Wilgebstein.
Les habitants de Wilgebstein étaient des gens sans encombre. Leurs ancêtres avaient conquis lest de la Westenphalie il y avait maintenant plus de quatre cents ans et cétait depuis lors leur grande fierté. Leurs parents leur avaient légué un immense et beau territoire qui sétendait du Wolgendurl à lAllenbeim. De la grande chaîne de montagnes enneigée été comme hiver au fleuve vert. Ce territoire était riche en bois et en forêts et plus de mille essences darbres poussaient sur ces terres en naturelle harmonie. Les Wilgebsteinois étaient tous de fiers gaillards solides et robustes qui vivaient de la coupe du bois et de sa revente vers des pays en manque du précieux minéral. Ils étaient fiers de leur village et de leurs terres, conquises à la force du fer et de la sueur et préservées à force de courage et de travail. Ils avaient bien quelques anicroches avec quelques villages voisins mais ils considéraient quune bonne petite bagarre de temps en temps entretenait le physique, et puis, cétait loccasion de rigoler un peu.
Un jour, un bonimenteur comme il en passait tant dans le village arriva, portant sur son dos un drôle de mur cylindrique dont la cime était invisible à loeil nu. Des habitants de Wilgebstein essaieront par la suite de discerner son sommet à la longue-vue mais jamais ils ny parviendront. Ce gros cylindre ne semblait pas bien lourd puisque le petit homme parvenait à le porter sur son dos à lui seul. Cétait bien là la plus étrange sculpture que les wilgebsteinois aient jamais vue. Lorsquil posa son fardeau sur le sol, un bruit de tonnerre se produisit et le mur parut soudainement plus lourd quon ne laurait cru. Le bonimenteur, après avoir bu une grande gorgée deau à sa gourde en peau, nous raconta alors son étrange histoire:
_ Chers habitants de Wilgebstein, bonjour. Je ne suis pas un colporteur comme vous avez lhabitude den voir chez vous, je suis un humble jardinier. Jétais au service du baron de Hurppenstein depuis bientôt vingt ans et il navait jamais eu le moindre reproche à me faire. Seulement, un jour que jallais retourner mon potager, je vis cette étrange sculpture au beau milieu de mes azalées.
Les gens du village le regardaient, interloqués. Cétait bien la première fois quun bonimenteur commençait son discours de si étrange manière : en disant quil nest pas un bonimenteur.
_ Cette chose sadressa alors à moi dans lallemand le plus parfait quil ma été donné dentendre jusqualors. Elle se présenta comme lescalier ingravissable. Elle prétendit que personne navait jamais réussi à en atteindre le sommet et quelle promettait un immense trésor au premier qui réaliserait cet exploit. Elle me demanda alors de la promener dans tous les villages réputés pour la vaillance et le courage de leur population.
Cela faisait maintenant plus de dix ans que le petit homme allait de village en village, que les hommes tentaient datteindre le sommet de lescalier mais quaucun nétait jamais revenu.
Il invita alors les habitants du village à faire le tour du cylindre et ils purent observer que le mur était percé dune petite porte. En louvrant, on apercevait le début dun escalier en colimaçon, assez large pour quun homme robuste put y tenir sans problème, qui montait à perte de vue. Une voix séleva alors, répercutée en écho à lintérieur du cylindre :
Chers amis, je suis lescalier ingravissable. Personne jusquici nest arrivé à mon sommet. Je promets pourtant un fabuleux trésor au premier qui y parviendra. Que ceux qui veulent tenter leur chance se présentent à lentrée et annoncent leur nom et leurs motivations.
