pas et se jette sur Sandra comme des chiens, je me débats mais un coup de poing me sonne. Dans mon néant, j'entends des échos de voix.
« -Salope! Je fais un effort surhumain pour ouvrir les yeux : ils sont trois à tenir Sandra, ils ont tenté de la déshabiller, plusieurs ont des griffures profondes au visage et tous se tiennent atterrés devant son ventre nu qui est soulevé au rythme de sa respiration saccadée. Je lis dans leurs yeux la déception et la surprise.
-Laissez, on ramène, on peut rien en faire.
-Et la vieille?
-De toute façon, ça sera la même peine. »
Et voilà, on nous traîne à pieds à travers Paris dans le froid toute la journée, le froid est tellement mordant que, bientôt, je n'essaie même plus de bouger les mains. La soif se fait sentir longtemps avant la faim qui me tiraille les entrailles. Je n'ose imaginer l'état de Sandra qui marche péniblement, tenue pas un autre policier. Tout cela est si insoutenable que j'en viens à m'impatienter d'être arrivée à destination. La troupe de ramassage ne nous a pas pris dans ses rangs, nous les ralentirions trop, nous sommes avec une équipe secondaire et d'autres prisonniers, emmenés pas des policier du groupe d'élite, arrivent peut à peut grossir nos rangs. La fin de la journée approche enfin. Ils nous font nous aligner et en tue certain. Cette attente dans le silence des tirs et des pas est insoutenable. Ils nous traitent pire que des chiens. Ce qui me tient pourtant le plus au ventre, ce n'est pas la haine, là, c'est la peur. Pour Sandra surtout. Mais ils nous épargnent, une policière lui murmure à l'oreille « c'est ton jour de chance, fillette. »
On ne nous conduit pas au même endroit que les autres, c'est un centre pour les vieux, c'est là qu'on les met avant de les piquer. Ils nous mettent dans une cellule réservée aux réticents. On nous explique que, étant donné que trois femmes de l'Intelligentsia sont enceinte à la fois, Sandra sera épargnée jusqu'à son accouchement et qu'ils décideront de notre sort après. Absurdité royale, avec qui vivra cet enfant, le laisseront-ils seulement vivre? Pourrons-nous seulement survivre? Sandra s'effondre dans mes bras, elle est épuisée, totalement déshydratée, traumatisée.

Les jours passent puis la coupure de courant survient, plus personne ne vient nous donner à manger, Sandra a peur. La date approche. Aucun bruit ne résonne jamais dans le couloir.

Le temps doit s'adoucir dehors, on approche de la fin de l'hiver, le printemps va rayonner, ma fuite aura duré quelques mois… Inutilité totale pour finir comme cela.
Ce matin j'ai entendu des explosions dehors, je n'ai pas rêvé, je n'ai pas réveillée Sandra, mais je sais ce que j'ai entendu.

Nous sommes affaiblies pas le manque de tout, mais j'espère, je ne sais plus quoi, mais il faut tenir, l'accouchement est tellement proche!

Sandra à ses contractions entre deux pics de douleurs, j'entends sa respiration haletante, je tiens sa tête entre mes mains et lui murmure toutes les douceurs que je connais. Dehors j'entends des bruits de fuite précipités d'une foule, des tirs, des explosions parfois.
Les contractions sont de plus en plus fortes et le bruit des tirs est quasiment permanent.

Le bruit des tirs à cessé depuis quelques minutes, je garde l'oreille aux aguets. Les cris de Sandra me déchirent les entrailles, j'aime cet enfant.
J'entends une explosion, elle était dans le bâtiment, j'en suis sure!
Un cri résonne dans le bâtiment « La FRM est là, nous allons vous délivrer! »


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