Jai rencontré un soir un ange à la manque, ivre et seul, à une terrasse de café. Il avait été victime dun vice de fabrication et cétait un candidat perpétuel à la neurasthénie. Il buvait Pastis sur Pastis et mexpliqua quil avait développé sa résistance à lalcool lors de la longue traversée galactique qui lavait fait dériver jusque chez nous. Un tyran avait pris le pouvoir là-haut. Il y avait désormais deux choses qui navaient plus droit de cité au paradis : cétaient les anges aux cheveux cassants et les chiens de faïence. Mon ange avait dû prendre la fuite sans demander son reste : il était un peu albinos. Il avait rempli son baluchon dalcool de nuage et sétait laissé porter par les vents stellaires. Il avait été assez dépité de découvrir quici, on navait pas dalcool de nuage. Mais le Pastis en avait la couleur, aussi ladopta-t-il séance tenante. Lorsque je le rencontrais, à la terrasse de lAutobus Café, dans le coin dOberkampf, il écrivait des poèmes sans queue ni tête. Je découvris bientôt que cétait à peu près sa seule occupation avec le turf. Il écrivait dune main bizarrement penchée et tenait son stylo entre le majeur et lindex. Le stylo ne touchait pas la feuille et pourtant, il noircissait des pages et des pages immanquablement illisibles à vitesse grand V. Il mapprit un jour comment faire mais je préfère mon clavier, rapport au correcteur dorthographe. Mon ange avait par ailleurs des manières de grande folle ce qui lui valait généralement dêtre considéré comme un homosexuel. Mais non, il navait pas de sexe. Plus dune fois, alors que nous marchions ensemble dans le Marais, nous nous sommes attiré des regards complices auxquels mon ingénu compagnon répondit sans penser à mal. Lors de nos promenades il me parlait de chez lui, de comment cétait avant quIl arrive, de la saveur de lalcool de nuage, des farandoles auxquelles se livrent les anges lorsquils en ont abusé et dun tas dautres choses. Mais il parlait comme il écrivait, et il était assez difficile de le suivre du reste, comme tous les artistes qui se respectent. Il navait pas vraiment de chez lui. Il errait au petit bonheur la chance, cest dire sil tomba nez à nez avec les mauvais tours du sort, les petites frappes, les grilles fermées du métro. Lorsque je le rencontrais une autre fois, toujours à la terrasse de lAutobus Café, il était salement amoché. Ce jour-là ses poèmes sentaient la rancur et lorsquil men déclama un, jeus le mal de mer. La veille au soir il sétait fait tabasser par un homophobe en instance de divorce. Jignorais que les anges pouvaient saigner. Il maffirma quil était O-, donneur universel. Les arcades sourcilières tuméfiées, les yeux pochés, un filet de sang séché provenant de chaque narine : il minspira de la pitié. Je lui proposai de loger chez moi, ce soir-là. Il accepta sans grand enthousiasme. Je vivais au cinquième étage et il naimait pas, dans mon salon, les perroquets peints sur les murs quil prenait pour des dragons. Ça lui faisait faire des cauchemars. Je laidai à monter lescalier un peu raide en le soutenant par les épaules. Un ange défoncé pèse son âne mort, je peux vous le dire. Je linstallai sur le vieux canapé, celui qui a des miettes de pain centenaires coincées entre les coussins. Il eut quand même un faible sourire de gratitude. Mais son visage séclaira résolument lorsquil aperçut, posé sur une tablette basse dans un angle, un chien de faïence avec qui il joua jusquau point du jour et qui aboya à sen rendre aphone. Je ne fermais pas lil de la nuit. Je me promis que vraiment, cétait la dernière fois.
Matthieu Gredain