Les habitants du petit village se regardaient tous, ébahis, et conclurent tous ensemble que cette chose était certainement mauvaise et prièrent le petit homme de reprendre sa route dès le matin. Il serait néanmoins leur hôte pour la nuit et dînerait à la table du BurgenMeister Georg comme le voulait la loi de lhospitalité de Wilgebstein. Chacun rentra ensuite chez lui. Mais pendant que le petit homme racontait plus en détail son étrange histoire à la famille du BurgenMeister et notamment à ses enfants qui, assis en rond autour de lui, ne perdaient pas une miette de cette incroyable épopée, les hommes ne trouvaient pas le repos. Ils pensaient tous à ce fabuleux trésor et au mystère de cet escalier. Si la cime était effectivement invisible à loeil nu, cet escalier devait bien tout de même avoir une fin et chacun était persuadé de pouvoir être le premier à relever le défi. Lescalier avait piqué leur curiosité et peut-être également réveillé leur vanité. Ainsi, au petit matin, lorsque le petit homme arriva au pied de lescalier pour reprendre sa route, il put y voir une bonne vingtaine dhommes, tous chaussés de leurs meilleurs souliers et qui lattendaient. Ils avaient changé davis durant la nuit et étaient prêts à tenter leur chance.
_ Comme dhabitude marmonna le petit homme en lui-même.
Le premier avança alors vers la porte et déclara :
_ Je mappelle Tobias et je veux arriver à ton sommet et gagner ton trésor. Je le partagerai alors équitablement entre tous les habitants de Wilgebstein.
_ Tes intentions sont nobles Tobias de Wilgebstein, lui répondit la voix de lescalier. Je te souhaite bonne chance.
Puis, le petit homme rappela les règles du défi. Si Tobias nétait pas revenu dans une semaine, le candidat suivant pourrait tenter sa chance. Tobias sélança alors en courant dans lescalier et la porte se referma aussitôt.
Au bout de sept jours, la porte souvrit à nouveau et la voix annonça que Tobias ne reviendrait pas, quil était mort dépuisement dans lescalier sans en atteindre le sommet. Le candidat suivant pouvait donc tenter sa chance. Hans, le plus valeureux bûcheron du village, se présenta à son tour devant la porte. Cette fois, les larmes de sa femme, mêlées à celles de la femme de Tobias, donnaient à latmosphère une tristesse nouvelle dans le village de Wilgebstein.
Au bout de sept jours, Hans nétait toujours pas revenu et les candidats se succédèrent alors au rythme dun par semaine et, tous les sept jours, la porte souvrait et répétait toujours la même phrase. Le candidat précédent ne reviendrait pas, il avait échoué et le candidat suivant pouvait tenter sa chance. Les hommes du village avaient désormais fait de lescalier leur ennemi juré et ils nhésitaient plus désormais à franchir la porte, moins pour le trésor que pour venger leurs camarades et pour prouver au village que, eux, pourraient réussir là où tant dautres avaient échoué.
Ce défilé dura près dune année, jusquau jour où il ne resta plus quun seul homme dans le village, le jeune Ernest, le tailleur, que sa condition physique et sa couardise avaient naturellement désigné pour ce poste sans effort physique. Pas question pour lui daller couper des arbres ou de participer aux longues et épuisantes journées de chasse à travers les forêts. Il était ravi doccuper ce poste de tailleur quil avait consciencieusement appris avec lancien tailleur, son maître Peter. Ernest navait jamais voulu défier lescalier. Il trouvait ce défi absurde et les premières disparitions avaient dissipé ces dernières velléités. Seulement, aujourdhui, toutes les femmes le pressaient de gravir cet escalier maudit et de venger leurs défunts maris. A force dinsistance, elles finirent par le persuader et ce matin, Ernest est au pied de lescalier pour louverture hebdomadaire de la porte magique.
_ Bonjour, je mappelle Ernest, je suis tailleur et je ne voulais pas gravir cet escalier. Seulement voilà, les femmes ont tant insisté que je me retrouve à tes pieds et je vais essayer de rejoindre ton sommet. Si jy arrive, je ne sais pas encore ce que je ferai du trésor.
La voix éclata dun grand rire lugubre amplifié par lécho et lui dit :
_ Tu mas fait rire petit tailleur. Jai envie dêtre bon avec toi et je te donne... cent marches davance. Ah ah ah !
Le tailleur savança alors dans lescalier et commença à gravir lentement les marches, une par une, en se demandant ce qui allait bien pouvoir lui arriver. Il marchait depuis bientôt trois jours et commençait à arriver au bout de ses forces. Malgré ces trois jours de marche, il napercevait toujours pas la cime de lescalier. Il entendit alors une voix :
_ Et bien petit tailleur, tu nes pas encore assez fatigué ? Je vais te donner comme à chacun des candidats après quils aient marché trois jours, la clef de mon énigme. Je suis un escalier infini. Chaque marche que tu gravis vient en fait se rajouter à mon sommet et tu nas pas avancé de plus de trois mètres de hauteur depuis que tu as franchi ma porte.
Le tailleur sarrêta et demanda à lescalier :
_ Mais alors, pourquoi continuer ma course puisque je ne pourrai pas gagner contre toi ? Pourquoi les autres candidats ont-ils continué lorsque tu leur as avoué que leur entreprise était impossible ? Le mur ne répondit rien et se contenta de laisser lescalier dans le silence.
Le petit homme réfléchit encore un peu à cette question et décida de rebrousser chemin. Rien ne lui servait de perdre la vie pour chercher à atteindre un but impossible. Les femmes restées en bas comprendraient certainement sa décision lorsquil leur expliquerait la vanité de lentreprise. Il redescendit alors une marche et lescalier se rétrécit immédiatement pour ne plus comporter quune dizaine de marches. La porte souvrit et le tailleur se retrouva sur la place du village. Lescalier partit alors dans un grand éclat de rires et fit jaillir de son sommet, désormais à portée de mains, une pluie de pièces dor. Les femmes, ravies sen saisirent prestement tandis quelles acclamaient le tailleur.
Cette histoire a eu lieu il y a bien des années et personne na oublié lexploit et lhumilité du BurgenMeister Ernest. Il conclut quelques années plus tard une trêve avec les villages voisins et de nombreux mariages se conclurent entre les femmes de Wilgebstein et des nouveaux villages amis. Les Wilgebsteinois gardèrent toujours cette épisode de leur histoire dans un coin privilégié de leurs livres de légendes et même si elle en est vraiment devenue une aujourdhui, la morale reste bien présente dans lesprit de chacun.
Tout cela est arrivé il y a bien longtemps maintenant. Je suis vieux, je suis à linstant de mourir et je vous raconte tout cela, à vous qui faites semblant de mécouter poliment. Vous avez été bien élevés et je suis fier de mes enfants. Mais vous savez, cette histoire, cest avant tout une légende. Enfin, évidemment, lescalier a bel et bien existé, je lai bel et bien vaincu et il ma bien donné ma récompense. seulement la récompense, ce nétait pas ces pièces dor dont limagerie populaire a depuis rempli la légende, pleuvant en cascade sur tous les habitants. En vérité, et peu de gens sen souviennent encore, lescalier est effectivement parti dans un grand éclat de rire, et alors il sest penché vers moi et ma murmuré un mot à loreille. Le voilà le trésor, un mot murmuré à loreille dun tailleur. Après que lescalier avait pris cette position quon lui connaît désormais bien puisquil nen a pas bougé depuis soixante-dix ans maintenant, sur la place, au milieu du nouveau rond-point, tous les habitants se ruèrent sur moi pour me demander ce quil mavait dit. Mais une petite voix me disait que je devais garder pour moi ce secret, ne le révéler à personne. Et de fait, je lai gardé pour moi, ne lai révélé à personne, si ce nest peut-être à une ou deux maîtresses que jai beaucoup aimées. Et ce mot cest « humilité ». Je crois.
En fait au début, je ne voulais pas le révéler parce que je ne lavais pas compris. Tout simplement. Javais entendu « ubiquité ». Je ne connaissais pas le sens de ce mot et jétais bien embêté. Lorsque je suis rentré chez moi, jai regardé dans mon dictionnaire et jétais encore plus embêté. Je me disais que lescalier mavait peut-être donné le pouvoir de me dédoubler, dêtre en plusieurs endroits en même temps, mais je ne savais pas comment cela se manifesterait. Fallait-il que je fasse une incantation lorsque je voudrais me servir de mon don ? En avais-je un nombre dutilisation limité ?
Et puis, mon nouveau poste de BurgenMeister me prenait tout mon temps, la paix avec les villages voisins et lorganisation du repeuplement de Wilgebstein moccupait à plein-temps. Croyez-moi les enfants, à cette époque, je ne comptais pas mes heures. Cest dailleurs vers ce moment que jai commencé à sérieusement menrichir. Je profitais de tous les villages désormais amis pour passer des contrats sur le bois, des locations de nos forêts et chacun se sentait obligé de me remercier comme il pouvait et de prouver par là même son admiration à celui qui avait vaincu le grand escalier. Je devins riche et jeus un peu plus de temps à me consacrer. Je me mis alors à réfléchir sérieusement au sens de ce mot : « ubiquité ». Je navais encore pas vu une seule manifestation de mon « pouvoir » et, sans en être inquiet, je me demandais bien comment pouvoir lutiliser.
Jessayais alors toute sorte de chose. Je bâtis une reproduction du grand escalier dans la cave. ses restes y sont encore, vous pourrez aller les voir tout à lheure si vous voulez. Je passai alors des heures à la contempler, à inventer toutes sortes de prières pour quil me place en deux endroits à la fois. Javais des envies de visiter le monde, de voir dautres paysages, de découvrir dautres cultures, et peut-être me livrer à quelques exactions dont la preuve de mon innocence serait facile à établir puisque je navais jamais quitté Wilgebstein. Nombre de citoyens du pays témoigneraient bien sûr en force. Quelquun se faisait passer pour moi à lautre bout du pays, voilà tout. Désolé de vous avoir fait perdre votre temps, si précieux, monsieur le juge et hop, à la maison. Pendant deux ans, jessayai tout ce qui me passait par la tête : Dessins, soufre, pentacle, bûcher, sacrifices même. Rien ny fit. Je réfléchis alors et me dis que peut-être ce don était-il en train de se réaliser et que je ne le savais tout simplement pas. Peut-être mon double était-il en train de mener sa vie en ignorant tout de moi, moi-même ignorant tout de lui. Je pris alors mon bagage et partis à sa recherche. Je parcourus le continent dun bout à lautre, cherchant cet Ernest qui me ressemblait tant, qui était moi et en même temps un autre. Je passai tout le temps de mes longs voyages à imaginer notre rencontre. Comment lui expliquer tout cela : lescalier, le mot, lincompréhension
? Etait-il lui-même conscient de mon existence, de sa condition de « clone » ? Je nen savais rien et lorsque je tombai sur lui dans un petit village de France, je le reconnus aussitôt. Il était petit et frêle, parlait avec un fort accent germanique et semblait
Non. Je ne lai jamais trouvé. Jai voyagé plus de trois ans en tout et je ne lai jamais trouvé. alors je me suis dit que bien sûr cétait impossible de créer un double de quelquun et de le faire exister toute une vie durant. Je suis rentré à Wilgebstein.
Jai alors pris le temps de réfléchir un peu sérieusement à ce que mavait dit lescalier. Mes affaires tournaient toutes seules en ce temps. Je suis descendu à la cave, jai brûlé toutes les représentations iconographiques de cet escalier de malheur. Mavait-il vraiment dit « ubiquité » ? Je fis un bond en arrière, je fis travailler ma mémoire comme jamais et jentendis, distinctement « humilité ». Jen étais certain maintenant. « Humilité ». Evidemment. Depuis, je vis cette vie tranquille que vous mavez toujours connue. Jai rencontré votre grand-mère, je lai aimé très fort. Quand elle est morte, jai repensé à ce double quelque part dans le monde. Je parlais un peu avec lui. Il ma bien aidé. Je dois lavouer. Maintenant je vais mourir et vous laisser avec vos parents et ce mot que je vous aurai avoué à vous mes petits-enfants. Faites en bon usage.
Au moment où Ernest mourut, le grand escalier, au milieu du nouveau rond-point, se tassa encore plus que soixante-dix ans auparavant, jusquà complètement disparaître. On raconte quà sa place, apparut un petit coffre. Lorsque les premiers badauds curieux louvrirent, ils découvrirent un mont de pièces dor qui senvolèrent vers le ciel et retombèrent en pluie pendant plusieurs jours sur le petit village de wilgebstein.